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Full text of "Revue de Paris"

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REVUE 


DE  PARIS 


IMPRIMERIE  DE  LA  SOCIETE  TYPOGRAPHIQUE  BELGE 

ADOLPHE   WAIILEN   ET  COMPAGNIE. 


REVUE 


DE  PARIS. 


NOUVELLE   SÉRIE. --  ANNÉE   1841, 


TOME    ONZIEME. 


NOVE.MBRi 


AU  BUREAU  DE  LA  REVUE  DE  PARTS 

RtE  FOSSF.S-ALX-I.OrPS,  îio   74, 

1841 


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  witii  funding  from 

University  of  Ottawa 


littp://www.arcliive.org/details/v11  revuedeparis1841  brux 


TROIS  PAGES 


LA  VIE  DE  DANCOURT 


En  décembre  1684,  il  y  avait  une  petite  chambre  au  n"  27  de 
la  rue  Saint-Jacques ,  qui  éveillait  la  curiosité  de  tout  le  voisi- 
nage. Que  sy  passait-il  donc  de  mystérieux?  La  porte  était 
toujours  fermée;  la  fenêtre  ne  s'ouvrait  guère  que  çà  et  là  pour 
un  rayon  de  soleil  ou  une  clianson  de  la  rue.  Alors  on  voyait 
une  très-jolie  fille,  en  coquet  et  galant  déshabillé  ,  qui  se  pen- 
chait sur  la  pierre  en  souriant  au  soleil  ou  au  chanteur.  Mais 
presque  aussitôt  la  fenêtre  se  refermait;  adieu  la  douce  et 
romanesque  apparition.  Au  dehors,  cette  chambre  inspirait  je 
ne  sais  quelle  tristesse  et  quel  délaissement  :  la  fenêlre  rouillée 
et  sombre  se  détachait  d'un  toit  tout  dévasté,  oii  pas  un  oiseau 
ne  s'arrêtait  au  passage  ;  sur  le  bord  de  la  fenêtre,  où  passait 
Teau  de  la  gouttière,  pas  une  miette  de  pain  pour  le  moineau 
gourmand  qui  crie  si  bien  famine  au  mois  de  décembre  ;  la 
cheminée  toute  noire  s'égayait  à  peine  une  heure  par  jour  par 
un  pauvre  petit  filet  de  fumée  qui  n'indiquait  qu'un  pauvre  petit 
feu.  Au  dedans,  la  chambre  n'était  guère  plus  attrayante;  on  y 
11  1 


6  REVUE  DE  PARIS. 

arrivait  à  srancPpeine  par  un  escalier  casss-cou ,  comme  iî  en 
reste  encore  quelques-uns  aux  alentours  de  la  montagne  Sainte- 
Geneviève;  après  l'escalier,  c'était  un  corridor  tortueux  où  il 
faisait  clair  de  lune  en  plein  raidi;  enfin,  on  entrait  tète 
baissée  dans  un  petit  taudis  tout  délabré,  garni  de  vieux 
meubles  éclopés.  Par  quel  miracle  cette  jolie  fille  se  trouvait- 
elle  si  mal  logée  ?  C'est  tout  simple  :  il  y  avait  un  joli  garçon. 

Le  joli  garçon  c'était  Florent  Dancourt ,  la  jolie  fille  c'était 
Thérèse  de  La  Thorillière.  Dancourt  avait  vingt-trois  ans.  Il 
était  né  à  Fontainebleau,  d'une  famille  noble,  le  même  jour 
que  le  grand  dauphin.  Le  calvinisme  avait  à  peu  près  ruiné  sa 
famille.  Son  père  ,  voulant  faire  de  lui  un  bon  catholique,  avait 
confié  sa  jeunesse  aux  jésuites,  qui  étaient  sans  contredit  les 
meilleurs  maîtres  du  monde.  Comme  «  ils  se  levaient  à  quatre 
heures  du  matin  pour  prier  Dieu  à  huit  heures  du  soir,  »  ils 
pouvaient  en  passant  cultiver  l'esprit  de  leurs  écoliers.  On  Ta 
dit ,  durant  un  siècle ,  ils  ont  eu  toute  la  fleur  de  l'esprit  de  la 
jeunesse.  Le  P.  Delarue  ,  charmé  des  agréments  et  des  saillies 
du  jeune  Dancourt,  avait  eu  l'envie  d'en  faire  un  jésuite;  mais 
Dancourt,  pressentant  déjà  l'ivresse  des  passions  profanes  et 
les  riantes  aventures  de  l'inconstance,  ne  s'était  pas  laissé 
séduire  par  la  solitude  religieuse.  D'abord,  ne  sachant  que 
faire  de  bon,  il  avait  étudié  le  droit;  mais,  à  peine  avocat, 
devenu  éperdument  amoureux  d'une  comédienne  à  la  mode  ,  il 
s'était  détourné  de  son  chemin  pour  une  bonne  fortune.  Il 
avait  héroïquement  enlevé  la  comédienne  à  ses  risques  et 
périls  ;  il  s'était  réfugié  avec  elle  dans  ce  triste  et  pauvre  logis 
de  la  rue  Saint-Jacques.  Thérèse  était  fille  du  fameux  comé- 
dien La  Thorillière;  elle  avait  débuté  brillamment  depuis  peu. 
Un  soir,  au  sortir  du  théâtre,  Dancourt  s'était  jeté  à  son 
passage,  et,  sans  autre  préambule,  il  l'avait  enlevée  ,  littéra- 
lement parlant,  pendant  que  La  Thorillière  discutait  avec 
Baron.  Il  faut  dire  que  la  belle  Thérèse ,  comme  toutes  les 
femmes  qui  se  laissent  enlever ,  n'avait  crié  au  secours  qu'en  se 
voyant  seule  avec  son  ravisseur.  C'était  un  beau  cavalier,  c'était 
une  aventure  ,  c'était  un  scandale  ;  comment  se  débattre  contre 
tous  ces  attraits,  quand  on  est  comédienne?—  Vous  croyez 
avoir  maille  à  partir  avec  quelque  grand  seigneur  magnifique, 
avait  dit  Dancourt  près  de  l'église  Sainte-Geneviève,  en  ap- 


REVUE  DE  PARIS.  1 

puyanl  Thérèse  sur  son  cœur;  détrompez-vous,  je  ne  suis 
qu'un  pauvre  gf-nlilhomme  sans  feu  ni  lieu  ,  mais  je  vous  aime 
à  la  folie.  Je  voudrais  vous  ouvrir  un  palais,  mais  je  n'ai  pour 
celle  nuit  qu'une  pauvre  chambre  indigne  de  vous.  —  Thérèse, 
qui  voyail  les  larmes  de  Dancourt  au  clair  de  la  lune  ,  avait  ré- 
pondu en  comédienne  :  Votre  cœur  est  un  bon  gîte.  Et  là-dessus 
les  amoureux  étaient  allés  au  septième  ciel ,  presque  au 
septième  étage. 

Les  voilà  donc  là.  sans  argent,  à  peine  abrités,  mais  à  la 
grâce  de  Dieu  et  de  l'amour.  L'amour  est  un  hôte  miraculeux; 
l'amour,  c'est  de  l'argent  comptant  ;  il  prodigue  à  tout  instant 
et  à  tout  propos  sa  petite  monnaie  de  baisers,  de  regards 
attendris  ,  de  sourires  languissnnls.  Un  pauvre  diable  qui  a 
l'amour  en  main  est  mille  fois  plus  riche  qu'un  banquier  ;  mais, 
quand  l'amour  n'est  plus  là ,  qu'est-ce  qu'un  regard ,  un 
sourire,  un  baiser?  —  C'est  une  bourse  vide.  Voyons  du  reste 
commenl  le  temps  se  passe  au  logis  de  nos  amoureux. 

Il  y  a  bientôt  trois  semaines  qu'ils  sont  là.  Nul  des  deux  ne 
s'en  plaint  ;  ils  sont  loin  du  monde  ,  mais  le  monde,  c'est  une 
amante  adorée,  c'est  un  amant  qu'on  aime.  Ils  font  maigre 
chère,  mais  ils  n'y  pensent  pas;  ils  n'ont  pas  de  bois  pour  se 
chauffer,  mais  est-ce  qu'ils  auraient  le  temps  de  se  chauffer  ! 
Ils  sont  heureux,  voilà  toute  l'histoire.  Cependant,  si  le  temps 
passe  vite  ,  l'amour  passe  encore  plus  vite.  Au  bout  de  six 
semaines  ,  faut-il  le  dire  ?  l'amour  subissait  déjà  les  atteintes 
de  décembre.  Thérèse,  la  première,  regarda  à  l'horizon  ;  elle 
se  prit  à  songer  que  l'amour  était  bel  et  bon ,  mais  qu'à  côté  de 
l'amour  il  y  avait  encore  bien  des  plaisirs  aimables  ;  elle 
regretta  malgré  elle  le  théâtre  et  tout  ce  qui  s'ensuit.  Alors  on 
la  vit  plus  souvent  penchée  à  la  fenêtre,  même  quand  Dancourt 
était  là.  Pourtant  elle  aimait  toujours  son  amant  par-dessus 
tout;  Dancourt  lui  voulait  tout  sacrifier,  son  nom  et  son  état, 
son  rang  et  sa  famille;  elle  était  touchée  à  jamais  de  ce  culte 
tout  chevaleresque. 

Or  ,  M.  Dancourt  père  ne  chantait  pas  la  même  chanson  que 
M.  Dancourt  fils.  Ayant  appris  son  aventure  (l'aventure  avait 
fait  du  bruit),  il  se  mit  en  roule  pour  le  sermonner  ;  il  finit 
par  découvrir  le  refuge  des  amants,  et  un  matin,  comme  Dan- 
court ouvrait  la  porte  pour  sortir,  il  vit  avec  un  sentiment  de 


8  REVUE  DE  PARIS. 

crainte  la  sévère  figure  de  son  père  dans  le  sombre  corridor. 

—  Enfant  prodigue  !  murmura  le  père  ,  tout  essoufflé  d'avoir 
monté  si  haut. 

—  Enfant  prodigue?  dit  Dancourt  prenant  la  main  de  son 
père  ;  venez  donc  voir  tout  l'argent  que  je  jette  par  la  fe- 
nêtre. 

La  colère  du  père  tomba  à  la  vue  du  logis  de  son  fils,  mais 
surtout  à  la  vue  Thérèse ,  qui  passait  pour  une  des  trois  à 
quatre  plus  belles  filles  de  Paris. 

—  Eh  bien  ,  mon  père ,  suis-je  un  enfant  prodigue? 

—  Est-ce  le  saint  Évangile,  monsieur,  qui  vous  a  conseillé 
de  lâcher  la  bride  à  vos  mauvaises  passions  ? 

—  Je  ne  sais  plus  trop  ce  que  dit  l'Évangile,  mais  je  ne  crois 
pas  qu'il  condamne  mon  cœur ,  car  vous  voyez  ici  moins  des 
amants  que  des  époux. 

—  Des  époux  ,  monsieur  !  Osez-vous  bien  ainsi  profaner  les 
divines  lois  du  mariage  !  Hâtez-vous  de  plier  bagage  et  de 
vous  en  revenir  avec  moij  votre  mère  se  meurt  de  cha- 
grin. 

—  Mon  père,  je  prierai  Dieu  pour  ma  mère  et  pour  vous  si 
vous  y  tenez ,  mais  je  ne  quitterai  pas  M"^  de  La  Thorillière 
non  plus  que  son  ombre.  Je  suis  à  elle  comme  elle  est  à  moi ,  le 
mariage  se  fera  quand  il  pourra  ;  en  attendant ,  ne  vous 
déplaise ,  nous  avons  fait  un  vrai  mariage  de  théâtre. 

—  Jamais  je  ne  sanctifierai  une  pareille  union;  adieu, 
monsieur  j  pour  tout  châtiment,  je  vous  abandonne  à  vos  re- 
mords. 

—  Et  moi,  dit  Thérèse  avec  un  sourire  adorable  ,  vous  ne 
me  dites  donc  pas  adieu? 

M.  Dancourt  revint  malgré  lui  dans  la  chambre. 

—  Quoi  !  dit-il,  une  belle  fille  comme  vous  l'êtes,  perdre  ainsi 
son  temps  !  Croyez-moi,  laissez  là  ce  fou  ,  qui  est  nu  comme 
un  ver  ,  qui  vous  prépare  la  pauvreté  de  trop  bonne  heure  ; 
allez  fleurir  au  grand  soleil. 

—  Voilà  tout  ce  que  vous  avez  à  me  dire  ?  murmura  Thérèse 
en  essuyant  deux  belles  larmes. 

—  C'est  donc  sérieux?  reprit  M.  Dancourt  tout  ému.  Que 
diable,  ma  pauvre  enfant,  que  ne  songiez-vous  qu'entre  un 
gentilhomme  et  une  comédienne,  il  y  a.... 


REVUE  DE  PARIS.  9 

—  Deux  cœurs  qui  s'entendent  à  merveille,  dit  Dancourt  avec 
impatience. 

Cette  fois  le  père  ,  piqué  ,  s'éloigna  sans  mot  dire. 

Le  lendemain,  Dancourt,  sortit  dès  le  matin,  ne  rentra 
que  dans  Taprès-raidi.  Il  rentra  triste  et  plus  rêveur  que  de 
coutume. 

—  Qu"as-tu  donc? 

—  Je  suis  un  pauvre  diable  sans  ressources  :  je  cherche  à 
plaider,  les  plaideurs  me  fuient;  je  veux  faire  des  dettes,  je 
ne  puis.  Cependant  il  serait  bien  temps  de  quitter  ce  grenier 
tout  au  plus  bon  pour  des  amoureux  d'été.  Il  est  ouvert  à  tous 
les  venls,  il  tremble  aux  quatre  points  cardinaux, 

—  Oui ,  dit  Thérèse  ,  allons-nous-en  ailleurs ,  que  Dieu  nous 
conduise. 

—  Mais  où  aller  ? 

—  Une  idée.  Allons  chez  mon  père  ,  qui  ne  fera  pas  en  nous 
voyant  toutes  les  grimaces  qu'à  faites  le  tien  hier. 

—  Une  autre  idée  !  dit  Dancourt  ;  si  je  jouais  la  comédie  ? 

—  Oui,  oui.  s'écria  vivement  Thérèse,  qui  brûlait  de  re- 
paraître au  théâtre. 

Au  même  instant ,  Dancourt  et  Thérèse  improvisèrent  quel- 
ques scènes. 

—  Mais  tu  n'y  pensais  pas ,  dit  la  comédienne ,  tu  feras  des 
pièces  et  tu  les  joueras. 

—  A  merveille  !  s'écria  Dancourt ,  c'est  la  destinée  qui  vient 
de  parler  par  ta  bouche. 

Ils  s'embrassèrent  avec  ardeur  ,  ils  ramassèrent  le  peu  de 
bardes  éparpillées  dans  la  chambre;  ils  s'éloignèrent  pour 
jamais  de  cette  pauvre  et  triste  demeure.  En  descendant  la  rue 
Saint-Jacques,  Thérèse  se  retourna  en  levant  les  yeux. 

—  Qu'as- tu  donc  ,  mon  cher  amour  ,  comme  te  voilà  pâle? 
M"'  La  Thorillière  s'appuya  toute  chancelante  sur  le  bras  de 

son  amant. 

—  C'est  que  j'ai  voulu  voir  encore  une  fois,  dit-elle  d'une 
voix  étouffée,  la  fenêtre  qui  a  éclairé  tant  d'amour. 


1. 


10  REVUE  DE  PARIS. 


II. 


En  1694 ,  un  soir  pluvieux  de  novembre ,  deux  hommes  assez 
bizarrement  affublés  descendaient,  bras-dessus  bras-dessous, 
la  rue  de  la  Comédie.  Ils  n'avaient  pas  trop  Pair  de  craindre  la 
pluie;  ils  discutaient  en  philosophes  qui  sont  au-dessus  de  tous 
les  contre-lemps.  Cependant  l'un  d'eux,  un  peu  plus  morose, 
secouait  de  temps  en  temps  son  feutre  à  plumes  ,  comme  pour 
détourner  les  petites  gouttières  qui  lui  jetaient  l'eau  sur  les 
épaules. 

—  Tu  as  beau  dire,  murmura-t-il  tout  à  coup,  comme  s'il 
se  reprenait ,  la  Cornemuse  ne  console  pas  du  sifflet. 

A  cet  instant ,  les  deux  philosophes  s'arrêtèrent  devant  ce 
cabaret  célèbre  ,  qui  avait  une  cornemuse  pour  enseigne.  Pen- 
dant que  l'un  frappait  à  la  porte,  l'autre  s'écria  : 

—  Je  te  salue, fleuve  de  l'Oubli  ! 
Le  cabarelier  vint  ouvrir. 

—  Messeigneurs,  dit-il  en  s'inclinant ,  soyez  les  bien  venus; 
vous  arrivez  fort  à  propos.  Il  y  a  dans  la  salle  MM.  de  Belle- 
Chaume  ,  Boursault  et  Fuselier ,  qui  ont  toute  la  gaieté  de  mon 
vin  de  Bourgogne. 

—  C'est  plus  que  de  la  gaieté  que  nous  venons  chercher  dans 
tes  bouteilles  ;  c'est  de  la  folie  ,  dit  le  plus  morose  des  deux 
arrivants. 

—  En  outre,  dit  l'autre  d'un  air  un  peu  fanfaron,  je  veux  que 
ta  femme  nous  verse  à  boire  et  que  tu  ailles  te  coucher. 

—  A  votre  aise  ,  messeigneurs. 
Fuselier  vint  à  la  porte  de  la  salle. 

—  Je  voudrais  bien  voir  ces  messeigneurs-là  ,  dit-il  avec  in- 
solence. 

A  la  vue  des  deux  philosophes  tout  ruisselants  de  pluie ,  il  ne 
put  arrêter  un  éclat  de  rire. 

—  Oh  !  oh  !  dit-il  ,  Dancourt  et  Baron;  un  duc  de  Crispin  et 
un  marquis  de  Mascarille. 

—  Allons,  allons,  dit  Dancourt  d'un  air  de  protection  ,  tout 
le  monde  n'a  pas  gardé  les  pourceaux  comme  toi.  J'ai  parmi 


REVUE  DE  PARIS.  Il 

mes  ancêtres  un  chevalier  de  l'ordre  de  la  Jarretière.  Pour 
Baron,  son  nom  atteste  qu'un  baron  a  passé  dans  sa  famille. 
Mais  aujourd'hui,  le  plus  noble  de  tous  est  celui  qui  boit  le 
plus.  N'est-ce  pas  là  votre  avis  ,  de  Belle-Chaume  ? 

—  Oui ,  dit  le  poëte  j  la  vraie  noblesse  descend  de  la  vigne  de 
Noé. 

—  Eh  bien!  mon  pauvre  Dancourt,  dit  Boursault  d'un  air 
lamentable,  on  vous  a  donc  sifflé  ce  soir? 

—  Vous  étiez  à  la  Comédie? 

—  Non  pas  à  la  vôtre  ;  mais  je  devine  ce  qui  s'est  passé  , 
car  vous  ne  faites  jamais  si  bien  l'apologie  du  vin  qu'après  une 
chute. 

—  Bien  deviné  !  — Cheret,  apporte-nous  donc  à  boire: 
l'adversité  est  mère  de  la  philosophie.  Ma  fille  m'avait  prédit 
cela  :  Ah  !  mon  père  ,  vous  irez  souper  ce  soir  à  la  Corne- 
muse. 

Dancourt  et  Baron  accrochèrent  leurs  chapeaux  et  suspendi- 
rent leurs  épées  ,  tout  en  buvant  une  bouteille  de  vin. 

—  11  est  bien  certain  ,  reprit  Dancourt,  que  les  dieux  étaient 
ivres  lorsqu'ils  firent  l'homme. 

—  Ils  ont  dû  bien  rire  de  cette  œuvre-là  après  avoir  cuvé 
leur  vin  ,  dit  Boursault. 

—  Voilà  pourquoi  tous  tant  que  nous  sommes  nous  jouons 
la  comédie.  Pétrone  le  dit  :  Mundus  omnis  agit  histn'o- 
niam. 

■  —  N'allons  pas  perdre  notre  latin,  dit  Boursault,  qui  n'en 
savait  pas  un  mot  5  c'est  déjà  bien  assez  d'écorcher  le  français. 
Mais  qu'as-tu  donc,  de  Belle-Chaume?  Te  voilà  tout  d'un  coup 
devenu  triste  comme  si  tu  songeais  à  ta  maîtresse. 

Belle-Chaume  ,  déjà  à  demi  ivre,  soupira  profondément. 

—  Sedes  inter  suspiria  et  lacrymas  ^  murmura- t-il,  au 
grand  dépit  de  Boursault.  —  Qu'est-ce  que  la  vie?  poursuivit-il 
avec  une  gravité  comique. 

—  Nous  n'en  savons  rien ,  dit  Dancourt ,  et  j'en  suis  bien 
aise,  car,  si  je  savais  ce  que  c'est  que  la  vie,  j'aurais  grande 
hâte  de  savoir  ce  que  c'est  que  la  mort. 

—  La  vie  ,  s'écria  Baron  ,  c'est  un  fil  que  Dieu  tient  par  les 
deux  bouts ,  et  sur  quoi  nous  marchons  comme  des  danseurs  de 
corde. 


n  REVUE  DE  PARIS. 

—  Ou  plutôt,  dit  Daiicourt ,  c'est  un  fil  que  le  diable  nous 
donne  à  retordre.  Ou'en  dis-tu,  Fuselier  ?  Te  voilà  devenu  bien 
silencieux. 

—  II  ne  dit  rien,  mais  il  n'en  pense  pas  plus  ,  dit  Baron  tou- 
jours impertinent. 

Fuselier  ne  trouva  rien  de  mieux  à  dire  qu'en  buvant  une  ra- 
sade. 

—  Il  a  l'esprit  en  dedans,  reprit  Baron. 

—  Ce  n'est  pas  là  le  plus  mauvais,  dit  Dancourt  5  il  vaut  bien 
ton  esprit  évaporé.  Les  uns  ont  l'esprit  en  dedans  et  en  dehors, 
comme  moi,  comme  (oi,  comme  nous  tous;  nous  avons  l'esprit 
sur  les  lèvres  et  au  bout  de  la  plume.  Les  autres  (ceux  qui  ne 
sont  pas  là  )  n'ont  d'esprit  ni  en  dedans  ni  en  dehors;  ce  sont 
des  bêtes  qui  ont  une  figure  humaine ,  comme  notre  brave  ca- 
baretier;  n'est-ce  pas,  Angélique? 

La  cabaretière  versa  à  boire  en  souriant. 

—  Il  y  a  en  outre,  reprit  Dancourt,  ceux  qui  ont  l'esprit 
en  dedans  et  ceux  qui  ont  l'esprit  en  dehors.  Les  uns  sont 
des  paresseux  à  parler,  les  autres  sont  des  gens  du  monde  qui 
parlent  toujours  ,  mais  qui  ne  disent  rien.  Ce  sont  ceux-là  qui 
ont  sifflé  ma  comédie  ce  soir,  siiïlé  à  la  plus  belle  scène,  au  plus 
joli  mot. 

—  C'est  à  peu  près  la  vérité ,  dit  Baron.  Figurez-vous ,  mes- 
sieurs ,  une  veuve  désolée  qui  verse  des  torrents  de  larmes. 
Tout  le  monde  cherche  à  la  consoler  ;  d'abord  c'est  un  capucin 
pathétique,  ensuite  c'est  le  curé  de  la  paroisse  qui  lui  parle  de 
la  béatitude  du  défunt  au  paradis  ;  elle  pleure  de  plus  belle; 
enfin  son  laquais  lui  dit  naïvement  :  Madame  ,  prenez  garde  à 
ce  que  vous  laites ,  Dieu  a  rappelé  M.  le  comte;  si  vous  pleurez 
trop ,  il  vous  le  renverra.  —  C'est  la  voix  d'un  oracle  ,  dit  la 
veuve.  Et  ses  larmes  tarissent  sur-le-champ.  —  Dis  donc , 
Fuselier ,  est-ce  que  tu  es  déjà  ivre  ?  Que  diable  fais-tu  là 
couché  sous  la  table  ? 

—  Une  comédie  ;  les  idées  ne  me  viennent  que  ventre  à 
terre. 

—  Mais  loi,  Belle-Chaume,  dit  Dancourt,  tu  es  toujours 
entre  les  soupirs  et  les  larmes  :  la  maîtresse  t'a  donc  encore 
joué  quelque  tour  de  sa  façon?  Il  faut  t'allendre  à  tout  avec 
déjeunes  folles  de  vingt  ans.  Ce  sont  des  buissons  d'épines  qui 


REVUE  DE  PARIS.  13 

nous  attirent  par  leurs  bouquets  ;  plus  on  en  cueille,  plus  on  se 
pique. 

—  Heias  !  dit  Belle-Chaume,  je  ne  songe  pas  à  ma  maîtresse, 
mais  à  moi-même.  Voilà  que  j'ai  trente  ans;  au-delà  de  cet 
âge,  est-ce  la  peine  de  vivre? 

—  Je  n'en  sais  trop  rien,  répliqua  Dancourt.  Tu  dois  le  rap- 
peler cette  vieille  fable  qui  nous  dit  que  Jupiter  avait  fixé  à 
trente  ans  la  durée  de  la  vie  de  l'homme.  Or,  voulant  après 
coup  jouir  plus  longtemps  du  spectacle  curieux  de  sa  créature, 
Jupiter  accorda  soixante  années  de  plus  à  l'homme  ,  et,  pour  ne 
rien  déranger  dans  l'ordre  de  la  création,  il  retrancha  vingt  ans 
à  l'âne,  vingt  ans  au  chien  ,  et  vingt  ans  au  singe.  Ainsi  nous 
jouons  plus  ou  moins  le  rôle  de  l'homme  jusqu'à  trente  ans; 
depuis  trente  ans  jusqu'à  cinquante,  celui  de  l'àne  :  nous  por- 
tons notre  croix  sur  le  dos,  le  travail  nous  assomme,  nous 
traînons  péniblement  au  logis  tout  ce  qu'il  faut  pour  notre 
famille  ;  depuis  cinquante  jusqu'à  soixante-dix,  nous  grondons 
et  nous  aboyons  comme  un  chien  hargneux ,  ne  pouvant 
prendre  plaisir  à  rien;  les  vingt  dernières  années,  nous  ne 
sommes  plus  qu'une  pitoyable  contrefaçon  de  l'enfance ,  nous 
n'imitons  que  niaiseries  et  bagatelles,  nous  sommes  rechignes 
et  laids  comme  les  singes. 

—  Angélique,  versez  à  boire  à  Dancourt  ;  encore  une  bou- 
teille, il  va  parler  comme  un  oracle. 

—  Les  comédiennes  ne  viennent  donc  pas  souper  ce  soir? 

—  Belle  demande  !  dit  Baron  en  relevant  la  tète  avec  la  non- 
chalance d'Adonis  ;  les  comédiennes  sont  un  troupeau  de  brebis 
égarées  que  je  chasse  devant  moi.  Elles  m'ont  vu  partir  pour 
la  Corneviuse ,  elles  viendront  à  la  Corneinuse.  N'entendez- 
vous  pas  ce  carrosse  qui  s'arrête  à  la  porte? 

La  cabaretière  quitta  les  joyeux  buveurs  pour  aller  aux  nou- 
veaux venus.  Quatre  jolies  femmes  descendirent  de  carrosse  et 
franchirent  sans  façon  le  seuil  du  cabaret. 

—  Il  nous  faut  un  souper  de  reine,  dit  la  première. 

—  De  reine  de  théâtre  ,  dit  la  secoude. 

—  Du  vin  d'Espagne. 

—  De  l'ambroisie. 

—  Du  nectar. 

—  Un  ragoût  au  laurier. 


14  REVUE  DE  PARIS. 

—  Du  chevreuil  bien  sauvage. 

—  Une  guirlande  de  cailles. 

Tout  en  disant  cela  ,  ces  dames  montaient  à  la  chambre  en 
haut  :  le  réduit  de  Paphos. 

—  Eh  bien  !  dit  Baron  en  venant  dans  la  salle  d'entrée,  voilà 
les  oiseaux  qui  s'envolent. 

—  Ces  oiseaux-là  ne  chantent  pas  pour  vous,  dit  en  raillant 
la  cabaretière  ;  ce  ne  sont  pas  des  femmes  de  pacotille,  celles-là  ! 
Voyez-moi  ce  cocher  !  il  a  la  barbe  retroussée  en  cocher  de 
l)onne  maison.  Et  ces  laquais  plus  chamarrés  de  galons  que  les 
estafiers  d'un  carrousel  !  Allez-vous-en  boire  avec  vos  pareils, 
monsieur  le  comédien.  —  Gotlion,  Jacqueline,  Margot,  allez 
servir  ces  dames.  Pour  vous,  Chrysostôme,  allumez  tous  les 
fourneaux. 

—  Messieurs,  dit  Baron  après  avoir  lutine  la  cabaretière,  si 
le  cœur  vous  en  dit ,  nous  ferons  le  siège  là-haut. 

—  En  avant ,  s'écria  Belle-Chaume,  saisissant  son  épée. 

—  Un  instant,  dit  Dancourtqui  avait  grand  faim,  attendons 
que  le  souper  de  ces  duchesses  soit  servi  j  au  moins,  si  nous  ne 
l)Ouvons  faire  le  siège  autour  de  la  table,  nous  ferons  le  siège 
de  la  table. 

—  Bien  parlé,  la  table,  le  vin  sur  la  table,  les  femmes  autour 
de  la  table,  voilà  le  banquet  de  la  vie,  voilà  la  sagesse  de 
Salomon. 

—  La  philosophie,  reprit  Dancourt ,  se  traîne  comme  une 
tortue  à  la  recherche  de  la  science  j  l'amour  couronné  de 
pampre  y  vole  à  tire  d'ailes. 

Là-dessus  Dancourt  vida  son  verre  et  celui  de  son  voisin. 

—  Prends  garde,  Dancourt,  dit  Boursault  qui  était  le  plus 
sage  des  cinq,  tant  va  la  cruche  à  l'eau  qu'enfin  elle  se 
casse. 

—  Tu  es  un  niais ,  je  n'ai  rien  à  craindre  j  ma  cruche  ne  va 
pas  à  l'eau  ,  mais  au  vin. 

Dancourt,  de  plus  en  plus  égayé  ,  se  mit  à  chanter  : 

0  douce  ivresse  ,  apporte  ta  bouteille, 

Viens  nous  verser  comme  Hébé  verse  aux  dieux  ; 

Qu'à  ton  aspect  le  plaisir  se  réveille  , 

Que  tout  s'anime  à  ton  air  radieux. 


REVUE  DE  PARIS.  15 

Prends  une  lyre,  imilc  les  trouvères. 
Chante  l'amour  et  ses  jeux  inconstauls; 
Nous  t'ccoutons  tous  en  viciant  nos  verres  ; 
Le  temps  s'enfuit ,  ne  perdons  pas  de  temps, 

—  C'est  digne  d'Horace ,  s'écria  Belle-Chaume. 

—  Voilà  qu'on  monte  les  ragoûts  là-haut,  dit  Baron.  Qui 
esl-ce  qui  me  suit? 

—  Toul  le  monde. 

Fuselier  se  leva.  La  cabaretière  voulut  mettre  le  holà  ;  nos 
philosoi)hes  en  action  montèrent  l'escalier  quatre  à  quatre. 
Mais  Margot  et  Gothon  ,  sortant  du  réduit  de  Paphos ,  se  mi- 
rent bravement  en  sentinelles. 

—  Qui  vive  ? 

—  L'amour  !  s'écria  Baron. 

—  Le  vin  !  s'écria  Dancourt. 

—  On  ne  passe  pas. 

Baron  prit  Margot  par  le  corsage  et  la  fit  pirouetter. 

—  On  passe  partout ,  dit-il. 

Gothon  vint  au  secours  de  Margot,  mais  Belle-Chaume  prit 
Gothon  par  la  jupe  ;  Jacqueline  vint  au  secours  de  Gothon,  mais 
Boursault  se  mil  de  la  partie.  Ce  furent  des  cris,  des  débats  , 
des  éclats  de  rire  à  faire  damner  le  guet.  Les  philosophes  eurent 
bientôt  le  dessus.  Ils  frappèrent  à  la  porte  du  cabinet. 

—  Je  n'ai  qu'à  me  nommer,  dit  Baron,  elles  ouvriront  tout 
de  suite.  —  Ouvrez-nous  la  porte  ,  pour  l'amour  de  Dieu  et  de 
votre  prochain.  Nous  sommes  là  cinq  qui  avons  de  l'esprit 
comme  quatre;  Dancourt,  Baron... 

—  Passez  votre  chemin,  mauvais  histrions,  cria  une  voix  du 
cabinet  ;  nous  ne  pouvons  rien  vous  faire. 

—  Ne  jouez  pas  tant  les  duchesses ,  dit  Dancourt  ;  sachez  que 
je  suis  l'auteur  d'une  pièce  sifflée  ce  soir  à  la  Comédie. 

—  C'est  moi  qui  ai  le  mieux  sifQé ,  cria  une  autre  voix. 

—  Eh  bien!  ouvrez  donc,  que  j'aille  vous  remercier,  ma 
mie. 

—  N'avez-vous  pas  de  honte,  reprit  la  même  voix,  de  venir 
boire  à  la  Cornemuse  tandis  que  M™«  Dancourt  se  morfond 
d'ennui  toute  seule  au  coin  du  feu?  Prenez  garde,  l'oiseau  de 
mauvais  augure  chante  peut-être  pour  vous. 


16  REVUE  DE  PARIS. 

—  Allons  donc  !  Ma  femme  a  lren(e-six  ans ,  elle  commence 
à  se  fixer,  comme  les  girouettes  qui  se  rouillent. 

A  peine  le  comédien  eut-il  prononcé  ces  mots,  que,  la  porte 
s'étant  ouverte  comme  par  magie,  il  reçut  le  plus  joli  soufflet 
du  monde. 

—  Encore,  dit-il  avec  dépit,  si  ce  soufflet  ne  me  venait  point 
de  ma  femme! 

—  Hé'as  !  dit  Baron,  qui  reconnut  aussi  sa  femme,  nous 
n'avons  rien  à  faire  ici. 

Cependant  ils  se  mirent  à  table  et  soupèrent  tous  gaiement. 
Dancourt  eut  encore  des  saillies  sans  nombre ,  une  par  chaque 
verre. 

—  Avec  tout  ton  esprit,  lui  dit  Boursault  qui  voyait  venir 
avec  effroi  le  quart  d'heure  de  Rabelais,  tu  ne  nous  empêcheras 
pas  de  payer  le  souper. 

Dancourt,  qui  n'était  pas  au  bout  de  ses  ressources,  appela 
la  cabaretière. 

— -  Angélique  ,  lui  dit-il  en  lui  prenant  la  main ,  je  vais  vous 
donner  une  leçon  d'astronomie.  N'avez-vous  pas  ouï  parler  de 
cette  grande  année  platonique  où  toutes  les  choses  doivent 
rentrer  dans  leur  premier  état?  Sachez  donc  que  dans  seize 
raille  ans  nous  serons  encore  à  boire  ici  à  pareil  jour,  à  pareille 
heure.  Voulez-vous  nous  faire  crédit  jusque-là? 

La  cabaretière  réfléchit  un  peu. 

—  Je  le  veux  bien,  répondit-elle;  mais  il  y  a  seize  mille  ans 
jour  pour  jour  que  vous  étiez  encore  à  boire  ici  ;  vous  vous  en 
allâtes  sans  me  payer  ;  acquittez  le  passé  ,  et  je  vous  ferai  crédit 
du  présent. 

m. 

Nous  sommes  aux  beaux  jours  de  la  régence ,  les  joyeuses 
passions  parisiennes  que  M""^  de  Maintenon  avait  un  peu  en- 
chaînées dans  ses  rosaires  de  buis ,  relèvent  fièrement  la  tête 
en  face  de  Philippe  d'Orléans,  de  la  Parabère  et  de  la  Phalaris. 
Ce  n'est  plus  l'heure  de  faire  son  salut;  on  jette  son  âme  à  tous 
les  jolis  péchés,  avec  la  précieuse  insouciance  d'un  cadet  de 
famille  et  d'une  comédienne.  C'est  le  début  de  cette  mascarade 
si  folle,  si  brillante,  si  éperdue,  dont  le  tourbillon  doit 
s'arrêter  tout  rcpen'ant,  en  1792,  devant  sainte  guillotinctle. 


REVUE  DE  FAKIS.  17 

Mais  cfi  n'est  pas  lout  à  fait  une  comédie  de  la  régence  que 
nous  allons  voir  ;  à  d'autres  ces  profanations  de  l'esprit  fran- 
çais et  du  cœur  humain  ;  grâce  à  Dieu  ,  le  tableau  qui  nous  ap- 
pelle est  plus  grave  et  plus  poétique. 

Dans  un  coin  du  Berry  ,  au  fond  d'une  vallée  assombrie  par 
les  grands  bois,  au  pied  d'une  montagne  toute  couronnée  de 
roches  ,  ne  voyez-vous  pas  ces  deux  tourelles  aiguës  oii  ser- 
pentent deux  magnifiques  ceps  de  vigne  ?  Vous  êtes  à  la  porte 
d'un  vieux  manoir  en  ruines  qui  semble  habité  par  les  hibous 
et  les  chauves-souris j  le  corps-de-Iogis  est  tout  dévasté;  le 
dernier  coup  de  vent  a  détaché  à  demi  la  gouttière  de  la  fa- 
çade ,  et  cassé  presque  toutes  les  vitres  de  deux  fenêtres  du 
haut.  La  cour  est  déserte,  l'herbe  de  l'oubli  encadre  depuis 
bien  des  années  les  pavés  moussus.  Nul  aboiement  joyeux  à 
votre  passage,  cet  aboiement  du  chien  qui  réveille  déjà  le 
cœur.  Ce  château  est  donc  un  repaire  de  voleurs  ou  de  fan- 
tômes? Y  bat-on  la  fausse  monnaie?  Y  fait-on  le  sabbat! 
Rassurez-vous;  voyez  là-bas  à  l'une  des  fenêtres  ces  deux  nids 
d'hirondelles  .  ces  doux  oiseaux  qui  portent  bonheur  ne  font 
jamais  leur  nid  dans  !e  désert.  D'ailleurs,  ne  voyez-vous  pas 
cette  cheminée  qui  fume?  Entrez  sans  crainte,  c'est  une  pieuse 
solitude  où  vous  serez  accueilli  dans  l'esprit  du  Seigneur. 

Devant  cette  grande  cheminée  de  pierre  gothiquement  sculp- 
tée ,  il  y  a  deux  hommes  qui  se  chauffent.  L'un,  âgé  de  près 
de  quatre-vingts  ans,  est  l'ermite  vénérable  du  voisinage;  il 
tourmente  le  feu  du  bout  d'un  grand  bâton  blanc  où  il  a  des- 
siné une  croix  en  deux  traits;  l'autre ,  qui  n'a  pas  soixante  ans, 
est  l'habitant  du  manoir;  il  est  plus  vieilli  et  plus  cassé  que 
l'ermite  ;  il  s'est  affublé  depuis  peu  d'une  longue  robe  de  béné- 
dictin qui  ne  contribue  jjas  à  égayer  sa  face  pâle  et  sombre. 
Son  front  penché  semble  tourmenté  par  le  souvenir.  Ces  deux 
vieillards  se  font  bien  contraste  :  l'ermite  indique  ,  par  la  séré- 
nité de  son  front,  par  le  calme  de  son  regard  presque  éteint , 
par  son  sourire  de  béatilude ,  qu'il  a  passé  une  vie  sans  orages , 
dans  la  paix  du  Seigneur  :  l'autre  vous  révèle  de  prime  abord 
qu'il  a  traversé  toutes  les  passions  humaines  :  il  a  été  battu  par 
la  tempête;  il  a  aimé,  il  a  souffert;  il  a  bu  dans  toutes  les 
coupes  profanes;  mais  l'ivresse  qu'il  a  trouvée  a  laissé  de  l'a- 
mertume sur  ses  lèvres.  A  cette  heure,  il  aspire  au  divin  calice. 
1  2 


18  KEVUE  DE  I^ARIS. 

Reconnaissez-vous  Dancourt?  Dancoint  que  vous  avez  vu  na- 
guèie  sur  les  planches  du  tiu'àlie  el  sur  les  dalles  du  cabaret! 
C'est  presque  une  métamorphose  d'Ovide.  Mais  ne  perdons  pas 
de  vue  notre  étrange  tableau.  Les  deux  solitaires  se  parlent  en 
lalin  ;  le  vieil  ermite  observe  de  temps  en  temps  qu'ils  s'enten- 
draient mieux  en  français ,  mais  Dancourt  répond  qu'ayant 
joué  la  comédie  en  français,  il  faut  qu'il  fasse  sont  salut  en 
lalin;  d'ailleurs,  cette  maudite  langue  de  Rabelais  et  de  La 
Fontaine  lui  rappelle  trop  de  souvenirs  profanes. 

—  Ah  !  frère  Montain  ,  dit  tout  à  coup  Dancourt  entraîné  par 
son  cœur,  si  vous  saviez  les  joyeux  passe-temps  de  ma  vie? 
Mais  silence!  silence  ! 

—  Dites  toujours ,  mon  frère,  murmura  l'ermite  un  peu  cu- 
rieux; ne  suis-je  pas  un  confesseur? 

—  Il  y  a  vingt  ans  ,  j'étais  le  premier  comédien  de  la  France; 
j'écrivais  des  comédies  le  matin ,  el  je  les  jouais  le  soir  sous  les 
éclats  de  rire  des  gens  de  cour  et  des  gens  d'esprit.  J'avais  les 
plus  belles  amitiés  du  monde;  voyez  ce  diamant,  qui  sera 
vendu  à  ma  mort  au  profit  des  pauvres,  ce  diamant  qui  vaut 
plus  de  mille  pistoles  :  c'est  un  prince  de  Bavière  qui  me  l'a 
mis  au  doigt  en  me  disant  que  mon  esprit  brillerait  plus  long- 
temps. Louis  XIV  m'a  plus  d'une  fois  lendu  sa  belle  main  plus 
que  royale.  Il  y  avait  au  palais  de  Louis  XIV  un  cabinet  mys- 
térieux dont  M™e  de  Montespan  seule  avait  la  clef;  eh  bien  ! 
moi,  j'avais  mes  petites  entrées  dans  ce  paradis,  faveur  sin- 
gulière qui  ne  fut  accordée  qu'à  Dufresny.  Un  jour,  je  lisais 
une  comédie  de  mon  chef  au  grand  roi  et  à  son  allière  favo- 
rite ;  il  y  avait  un  grand  feu  dans  le  cabinet.  M^^^  jg  Montespan 
me  regardait  avec  des  yeux  ardents;  les  grandes  dames  ont 
toujours  un  faible  pour  les  comédiens  ;  moi  ,  j'élais  un  comé- 
dien quasi  grand  seigneur.  Enfin,  ces  regards  si  dédaigneux, 
qui  s'arrêtaient  doucement  sur  moi ,  me  troublèrent  au  point 
que  je  faillis  à  ra'évanouir.  —  Le  feu  vous  fait  mal,  Dancourt  ! 
s'écria  Louis  XIV  avec  émotion.  Et ,  dans  sa  sollicitude  ,  il  alla 
en  toule  hâte  ouvrir  la  fenêtre.  Ah!  s'il  avait  su  quel  feu  me 
faisait  mal? 

Dancourt  soupira  par  regret  et  par  repentir  tout  à  la  fois.  — 
Une  autre  fois ,  poursuivit-il  avec  un  sourire  d'orgueil ,  je  jouais 
le  Misanthrope  à  la  Comédie  -,  j'étais  animé  à  bien  jouer  par  la 


REVUE  DE  PARiS.  19 

vue  de  M™e  de  Montespan ,  qui  avait  toujours  pour  moi  ses 
douces  œillades.  A  la  fin  de  la  pièce  elle  me  fit  appeler  à 
l'avanl-scène  ;  elle  m'offrit  sa  main  ;  moi ,  je  la  baisai  de  tout 
mon  cœur;  elle  y  mit  tant  de  laisser-aller  qu'elle  appuya  vive- 
ment la  main  sur  ma  bouche...  Mais  n'en  parlons  plusj  de 
grâce,  éteignons  les  dernières  étincelles. 

Dancourt  tendit  les  mains  comme  pour  chasser  ces  fantômes 
de  sa  folle  vie.  —  Allons,  mon  frère,  voilà  déjà  la  nuit  qui 
vient;  vous  n'avez  pas  de  temps  à  perdre  pour  regagner  votre 
ermitage.  Voyez-vous  le  soleil  qui  se  couche? 

Les  deux  solitaires  se  levèrent  et  allèrent  vers  le  [)erron. 

—  Après  tout ,  murmura  l'ermite  ,  qui  se  laissait  séduire  de 
temps  en  temps  par  de  riants  tableaux  de  la  vie  de  Dancourt, 
si  Dieu  vous  accorde,  grâce  à  votre  grand  repentir,  la  rémission 
de  vos  péchés,  vous  n'aurez  pas  lieu  de  regretter  d'avoir  passé 
vos  beaux  jours  si  gaiement.  Oui  sait  si  Dieu  me  comptera  les 
jours  pieusement  passés  dans  l'ennui. 

—  Croyez-vous ,  mon  frère ,  que  le  chemin  du  paradis 
puisse  s'ouvrir  à  un  comédien  qui  s'est  moqué  de  Dieu  et  du 
diable? 

—  Hélas  !  mon  frère ,  le  Très-Haut  a  rais  le  purgatoire  sur  le 
chemin  du  paradis. 

Dancourt  ne  put  arrêter  une  saillie  : 

—  Comme  la  Cornemuse  sur  le  chemin  de  la  Comédie. 
Qu'ai-je  dit ,  misérable  pécheur  !  0  mon  frère  ,  priez  pour  moi  ! 

L'ermite  avait  descendu  le  perron  ;  il  s'inclina  ,  sourit  et 
s'éloigna  en  silence.  Dancourt  traversa  deux  grandes  salles 
presque  abandonnées  ;  il  arriva  dans  une  petite  pièce  où  une 
femme  de  son  âge  sommeillait  dans  un  fauteuil  : 

—  Thérèse,  dit-il  d'une  voix  attendrie,  réveille-toi,  car  je 
veux  souper  de  bonne  heure. 

—  Le  poulet  n'^st  pas  cuit ,  dit  M™*  Dancourt. 

—  Du  poulet  !  Ètes-vous  bien  sûre  que  ce  n'est  pas  aujour- 
d'hui vigile  et  jeûne? 

—  Allons,  allons  .  vous  marmotterez  une  oraison  de  plus. 

—  Ma  pauvre  Thérèse  !  vous  serez  toujours  jeune  et  folle. 
Vos  cheveux  blancs  vous  devraient  avertir  que  l'heure  de  faire 
votre  salut  a  depuis  longtemps  sonné. 

—  Je  n'ai  pas  si   grand  souci  de  !a  mort  que  vous  l'avez. 


20  REVUE  DE  PARIS. 

Pourquoi  me  repenlirais-je?  Pour  avoir  trop  ri  el  trop  fait  rire 
les  autres  ?  Le  bon  Dieu  ne  me  damnera  pas  pour  cela.  —  Ur- 
sule ,  venez  mettre  la  table  et  servir  le  souper.  —  A  propos , 
Dancourt,  as-tu  relu  les  lettres  de  tes  filles?  Sais-tu  que  les 
voilà  toutes  les  deux  dans  le  grand  monde  par  leur  mariage? 
Tu  vois  que  le  théâtre  mène  à  tout. 

—  Il  ne  mène  pas  au  ciel ,  ma  pauvre  Thérèse  ! 

—  Allons,  murmura  M'"'=  Dancourt!  le  voilà  encore  qui  bat 
la  campagne  ;  je  suis  bien  sûre  qu'il  a  traduit  aujourd'hui  un 
psaume  de  David  ;  tous  les  poètes  ont  leurs  travers. 

Dancourt  soupa  silencieusement,  entre  deux  ^î;e  et  quatre 
signes  de  croix  ;  ensuite  il  sortit ,  après  avoir  embrassé  sa 
femme  sur  le  front.  11  traversa  toutes  les  pièces  du  corps  de 
logis ,  il  descendit  dans  le  jardin  ,  il  avança  ,  tout  en  se  re- 
cueillant, vers  la  chapelle.  En  levant  les  yeux  au  ciel,  il  vit 
briller  les  étoiles  :  Laudate  eum,  omnes  stellœ  et  lumen, 
murmura-t-il  avec  une  ardeur  religieuse.  Il  entra  dans  la  cha- 
pelle ,  où  brûlaient  jour  et  nuit  deux  lampes  de  terre.  Celte 
chapelle  était  ornée  d'un  grand  Christ  d'ivoire  ,  d'un  autel  en 
bois  sculpté  qui  supportait  un  grand  bloc  de  pierre  représen- 
tant plus  ou  moins  saint  Benoit  j  mais  ce  qui  frappait  surtout  la 
vue  en  entrant,  c'était  un  tombeau  en  marbre  déposé  sous  le 
Christ.  Ce  tombeau ,  eufr'ouvert ,  avait  été  apporté  là  par 
l'ordre  de  Dancourt.  Voilà  un  gîte  pour  l'éternité  ,  disait-il  avec 
un  sourire  austère.  Il  prit  une  bêche  dans  un  coin  de  la  cha- 
pelle et  creusa  sa  fosse  au  pied  du  tombeau,  où  les  dalles 
avaient  élé  enlevées.  —  Je  crains  bien,  dit-il  en  s'essuyant  le 
front,  que  la  mort  n'aille  plus  vite  que  moi.  II  déposa  sa  bêche, 
prit  sur  l'autel  les  psaumes  de  David,  se  rapprocha  du  tombeau 
et  s'y  coucha.  Ce  ne  fut  pas  sans  peine  qu'il  se  coucha  dans  ce 
lit  funèbre  où  l'on  a  froid  ,  où  l'on  est  seul,  mais  où  Ton  dort, 
lui  qui  s'était  couché  jadis  si  lestement  dans  tant  de  lits  divers 
d'un  plus  difficile  accès.  Tout  en  se  couchant,  il  redit  ces  pa- 
roles du  cantique  de  saint  Benoît  :  «  Les  passions  m'ont  envi- 
ronné de  toutes  parts  comme  les  abeilles  ;  elles  m'ont  attaqué 
avec  ardeur,  comme  un  feu  qui  brûle  dans  les  épines,  et  in 
nomme  Dominiquia  ultus  sum  in  eos  » 

Dancourt  ouvrit  les  psaumes  et  lut  avec  recueillement  celui 
qui  commence  par  Âd  le.  Domine,  clamabo.  Il  sortit  du  lom- 


REVUE  DE  PARIS.  21 

beau  et  secoua  ses  épaules  comme  s'il  y  sentait  les  mains  gla- 
cées de  la  mort.  Il  se  promena  dans  la  chapelle  ,  voulant  con- 
tinuer sa  traduction  des  psaumes. 

Bienheureux  est  celui  qui  ne  s'égare  pas 

Sur  le  chemin  où  les  impies  , 
Loin  du  Dieu  tout-puissant,  s'en  vont  traînant  leurs  pas. 

Le  poëte,  ne  pouvant  trouver  de  rime  en  îes  j  passa  ù  une 
autre  strophe. 

Faites,  ô  seigneur  Dieu,  que  saintement  je  meure, 

Que  je  maudisse  mes  péchés  , 
Que  je  trouve  bientôt  la  céleste  demeure 

Où  les  archanges  sont  couchés. 

—  Hélas!  dit  Dancourt,  ces  archanges  sont  couchés  pour  la 
rime.  Mais  entin  ce  n'est  pas  la  bonne  volonté  qui  me  manque. 

Quand  il  eut  tant  bien  que  mal  traduit  tout  le  psaume ,  il 
alla  se  coucher  lui-même  à  côté  de  sa  bonne  vieille  qui ,  malgré 
ses  soixante-cinq  ans ,  n'était  pas  encore  aussi  glacée  que  la 
mort. 

Dix-huit  mois  durant ,  Dancourt ,  affaibli  d'âme  comme  de 
corps  ,  fit  ce  métier  de  trappiste.  Tous  ses  derniers  jours  se 
passèrent  à  peu  près  ainsi.  Il  mourut  en  catholique  fervent, 
assisté  du  vieil  ermite  qui  le  suivit  de  près.  M"ie  Dancourt 
l'avait  précédé  chez  les  morts. 

Sa  fille  Manon  vint  le  veiller  sur  ses  derniers  jours.  A  l'heure 
solennelle,  Dancourt  prit  la  main  de  sa  fille  ,  et  se  tournant  vers 
l'ermite  : 

—  Mon  père ,  croyez-vous  que  j'aille  en  paradis  ? 

—  Les  portes  du  paradis  sont  ouvertes  à  tous  les  pécheurs  re- 
pentants. 

—  Mais  j'ai  pris  si  peu  de  temps  pour  faire  pénitence.  Je  suis 
un  grand  pécheur  5  comme  a  dit  saint  Augustin  :  J'ai  semé  les 
péchés  à  pleines  mains. 

—  Mon  père ,  dit  Manon  Dancourt ,  un  homme  qui  meurt 
bien  est  ù  moitié  sauvé. 

2. 


22  REVUE  DE  PARIS. 

—  La  volonté  de  Dieu  soit  faite  !  murmura  Dancourt  d'une 
voix  presque  éteinte,  ma  fosse  est  creusée...  mon  dernier  lit  est 
fait... 

Dancourt ,  qui  déjà  n'y  était  plus,  laissa  dire  sa  bouche  tant 
habituée  à  la  saillie  : 

—  Oui,  mon  lit  est  fait:  comme  on  fait  son  lit,  on  se 
couche. 

Quand  sa  fille  raconta  dans  le  monde  cette  fin  étrange,  on 
eut  peine  à  ajouter  foi  à  ses  paroles.  —  Dancourt  ermite  !  — 
Dancourt  mort  en  bon  chrétien  !  —  Le  diable  ,  dit  Voltaire,  est 
bien  capable  de  lui  avoir  joué  ce  tour-là. 

Dancourt  mourant  avait  supplié  sa  fille  de  brûler  ses  comé- 
dies et  ses  chansons.  Mais,  par  un  quiproquo  des  plus  singuliers, 
Manon  Dancourt,  qui  n'y  regardait  pas  de  si  près,  brûla  la  tra- 
duction des  psaumes  de  David,  le  fruit  poétique  du  repentir  du 
comédien. 

Je  ne  sais  si  les  révolutions  ont  respecté  la  tombe  de  Dan- 
court; si  par  hasard,  en  passant  au  petit  château  de  Courcelles- 
le-Roi ,  vous  voyez  cette  simple  épitapbe  sur  une  dalle  de 
marbre  ,  ci  gît  un  pécheur  repentant  ,  faites  une  prière  pour 
ce  brave  homme  de  comédien  qui  a  fait  rire  vos  aïeux  aux  dé- 
pens de  vos  aïeules.  Vous ,  madame ,  pardonnez-lui  tout  le 
mal  qu'il  a  dit  de  vous  ,  car  il  a  médit  de  toutes  les  femmes, 
passées  ,  présentes  et  à  venir  ;  c'est  là  son  plus  grand  péché. 


IV. 


Il  y  a  encore  quelques  petites  pages  curieuses  dans  la  vie  de 
Dancourt.  Un  jour,  par  exemple  ,  il  s'en  va  au  théâtre  tout  en 
rêvant  à  une  petite  comédie  dont  l'idée  lui  venait  de  Montfleury. 
Arrivé  au  théâtre  ,  il  trouve  les  comédiens  assemblés  pour  une 
lecture  à  faire.  Il  y  avait  là  un  sieur  de  Maicoult,  gentillâtre 
sans  pays,  qui  pour  la  douzième  fois  se  voulait  faire  refuser. 
11  supplia  Dancourt  de  lire  la  pièce  suivant  la  coutume.  Dan- 
court prit  le  manuscrit,  le  feuilleta  un  instant  et  se  mit  à  lire. 
A  peine  au  début,  le  sieur  de  Marcoult  se  plaignit  qu'il  lisait 
avec  distraction.  —  Laissez-moi  faire,  dit  Dancourt,  et  la 
pièce  sera  reçue.  Le  gentillâtre  n'osa  plus  rien  dire  ,  seulement 


REVUE  DE  PARIS.  23 

il  ne  put  s'empêcher  de  marquer  sa  surprise  à  chaque  nouvelle 
scène.  A  peine  Dancourt  est-il  au  bout,  que  les  comédiens, 
malgré  leur  mauvaise  opinion  sur  Tauleur  ,  s'écrient  que 
c'est  un  chef-d'œuvre  de  gaieté.  «  Je  le  crois  bien  ,  dit  Dan- 
court ,  la  pièce  est  de  moi.  »  Dancourt  avait  lu  couramment  sur 
le  manusci'it  de  Marcault  la  petite  comédie  qu'il  n'avait  pas  en- 
core écrite. 

Il  lui  arriva  maintes  fois  de  négliger  d'écrire  le  rôle  qu'il 
devait  jouer  dans  ses  pièces  ;  une  fois  sur  la  scène  ,  il  s'aban  - 
donnait  à  l'inspiration  ,  qui  le  servait  toujours  mieux  que  la 
mémoire.  Comme  ancien  avocat  et  comme  comédien  ,  il  jiarlait 
sans  bégayer;  mais  il  avait  en  outre  une  éloquence  naturelle 
des  plus  entraînantes,  un  certain  tour  original  des  plus  pi- 
quants. Aussi  les  comédiens  le  mettaient  toujours  en  avant 
pour  haranguer  les  spectateurs  ou  les  grands  du  royaume.  Un 
jour  que  Louis  XIV  sortait  de  la  messe  ,  Dancourt  l'aborda  pour 
lui  parler  de  la  comédie.  Arrivé  sur  la  fin  de  son  discours, 
comme  il  marchait  à  reculons  et  qu'il  se  trouvait  sur  le  bord 
d'un  escalier  ;  il  allait  faire  une  chute  plus  dangereuse  que 
celles  du  théâtre.  Louis  XIV  le  retint  par  le  bras  :  —  Prenez 
garde,  Dancourt ,  vous  allez  tomber.  Et  se  retournant  vers  les 
seigneurs  de  sa  suite  :  —  Cet  homme  parle  bien  ,  messieurs. 
Louis  XIV  accorda  aux  comédiens  ce  que  demandait  le  haran- 
gueur. Avec  le  président  de  Harlay ,  Dancourt  n'eut  pas  le 
même  succès.  Il  s'efforça  en  vain  de  prouver  que  les  comédiens, 
par  les  secours  qu'ils  apportaient  aux  hôpitaux  ,  méritaient 
d'être  à  l'abri  de  l'excommunication.  Le  président  lui  répondit  : 
«Dancourt,  nous  avons  des  oreilles  pour  vous  entendre,  des 
mains  pour  recevoir  les  aumônes  que  vous  faites  aux  pauvres, 
mais  nous  n'avons  point  de  langue  pour  vous  répondre.  » 

Dancourt,  donl  la  vie  fut  toujours  agitée,  n'eut  pas  à  se 
plaindre  des  aventures;  une  seule  lui  fut  malencontreuse.  On 
jouait  sa  comédie  l'Opéra  de  Fillaye;  le  marquis  de  Sablé  y 
vint  un  soir  plus  d'à  moitié  ivre  ;  il  se  plaça  comme  ses  pareils, 
sur  une  des  banquettes  de  la  scène.  A  travers  les  vapeurs  de 
l'ivresse,  il  écoutait  avec  sécurité;  mais,  ayant  entendu  ces 
vers  : 

En  parterre  il  boutra  nos  prés, 
Choux  et  poireaux  seront  sables. 


24  REVUE  DE  PARIS. 

il  s'imagina  qiieDancourt  avait  voulu  l'insulter;  il  se  leva  tout 
furieux,  courut  vers  le  comédien  et  lui  donna  un  soufflet 
bruyant.  Un  comédien  ne  pouvait  alors  se  couper  la  gorge  avec 
un  marquis  ;  le  pauvre  Dancourt  ne  trouva  d'autre  parti  à 
prendre  que  de  dire  aux  spectateurs,  témoins  de  l'insulte  :  — 
C'était  dans  la  comédie. 

On  peut  dire  de  Dancourt  qu'il  avait  l'esprit  entre  deux  vins, 
cet  esprit  de  la  folle  gaieté  qui  touche  de  plus  près  la  farce  que 
la  comédie.  Sa  verve  était  toute  crue;  il  n'avait  garde  de 
mener  sa  tête  ,  il  laissait  aller  sa  tête  à  l'aventure.  La  farce 
exige  de  l'extravagance,  du  feu,  de  l'ivresse  et  de  la  saillie. 
Comme  les  Italiens,  Dancourt  était  grand  maître  en  ce  genre.  Il 
y  avait  deux  hommes  dans  Molière  :  le  sublime  comédien  et  le 
magnifique  farceur  ,  celui  qui  ne  raillait  pas  seulement  pour  le 
plaisir  de  se  moquer ,  mais  pour  flétrir  ;  celui  qui  riait  çà  et  là 
d'un  franc  éclat  pour  se  reposer  de  la  vie.  Dancourt  n'a  été  que 
l'écho  de  cet  éclat  de  rire;  mais  c'est  déjà  quelque  chose.  Vol- 
taire disait  de  lui  :  «  Ce  que  Regnard  était  à  l'égard  de  Molière 
dans  la  haute  comédie  ,  le  comédien  Dancourt  l'était  dans  la 
farce.  >^  Il  y  a  un  peu  d'injustice  dans  ce  jugement  ;  car ,  sans 
trop  s'en  douter,  j'imagine,  Dancourt,  dans  ses  peintures 
bouffonnes ,  s'est  parfois  élevé  jusqu'à  la  vraie  comédie  par 
quelque  beau  trait  de  gaieté  et  de  philosophie. 

Il  y  a  toujours  eu  en  France  un  refuge  pour  la  gaieté.  Avant 
de  jouer  la  comédie ,  la  gaieté  chantait  ;  la  chanson  bravait 
tout  en  riant  ;  elle  allait,  abeille  imprudente,  bruire  partout, 
jusqu'à  l'oreille  de  Mazarin.  Molière  venu  ,  la  gaieté  prit  avec 
lui,  de  gré  à  gré  ,  toutes  les  métamorphoses  de  la  scène;  ce  fut 
tantôt  Scapin  ,  tantôt  Sganarelle,  M.  de  Pourceaugnac  ,  ou  le 
cocu  imaginaire.  Molière  mort ,  la  gaieté  toute  éclopée  de  ce 
contre-temps  fatal,  s'en  alla  trouver  Regnard  et  Dancourt 
comme  pis  aller.  Dancourt  l'accueillit  bravement  :  «•  C'est  ma 
mie,  c'est  mon  âme;  je  m'abandonne  à  elle  sans  souci;  elle 
fait  de  moi  tout  ce  qu'elle  veut  ;  elle  m'a  pris  le  peu  d'esprit 
que  j'avais.  Aussi,  quand  je  parle  ou  que  j'écris,  c'est  elle  qui 
conduit  ma  langue  ou  ma  plume.  Vous  voyez  que  ce  n'est  pas 
ma  faute  si  quelquefois  ma  langue  fourche  et  ma  plume  va  de 
travers.  »  Cependant  Louis  XIV  touchait  à  son  déclin;  la  for- 
lune  devenait  rebelle  à  ses  uiains  caduques.  Les  malheurs  du 


REVUE  DE  PArvIS.  25 

royaume ,  la  face  glaciale  de  M'"=  de  Maiuleuon ,  tout  cela  jetait 
sut-  les  fronts,  plutôt  que  sur  les  cœurs  ,  un  voile  austère  dont 
l'hypocrisie  filait  sa  bonne  part.  La  galanterie  ,  naguère  si 
brillante  à  la  cour,  était  reléguée  dans  un  confessionnal  ;  l'es- 
prit, qui  avait  jeté  tant  d'éclairs  autour  du  grand  roi,  venait 
de  s'affubler  d'une  robe  de  janséniste.  La  gaieté  seule  ,  grâce  à 
Dancourt ,  prenait  encore  ses  ébats.  Louis  XIV ,  tout  occupé  de 
son  salut,  laissait ,  comme  on  a  dit,  les  profanes  se  damner 
gaiement.  —  11  faut  bien  qu'on  rie  quelque  part ,  dit-il  à  Dan- 
court pendant  leur  dernière  entrevue.  Le  théâtre  fut  donc  ,  vers 
la  fin  du  règne  ,  le  seul  refuge  de  la  gaieté  ,  aussi  s'en  donnait- 
elle  à  cœur  joie  avec  son  ami  Dancourt.  Elle  mit  de  côtelés 
délicatesses  aimables  et  les  gentillesses  galantes  de  Benserade  ; 
elle  redevint  une  franche  gaillarde  aux  allures  sans  façon, 
comme  au  temps  de  Hardi  et  de  Duhamel.  On  la  revit  presque 
aussi  folle  que  dans  les  Galanteries  du  duc  d'Ossone. 
Mais  Louis  XIV  fut  à  peine  mort,  que  la  gaieté  abandonna 
Dancourt  pour  le  régent ,  la  comédie  pour  la  salurnale.  Dan- 
court n'y  tenait  plus  guère  ;  il  ne  trouvait  plus  grand'chose  à 
dire  ni  à  jouer.  A  son  tour  il  allait  songer  à  faire  pénitence. 

Comme  David  Teniers  et  Van  Ostade  ,  Dancourt,  soit  dans 
son  jeu  ,  soit  dans  ses  pièces  ,  a  su  peindre  la  vérité  avec  je  ne 
sais  quoi  de  piquant  dans  le  trait  et  la  couleur  qui  nous  frappe 
et  nous  plaît  plutôt  que  la  vérité  elle-même.  En  effet ,  les  bu- 
veurs de  Téniers  et  les  caractères  de  Dancourt  nous  paraîtraient 
assez  insipides  sans  l'assistance  du  peintre  et  du  poète.  Dan- 
court, qui,  selon  Baron,  ne  voyait  pas  plus  loin  que  le  bout 
de  son  nez  ,  n'a  pu  saisir  ,  comme  Molière ,  ces  caractères  dont 
les  grands  traits  sont  tracés  pour  tous  les  siècles,  il  a  restreint 
son  faible  regard  dans  les  travers  de  son  temps.  Aussi  il  y  a 
plus  d'études  à  faire  sur  les  mœurs  du  xvii^  siècle ,  dans  les 
farces  de  Dancourt,  que  dans  les  comédies  de  Molière.  Plus 
d'une  scène  des  farces  de  notre  comédien  est  un  tableau  à 
prendre  pour  l'histoire  de  la  bourgeoisie. 

Le  Chevalier  à  la  mode ,  quoique  flottant  de  çà  de  là  entre 
la  comédie  et  la  farce,  a  toujours  été  jugé  comme  le  chef- 
d'œuvre  de  Dancourt;  c'est  une  pièce  de  caractère  et  d'intrigue. 
Comme  dans  toutes  les  pièces  de  Dancourt ,  la  gaieté  en  est 
l'âme  j  elle  va  et  vient  d'un  bout  à  l'autre ,  sans  peine  et  sans 


26  REVUE  DE  PARIS. 

recherche.  Le  tableau  à  prendre  pour  l'historien  dans  cette 
pièce ,  c'est  l'empire  de  la  noblesse  pauvre  sur  les  enrichis  5  ce 
charme  et  cette  magie  dans  les  façons  des  grands  seigneurs  , 
qui  donnaient  de  l'agrément  et  de  la  grâce  à  leur  impertinence, 
j^lme  paiip  ^  ]^|  Serrefort ,  M.  Migaut ,  sont  de  vrais  personnages 
bourgeois  du  temps  de  Louis  XIV.  M'"«  Patin  ,  qui  veut  cacher 
son  nom  par  tout  l'orgueil  de  son  entourage  \  qui  se  promène 
en  carrosse  doré  au  milieu  d'une  troupe  de  laquais  galonnés; 
x[ui  éclabousse  par  ses  chevaux  superbes  tous  les  bourgeois  à 
pied  de  la  bonne  ville  de  Paris  ,  mais  qui  se  laisse  éclabousser 
par  une  vieille  baronne  ruinée,  dont  les  laquais  sont  en  gue- 
nilles, dont  l'équipage  délabré  est  traîné  par  d'horribles  rossi- 
nantes ;  M.  Serreforl,  qui  cache  prudemment  sa  fortune  d'hier, 
qui  craint  le  faste  et  l'éclat,  à  rencontre  de  sa  sœur  ;  M.  Migaut, 
qui  est  conseiller  au  parlement  depuis  les  pieds  jusqu'à  la  tête, 
ces  trois  caractères  sont  dignes  de  la  comédie;  mais  le  cheva- 
lier de  Villefontaine  et  la  baronne  descendent  souvent  jusqu'à 
la  farce  :  la  gaieté  n'y  perd  rien. 

La  Maison  de  campagne  est  une  comédie  faite  au  hasard  , 
sans  intrigue  et  sans  caractère.  C'est  la  satire  des  robins  et  l'a- 
pologie des  guerriers.  Dancourt  a  toujours  poursuivi  de  ses 
saillies  les  tabellions,  les  avocats,  les  procureurs,  les  baillis, 
le  petit  présidial  et  la  petite  sénéchaussée,  mais  il  a  toujours 
eu  un  faible  pour  les  soldats  ;  il  les  fait  tous  aimables,  galants 
et  généreux;  ils  sont  toujours  en  communauté  de  buffet,  de 
cave  et  de  femme  avec  les  robins,  sans  compter  que  les  pauvres 
diables  sont  batlus  s'ils  ne  sont  contents. 

La  Parisienne ,  dont  Favart  s'est  souvenu  pour  la  Cher- 
cheuse d'esprit ,  est  une  comédie  très-licencieuse,  mais  très- 
jolie.  La  saillie  et  l'épigramme  y  sont  répandues  à  pleines 
mains.  Dancourt  n'a  jamais  eu  tant  d'esprit  et  tant  d'enjoue- 
ment. C'est  une  jolie  Dancourade,  a-l-on  dit  longtemps,  comme 
on  disait  du  Moulin  de  Javelle:  C'est  une  jolie  paysannerie. 
Par  malheur ,  les  femmes  y  sont  fort  maltraitées.  En  vrai 
disciple  de  Molière ,  Dancourt  n'a  garde  de  respecter  les 
femmes;  c'est  souvent  aux  dépens  des  femmes  que  Molière 
corrige  les  hommes;  c'est  toujours  aux  dépens  des  femmes 
que  Dancourt  fait  rire  les  hommes. 

Je  laisse  dans  l'oubli  les  soixante  autres  pièces  de  Dancourt  ; 


REVUE  DE  PARIS.  27 

il  y  en  n  de  toutes  les  formes  et  de  tous  les  genres.  Plus  d'un 
vaudevilliste  de  ce  temps  y  a  trouvé  sa  plus  belle  scène  et  son 
plus  beau  mot  ;  nul  n'y  a  pris  garde  :  une  œuvre  où  l'oubli  a 
passé  appartient  au  premier  venu.  Dancourt  a  rimé  dans  ses 
jours  perdus  une  lamentable  tragédie  dont  il  n'y  a  rien  à  dire; 
mais  on  a  de  lui  quelques  fables  et  quelques  contes  fort  joli- 
ment tournés,  comme  les  Pots  cassés  et  VOraisoti.  Le  conte 
ne  pourrait  sans  trop  de  licence  s'encadrer  ici ,  mais  on  me 
saura  gré  de  reproduire  la  fable. 


LES  POTS  CASSES. 


Les  pots  cassez  font  bruit  :  oyez  comment? 
Entiers  et  sains  sur  Ihumide  élément, 
Deux  pots  flottoienl  différens  de  structure. 
L'un  de  métal  relevé  d'encolure  , 
Sans  soin,  sans  peur,  voguoit  arrogamment. 

L'autre,  de  terre,  allolt  plus  humblement, 
De  son  voisin  craignant  l'attouchement, 
Et  d'augmenter  par  une  atteinte  dure 
Les  pots  cassez. 

Du  pot  craintif  voici  l'enseignement. 
Quand  un  petit  s'allie  imprudemment 
Avec  un  grand  pour  trop  haute  aventure  , 
Le  grand  en  sort  en  fort  bonne  posture  ; 
Et  le  petit  paye  ordinairement 
Les  pots  cassez. 

Un  dernier  mot  sur  Dancourt  :  il  a  fait  rire  son  monde  pen- 
dant un  demi-siècle.  Voilà  son  œuvre;  il  en  est  de  plus  tristes. 
Il  faut  lui  rendre  mille  actions  de  grâce,  aujourd'hui  surtout 
qti'il  n'y  a  plus  personne  pour  nous  faire  rire. 

ARSÈNE  HOUSSâYE. 


LONDRES. 


CORRESPONDANCE  LITTÉRAIRE, 


— Histoire  de  l'ordre  de  la  Jarretière,  par  Beltz.— Publications 
du  club  de  Roxburgh  et  de  la  Société  Shakspearienne. — Romaks. 
—Le  Tueur  de  Daims^  \\diV  Coo\\e\\—Qux  Faivkes,  par  H.  Ain- 
sworth.  —  L'Ancien  régime.  —  Souvenirs  de  Famille.— -F ic- 
Nic  Fapers,  etc.— Théâtres,  Nouvelles,  etc. 

Sir  Robert  Comyn,  un  de  nos  premiers  magistrats  dans  l'Inde, 
a  consacré  récemment  les  rares  loisirs  de  ses  graves  fonctions 
à  étudier  les  développements  de  la  société  européenne  depuis 
l'époque  où  Charlemagne  reconstitua  l'empire  d'Occident,  jus- 
qu'à celle  où  Charles-Quint  monta  sur  le  trône.  Entre  ces  deux 
dates,  sir  Robert  Comyn  voit  une  période  distincte  du  mouve- 
ment social,  une  sorte  de  tutelle  exercée  sur  la  civilisation  eu- 
ropéenne par  l'empire  et  la  papauté.  L'accession  de  Charles- 
Quint  ne  peut-être  considérée  sans  doute  comme  ayant  éman- 
cipé le  monde;  mais,  à  l'époque  où  elle  eut  lieu,  les  divers 
éléments  de  la  société  moderne  avaient  pris  une  force  qui  met- 
tait la  marche  des  peuples  au-dessus  de  toute  direction  hu- 
maine. L'enfant  brisait  ses  langes  ,  l'esprit  secouait  une  à  une 
toutes  les  entraves  du  dogme  5  il  y  avait  émancipation  sans  ré- 
volte, et  par  la  seule  force  des  choses. 


REVUE  DE  PARIS.  29 

Le  rè^ne  de  Cliarlemagne,  la  lutte  des  empereurs  el  des  pn- 
pes,  riiisîoire  de  la  maison  de  Ilohenslauffen ,  celle  de  l'in- 
fluence française  en  Italie  ,  l'organisalion  des  municipalités 
lombardes,  le  grand  schisme  d'occident  et  le  concile  de  Con- 
stance, les  désordres  de  la  chevalerie  ,  rinstitulion  des  tribu- 
naux wehmiques  ,  les  Borgia  ,  les  guerres  d'Italie ,  le  traité  de 
Cambrai,  telle  est  à  peu  près  la  série  de  faits  parcourue  par  sir 
Robert  Comyn,  avec  une  grande  rectitude  de  vues  et  une  éru- 
dition de  bon  aloi. 

J'aime  moins  cette  science  excessive  qui  s'attache  aux  points 
les  plus  raunitieux  de  l'histoire.  Toutefois  les  antiquaires  sau- 
ront sans  doute  gré  à  M.  Bellz,  membre  du  collège  héraldique 
{collège  of  Arms)^  d'avoir,  après  Selden  ,  Ashmole  et  le  héraut 
Anstis,  écrit  les  annales  (  memorials)  de  Tordre  de  la  Jarre- 
tièi'C.  L'intérêt  tout  local  d'une  telle  histoire  nous  dispense  d'en 
parler  longuement  ;  mais  nous  ne  saurions  passer  sous  silence 
la  réfutation  de  l'erreur  populaire  qui  se  rattache  à  la  fonda- 
tion de  cet  ordre  illustre  par  Edouard  III.  La  version  de  Poly- 
dore  Virgile  et  de  Froissart,  cette  anecdote  si  chevaleresque  des 
amours  du  roi  pour  la  comtesse  de  Salisbury .  est  impitoyable- 
ment effacée  par  la  rigoureuse  critique  de  M.  Bellz  ,  qui  se 
fonde  principalement  sur  ce  que  la  comtesse,  à  l'époque  oii  ses 
charmes  auraient  dû  faire  sur  le  monarque  une  si  vive  impres- 
sion ,  comptait  un  nombre  de  printemps  tout  à  fait  inconcilia- 
ble avec  celte  hypothèse. 

M.  Bellz  essaie  d'en  établir  une  autre,  plus  exacte  peut-être 
mais  à  coup  sûr  moins  gracieuse.  Edouard  III ,  en  adoptant  la 
jarretière  comme  symbole  guerrier,  se  serait  ressouvenu  d'un 
expédient  employé  par  Richard  I"  lors  de  son  expédition  contre 
l'île  de  Chypre ,  où ,  voyant  ses  soldats  prêts  à  lâcher  pied  , 
tant  ils  étaient  harassés  de  fatigue,  il  confia  le  soin  de  leur 
rendre  courage  à  un  certain  nombre  des  plus  braves.  Ceux-ci, 
pour  se  distinguer  d'abord  ,  et  pour  perpétuer  ensuite  le  sou- 
venir de  cette  événement ,  imaginèrent  d'attacher  autour  de 
leurs  jambes  une  jarretière  ou  courroie  ,  qui  resta  longtemps 
un  insigne  de  mérile  militaire, 

A  la  bonne  heure ,  mais  que  devient  le  sens  de  cette  devise 
mystérieuse  :  Hoîini  soit  gui  mal  x  pense?  —  Et  n'est-ce  pas 
lui  donner  un  sens  bien  vague  que  d'y  voir  avec  M.  Bellz  un 
11  5 


SO  REVUE  DE  PARIS. 

simple  défi  à  quiconque  penserait  mal ,  soit  de  Tordre,  soit  des 
chevaliers.  Ne  i)onrrait-on  ,  tout  en  ôtant  à  la  comtesse  de  Sa- 
lisbury  le  rôle  brillant  que  le  naïf  Froissart  lui  donna  sur  des 
on  dit  plus  ou  moins  authentiques ,  trouver  une  autre  héroïne, 
une  autre  jarretière,  el  conserver  la  tradition  reçue? 

Jusqu'au  règne  de  Henri  VIII,  les  dames  étaient  admises 
dans  l'ordre,  et  la  suppression  de  ce  privilège  s'accorde  mer- 
veilleusement avec  le  mépris  que  devait  professer  pour  le  beau 
sexe  le  sanglant  époux  de  Catherine  Howird.  Sous  la  reine 
Anne,  il  fut  un  instant  question  de  rétablir  l'ancien  usage? 
Pourquoi  la  reine  Victoria  ne  serait-elle  pas  tentée  de  revenir 
à  cette  idée?  Le  ruban  et  l'étoile  seraient  d'excellentes  fiches 
de  consolation  pour  les  grandes  dames  whigs  que  la  dernière 
crise  ministérielle  à  éloignées  de  sa  personne. 

Le  club  de  Roxburgh ,  modifiant  depuis  quelques  années  son 
système  de  publications  exclusives,  a  livré  successivement  au 
public  queUjues  monuments  assez  curieux  de  littérature  et 
d'archéologie  nationale.  Le  dernier  volume  édité  par  ses  soins 
est  un  des  plus  précieux  de  la  collection.  Il  renferme  trois  ma- 
nuscrits :  1°  Le  livre  de  dépenses  de  la  comtesse  Eleanor  de 
Leicester,  troisième  fille  du  roi  Jean,  et  femme  du  célèbre 
Simon  de  Montfort,  qui  fut  tué  à  la  bataille  d'Evesham.  Ces 
comptes  vont  du  19  février  au  mois  d'octobre  1265,  et  forment 
le  document  le  plus  ancien  sur  la  vie  intérieure  des  nobles  an- 
glais. 2"  Les  comptes  d'Eieanor  de  Castille  ,  femme  du  roi 
Edouard  I",  pendant  l'année  1291.  o"  Enfin  le  livre-journal, 
les  Memoranda ,  de  sir  John  Howard  ,  depuis  duc  de  INorfoIk 
(  le  «  Jocky  of  Norfolk  «  de  Shakspeare  ),  de  1462  à  1471. 

Le  premier  de  ces  manuscrits  a  été  acheté  en  France,  où  il 
existait  depuis  cinq  cents  ans,  par  les  patrons  du  British  Mu- 
séum. On  y  trouve  les  plus  curieux  détails  sur  la  cuisine  et  les 
costumes  du  temps ,  le  taux  de  la  consommation  quotidienne  , 
les  gages  des  domestiques,  etc.  Par  le  second,  l'intérieur  d'un 
palais  vers  la  fin  du  xiir  siècle  nous  est  révélé  dans  ses  plus 
menus  détails.  C'est  ainsi  qu'au  chapitre  des  dépenses  royales 
nous  trouvons  14  liv.  sterling  payées  par  Edouard  l^r  à  sept 
dames  de  la  cour  qui,  le  lundi  de  Pâques  1290,  étaient  allées 
l'obséder  dans  sa  chambre  jusqu'à  ce  qu'il  eût  consenti  à  payer 
l'amende  pour  recouvrer  ce  qu'on  appelait  alors  «  la  paix  du 


IlEVUE  DE  PARIS.  51 

roi.  >■>  Plus  loin,  nous  voyons  le  même  monarque  racheler  un 
de  ses  chevaux  favoris  ù  une  simple  lavandière  qui  le  lui  avait 
gagné.  Celait  à  Fringringhoe,  dans  le  comté  d'Essex.  Edouard 
parlait  pour  la  chasse.  Les  piqueurs,  les  meules,  remplissaient 
la  cour  du  château.  Parmi  les  femmes  accourues  au  bruit  des 
cors  se  trouvait  une  jolie  fille  nommée  Malhilda  Waltham,  ou- 
vrière à  la  buanderie.  Le  joyeux  monarque,  lui  montrant  un 
des  chevaux  préparés  pour  sa  suite,  gagea  qu'elle  n'oserait  le 
mouler  et  suivre  la  chasse  jusqu'à  la  mort  du  cerf.  Malhilda 
s'élance  sur  le  noble  animal  qui  formait  Fenjeu  de  ce  singulier 
pari .  et  galope  bravement  ù  côté  du  roi  toute  la  journée  du- 
rant. Il  en  coûta  40  shellings  à  sa  majesté.  Notez  bien  que  l'ai- 
gent  valait  à  celte  époque  quinze  fois  plus  qu'aujourd'hui. 

L'estime  qu'on  faisait  de  la  poésie  ,  dans  ces  temps  reculés, 
est  aulhentiquement  démontrée  par  le  tableau  des  frais  d'une 
cour  plénière  tenue  à  Westminster  et  à  New-Temple,  lors  des 
fêtes  de  la  Pentecôte,  en  1506.  Quatre-vingt-(iuatorze  ménes- 
trels y  avaient  été  convoqués,  presque  tous  Français  ,  comme 
leurs  noms  1  indi(iuent  :  cinq  d'entre  eux  avaient  le  litre  de 
roi.  Il  y  avait  le  roi  de  Champaigne.  le  roi  Capenny,  etc.  Cha- 
cun d'eux  reçut  3  livres  6  shellings  8  deniers  (environ  1,500 
francs  de  notre  monnaie  actuelle).  En  tout,  ils  coûtèrent  plus 
de  200  livres  st.  ce  qui  revient  à  dire  environ  3,000  francs.  Peu 
de  fêtes  royales  rapportent  maintenant  pareille  somme  à  la 
poésie.  En  revanche,  la  musique  est  mieux  traitée  de  nos  jours, 
et  M.  Listz  ou  M.  Batta  ne  se  contenteraient  pas  du  mince  sa- 
laire accordé  à  Janin  le  Lutour  ou  à  Baudec  le  Tabourer,  à 
Guillaume  Sanz-Manière  ou  à  Gillolin  Perle-dans-l'œil. 

Avant  de  quitter  l'archéologie  pour  des  œuvres  modernes  , 
permettez-moi  de  signaler  à  vos  collecteurs  d'antiquités  dra- 
matiques la  quatrième  publication  de  la  Société  Shakspearienne. 
Elle  consiste  en  un  gros  volume  de  quatre  à  cinq  cents  pages, 
intitulé  le  Jeu  de  Coventry  {Ludiis  Cove?itrlœ),  et  renfer- 
mant quelques  spécimens  des  mystères  qu'on  représentait  aux 
célèbres  foires  de  celte  ville.  M.  J.  0.  Halliwell,  qui  a  été 
chargé  de  les  éditer,  y  a  joint  d'utiles  notes  et  un  glossaire  fort 
étendu. 

Un  ouvrage  de  d'Israeli  est  la  meilleure  des  transitions  pour 
arriver  de  l'érudilion  pur  sang  à  des  conceptions  sous  ce  rap- 


52  REVUE  DE  PARIS. 

port  contestables  ou  nulles.  D'Israeli  n'est  pas  un  savant  dans 
toute  la  vérité  du  mol  j  mais  il  a,  outre  le  goût  de  la  science, 
l'esprit  nécessaire  pour  se  placer  entre  elle  et  le  public.  Il  joue 
chez  nous,  par  rapport  à  la  littérature  érudite,  le  rôle  réservé 
chez  vous  à  M.  Arago  par  rapport  à  l'astronomie  j  il  en  est 
le  vulgarisateur  le  plus  habile  et  le  plus  goûté.  Ses  Aménités 
littéraires,  comme  ses  Curiosités  et  ses  Miscellanées,  sont  un 
recueil  de  petits  traités  criticjues  sur  des  sujets  arbitrairement 
choisis,  tantôt  dans  l'histoire,  comme  les  institutions' Druidi- 
ques ou  la  Conquête  Normande  ,  tantôt  dans  les  origines  litté- 
raires, comme  ses  chapitres  sur  les  romans  gothiques,  la  for- 
mation de  l'idiome  anglais ,  sur  Chaucer ,  Gower ,  Piers 
Plowman,  Occleve  et  Lydgate.  On  y  trouve  aussi  des  études  de 
mœurs,  comme  sa  dissertation  sur  le  Page,  le  Baron  et  le  Mé- 
nestrel; ou  bibliographiques,  comme  sa  thèse  sur  les  origines 
de  rimprimerie.  Mais  il  excelle  surtout  à  réhabiliter  les  écri- 
vains inconnus  ou  victimes  d'un  injuste  ou!)li.  Votre  Charles 
Nodier  lui-même  ne  dépense  pas  à  ce  travail  ingrat  plus  de 
bon  style  et  d'ingénieuse  logique.  La  rie  de  Skeiton,  poëte 
lauréat  sous  Henri  VIII ,  est  sous  ce  rapport  un  véritable  mo- 
dèle. Les  gens  curieux  de  poésie  et  de  rhylhme  savent  bien 
chez  nous  que  Skelton  est  sinon  l'inventeur,  du  moins  le  meil- 
leur modèle  du  mètre  rapide  qui  a  conservé  son  nom.  Mais  bien 
peu  se  sont  inquiétés  des  poèmes  par  lesquels  le  vers  de  six, 
cinq  et  même  quatre  syllabes  a  été  popularisé.  Cependant  la 
renommée  de  Skelton  avait  des  garanties  peu  ordinaires  :  ce 
n'était  pas  un  de  ces  vulgaires  épigrammatisles,  dont  la  li- 
cence, protégée  par  leur  obscurité,  prend  sa  source  dans  une 
indépendance  pauvre  et  envieuse.  Loin  de  là.  De  son  temps 
notre  poëte  était  célèbre  et  adulé.  Précepteur  d'Henri  VIII  et 
fort  avant  dans  les  bonnes  grâces  de  ce  roi  lettré ,  complice 
d'ailleurs  de  ses  premiers  efforts  contre  l'autorité  du  pape,  et 
l'un  des  ecclésiastiques  qui,  tout  d'abord,  rompirent  les  pres- 
criptions catholiques  relatives  au  célibat,  il  est  appelé  dans  les 
écrits  d'Érasme  «  la  lumière  et  l'ornement  des  lettres  anglai- 
ses. »  Warton  atteste  l'étendue  de  ses  connaissances  classiques, 
et  son  importance  dans  l'État  se  prouverait  au  besoin  par  la 
rancune  terrible  que  lui  gardait  le  cardinal  Wolsey,  contre  la 
colère  duquel  Skelton  fut  obligé  de  chercher  asile  dans  le  sanc- 


REVUE  DE  PARIS.  53 

tuaire  de  l'abbaye  de  Westminster.  En  dépit  de  tout  ce  bruit 
fait  autour  de  lui  durant  sa  vie ,  de  ces  éloges  flatteurs ,  de  ces 
inimitiés  puissantes,  Skelton  était  aujourd'hui  un  être  de  rai- 
son pour  le  vulgaire,  et  à  peine  un  nom  connu  pour  bien  des 
littérateurs.  D'Israeli  a  réussi  à  lui  rendre  son  rang  et  son  im- 
portance. 

On  ne  peut  se  défendre  d'un  sentiment  mélancolique  en  li- 
sant les  premières  lignes  de  la  préface  placée  en  tête  du  recueil 
qui  nous  occupe.  D'Israeli ,  dont  les  débuts  dans  la  carrière 
des  lettres  (alors  bien  moins  envahie)  remontent  à  près  d'un 
demi-siècle ,  nous  apprend  que  ,  «  devenu  aveugle  ,  il  ne  lui 
sera  pas  donné  de  lire  une  seule  ligne  de  ce  livre,  presque  en- 
tièrement dicté  à  une  main  fidèle  et  revu  par  des  yeux  chéris.» 
Cette  allusion  touchante  désigne  D'Israeli  le  fils,  connu  par 
plusieurs  ouvrages  d'imagination. 

Arrivons  au  roman  5  et  d'abord  ,  à  tous  seigneurs ,  tous  hon- 
neurs :  saluons  un  chapitre  nouveau  par  Cooper  à  la  longue 
histoire  de  son  Bas-de-Cuir.  Quatre  romans  ne  lui  ont  pas 
paru  suffire  pour  épuiser  ce  type  si  fovorableraent  accueilli;  et, 
bien  qu'il  eût  enterré  le  vieux  trappeur,  il  le  complète  en  ré- 
trogradant sans  façon  vers  le  début  de  sa  poétique  existence. 
Le  Tueur  de  Daims  {the  Deerslayer)  nous  montre,  jeunes  et 
et  superbes,  Longue-Carabine  et  son  ami  Chingachgook.  Ils 
courent  déjà  les  bois,  suivis  à  la  piste  par  les  Mingos,  esquivant 
et  rendant  des  coups  de  fusil  et  de  tomahawk ,  toujours  en 
grand  danger  d'être  pris  ou  scalpés  ,  mais  toujours  de  sang- 
froid  et  prêts  à  rire  —  de  ce  rire  silencieux  que  vous  savez  — 
dans  les  plus  dangereuses  extrémités. 

Voyez-les  plutôt,  lapis  sur  la  lisière  d'un  bois,  près  d'un  camp 
de  Hurons  où  la  bien-aimée  de  Chingachgook  est  captive.  Les 
guerriers  sont  accroupis  autour  du  feu,  leurs  formes  athléti- 
ques se  dessinent  en  noir  sur  l'éclat  des  flammes.  Derrière  eux, 
à  quelques  pas,  se  tient  un  groupe  rieur  déjeunes  filles.  Hist, 
la  prisonnière,  est  au  milieu  d'elles,  et  répond  à  des  sarcasmes 
lancés  contre  les  Delawares  par  des  plaisanteries  aigres-douces 
sur  le  peu  de  courage  des  Hurons.  —  «  Les  Delawares  sont  des 
femmes;  le  daim  ne  fuit  pas  devant  leurs  chasseurs.  Sait-on  le 
nom  d'un  jeune  guerrier  Delaware?  lui  avaient  dit  ses  mo- 
queuses compagnes. 


34  REVUE  DE  PARIS, 

«  —  En  vérité ,  réplique  Hist.  Et  Tamenund,  lui  qui  mainte- 
nant est  vieux  comme  les  pins  de  la  montagne  ,  n'aurait-il  |)as 
été  jeune?  Son  nom  n'a-t-il  pas  été  répété  depuis  les  bords  du 
Grand  Lac  salé  jusqu'aux  Eaux-Douces  du  coucliant.  La  fa- 
mille d'Uncas  est-elle  inconnue?  Bien  que  les  Visages-Pâles 
aient  labouré  ses  sépultures  et  foulé  aux  pieds  les  os  qu'elles 
renfermaient,  en  connaissez-vous  beaucoup  d'aussi  renommées? 
Les  aigles  voient-ils  aussi  haut,  les  daims  sont-ils  plus  rapi- 
des, la  panthère  montre-t-elle  plus  de  courage  que  les  guer- 
riers de  cette  race?  Si  les  filles  des  Hurons  tenaient  leurs  yeux 
plus  ouverts,  elles  verraient  imi  jeune  homme  appelé  Chin- 
gachgook,  droit  comme  un  frêne  et  solide  comme  le  rocher, 
qui  passe  tous  ceux  qu'elles  connaissent. 

»  Lorsqu'il  entendit  la  jeune  fille  se  servir  de  cette  figure  de 
rhétorique  indienne  :  Fn  ouvrant  les  yeux ,  vous  verriez..., 
le  tueur  de  daims,  couché  derrière  son  ami  le  Delaware ,  lui 
enfonça  ses  doigts  dans  les  côtes  et  se  mit  à  rire  de  tout  son 
cœur.  Hist,  en  effet,  ne  croyait  pas  si  bien  dire. 

n  Le  discours  qu'elle  venait  de  prononcer  avait  soulevé  des 
répliques  passablement  animées,  et  la  conversation  était  deve- 
nue bruyante,  lorsque  le  Delaware,  se  dérobant  de  son  mieux 
derrière  son  ami ,  tira  de  ses  lèvres  un  léger  bruit  parfaitement 
semblable  au  cri  des  écureuils  de  la  plus  petite  espèce.  Ce  son  , 
familier  aux  oreilles  des  assistants,  n'éveilla  l'attention  de  per- 
sonne; Hist  cependant  cessa  aussitôt  de  parler,  et  resta  com- 
plètement immobile ,  conservant  sur  elle-même  assez  d'empire 
pour  ne  pas  même  détourner  la  tête  à  ce  signal  bien  connu , 
par  lequel  son  amant  lui  avait  plus  d'une  fois  rappelé  l'heure 
des  secrètes  entrevues.  Chingachgook  ne  douta  plus  que  sa 
présence  ne  lui  fût  révélée;  et  c'était,  en  attendant  mieux,  le 
premier  résultat  à  obtenir. 

»  Par  bonheur,  peu  d'instants  après,  un  des  guerriers  appela 
la  vieille  femme  qui  était  chargée  de  garder  Hist,  et  lui  de- 
manda de  l'eau  pour  élancher  sa  soif.  Il  y  avait  une  excellente 
source  au  nord  de  l'espèce  de  promontoire  où  les  Indiens 
avaient  assis  leur  camp  ,  et  la  vieille  partit  pour  s'y  rendre  , 
une  calebasse  à  la  main  ,  suivie  de  Hist  (ju'elle  ne  voulait  pas 
perdre  de  vue  et  dont  elle  étreignait  le  joli  bras  avec  une  vigueur 


RKVLE  L»t  l'AKlS.  35 

presque  liaiiu^use.  An  momiMit  où  les  deux  femmes  passèienl 
près  de  Tarbre  qui  cacliait  Ciiinsachgouk  el  son  ami,  le  pre- 
mier chercha  de  la  main  son  tomahawk  pour  fendre  la  léle 
à  la  vieille  sorcière;  mais  le  tueur  de  daims,  qui  n'était  pas 
amoureux,  vil  d'un  coup-d'œil  toute  Timprudence  d  un  pareil 
assassinat,  le  moindre  cri  de  la  victime  pouvant  mettre  vingt 
guerriers  à  leurs  trousses.  Il  avait  d'ailleurs,  sur  l'inutile  effu- 
sion du  sang,  des  opinions  particulières  ;  aussi  retint-il  la  main 
prèle  à  frapper. 

»  La  vieille  et  Hist  continuèrent  à  marcher,  suivies  de  près  et 
à  petit  bruit  par  les  deux  an)js.  Arrivées  à  la  fontaine,  la  vieille 
remplit  sa  gourde  ;  elle  s'en  revenait ,  tenant  toujours  la  main 
de  la  captive,  lorsqu'elle  se  sentit  saisir  par  le  cou  avec  une 
telle  violence,  qu'elle  lâcha  prise  immédiatement  sans  pouvoir 
faire  entendre  d'autre  bruit  qu'une  sorte  de  gloussement  étouffé. 
Le  Serpent  passa  son  bras  autour  de  la  taille  de  son  amie,  et 
tous  deux  s'élancèrent,  au  travers  des  broussailles,  du  côté  de 
la  pointe  oîi  le  canot  était  amarré. 

'>  Le  luour  de  daims  était  demeuré  près  de  la  vieille  Indienne, 
s'appliquant  à  la  laisser  respirer,  mais  à  comprimer  exacte- 
ment ses  cris,  ce  qui  demandait  toules  les  ressources  du  doigté 
le  plus  délié.  Un  organiste  eût  apprécié  cette  délicate  manœu- 
vre. Cependant  l'infernale  sorcière  mettait  à  profit  les  courts 
instants  de  répit  qu'il  lui  accordait;  si  bien  qu'avec  un  ou  deux 
éclats  de  voix,  elle  donna  l'alarme  au  camp.  On  entendit  bon- 
dir sur  le  sol  les  gueriiers  effarouchés,  et,  l'instant  d'après,  ou 
en  vit  trois  ou  quatre  courir  sui'  la  cime  du  promontoire,  se 
dessinant  en  noir  sur  un  fond  vivement  éclairé,  semblables  aux 
étranges  figures  de  la  fantasmagorie.  Le  moment  de  la  retraite 
était  venu  pour  notre  chasseur.  Donnant  un  vigoureux  croc-en- 
jambe  à  sa  prisonnière,  et,  soit  haine  ,  soit  politique  ,  lui  lais- 
sant en<-guise  d'adieux  une  dernière  étreinie  plus  vigoureuse 
que  toutes  les  autres,  il  retendit  à  demi  morte  sur  le  gazon; 
puis  il  se  perdit  dans  le  taillis,  oii  son  fusil  l'aidait  à  garder  l'é- 
quilibre, la  tète  haute  et  le  regard  en  avant ,  comme  le  lion  sur 
ses  gardes. 

n  Malgré  tous  les  dangers  qu'il  courait ,  le  lueur  de  dains 
n'entra  point  sans  hésiter  dans  le  petit  bois  qui  bordait  le  ri- 


36  REYUE  DE  PARIS. 

vage.  Tous  les  détails  de  la  scène  qu'on  vient  de  lire  avaient 
éveillé  en  lui  des  instincts  de  meurtre  qui  lui  étaient  encore 
inconnus.  Les  quatre  silhouettes  humaines,  qui  se  dressaient  en 
pleine  lumière,  lui  offraient  une  occasion  séduisante  d'abattre 
au  moins  un  de  ses  ennemis.  Ils  étaient  en  effet  immobiles , 
cherchant  à  distinguer  dans  l'obscurité  l'endroit  d'où  partaient 
les  cris  étouffés  de  la  vieille  Indienne.  Un  homme  moins  pru- 
dent que  notre  chasseur  n'aurait  pas  résisté  à  la  tentation ,  et 
la  mort  de  l'un  d'eux  était  inévitable.  Il  s'abstint ,  par  bonheur, 
et  quoique  son  fusil  semblât  s'abaisser  d'instinct  vers  le  plus 
rapproché  des  hommes  qui  lui  donnaient  la  chasse,  il  ne  tira 
point,  et,  sans  même  le  mettre  en  joue,  il  disparut  dans  le 
fourré.  Un  moment  suffit  pour  gagner  la  baie  et  en  fairr^  le  tour 
jusqu'à  l'endroit  où  Chingachgook  et  Hist ,  déjà  installés  dans 
le  canot,  l'attendaient  avec  anxiété.  Il  leur  jeta  son  fusil,  et  se 
penchait  pour  imprimera  la  barqueun  mouvement  qui  l'éloignât 
du  rivage,  lorsqu'un  indien,  agile  et  robuste,  franchissant  tout 
à  coup  les  buissons ,  sauta  sur  ses  épaules  comme  une  pan- 
thère. Le  sort  de  l'aventure  se  trouvait  remis  en  question,  la 
moindre  indécision  pouvait  tout  perdre.  Avec  une  générosilé 
qni  eût  illustré  à  jamais  un  guerrier  romain  ,  et  qui  se  perd 
dans  l'obscurité  de  cette  vie  héroïque ,  le  tueur  de  daims  con- 
centra tous  ses  efforts  pour  envoyer  le  canot ,  d'un  seul  élan  , 
à  cent  pieds  de  lui.  Entraîné  par  l'énergie  de  cette  vigoureuse 
impulsion  ,  il  tomba  dans  l'eau  ,  la  tête  la  première,  et  son  an- 
tagoniste l'y  suivit  forcément.  L'eau  ,  très-profonde  un  peu 
plus  loin  ,  n'arrivait  guère  si  près  du  bord  qu'à  la  poitrine  des 
deux  combattants.  Cela  suffisait,  et  de  reste,  pour  compromet- 
tre l'existence  de  notre  chasseur,  si  malencontreusement  tombé  ; 
mais  ses  mains  étaient  libres,  et  le  sauvage,  pour  revenir  à  la 
surface  de  l'eau,  avait  bien  été  contraint  de  lâcher  prise.  Pen- 
dant une  demi-minute,  ce  fut  une  lutte  désespérée,  comme  celle 
d'un  alligator  aux  prises  avec  une  énorme  proie.  Ensuite  ils  se 
relevèrent  tous  deux  et  se  saisirent  les  bras  ,  seul  moyen  d'évi- 
ter dans  l'obscurité  l'usage  du  couteau  à  scalper.  On  ne  peut 
savoir  comment  se  fût  terminé  cet  étrange  duel,  car  une  demi- 
douzaine  d'Indiens ,  survenus  aussitôt ,  sautèrent  dans  l'eau 
pour  porter  secours  à  leur  ami.  Le  tueur  de  daims  se  rendit  alors 
prisonnier  avec  une  dignité  presque  égale  à  son  dévouement. 


REVLE  DE  PARIS.  37 

Nous  ne  voulons  pas  ùl'ci  h  notre  vieil  ami  Bas-de-Ciiir  foules 
ses  chances  de  succès  en  racontant  la  suite  de  ses  aventures. 
Ce  qu'on  vient  de  lire  suffira  pour  prouver  que  Cooper,  sur  son 
véritable  terrain,  est  toujours  ce  romancier  puissant ,  original 
et  vrai ,  qui  se  (it  un  nom  dans  les  circonstances  les  plus  diffi- 
ciles, et  en  face  de  la  plus  écrasante  rivalité  ,  celle  de  Walter 
Scott. 

M.  Harrison  Ainsworth,  avec  un  talent  incontestable,  ne 
prendra  place  ni  à  côté  de  l'un  ,  ni  à  côté  de  l'autre.  Ses  heu- 
reux mélodrames,  Jac/c  Sheppard  et  les  autres,  semblent  l'a- 
voir tué.  Il  est  ainsi  bien  des  succès  dont  on  se  relève  plus  dif- 
ficilement que  des  revers  en  apparence  les  plus  funestes.  Guy 
Faickes,  que  cet  écrivain  vient  de  publier  en  volumes  avec  les 
illustrations  de  George  Cruicsliank ,  qui  déjà  le  décoraient  dans 
le  magazine,  o\i  il  a  fait  sa  première  apparition,  n'est  qu'un 
délayage  démesurément  long  d'une  vieille  histoire  trop  connue 
pour  prêter  utilement  au  drame  et  au  roman  ses  personnages 
populaires. 

Monk  Lewis  (l'auteur  du  Moine),  furieux  de  ce  qu'on  lui 
reprochait  un  anachronisme  dramatique,  et  voulant  montrer  à 
quel  point  il  tenait  peu  compte  de  pareilles  erreurs,  disait  un 
jour  :  «  J'écrirai  un  drame  sur  la  conspiration  des  poudres  ,  et 
j'y  montrerai  Guy  Fawkes  amoureux  de  la  fille  de  l'empereur 
Charlemagne.  »  M.  Harrison  Ainsworth  a  presque  pris  au  sé- 
rieux cette  sortie  bouffonne.  Son  Guy  Fawkes  est  un  papiste 
consciencieux  et  dévot,  naturellement  mélancolique  et  super- 
stitieux, mais  en  revanche  plein  d'honneur  et  de  sensibilité. 
Ceci  ne  Terapèche  pas,  lié  qu'il  est  par  un  serment  surpris  à  sa 
religion  ,  de  tout  préparer  pour  le  meurtre  du  roi  et  du  parle- 
ment. Sur  ces  entrefaites,  une  noble  damoiselle,  fille  et  unique 
héritière  de  sir  William  Radcliffe,  s'éprend  d'un  amour  plato- 
nique pour  le  jeune  conspirateur,  et  rejette,  pour  se  conserver 
à  lui,  une  foule  de  partis  avantageux,  Guido  reste  assez  froid 
à  ces  preuves  d'un  amour  qu'il  semble  vouloir  ignorer,  et  la 
belle  Viviana  prend  alors  un  parti  passablement  original  :  c'est 
de  le  traquer  dans  les  profondeurs  d'une  forêt,  où,  seule  avec 
lui ,  elle  lui  pose  très-franchement  les  questions  les  pins  indis- 
crètes, en  demandant  une  réponse  immédiate  et  affirmative.  De 
plus,  et  afin  sans  doute  d'éviter  tout  fâcheux  retour,  elle  a  mené 
11  4 


58  REVUE  DE  PARIS. 

avec  elle  un  prêtre  disposé  à  bénir  l'union  qu'elle  veut  voir 
s'accomplir  immédiatement.  Guy  Fawkes,  ainsi  cerné,  se  rend 
à  discrétion.  Qui  eût  résisté?  Une  fois  mariée,  la  belle  Anglaise 
lui  impose  un  programme  conjugal  qui  se  résume  en  ce  peu  de 
mots  :  «  Je  ne  serai  jamais  votre  femme,  mais  j  ai  voulu  être 
votre  veuve.  »  Ce  n'est  pas  la  seule  inconséquence  à  laquelle 
l'amour  entraîne  Viviana.  car  elle  livre  à  son  époux  la  dispo- 
sition de  son  immense  fortune  ,  «  qu'il  pourra,  lui  dit-elle,  em- 
ployer à  ses  projets  contre  l'État,  «  bien  que  ,  ces  projets,  elle 
les  juge  gravement  coupables. 

Ainsi  alimentée  ,  la  conspiration  va  son  train  ,  bien  que  con- 
nue (selon  M.  Ainsworlh  )  de  plusieurs  cbefs  du  parti  protes- 
tant. Le  comte  de  Salisbury,  entre  autres,  en  est  positivement 
informé,  et  n'en  retarde  la  découverte  jusqu'au  soir  du  5  no- 
vembre, que  pour  laisser,  dirait-on  ,  au  roman  tous  ses  effets, 
toutes  ses  péripéties.  Les  incidents  merveilleux  ,  les  opérations 
de  magie  blanche  et  noire,  les  sorciers,  les  prédictions,  encom- 
brent ce  roman,  dont  chaque  chapitre  ressemble  à  un  dénoû- 
ment  de  tragédie,  tant  il  y  meurt  de  braves  gens  par  le  fer, 
le  feu,  le  poison,  les  tortures.  On  est  bien  vite  rassasié  de  ces 
horreurs  accumulées  ,  et  qu'un  style  prétentieux  rend  particu- 
lièrement insupportable.  Le  mélodrame,  pour  être  bon,  doit 
être  naïf.  Les  raffinements  littéraires  ne  font  que  l'affaiblir  et 
le  gâter. 

M.  James,  par  exemple,  —  dont  je  m'étais  bien  promis  de  ne 
vous  parler  jamais ,  —  me  vient  trop  naturellement  à  l'esprit, 
ù  propos  de  M.  Ainsworth,  pour  que  je  m'abstienne  d'un  pa- 
rallèle. M.  James,  dsns  son  dernier  roman  (  the  Ancient  Ré- 
gime), a  franchement  abordé  le  genre  où  Victor  Ducange  et 
Pixérécourtse  sont  illustrés.  Une  enfant  trouvée,  un  grand  sei- 
gneur qui  l'achète,  un  roi  qui  la  vole,  un  ouvrier  qui  la  sauve, 
le  tout  sous  la  mystérieuse  influence  de  la  police,  lui  ont  suffi 
pour  écrire  une  histoire  qui  se  lit  d'un  bout  à  l'autre  sans  trop 
de  fatigue. 

J'en  dirai  autant  des  trois  petits  romans  réunis  par  lady 
Charlotte  Bnry  sous  le  titre  de  Souvenirs  de  Famille  {Records 
of  Familx).  D.ins  le  genre  adopté  par  miss  Burney ,  et  depuis, 
avec  plus  de  talent ,  \y<\v  miss  Edgeworlh  ,  ces  productions  u\\ 
peu  fades  ne  manquent  pas  diinc  certaine  vérité,  d'une  sorte 


HliVLii;  DE  PARIS.  §9 

d'onction  sentimenlale  qui  doit  agir  fortement  sur  des  nerfs  déjà 
ébranlés  par  l'abus  du  thé.  Chacjue  œuvre  a  ses  conditions  de 
succès 5  celles-là  comme  d'autres,  et  plus  que  d'autres  peut- 
être. 

Les  PiC'Nic  Papers  (ainsi  nommés  par  un  ressouvenir  des 
Pickwick  Paper  s,  qui  obtinrent,  il  y  a  quatre  ans,  un  si  grand 
succès,  et  commencèrent  la  réputation  de  Dickens),  ont  paru 
sous  la  j)rolection  de  ce  nom  |)opulaire.  C'est  un  livre  entre- 
pris, comme  le  Livre  des  Cent-et-un  ,  pour  venir  en  aide,  par 
une  souscription  littéraire,  à  la  famille  d'un  jeune  écrivain, 
mort  sans  laisser  de  quoi  vivre  à  sa  veuve  et  à  ses  enfants. 
Nouvelles,  essais,  poésies  même,  tout  est  tombé  péle-méle  sous 
la  main  de  l'éditeur.  Le  rés  iltat  final  de  ces  contributions  vo- 
lontaires est  une  de  ces  ollas  podridas  oij  le  médiocre  do- 
mine, selon  l'usage,  et  d'où  le  très-mauvais  n'est  point  exclu. 
Le  très-bon  ne  s'y  fourvoie  jamais,  je  ne  sais  pourquoi. 

Ajoutons,  pour  mémoire,  quelques  simples  titres  à  cette  liste 
déjà  longue  :  un  romcin  sur  le  magnétisme  animal  {Slermer,  a 
Taie  of  Mesmerism)^  par  Isabella  F.  Romer  ;  un  autre  sur 
l'Italie  au  xvi*  siècle  ,  par  l'auteur  du  Pape  (ne  confondez  pas, 
s'il  vous  plaît,  ce  dernier  avec  31,  de  Maistre);  (juelques  contes 
de  miss  Harriett  Martineau  [the  Peaf^ant  and  the  Prince^ 
Feats  on  the  Fiords,  etc.  ),  écrits  spécialement  pour  la  jeu- 
nesse, et  qui  nous  rappellent  un  joli  peiit  roman  maritime  du 
capitaine  Marryatt  {Mastennan  Readj),  également  à  l'usage 
des  écoles  de  garçons. 

A  propos  de  romans,  nous  avons  perdu  l'un  des  hommes  qui 
faisaient  le  roman  boufifon  avec  le  plus  de  succès.  Théodore 
Hook,  l'auteur  de  Sayinqs  and  Doings,  est  mort,  il  y  a  dix 
à  quinze  jours.  Esprit  brillant  et  facile,  il  était  en  possession 
d'amuser  le  public  depuis  qu'il  avait  atteint  l'âge  d'homme. 
Vers  improvisés ,  mysiificalions  de  société,  calembourgs  mon- 
strueux, parodies,  romans,  pièces  de  théàire  ,  il  produisait 
sans  cesse  et  à  la  fois  tout  cela.  En  1815 ,  ou  eut  le  tort  de  le 
prendre  au  sérieux  et  de  l'envoyer  avec  une  charge  de  trésorier 
à  l'ile  Maurice.  Cinq  ans  après,  il  revint  en  Angleterre  chargé 
de  fers  par  ordre  du  gouverneur,  et  accusé  d'un  déficit  assez 
considérable.  Il  resta  quelque  temps  en  prison;  puis,  un  beau 
matin,  la  liberté  lui  fut  rendue,  sans  qu'on  ait  jamais  su  à 


40  REVUE  DE  PARIS. 

quelle  occasion ,  et  sans  que  personne  y  ait  regardé  de  fort 
près,  pas  même  ,  nous  le  croyons  ,  ceux  qui  lui  ouvrirent  les 
portes  de  Newgate.  Sa  vie  de  journaliste  et  d'écrivain  recom- 
mença presque  aussitôt ,  et  la  mort  est  venue  le  surprendre 
entre  deux  facélies. 

Les  admirateurs  du  talent  de  Wilkie  se  sont  réunis  dernière- 
ment en  assemblée  solennelle,  et  sur  la  motion  de  sir  Robert 
Peel,  appuyée  chaudement  par  lord  John  Russell  (ces  graves 
personnages  se  trouvant  d'accord  pour  la  première  fois  de  leur 
vie  peut-être),  on  a  volé  qu'une  statue  lui  serait  élevée  dans 
la  Galerie  Nationale.  En  quelques  heures  ,  les  souscriptions  se 
sont  élevées  à  plus  de  1.100  liv.  sterl.  (27,500  fr.). 

Le  mois  de  seplembie  n'a  pas  été  sans  événements  dramati- 
ques. Nous  avons  eu  d'abord  la  réouverture  de  Covent-Garden 
avec  la  même  directrice  (  M"'«  Vestiis  )  et  a  peu  près  les  mêmes 
acteurs  que  l'an  passé,  moins  toutefois  la  charmanîe  miss  Ellen 
Tree.  Miss  Adélaïde  Kemble  est  engagée  comme  prima  donna, 
et  M.  Charles  Kemble  pour  les  pères  nobles,  les  oncles  et  les 
Falstaffs.  La  composition  de  la  nouvelle  troupe  de  Covent- 
Garden  avait  donné  lieu  à  des  bruits  mystérieusement  enregis- 
trés par  tous  les  journaux  ,  sur  le  compte  d'une  jeune  dame 
aussi  distinguée  par  ses  charmes  et  son  talent  littéraire  (>ne 
par  ses  malheurs,  et  qui  se  préparait,  disait-on,  à  débuter  dans 
la  carrière  dramatique.  Il  s'agissait  tout  simplement  de  mistriss 
Norton,  compromise  naguère  dans  un  procès  fort  singulier  que 
son  mari  avait  intenté  à  lord  Melbourne.  Cette  dame  a  répondu 
par  une  lettre  furibonde  à  ces  insinuations  perfides,  où  elle 
pensait  voir  une  attaque  à  sa  réputation,-  et  tous  les  journaux, 
l'un  après  l'autre,  ont  été  contraints  de  venir  protester  de  leur 
profond  respect  pour  la  belle  muse  irritée.  Si  toutes  ces  génu- 
flexions sont  le  résultat  d'un  piiff,  vous  conviendrez  qu'il  est 
charmant. 

Covent-Garden  se  propose  de  jouer  l'opéra  et  la  comédie. 
MM.  Sheridan  Knowles,  Leight  Hunt,  Peake  et  Bourcicault, 
préparent  des  pièces  promises  à  ce  théâtre.  En  attendant,  il  a 
TG\iv\s\(i  Midsummer  Niglit's  Dream  de  Shakspeare,  deux 
ou  trois  comédies  de  Sheridan,  et  l'une  des  meilleures  pièces 
de  Colley  Cibber  :  She  ivould  and  she  icould  not  {Elle  vou- 
drait et  ne  voudrait  pas).  On  annonce  comme  devant  être 


REVUE  DE  PARIS.  41 

représentée  fort  incessamment  une  pièce  en  cinq  actes  intitu- 
lée la  Fanité ,  ou  Qu'en  dira-t-on? 

Au  liiéàtre  de  sa  majesté  {Italian  Opéra  house),  nous  avons 
eu  le  Bénéfice  de  Balte  ,  ce  pauvre  chanteur  qui  vient  de  se 
ruiner  en  essayant  de  ressusciter  l'opéra  national.  Une  société 
d'amateurs  qui  s'intitulent  les  Shakspea riens  ont  joué  Othello, 
après  quoi  on  a  entendu  un  brillant  concert,  où  Julia  Grisi, 
Mario  de  Candia,  le  bénéficiaire  et  sa  femme,  ont  rivalisé  de 
talent.  La  salle  était  comble. 

Parmi  les  nouveautés  qu'on  a  jouées  à  Hay-Market ,  une 
farce ,  la  Pension ,  a  obtenu  quelque  succès.  La  reprise  d'une 
comédie  de  Massinger  (  the  Riches  or  the  irife  and  widow), 
en  dépit  des  efforts  de  Macready  {sir  Luke)  et  de  mistriss 
Stirling  (ladj-  Traffîc),  a  passé  presque  inaperçue.  On  répète 
avec  activité  un  drame  de  M.  Zouch  Troughlou  ,  intitulé  Nina 
Sforza,  dans  lequel  Macready  et  miss  Ellen  Faucilt  doiven.t 
remplir  les  principaux  rôles. 

Le  capitaine  Marryatt  a  voulu  s'essayer  au  théâtre.  Un  petit 
acte  de  lui  {The  Cloak  and  the  Bonnet)  a  complètement 
échoué.  Avis  aux  romanciers-vaudevillistes  ou  aspirant  à  le 
devenir.  Au  même  théâtre  {English  Opéra  house),  une  plai- 
santerie trouvée  dans  les  papiers  de  Théodore  Hook  réussit  ù 
merveille.  On  ne  pouvait  lui  faire  de  funérailles  plus  gaies  et 
plus  en  rapport  avec  sa  vie.  La  chose  s'appelle  Pug.  Pug  est 
un  petit  chien  appartenant  à  une  veuve ,  et  que  la  mort  vient 
frapper  sous  ses  jupons.  Elle  le  pleure  si  amèrement  que  cha- 
cun s'y  trompe ,  et  qu'on  la  croit  naviée  de  la  perte  de  sou 
époux.  De  là  une  foule  de  quiproquos  que  vous  voudrez  bien 
imaginer. 

M.  et  mistriss  Keeley,  transfuges  de  Covent-Garden  ,  attirent 
la  foule  dans  un  de  nos  théâtres  secondaires  (IS'ew-Strand),  où 
ils  ont  fait  revivre  avec  une  grande  verve  de  gaieté  le  vieux 
personnage  de  Polichinelle. 

Le  Wauxhall  se  ferme  définitivement ,  le  Wauxhall ,  jadis  si 
célèbre,  où  se  nouaient  et  se  dénouaient  tous  les  romans  qui 
ont  fait  pleurer  nos  grand'raères.  Le  génie  de  la  spéculation, 
qui  s'abat  au  sein  des  grandes  villes,  partout  où  il  voit  quelques 
arbres  verts  ,  ne  pouvait  épargner  ces  jardins,  déchus  de  leur 
ancienne  splendeur.  Ou  bâtit  déjà  sur  le  sol  dévasté. 

4. 


42  REVUE  DE  PARIS. 

Une  exhibition  d'une  nouvelle  espèce  a  été  riscfuée  aux  con- 
certs d'été.  Les  Tableaux  vivants,  dont  vous  avez  eu,  je 
pense,  à  Paris,  quelques  échantillons ,  consistent  en  un  cer- 
tain nombre  de  femmes,  déformées  par  le  corset ,  et  qui  vien- 
nent éclater  en  public  une  maigreur  à  peine  gazée,  sous  pré- 
texte de  groupes  mythologiques.  Beaucoup  de  gens  ont  trouvé 
que  cela  n'était  pas  beau,  et  ils  ont  sifflé.  D'autres,  jugeant 
qu'une  indécence  quelconque  a  toujours  son  prix,  ont  vigou- 
reusement apj)laudi.  Averti  par  ce  conflit  d'opinions,  le  direc- 
teur des  concerts,  en  homme  bien  avisé,  a  augmenté  les  drape- 
ries et  doublé  les  gazes.  C'est  presque  aussi  laid  :  c'est  moins 
indécent.  Aussi  le  public  a  cessé  d'applaudir  et  de  siffler.  Il 
cesse  même,  peu  à  peu,  d'aller  aux  concerts  d'été,  qui  devien- 
nent des  concerts  d'automne. 

Voilà  bien  du  bavardage,  et  bien  frivole.  Excusez  les  fautes 
de  votre  correspondant. 


0.  N. 


LA  SYLVESTRINA. 


Sur  la  rive  gauche  de  l'Anio ,  un  soir  de  mai,  Tan  1482, 
allaient  au  pas  de  leurs  chevaux,  et  sur  deux  rangs,  quatre 
cavaliers  se  dirigeant  vers  Florence.  Les  deux  cavaliers  qui 
ouvraient  la  marche  étaient  remarquables  par  l'élégance  de 
leurs  cosUimes  et  par  leur  boniie  mine.  Jeunes  et  bien  faits 
ious  deux,  plantés  sur  leurs  selles  avec  une  grâce  charmante  , 
on  les  eût  pris  volontiers  pour  de  grands  seigneurs  suivis  de 
leurs  domestiques,  s'ils  ne  se  fussent  de  temps  à  autre  retournés 
vers  les  deux  cavaliers  qui  suivaient  à  quelques  pas  de  dis- 
tance, leur  adressant  la  parole  de  l'air  d'une  intime  familiarité. 
Mis  avec  moins  de  recherche  ,  moins  aisés  dans  leurs  allures  , 
ceux-ci  cependant  se  distinguaient,  à  l'exemple  des  deux 
autres ,  par  une  physionomie  vive  et  fière ,  par  l'aplomb  du 
langage  et  l'intelligence  du  regard.  Antonio  Boltraffio  ,  Marco 
Uggioni ,  tels  étaient  les  noms  des  compagnons  qui  marchaient 
derrière,  peintres  assez  avantageusement  connus  dans  Florence 
comme  élèves  habiles  de  Léonard  de  Yinci. 

Le  plus  grand  ,  le  p.lus  robuste  des  deux  premiers  cavaliers 
était  Léonard  de  Vinci  lui-même,  récemment  arrivé  de  Milan, 
oii  il  avait  exécuté  son  fameux  tableau  de  la  Cène,  et  beaucoup 
moins  joyeux  qu'autrefois  depuis  son  retour.  En  vain  plusieurs 
amis  s'efforçaient  de  dérider  le  front  du  grand  artiste  ,  en  vain 
les  parties  de  plaisir  se  multipliaient  autour  de  Léonard,  en 


U  REVUE  DE  PARIS. 

vain  les  meilleurs  vins  prodiguaient  leurs  enivrants  parfums ,  et 
les  plus  belles  femmes  leurs  doux  sourires  :  complaisants  amis, 
jeunes  femmes  et  vins  généreux  échouaient  devant  la  tristesse 
du  Florentin.  Les  promenades  à  cheval  étaient  le  seul  genre  de 
distraction  pour  lequel  il  montrât  quelque  goût  encore.  Quant 
au  jeu  ,  aux  festins  et  aux  amourettes  ,  toutes  choses  qu'avant 
son  dernier  voyage  il  semblait  priser  si  fort,  c'est  à  peine  si 
mainlenantil  pouvait  seulement  en  entendre  parler  sans  fatigue. 
Hors  rheure  qu'il  consacrait  à  ses  élèves,  il  passait  habituelle- 
ment ses  journées  entières  enfermé  chez  lui.  Et  même  ,  afin  de 
se  mieux  soustraire  aux  bienveillants  efforts  qu'on  tentait  pour 
le  ramener  à  ses  habitudes  anciennes,  il  avait  pris  le  parti  de 
défendre  sa  porte  à  lout  le  monde  5  excepté,  cependant,  aux 
deux  peintres  que  nous  venons  de  rencontrer  en  sa  compagnie, 
et  à  Francesco  Loredano,  jeune  gentilhomme  plein  d'esprit  et 
de  finesse  ,  son  inséparable  compagnon  depuis  l'enfance,  et  à 
côt^de  lui  au  moment  dont  nous  parlons. 

Florence  entière  s'était  d'abord  creusé  la  tète,  mais  inutile- 
ment, pour  trouver  une  explication  à  la  nouvelle  manière  de 
vivre  de  Léonard.  Les  embarras  pécuniaires  ne  pouvaient  être 
cause  de  cette  réforme;  car,  à  supposer  que  la  paresse  du 
peintre  l'eût  mis  dans  la  gêne ,  le  grand-duc  se  fût  fait  un 
vrai  plaisir  de  l'en  tirer.  La  jalousie  de  métier  n'était  pas  non 
plus  un  motif  admissible;  car,  outre  que,  par  caractère, 
Léonard  se  montrait  au-dessus  de  celte  passion  misérable,  qui 
perd  de  toute  façon  celui  qui  l'éprouve ,  puisqu'elle  étouffe  et 
corrompt  même  le  talent ,  d'un  autre  côlé,  Michel-Ange  ni 
Raphaël  n'ayant  paru  encore,  Léonard  se  trouvait  tout  à  fait 
hors  ligne  et  sans  rival. 

Quelques-uns  des  plus  déterminés  inquisiteurs,  Francesco 
Loredano  entre  autres,  avaient  bien  fini  par  imaginer  que 
l'amour  expliquerait  celte  énigme;  mais  le  calme  de  Léonard 
en  présence  des  belles  dames  dont  les  charmes  paraissaient  le 
plus  capables  de  le  séduire,  son  inaltérable  sang-froid  lors- 
qu'on prononçait  devant  lui  les  noms  qui  autorisaient  le  mieux 
la  galante  conjecture,  mirent  enfin  un  terme  à  toutes  les  diffé- 
rentes suppositions  qui  se  disputaient  la  i)référence,  et  l'on 
accepta  décidément  Léonard  comme  un  homme  devenu  mélan- 
colique ,  ni  plus  ni  moins. 


KEVUE  DE  PAKiS.  45 

A  l'instant  où  commence  cette  histoire,  arrêté  sur  une 
éminence  dont  il  ne  reste  plus  trace  aujourd'hui,  et  laissant 
flotter  la  hride  sur  le  cou  de  son  cheval,  Léonard  ,  les  deux 
mains  croisées  avec  indolence,  regardait  fixement,  à  travers 
une  brume  légère ,  Florence  se  dessiner  à  l'horizon. 

La  lune,  blanche  et  pâle,  montait  majestueusement  dans  le 
ciel,  éclairait  d'un  reflet  magique  ces  vieux  palais  noircis  par 
le  temps ,  ces  vieilles  tours  crénelées ,  monuments  contre  les- 
quels s'étaient  inutilement  ruées,  depuis  deux  ou  trois  siècles, 
tant  de  séditions  populaires.  Autour  delà  ville,  comme  une  digue 
naturelle  aux  flots  de  sang  qui  menacèrent  si  souvent  de  dé- 
border de  Florence,  s'élèvent  de  charmantes  collines,  couvertes 
de  villas  et  mêlées  à  des  massifs  de  vignes  et  d'oliviers,  vers 
lesquelles  Léonard  tourna  tout  à  coup  ses  yeux  pour  y  voir 
lutter  le  jour  et  l'ombre.  Un  solennel  silence  régnait  dans  les 
camjiagnes  environnantes.  Les  oiseaux  se  taisaient  au  milieu 
du  feuillage,  que  le  vent  n'agitait  plus. 

Francesco  Loredano,  moins  sensible  que  Léonard  aux  magni- 
ficences d'une  nuit  de  printemps,  se  mit  alors  à  sifQer  un  air 
de  chansonnette,  et  ne  réussissant  pas  par  cet  ingénieux  moyen 
ù  tirer  Léonard  de  sa  distraction  poétique,  il  l'interpella  sans 
plus  de  façons. 

—  Pardieu  !  Léonard ,  s'écria-t-il,  tu  ne  nous  as  fait  encore 
aucune  espèce  de  confidence  sur  les  passions  inspirées  par  loi 
aux  belles  dames  de  Milan.  La  soirée  est  admirable;  aucun 
indiscret  n'est  là  pour  t'entendre  ;  conte-nous  un  peu  quelques- 
unes  de  les  amours. 

Léonard  ,  se  retournant  gravement  vers  Loredano ,  lui  ré- 
pondit d'une  voix  brève  : 

—  Je  n'ai  rien  à  dire  là-dessus.  Mes  aventures  galantes  se 
sont  bornées  à  dessiner  çà  et  là  quelques  minois  de  jeune  fille. 
Voilà  tout. 

—  Oh  !  si  tu  fouillais  bien  dans  ta  mémoire ,  je  gage  que  tu 
trouverais... 

—  Loredano,  interrompit  Léonard,  rends-moi  le  service  de 
ne  jamais  m'adresser  de  questions  pareilles.  J'ai  maintenant 
trop  de  sérieux  dans  le  caractère,  ajoula-l-il  d'un  ton  qui 
voulait  être  ironique ,  pour  m'occuper  des  enfantillages  que  tu 
crois. 


46  REVUE  DE  PARIS. 

—  Allons  !  murmura  Loredano ,  il  est  impossible  de  rien 
arracher  à  ce  diable  d'homme. 

Puis ,  reprenant  la  parole  : 

—  Léonard ,  soupira-t-il ,  tu  es  bien  heureux  d'être  peintre , 
toi  !  Quand  tu  t'ennuies,  tu  as  une  distraction  toute  prête.  Une 
palette  et  un  pinceau,  et  adieu  les  idées  noires  !  As-tu  l'esprit 
tourné  vers  la  pensée  de  la  mort,  tu  peux  mettre  sur  une  toile 
assez  de  diables  et  de  cadavres  pour  opérer  tout  de  suite  une 
réaction  dans  ton  cerveau.  Es-tu  amoureux,  ou  plutôt  —  car 
tu  as  maintenant  trop  de  sérieux  dans  le  caractère  pour 
t'occuper  de  semblables  enfantillages  ,  viens-tu  de  me  dire  ,  — 
es-tu  aiguillonné  par  certains  désirs  profanes  contre  lesquels 
je  ne  pense  pas  que  le  sérieux  du  caractère  soit  un  remède ,  tu 
peux  te  procurer  la  satisfaction  de  créer  un  sérail  magnifique , 
à  faire  le  désespoir  d'un  Grand -Turc.  Brunes  ,  ou  blondes,  ou 
rousses,  toutes  les  femmes  les  plus  diverses  et  les  plus  belles 
sont  obligées  de  descendre  sur  la  toile  à  ton  appel ,  comme  le 
Christ  dans  l'hostie  à  l'appel  du  prêtre  ;  avec  cette  différence 
qu'elles  ne  se  dérobent  pas  à  tes  yeux.  Grandes  ou  petites, 
grasses  ou  maigres,  noires  ou  blanches,  elles  arrivent  juste 
comme  lu  les  veux,  et  douées  de  l'avantage  inestimable 
d'être  muettes.  Ah  !  Léonard  ,  je  voudrais  être  peintre  comme 
toi  ! 

En  achevant  ces  mots  ,  Loredano  détourna  la  tête  pour 
étouffer  un  éclat  de  rire  ,  et  ajouta  en  lui-même  : 

—  Voilà,  certes,  un  morceau  d'éloquence  pathétique  dont  je 
peux  raisonnablement  espérer  un  bon  effet. 

—  Loredano ,  répondit  Léonard ,  je  ne  comprends  rien  du 
tout  à  ce  que  tu  viens  de  me  dire. 

—  0  ciel  !  fit  Loredano  entre  ses  dents ,  serais-je  donc  obligé 
de  reconstruire  mes  périodes  ?  Le  diable  m'emporte  si  je  m'en 
rappelle  le  premier  mot. 

—  Veux-tu  soutenir,  poursuivit  Léonard ,  que  la  peinture  est 
l'art  par  excellence? 

—  C'est  précisément  mon  intention  ,  dit  Loredano  en  se  ren- 
gorgeant ,  et  s'eslimant  fort  heureux  de  n'avoir  point  lui-même 
à  trouver  un  sens  à  ses  précédentes  formules  oratoires. 

L'art  par  excellence,  continua  Léonard,  c'est  la  sculpture. 
Poin'ipjoi  n'ai-jc  pas  passé  ma  jeunesse  tout  entière  à  tailler  du 


REVUE  DE  PARIS.  47 

marbre?  Je  serais  peut-être  un  Phidias,  aujourd'luii.  Com- 
prends-tu ce  que  c'est  que  la  sculpture  ,  LoreJano  ?  ce  que  c'est 
que  de  prendre  une  pierre  informe,  sale,  inutile,  et  de  la 
fouiller  si  bien,  de  la  dépouiller  avec  tant  de  fermeté  et 
d'adresse,  que  l'on  en  tire  quelque  chose  de  superbe  devant 
quoi  les  hommes  s'agenouillent  avec  admiration?  Un  tableau 
n'est  qu'un  taldeau  ,  mon  ami  ;  c'est  un  leurre  pour  l'œil .  pas 
davantage.  Au  moyen  des  couleurs,  on  réussit  à  simuler  des 
formes  saillantes,  à  représenter  une  apparence  de  gorge  ou 
d'épaule,  mais  ce  n'est  là  qu'une  apparence.  Approche  un  peu, 
promène  la  main  sur  cela ,  et  tu  n'as  plus  qu'une  étoffe  plate  et 
huileuse  qui  salit  tes  doigts. 

—  Que  la  fièvre  m'étouffe  si  je  comprends  un  mot  de  ce  qu'il 
me  débile  avec  tant  d'assurance  !  murmura  Loredanoj  il  prend 
bien  sa  revanche. 

Cependant ,  ne  voulant  pas  être  au-dessous  de  la  circonstance, 
il  ajouta  d'un  air  incrédule  : 

—  Eh!  eh!  permets-moi  de  l'avouer,  mon  très-cher,  que 
l'opinion  est  quelque  peu  insoutenable.  Je  ne  prétends  pas  nier, 
assurément,  que  la  peinture  ne  soit  tout  à  fait...  Comment 
dirai-je?...  ne  soit...  lu  m'entends.  Mais  ce  n'est  point  une 
raison  pour  affirmer  que  la  sculpture...  eh  !  eh  ! 

—  La  sculpture  !  s'écria  Léonard  en  bondissant  sur  la  selle  , 
mais  c'est  l'art  qui  rapproche  le  plus  l'homme  du  créateur  ! 
Regarde  un  beau  marbre  antique  ,  et  dis-moi ,  je  te  prie,  si  ce 
marbre  n'est  pas  de  la  chair  ,  de  la  chair  véritable  ,  bien  plus 
difficile  à  faire  ici  que  dans  un  tableau,  puisqu'ici  la  couleur 
manque.  Dis-moi  si  sous  cette  chair,  sous  ce  marbre,  tu  ne 
vois  pas  des  muscles,  des  nerfs,  des  veines,  et  sous  ces  veines 
du  sang,  et  si  ce  sang  ne  te  semble  pas  rouge  et  chaud  comme 
celui  d'une  créature  vivante!  Deviens  aveugle  ;  avec  la  main 
tu  pourras  juger  de  la  beauté  du  chef-d'œuvre,  car  tu  toucheras 
un  bras ,  un  dos,  une  jambe;  tu  sentiras  les  membres,  l'un 
après  l'autre,  palpiter  sous  ta  main,  tandis  qu'un  tableau, 
qu'est-ce  pour  toi ,  si  tu  es  aveugle? 

—  Fort  bien  !  dit  Loredano  avec  le  plus  de  sérieux  possible  ; 
mais  qu'est-ce  pour  moi  qu'une  belle  statue ,  si  je  suis  aveugle 
et  manchot? 

Léonard,  impatienté  par  cette  ironique  réponse,  haussa  les 


48  REVUE  DE  PARIS. 

épaules   ef  donna  un   coup  de  hoiissine  ù  son  cheval  ,  qui 
devança  les  autres  chevaux  de  quelques  pas. 

—  Vous  avez  beau  dire,  messieurs,  reprit  Loredano,  s'adres- 
sant  aux  deux  élèves  de  Léonard  ,  il  n'était  pas  ainsi  avant  son 
voyage.  Je  persiste  plus  que  jamais  dans  la  pensée  qu'il  est 
amoureux. 

— -  Je  crois  que  vous  vous  trompez  ,  dit  Marco  Uggioni;  je 
penserais  plutôt  qu'il  s'ennuie,  et  qu'il  ne  sait  à  quoi  employer 
l'activité  qui  le  dévore.  La  mobilité  même  de  ses  goûts  est 
la  preuve  de  ce  que  j'avance.  Connaissez-vous  un  homme 
qui  soit  à  la  fois  comme  lui,  et  à  des  degrés  supérieurs, 
peintre  et  sculpteur ,  ingénieur  et  architecte ,  philosophe  et 
musicien  ? 

Léonard  ,  qui ,  arrêté  depuis  un  instant  pour  se  laisser  re- 
joindre par  ses  trois  compagnons,  avait  entendu  le  dernier  mot 
sorti  de  la  bouche  de  Marco  Uggioni ,  s'écria,  presque  d'un 
ton  décolère  : 

—  Pour  l'amour  de  Dieu  !  messieurs  ,  je  vous  en  supplie ,  ne 
parlez  pas  de  choses  sur  lesquelles  vous  ne  sauriez  dire  que  des 
sottises.  Causez  peinture,  si  vous  voulez,  architecture,  si  vous 
le  trouvez  bon;  philosophie  même,  à  la  rigueur;  mais,  de  grâce, 
respectez  la  musique. 

—  Allons  !  dit  Loredano  à  voix  basse,  il  va  rompre  une  lance 
pour  la  musique,  à  présent.  Je  ne  le  vis  jamais  si  disposé  à  la 
controverse,  ni  de  si  mauvaise  humeur  que  ce  soir.  —  Léonard, 
poursuivit-il  à  voix  intelligible,  je  sais  très-bien  que  lu  es  un 
musicien  habile  ,  que  tu  chantes  comme  un  oiseau  ,  et  que  lu 
rendrais  des  points  à  tous  les  instrumentistes  de  Florence,  en 
matière  de  jeu  de  harpe;  mais,  que  diable!  tu  n'en  es  pas 
moins  pour  cela  un  grand  peintre,  et  il  me  semble  que,  la 
peinture  étant  ta  maîtresse,  tout  aussi  bien  que  la  musique,  tu 
devrais  ne  faire  aucune  différence  entre  elles  et  les  aimer  éga- 
lement. 

Léonard  ne  répondit  que  par  un  nouveau  haussement  d'épaules 
qui  exprimait  éloquemment  l'irapalience. 
Loredano,  souriant,  reprit  : 

—  Que  dirais-tu,  par  exemple,  si  quelqu'un,  s'autorisant 
maintenant  de  tes  paroles  de  tout  à  l'heure,  soutenait  contre 
toi  la  prééminence,  non  pas  de  la  peinture ,  qu'on  sait  que  tu 


REVUE  DE   PAUIS.  4!J 

dédaignes  îj  rég'il  d'une  maîtresse  de  la  veiile ,  mais  de  la 
sculpture  sur  la  musique  ? 

—  Je  dirais,  répondit  Léonard  sèchement ,  que  je  ne  perds 
pas  mon  temps  à  réfuter  des  idées  folles. 

—  Mais  cependant.... 

—  Mais  cependant,  Loredano ,  je  te  répète,  moi,  que  la 
musique  est  aussi  au-dessus  de  tous  les  arts  du  monde,  que  ces 
étoiles  que  nous  apercevons  à  peine  sont  au-dessus  de  ces 
arbres  que  nous  touchons.  Que  t'apprend  la  sculpture,  je  te 
prie?  Que  dit  la  sculpture  à  ton  âme,  à  ton  cœur?  pas  la 
moindre  chose!  Ton  esprit,  s'il  est  observateur,  y  trouve  son 
compte;  mais  voilà  tout.  Tu  dis  :  Ce  marbre  est  taillé  absolu- 
ment comme  telle  ou  telle  femme  que  j'ai  vue  ;  ce  col  semble 
détaché  des  épaules  de  la  marquise  Leonora;  voilà  une  main 
dont,  seule  ,  la  princesse  Battista  a  la  pareille.  Ainsi  des  pieds, 
des  yeux,  de  la  poitrine,  des  épaules.  Tout  cela  paraît  pris  à 
quelqu'un  :  assemblage  de  beautés  volées  et  collées  tant  bien 
que  mal  les  unes  avec  les  autres.  Mais  la  vie  !  la  vie!  où  est- 
elle  ?  Les  membres  sont  saillants,  il  est  vrai  ;  touche-les,  ils  sont 
froids,  froids  et  durs  ;  c'est  de  la  pierre  !  Ce  col  est  immobile, 
ct;lte  main  est  insensible  ,  ce  pied  est  chaussé  pour  l'éternité 
dans  un  socle,  ces  yeux  ne  vivent  pas,  cette  gorge  ne  tressaille 
pas  sous  le  voile,  ces  épaules  n'ont  pas  de  frissons. 

—  Pardien  !  dit  Loredano ,  se  penchant  vers  Marco  Uggioni, 
il  est  impossible  de  se  mieux  réfuter  soi-même. 

—  Réalité,  tout  cela!  Réalité  mesquine,  incomplète  et 
misérable!  reprit  Léonard.  La  musique,  au  contraire,  c'est  le 
voile  qui  se  lève  entre  un  autre  monde  et  celui  que  l'homme 
habite;  c'est  l'aile  blanche  qui  nous  emporte  au  ciel.  Visions 
radieuses,  célestes  apparitions,  créatures  divines  que  le  rêve 
seul  peut  offrir,  voilà  le  domaine  de  la  musique.  Triste,  la 
musique  vous  console  ;  heureux ,  elle  vous  charme  ;  malade  , 
elle  vous  guérit.  Tout  lasse,  tout  épuise,  en  ce  monde;  tous 
les  métiers,  tous  les  plaisirs,  toutes  les  passions,  finissent 
pas  amener  dégoût  et  fatigue  ;  la  musique  seule  plaît  toujours, 
parce  que  seule  elle  n'a  rien  de  brutal ,  rien  de  sensuel  ni  de 
palpable,  parce  qu'elle  est  comme  une  voix  céleste  que 
l'on  écoute  sans  jamais  voir  la  bouche  d'oii  partent  les 
sons... 

11  5 


50  KliVUE  DE  PAKIS. 

—  Ouf!  (lit  Loredano;  pourvu  qu'il  n'aille  pas  meltre  sa 
théorie  en  pratique. 

—  Moi ,  objecta  Marco  Ugfjioni,  j'avoue  ,  maUre  ,  que  c'est 
un  art  sublime  que  la  musique;  toutefois,  je  suis  loin  de  par- 
tager votre  exclusive  admiration  pour  cet  art  ,  et  bien  loin 
surtout  de  lui  sacjifier  la  peinture.  Vous  m'appellerez  matéria- 
liste tant  qu'il  vous  plaira.  Voir  et  toucher  ne  me  semblent 
point  des  satisfactions  aussi  complètement  méprisables  qu'elles 
vous  le  semblent  à  vous-même.  Rêver,  en  de  certains  moments, 
est  sans  doute  un  plaisir  fort  agréable.  U  est  fort  charmant 
quelquefois  ,  je  ne  veux  pas  le  nier ,  de  croiser  ses  bras  et  de 
fermer  ses  yeux  pour  écouter  gazouiller  un  oiseau  ,  résonner 
une  harpe  ou  roucouler  une  jolie  femme;  mais  admirer  le  plu- 
mage de  l'oiseau,  s'extasier  devant  l'habileté  et  la  magnificence 
qui  ont  présidé  à  la  confection  de  l'instrument^  baiser  la  bouche 
rose  et  fraîche  dont  les  mélodieux  accents  nous  ont  su  ravir, 
voilà  des  plaisirs  ,  croyez-moi,  qui,  pour  être  matériels,  en  va- 
lent bien  d'autres. 

—  Fi!  s'écria  d'un  faux  air  de  mépris  Loredano,  s'adressant 
à  Marco  Uggioni  ;  n'allez-vous  pas  bientôt  soutenir  que  la  pein- 
ture vaut  la  musique  ? 

—  Pourquoi  pas? 

—  Laissez  donc  ! 

—  Et  qu'est-ce  qui  détermine  votre  préférence?  dit  Léonard 
avec  une  inquiétude  mal  dissimulée. 

—  Ma  foi  !  maître,  je  vous  dirai  naïvement  que  je  fais  en  ce 
moment  le  poitrait  de  ma  maîtresse,  délicieuse  fille  que  j'ido- 
lâtre, et  je  prends  à  cette  occupation  un  plaisir  que  la  plus  belle 
musique  du  monde  ne  me  saurait  donner. 

—  Vous  faites  le  portrait  de  votre  maîtresse?  dit  vivement 
Léonard. 

—  Oui,  et ,  grâce  à  la  peinture ,  ma  maîtresse  me  devient 
chaque  jour  plus  chère,  car  je  la  trouve  de  plus  en  plus  ado- 
rable, à  mesure  que  j'étudie  sa  belle  figure  et  son  beau  corps. 

En  entendant  ces  mots,  Léonard  laissa  tomber  pesamment 
sa  tête  sur  sa  poitrine.  Pendant  quelques  instants,  absorbé 
dans  ses  pensées,  il  parut  oublier  le  lieu  et  les  témoins  de  celte 
scène.  Quelques  gestes  brusques  et  heurtés  indiquaient  seuls 
qu'un  violent  orage  soufflait  en  lui. 


REVUE  DE  PARIS.  51 

—  Oh!  j'en  étais  sûr,  murmura-l-il  enfin  en  hvant  vers  le 
ciel  un  œil  chargé  de  tristesse. 

Puis,  sassuraiit  sur  la  selle  : 

—  Messieurs,  dit-il,  nous  soinmes  encore  à  un  mille  de  Flo- 
rence. Au  galoj)  ! 

Et  les  trois  cavaliers,  sans  rien  comprendre  à   cette  résolu- 
tion subite,  s'élancèrent  sur  les  traces  de  Léonard. 


II. 


A  l'entrée  de  la  ville,  Marco  Ugfjioni  et  Antonio  B.oltraffio 
souhaitèrent  le  bonsoir  à  leurs  compagnons  .  et  s'éloignèrent 
dans  une  direction  différente  de  celle  que  prenaient  Loredano 
et  Léonard.  Ces  deux  derniers,  leurs  chevaux  mis  au  pas, 
s'avancèrent  paisiblement  au  milieu  dt^s  rues  de  Florence.  Dix 
heures  sonnaient  à  plusieurs  églises,  comme  ils  passaient 
près  du  palais  Strozzi ,  quartier  complètement  désert  à  cette 
heure. 

Léonard,  depuis  le  moment  où  nous  l'avons  entendu  pro- 
noncer ces  mots  énigmatiques  :  J'en  étais  sûr  !  n'avait  pas 
ouvert  une  seule  fois  la  bouche.  Eu  vain  Loredano  avait  fait 
effort  pour  ranimer  la  conversation ,  Léonard  s'était  contenté 
de  répondre  par  des  signes.  Loredano  commençait  à  prendre 
son  parti  et  à  se  résigner  à  une  maiche  silencieuse,  lorsqu'il 
se  sentit  saisi  par  derrière  violemment.  C'était  Léonard  qui, 
une  main  sur  le  bras  de  son  ami,  et  l'autre  main  étendue  vers 
une  maison  voisine ,  montrait  à  Loredano  une  femme  assise  sur 
un  balcon. 

—  Eh  bien  !  dit  Loredano;  qu'est-ce  que  cette  femme? 

—  Silence  !  réjjondit  Léonard.  Je  crois  la  reconnaître. 

—  Tu  es  donc  plus  heureux  que  m.oi.  mon  ami.  Malgré  la 
lumière  éclataiJte  de  la  lune,  j'avoue  que  je  serais  jusqu'à  de- 
main matin  à  deviner  le  nom  de  la  personiie  que  me  désigne  ton 
doigt. 

—  Lorenado  ,  soupira  Léonard  ,  c'est  elle  !  oh  !  c'est  elle  ! 

—  Ah  !  ah!  se  dit  Loredano  à  lui-même,  mes  conjectures 
n'étaient  donc  pas  si  m-^l  fond-^^s? 


52  REVUE  bE  PARIS. 

Et  s'adressant  à  son  compagnon  : 

—  Oui?  elle  !  De  qui  et  de  quoi  me  veux-tu  parler? 

—  Tais-loi  !  reprit  Léonard  ,  entraînant  son  ami  à  quelques 
pas  de  là,  près  d'une  maison  dont  l'ombre  prolongée  pouvait , 
en  les  enveloppant,  leur  permettre  de  voir  sans  être  vus. 

La  femme  qui  excitait  si  vivement  l'inquiétude  et  la  curiosité 
du  peintre  ,  assise  sur  son  balcon  dans  l'attilude  de  quelqu'un 
qui  rêve  ,  n'avait  pas  paru  prendre  garde  aux  évolutions  stra- 
tégiques des  deux  cavaliers.  Pas  un  seul  mouvement  n'indiquait 
chez  elle  Tintenlion  de  rentrer  dans  son  appartement.  Étendue 
sur  son  siège,  plutôt  qu'assise,  un  bras  pendant,  l'autre  bras 
posé  horizontalement  sur  sa  poitrine  ,  la  tèle  renversée  en 
arrière ,  elle  regardait  le  ciel.  Ses  cheveux  dénoués  flottaient 
au  vent,  seul  indice  que  la  créature  n'était  pas  de  marbre. 
Quoique  la  distance  ne  permît  pas  de  distinguer  nettement  les 
traits  de  son  visage  ,  on  le  voyait  assez  bien  pour  en  admirer  la 
beauté  d'ensemble.  Le  teint ,  mollement  éclairé,  et  inondé  de 
reflets  pâles  ,  offrait  une  éblouissante  blancheur.  Quelque  chose 
de  grand  et  de  fier  respirait  autour  de  cette  mystérieuse  per- 
sonne,  apparition  immobile  qui  fascinait. 

Loredano,  après  quelques  minutes  d'un  examen  attentif,  in- 
terpella Léonard  : 

—  Eh  bien  !  lui  dit-il ,  ra'apprendras-tu  enfin  qui  est  cette 
femme?  A  coup  sûr,  ce  n'est  pas  à  Florence  que  tu  l'as  vue? 

—  K'est-cepas?  répondit  Léonard  j  n'est-ce  pas? Cette  femme 
n'est  pas  de  Florence? 

—  Voilà  une  chose  que  je  t'affirme.  Il  n'est  pas  une  de  nos 
Florentines,  vierge,  épouse  ou  veuve,  dont  je  ne  sache  le  nom 
et  riiistoire  sur  le  bout  du  doigt,  et  je  t'assure  que  la  personne 
que  nous  voyons  ne  fait  pas  partie  de  mon  catalogue. 

—  Attends  !  dit  Léonard  en  baissant  la  voix.  Je  crois  qu'elle 
se  lève.  Mon  doute  va  cesser  enfin. 

La  femme  assise  se  leva  en  effet.  Sa  grande  robe  blanche  lui 
dessinait  alors  la  taille.  Elle  se  mit  à  marcher  lentement ,  dans 
une  attitude  toujours  rêveuse  ,  s'arrètant  presque  à  chaque  pas 
sans  remuer  la  tête,  les  bias  croisés.  On  eût  dit  un  fantôme. 
Un  instant  elle  sembla  prête  à  se  rasseoir,  mais,  passant  tout 
à  coup  une  main  dans  ses  longs  cheveux,  elle  se  tourna  et  dis- 
parut. 


I 


REVUE  DE  PARIS.  53 

—  Ah!  mon  ami,  soupira  Léonard  aussitôt,  que  je  suis  un 
homme  à  i)laindre  ! 

—  Par  les  tibias  de  notre  sainl-père,  Léonnrd,  fais-moi  le 
plaisir  de  l'expliquer,  car  je  nage  dans  un  océan  d'incertitudes 
les  plus  contradictoires  du  monde.  Cette  femme  est-elle  une  de 
tes  parentes  ou  une  de  les  maîtresses?  Crains-tu  ou  cherches-lu 
sa  présence?  Es-tu  heureux  ou  malheureux  de  sa  rencontre? 
Te  trahit-elle  ,  ou  l'as-tu  trahie? 

—  Écoute,  dit  Léonard.  Tu  sais  que  ,  depuis  mon  retour  de 
Milan  ,  je  suis  triste  et  n'ai  de  plaisir  à  rien  ;  tu  sais  que  je  né- 
glige la  peinture  et  même  la  musique  ,  et  que  c'est  à  peine  si  la 
société  de  mes  meilleurs  amis  m'est  supportable;  lu  sais  que 
les  plus  belles  créatures  de  Florence  me  sont  tout  aussi  indif- 
férentes que  les  plus  vieilles  et  les  plus  laides  ;  eh  bien  !  la 
cause  de  mon  insociabiiité  et  de  mes  dégoûts,  de  ma  tristesse 
et  de  ma  paresse,  c'est  la  femme  que  tu  viens  de  voir  ! 

—  Impossible!  s'écria  Loredano  jouant  la  surprise.  Ah  çà  , 
mais  tu  le  moquais  donc  de  nous  quand  tu  disais ,  tout  à  l'heure 
encore  ,  que  lu  étais  désormais  incapable  de  tout  amour  ? 

—  Oui ,  incapable  d'amour  ,  Loredano  ;  incapable  d'amour 
pour  toute  autre  femme  que  la  Sylvestrina. 

—  Quoi!  c'est  là  cette  Sylvestrina  de  qui  j'ai  entendu  dire 
tant  de  merveilles  ?  La  plus  célèbre  courtisane  de  l'Italie  ! 

—  Courtisane  ou  non  ,  je  l'aime  ?  Je  l'aime  comme  la  ma- 
done la  plus  chaste  ,  et  je  donnerais  mon  dernier  pinceau  pour 
devenir  son  amant. 

—  Ce  serait  là  un  plaisir  payé  bien  cher,  mon  ami.  Après 
tout ,  comme  il  est  probable  que  deux  ou  trois  mois ,  peut-être 
même  deux  ou  trois  jours  de  possession  feraient  Ion  affaire, 
sacrifie  une  certaine  somme  à  ce  caprice  ,  et  tout  sera  dit. 

—  Tu  le  trompes  ,  Loredano.  Je  vois  que  lu  connais  mal  la 
Sylvestrina.  Tu  ne  la  connais  que  par  les  sottes  histoires  que 
l'on  débite  sur  elle. 

—  Je  ne  demande  pas  mieux  que  de  changer  d'opinion  à  son 
égard.  Tu  me  vois  tout  prêt  à  m'en  rapporter  à  ta  parole,  eu 
ce  qui  concerne  la  signora  Sylvestrina.  Je  suis  tout  oreilles. 
Seulement ,  comme  ce  n'est  point  ici  un  lieu  convenable  pour 
faire  ni  pour  écouter  des  confidences,  oblige-moi  de  m'accom- 
pagner  jusqu'à  mon  palais. 

5. 


54  REVUE  DE  PARIS 

—  Volontiers!  dit  Léonard. 

Dès  que  les  deux  cavaliers  eurent  perdu  de  vue  le  balcon  où 
était  apparue  la  jeune  femme  ,  Léonard  reprit  en  ces  termes  : 

—  La  Sylvestrina ,  mon  ami,  il  faut  que  tu  le  saches  ,  est  la 
plus  admirable  créature  qui  soit  au  monde.  Une  beauté  plus 
parfaite,  toi  ni  d'autres  ne  l'avez  vue.  Peintre  ni  poëte,  per- 
sonne n'a  jamais  imaginé  un  pareil  assemblage  d'attraits  in- 
croyables. A  la  dislance  où  elle  s'est  montrée  à  nous,  tout  à 
l'heure,  tu  n'as  guère  pu  juger  que  de  sa  tournure,  qui  est  vé- 
ritablement royale. 

—  J'avoue ,  interrompit  Loredano  ,  que  sa  taille  est  magni- 
fique ,  et  que  bon  nombre  de  reines  et  de  princesses  lui  de- 
vraient ,  sous  ce  rapport ,  céder  le  pas. 

—  Mais  ce  dont  tu  n'as  pu  juger  ,  reprit  Léonard,  c'est  le 
détail  de  ses  formes ,  prises  l'une  après  l'autre.  Si  je  croyais 
qu'il  y  eût  quelque  part  un  pied  comme  celui  de  la  Sylvestrina, 
une  main  comme  la  sienne....  Et  son  col  !  N'élait  le  mouvement 
gracieux  que  de  temps  à  autre  elle  lui  imprime  ,  on  le  dirait  de 
marbre  et  sorti  des  mains  de  quelque  Praxitèle  ,  tant  il  est  d'un 
dessin  inimitable,  d'une  rondeur  fine  et  ferme,  et  d'une 
éblouissante  blancheur!  Je  te  dis,  Loredano,  qu'un  peintre 
ferait  mieux  de  jeter  à  l'eau  ses  pinceaux  et  sa  palette  que 
d'essayer  d'atteindre  aux  perfections  qui  brillent  dans  la  Syl- 
vestrina. Ses  cheveux,  tu  as  vu  qu'ils  traînent  presque  à  terre  y 
mais  ce  que  tu  n'as  pas  vu,  c'est  leur  abondance  et  leur  cou- 
leur :  cheveux  que  la  plus  solide  résille  enfermei-ait  à  peine  , 
sur  lesquels  il  n'est  pas  de  ruban  noir  qui  ne  pâlit!  Des  traits 
de  visage,  hélas  !  je  voudrais  ne  t'en  point  parler,  mon  ami  : 
un  front  calme,  jamais  couvert  du  moindre  nuage  de  mélan- 
colie ,  ni  illuminé  par  le  moindre  éclair  de  joie  ;  un  front  tou- 
jours pâle.  Sa  bouche  ,  que  te  dire  de  sa  bouche  ?  aussi  rose 
que  le  front  est  pâle,  mais  non  moins  calme  et  impassible; 
lèvres  qu'un  imperceptible  déuain  effleure  quelquefois,  mais 
que  n'entr'ouvre  jamais  le  sourire.  Pour  ce  qui  est  de  ses 
yeux ,  la  voiupié  et  rindilférence  mêlées  ensemble  et  cristal- 
lisées. 

—  Malepesle!  dit  Loredano  surpris  ,  nous  voilà  un  peu  loin 
du  porlraiL  que  je  m'étais  laissé  faire  de  celte  femme.  Que 
Irouves-tu  donc  en  ehe  de  si  attrayant  ? 


REVUE  DE  VMWS.  55 

—  Je  la  trouve  adorable  de  la  tête  aux  pieds. 

—  A  cause  de  ses  yeux  cristallisés  et  de  sa  bouche  quelque 
peu  impeitinenle  ?  Cela  me  semble  fort  médiocrement  sédui- 
sant ,  s'il  faut  (|ue  je  te  parle  avec  franchise. 

—  Tu  ne  comprends  pas  la  beauté  ,  Loredano. 

—  Cela  est  bien  possible.  Mais  enfin  la  Sylveslrinaa-t-elle  un 
amant?  ou  vit-elle  seule  ? 

—  Elle  avait  pour  amant,  lors  de  mon  séjour  à  Milan  ,  un 
certain  comte  Benvenu'.o  Ridolfi,  homme  qui  approche  de  la 
cinquantaine  ,  qui  jouit  d'une  fortune  incalculable  et  qui  est  à 
moitié  fou. 

—  Cinquante  ans  et  à  moitié  fou?  En  voilà  plus  qu'il  n'en 
faut  pour  contrebalancer  aux  yeux  d'une  femme  les  avantages 
de  la  fortune.  Et  quel  genre  de  folie  a  cet  homme  ? 

—  Une  folie  foit  innocente.  Il  est  passionné  pour  les  arts  en 
général  ,  mais  pour  la  peinture  particulièrement,  La  peinture 
est  sa  marotte.  Il  passe  sa  vie  à  s'occuper  de  peinture.  Tout  ta- 
bleau qu'il  voit  ,  s'il  le  croit  bon ,  il  Tacheté;  si  bien  qu'il  s'est 
formé  une  galerie  considérable  ,  au  milieu  de  laquelle  il  vit , 
boit  et  mange  ,  parle  el  dort. 

—  Pratique-t-il  ,  au  moins? 

—  Mon  Dieu  non  !  el  c'est  précisément  là  ce  qui  le  désespère. 
Pour  être  un  grand  peintre  ,  il  donnerait ,  je  crois,  toutes  ses 
richesses.  Malheureusement,  malgré  la  meilleure  volonté  du 
monde,  il  a  toujours  élé  incapable  de  dessiner  un  œil.  Aussi, 
résigné  à  son  impuissance  ,  il  se  console  en  admirant ,  le  plus 
souvent  à  contre-sens ,  la  puissance  des  autres.  Maintes  fois  ,  à 
Milan  ,  je  l'ai  rencontré  à  pied  ,  par  les  rues  ,  s'arrétant  devant 
la  première  toile  qu'il  apercevait  pendue  à  une  muraille  ,  el  la 
payant  un  prix  exagéré.  Il  faut  le  voir,  en  ces  moments  d'ad- 
miration effervescente  ,  faisant  lui-même  les  honneurs  de  ses 
tableaux  ,  s'extasiant  devant  tel  coloris  d'une  crudité  ou  d'une 
exagération  déplorable  ,  vantant  outre  mesure  des  jambes  ou 
des  épaules  impossibles,  et  ne  souffrant  pas  d'objections;  mais 
aussi,  en  revanche,  disant  souvent  de  fort  belles  choses  sur 
l'avenir  de  l'art.  Dès  qu'il  a  parcouru  du  regard  un  certain 
nombre  de  pages  ,  son  front  se  gonfle  ,  ses  yeux  s'allument 
comme  ceux  d'un  homme  saisi  par  la  fièvre  ,  et  ii  déraisonne 
alors  d'une  façon  qui  touche  tour  à  tour  au  ridic  île  el  au  su- 


56  REVUE  DE  PARIS. 

blime.  Un  tant  soit  peu  de  raison  dans  la  cervelle ,  et  cet  homme 

eût  été  assurément  un  puissant  génie. 

—  Ce  que  je  ne  comprends  pas  dans  ce  Benvenuto  Ridolfi, 
c'est  pourquoi  il  a  une  maîtresse. 

—  Par  ton,  d'abord,  mon  ami.  Il  est  fier  de  la  Sylvestrina 
comme  d'un  beau  meuble.  De  même  qu'il  est  enchanté  de  pou- 
voir se  dire  :  Je  l'ai  emporté  sur  tels  ou  tels  compéliteurs  qui 
me  disputaient  tel  ou  tel  tabieau  ,  croûte  ou  chef-d'œuvre  5  de 
même  la  possession  de  la  Sylvestrina  le  flatte  comme  s'il  s'a- 
gissait d'un  objet  de  luxe  d'un  grand  prix.  Le  duc  de  Milan  se 
mettrait  en  tête  d'enlever  à  Ridolfi  sa  maîtresse  ,  qu'il  n'en  vien- 
drait pas  à  bout  ;  car  Ridolfi ,  avec  cette  obstination  qui  carac- 
térise les  cerveaux  dérangés,  vendrait  jusqu'à  sa  dernière  che- 
mise, s'il  le  fallait,  pour  l'emporter  sur  le  grand-duc.  La 
Sylvestrina  ,  je  te  le  répète ,  n'est  pour  lui  qu'un  simple  objet  de 
luxe,  si  la  chronique  secrète  ne  ment  pas.  Tu  as  beau  hocher 
la  tête  d'un  air  incrédule  ,  je  t'assure  qu'il  en  est  ainsi.  Du 
reste,  moi  qui  te  parle .  j'ai  vu ,  des  yeux  que  voilà,  le  comte 
baiser  la  main  de  la  Sylvestiina  avec  plus  de  respect  que  si 
c'eût  été  la  main  d'une  reine.  Il  ressent  pour  elle  une  admira- 
tion qui  perce  dans  ses  moindres  paroles,  et  je  crois  ,  en  vérité, 
qu'il  se  ferait  un  cas  de  conscience  de  l'aimer  moins  platoni- 
quemenl.  Le  même  soin  qu'il  prend  d'une  toile  de  Cimabuë ,  il 
le  prejîd  de  sa  maîtresse,  désireux  de  conserver  parfaitement 
l'une  et  l'autre,  la  toile  et  la  femme,  et  les  aimant  d'une  même 
même  affection. 

—  Je  vois ,  dit  Loredano ,  que  ce  comte  Ridolfi  n'entend  rien 
de  plus  à  l'amour  qu'à  la  peinture. 

—  Qui  sait?  Il  a  peut-être  de  l'amour  et  de  la  peinture  une 
plus  haute  idée  que  nous  ;  c'est  pour  les  respecter  trop  qu'il 
n'a  aucune  part  à  leurs  faveurs.  Quoi  qu'il  en  soit ,  mon  ami , 
effet  du  respect  ou  de  Tâge ,  le  fait  est  que  le  comte  Ridolfi 
nourrit  i)our  la  Sylvestrina  la  plus  pure  de  toutes  les  passions. 

—  Mais  alors ,  dit  Loredano ,  l'occasion  est  belle  pour  les 
jeunes  godelureaux  qui  aiment  à  vider  le  verre  des  autres. 

—  Et  voilà  en  quoi  tu  t'abuses  !  reprit  vivement  Léonard.  Il 
n'est  pas  dans  tous  les  États  du  pape  un  mari  moins  trompé  par 
sa  femme  légitime  que  le  comte  Ridolfi  ne  l'est  par  la  Sylves- 
trina. Certes,  je  ne  veux  point  en  faire  à  la  Sylvestrina  ua 


RIÎVUE  DE  FAKiS.  57 

mérite  ;  chez  elle ,  c'est  plutôt  nature  que  vertu.  Habituée  jeune 
au  plaisir,  elle  trouve  aujourd'hui  le  pliusir  quelque  chose  de 
parfaitement  insipide  ,  coinme  une  boisson  dont  on  aurait 
trop  bu  :  là  est  tout  le  mystère.  La  Sylvesîrina  est  uue  femme 
qui  a  fait  vite  une  longue  roule ,  et  qui  se  repose.  Je  ne  vou- 
drais pas  parier  qu'au  fond  de  son  indifférence  actuelle,  ne 
se  cache  point  un  profond  mépris  de  l'espèce  humaine  en  gé- 
néral. 

—  Vertubleu!  ce  que  lu  dis  n'a  pas  lieu  de  me  surprendre, 
si  elle  n'a  jamais  eu  affaire  qu'à  des  hommes  comme  son  Ben- 
venuto  Ridolfi.  Mais  toi .  par  les  ballants  de  cloche  de  notre 
cathédrale!  comment  n'as-tu  pas  cherché  à  lui  donner  de 
notre  sexe  une  meilleure  opinion  ?  Quoi  !  lu  es  amoureux  d'elle, 
et  tu  n'a  pas  supplanté  mille  fois  pour  une  le  Ridolfi? 

—  Hélas!  mon  pauvre  Loredano  ,  sois  sûr  qu'il  n'y  a  pas  eu 
en  ceci  de  ma  faute.  J'ai  fait  tout  ce  que  j'ai  pu  pour  être  aimé; 
je  n'ai  pas  réussi. 

—  Tu  t'y  seras  pris  avec  maladresse. 

—  Je  te  le  répète  :  j'ai  fait  ce  que  j'ai  pu.  La  première  fois 
que  je  vis  celte  femme  ,  cela  veut  dire  dès  que  je  devins  amou- 
reux d'elle  ,  mes  yeux  lui  exprimèrent  ma  flamme  par  des 
éclairs  d'une  éloquence  non  équivoque.  Les  regards  ne  réusis- 
sant  pas  ,  je  pris  le  parti  d'écrire.  Ce  que  j'employai  alors  de 
phrases  ardentes,  ce  que  je  dépensai  de  métaphores  incendiaires, 
tu  ne  saurais  en  avoir  la  moindre  idée.  Mes  letîres  demeurant 
sans  réponse,  je  parlai  enfin.  Toutes  tentatives  inutiles  !  mou 
pauvre  Loredano.  J'eus  beau  me  conduire  avec  l'emportement 
convenable ,  mettre  eu  jeu  mes  différentes  ressources  :  j'échouai 
de  la  manière  la  plus  triste  et  la  plus  humilante,  je  dois  te 
l'avouer.  La  Sylvestrina  n'eut  d'abord  pas  l'air  de  me  com- 
prendre, lorsque  j'ouvris  la  bouche  ;  et,  à  mesure  que  mes  dé- 
clarations devinrent  de  plus  en  plus  positives ,  elle  me  montra 
plus  de  froideur  et  d'insensibilité. 

—  Preuve  qu'elle  se  défiait  d'elle-même  ,  ô  ami  candide! 

—  Je  crus  alors  cela  comme  toi,  Loredano;  la  preuve  en 
est  qu'un  jour  ,  je  résolus  de  triompher  d'elle  par  l'audace.  Mais 
je  n'étais  seulement  pas  à  genoux  .  les  mains  tendues  vers  mon 
idole  ,  que  mon  idole  m'échappait  en  me  jetant  au  nez  quelques 
mots  de  dédain  el  un  méprisant  éclat  de  rire. 


58  KEVUE  DE  PxVRIS. 

—  Et  lu  ne  tentas  pas  une  seconde  fois  l'aventure? 

—  Non  ,  par  la  raison  exceliente  ([ue  je  reçus  le  lendemain  , 
de  la  Sylveslrina,  une  lettre  dans  laquelle  elle  me  racontait , 
avec  de  grands  détails,  ce  que  je  viens  de  te  rapporter  sur  la 
disposition  de  son  cœur,  sur  ses  goûls ,  sur  son  caractère; 
lettre  à  laquelle  se  (rouvaient  jointes  les  sept  ou  huitdéclarations 
écrites  que  je  lui  avais  adressées  ,  et  dont  la  première  seule  avait 
été  ouverte. 

—  Et  c'est  la  réception  de  cette  lettre  ,  sans  doute  ,  qui  te  dé- 
cida brusquement  à  revenir  à  Florence  ? 

—  Pas  tout  à  fait ,  mais  voici.  Comme  j'étais  ,  deux  ou  trois 
jours  après  la  réception  de  cette  lettre  ,  à  me  lamenter  dans 
mon  appartement ,  le  comte  Ridolfi  entra  chez  moi.  II  venait , 
pour  la  millième  fois  depuis  qu'il  avait  fait  ma  connaissance, 
me  conjurer  d'entrej)rendie  le  portrait  de  sa  maîtresse.  Quel- 
ques-uns de  mes  tableaux  lui  avaient  plu  ,  et  il  voulait  à  toute 
force  avoir  dans  sa  galerie  la  Sylvestrina  peinte  par  moi. 

—  Pour  le  coup  ,  l'occasion  était  belle! 

—  Et  en  quoi ,  Loredano  ? 

—  Il  me  semble  qu'enfermé  tête  à  tête  avec  la  Sylvestrina 
durant  des  heures  entières,  ainsi  que  tu  aurais  été  obligé  de 
l'être,  tes  affaires  fussent  allées  bon  train. 

—  Avec  une  autre  femme ,  peut-être  j  mais  non  pas  avec 
celle-là.  Sa  lettre  était  trop  explicite,  mon  ami.  Jusqu'alors  , 
j'avais  refusé  de  condescendre  au  vœu  du  comte ,  parce  qu'au- 
paravant je  voulais  savoir  défînilivement  à  quoi  m'en  tenir  sur 
les  dispositions  de  sa  maîtresse  à  mon  égard;  cette  fois ,  je 
refusai  encore,  parce  que  je  savais  trop  bien  à  quoi  m'en 
tenir. 

—  Et  voilà  ,  s'écria  Loredano  avec  une  sorte  de  violence  ,  à 
quoi  je  reconnais  que  tu  es  véritablement  amoureux  de  cette 
femme  !  car  il  n'y  a  qu'im  amour  sincère  pour  inspirer  des  ré- 
solutions aussi  stupidesjje  le  demande  pardon  du  mot.  Sur 
mon  honneur!  je  commence  à  craindre  pour  l'équilibre  de  la 
cervelle.  Est-ce  bien  toi ,  Léonard  ,  toi  que  j'ai  vu  si  entrepre- 
nant auprès  des  plus  grandes  dames  ;  est-ce  bien  toi  qu'une 
courtisane  réussit  à  intimider?  Pour  la  gloire  des  artistes  de 
Florence  ,  mou  cher  ,  je  t'engage  à  ne  mettre  personne  autre 
que  moi  d.ins  la  confiJeiicc  de  ton  aventure.  La  conduite  que 


REVUE  bE  PARiS.  59 

tu  as  tenue  en  cette   circonslance  est    quelque  chose   de  non 
moins  incompiéhensibie  que  déshonorant. 

—  Mon  Dieu  î  Loredano  ,  tu  parles  bien  comme  un  homme 
dont  le  cœur  n'a  jamais  été  troublé  par  une  passion  sérieuse  ! 
ÎS''as-tu  donc  pas  entendu  Marco  Uggioni  convenir  tout  à  l'heure 
que,  depuis  qu'il  fait  le  })ortrait  de  sa  maîtresse  .  il  l'aime  da- 
vantage? Eh  bien  !  voilà  précisément  ce  que  je  craignais.  Au- 
tant il  doit  être  doux  et  plein  de  charmes  d'étudier  minutieuse- 
ment un  corps  et  une  figure  admirables,  quand  il  s'agit  d'une 
femme  de  qui  on  est  aimé,  autant  ce  doit  être  un  supplice 
douloureux  et  horrible  ,  quand  il  s'agit  d'une  femme  que  l'on 
aime  et  à  qui  l'on  a  la  persuasion  d'être  indifférent!  Te  fais-tu 
bien  une  idée  du  martyre  que  j'aurais  souffert,  obligé  de 
plonger  mes  yeux  dans  les  yeux  de  la  Sylvestrina,  d'examiner 
attentivement  ses  belles  formes  pour  les  rendre  le  plus  fidèle- 
ment possible?  Ima[;ines-tu  l'aideur  de  mon  sang  et  les  batte- 
ments de  mon  cœur  d^ns  ma  poitrine,  pendant  qu'il  m'aurait 
fallu,  seul  avec  elle,  retenir  les  aveux  brûlants  prêts  à  s'é- 
chapper de  mes  lèvres  ,  attacher  à  une  toile  froide  mes  mains 
fiévreuses?  Et  crois-tu  que  j'eusse  été  capable  de  tracer  une 
ligne  ,  ou  de  distinguer  une  couleur  d'une  autre .  en  de  tels  mo- 
ments ?  Non  ,  non ,  mon  ami  !  De  toute  façon  ,  la  tâche  était  au- 
dessus  de  mes  forces.  A  cette  heure  encore  ,  je  me  félicite  d'avoir 
refusé. 

Loredano,  ne  trouvant  rien  à  répondre  à  ce  dernier  raison- 
nement du  peintre,  prit  le  parti  de  siffler  entre  ses  dents, 
selon  son  habitude  toutes  les  fois  qu'il  voulait,  soit  entamer 
une  conversation  ,  soit  la  terminer. 

Comme  il  approchait  de  son  palais ,  cependant ,  il  reprit  : 

—  Bonne  nuit!  et  tâche  de  rêver  à  la  Sylvestrina.  C'est  bien 
le  moins  que  tu  la  voies  sans  crainte  en  songe ,  puisque ,  le 
jour  ,  sa  présence  a  le  pouvoir  de  t'effrayer.  Je  te  souhaite  bien 
du  plaisir  avec  son  ombre. 

—  Loredano ,  répondit  froidement  Léonard  ,  c'est  la  dernière 
fois  de  ma  vie  que  je  t'aurai  fait  l'honneur  d'une  confidence. 

—  Allons  !  allons!  dit  Loredano;  trêve  de  plaisanteries,  si 
les  plaisanteries  te  déplaisent.  Me  voici  arrivé  chez  moi;  je  ne 
te  quitterai  cependant  pas  que  tu  ne  m'aies  dit  ce  que  tu  es  ré- 
solu à  faire  durant  le  séjour  de  la  Sylvestrina  à  Florence. 


60  REVUE  DE  HATUS. 

—  Je  siiis  jcsoUi  à  qiîHfer  Florence  dès  demain  malin,  pour 
n'y  revenir  que  quand  la  Sylveslrina  n'y  sera  plus. 

—  Quoi  !  sans  tenter  de  reprendre  les  négocations?  sans  l'in- 
former si  ce  ne  serait  pas  le  désir  de  te  rejoindre ,  par 
exemple  ,  qui  l'attire  ici  ? 

—  Je  suis  trop  sûr  du  contraire. 

—  Quel  autre  but  supposes-tu  donc  à  son  voyage? 

—  Mille,  plutôt  que  celui-là. 

—  Comment  !  En  es-tu  donc  venu  à  oublier  l'inconséquence 
des  femmes  ?  à  ne  plus  savoir  que  le  caprice  les  pousse  aujour- 
d'hui ,  bien  souvent ,  à  ce  qu'elles  paraissaient  dédaigner  la 
veille  ?  Nies-tu  la  fantaisie  ? 

—  Je  ne  sais  rien,  je  ne  nie  rien.  Je  dis  simplement ,  mon 
ami ,  que,  dans  le  cas  où  un  piège  me  serait  tendu  par  la  co- 
quetterie ennuyée  d'une  femme,  j'aurais  la  prudence  de  n'y  pas 
tomber. 

—  Mais ,  encore  une  fois  ,  qui  t'affirme...  ? 

—  Au  revoir  !  dit  Léonard ,  sans  laisser  à  Loredano  le  temps 
d'achever  sa  phrase.  Je  serai  demain  en  route  pour  Gênes,  où 
j'attendrai  un  mot  de  toi  avant  de  revenir. 

Et  il  pressa  les  flancs  de  son  cheval ,  qui  partit  d'un  pas  ra- 
pide. 

—  Bon  voyage  donc  !  lui  cria  Loredano. 


III. 


En  rentrant  chez  lui,  Léonard  apprit  que  quelqu'un  l'atten- 
dait. Le  domestique  de  Léonard  ne  put  rien  répondre  aux  ques- 
tions de  son  maître  à  propos  de  cette  visite,  sinon  que  le 
visiteur  avait  refusé  de  dire  son  nom  et  déclaré  qu'il  attendrait 
le  seigneur  Léonard  la  nuit  tout  entière  s'il  le  fallait.  Et  là- 
dessus  ,  l'inconnu  s'était  installé  sans  façon  dans  l'atelier  du 
peintre,  d'où  il  n'avait  bougé  depuis  trois  grandes  heures  au 
moins. 

Léonard,  quelques  ordres  donnés,  allait  pousser  la  porte 
de  son  atelier  pour  savoir  à  quel  homme  il  avait  affaire,  quand 
des  paroles  prononcées  à  voix  très-haute  l'arrêtèrent  tout  à 


REVUE  DE  PARIS.  61 

coup.  Il  écouta  un  instant,  espérant  saisir  au  passage  un  mot 
qui  le  mît  tout  de  suite  au  courant  de  l'aventure;  mais,  des 
sons  à  peu  près  inintelli^îibles  arrivant  seuls  à  son  oreille,  il 
entra  brusquement.  Il  vit  alors,  à  la  clarté  vacillante  d'une 
lampe  près  de  s'éteindre,  un  homme  qui,  le  dos  tourné  du 
côté  de  la  porte ,  et  accroupi  sur  ses  genoux,  examinait  de 
Irès-près  une  esquisse  accrochée  à  la  muraille.  L'attention  de 
cet  homme  était  si  complètement  absorbée,  qu'il  ne  changea 
pas  d'attitude,  n'ayant  pas  entendu  entrer  Léouard. 

Le  comte  Benvenuto  Ridolfi,  car  c'était  lui-même,  faisait 
avec  son  bras  droit,  en  ce  moment,  le  geste  d'un  peintre  tra- 
çant une  ligne  arrondie  sur  une  toile.  11  se  rendait  évidemment 
compte  d'un  contour  particulier  à  l'objet  qu'il  avait  sous  les 
yeux. 

—  Cela  est  admirable!  disait-il,  continuant  le  monologue 
dont  le  sens  était  resté  pour  Léonard  à  l'état  problématique. 
Voilà  qui  est  net  et  ferme,  et  qui  accuse  tout  à  la  fois  aplomb 
et  science  dans  le  pinceau.  La  peinture  est  en  bon  chemin, 
guidée  par  un  tel  homme.  Énergie  et  grâce,  patience  et  ardeur, 
sobriété  et  abondance;  il  y  a  de  tout  cela  dans  ce  talent.  Voilà 
donc  un  artiste  à  la  fois  inspiré  et  habile  ! 

Comme  la  toile  qui  provoquait  à  ce  point  l'enthousiasme  du 
comte  portait  la  signature  de  Léonard,  le  peintre,  cédant  à  un 
mouvement  de  modestie,  ouvrait  déjà  la  bouche  pour  annoncer 
sa  présence  à  son  hôte  ;  mais  celui-ci ,  se  redressant  alors  ,  les 
yeux  toujours  tixés  sur  l'esquisse,  poursuivit  en  phrases  cou- 
pées et  énigmatiques  son  monologue  interrompu. 

—  L'avenir  de  l'art  est  là!  Il  est  là  tout  entier!  Quoi  qu'on 
dise  et  quoi  qu'on  fasse,  il  faudra  bien  finir  par  avouer  que  le 
beau  ne  consiste  pas  dans  ces  longues  lignes  maigres  qui  n'ex- 
altent l'esprit  qu'aux  dépens  du  corps.  L'esprit  est  bon  en  soi, 
qui  en  doute?  Mais,  s'il  vous  plaît,  pour  qu'il  y  ait  rapport 
entre  lui  et  la  peinture  ,  quelle  est  sa  forme?  et  de  quelle  cou- 
leur est-il  ?  —  Beauté  !  beauté  !  déesse  brune  et  charnue,  quand 
te  débarrasseras-tu  de  l'épaisse  et  lourde  robe  où  les  rêveurs  te 
tiennent  enfermée  comme  une  pierre  précieuse  dans  un  sac?  — 
Dire  que  la  peinture  ,  jusqu'à  ce  jour,  s'est  complue  dans  l'imi- 
tation de  figures  livides  et  creuses  ,  de  tailles  contrefaites ,  de 
corps  décharnés  !  Comme  si  c'était  une  grande  conquête ,  pour 

11  6 


62  UEVUE  DE  PARIS. 

Tart ,  fl'ajiîster  des  os  et  de  reproduire  des  squelettes!  —  Gibier 
de  cimetière  ,  tout  cela  !  —  Oh  !  l'ardente  jeunesse!  fraîche  et 
souple ,  vigoureuse  et  souriante  !  La  vie  ,  enfin ,  la  vie  !  où  donc 
est-elle  ?  —  Honte  et  pitié  ! 

Se  retournant  en  cet  instant  avec  un  geste  d'impatience  hau- 
taine, le  comte  aperçut  Léonard.  Son  front  ridé  s'épanouit. 

—  Maître  !  lui  dit-il ,  pardonnez-moi  mes  blasphèmes ,  si  j'ai 
blasphémé  et  que  vous  m'ayez  entendu. 

—  Votre  indulgence  pour  moi  est  tellement  grande  ,  comte, 
répartit  Léonard ,  qu'il  y  aurait  de  ma  part  maladresse  autant 
qu'ingratitude  à  ne  pas  être  de  votre  avis. 

—  Ah!  ah  !  fit  le  comte  en  souriant,  vous  étiez  là  pendant 
que  j'admirais  votre  tête  de  Vierge  ?  Tant  mieux  !  Tant  mieux , 
surtout ,  que  mon  opinion  vous  inspire  quelque  reconnaissance, 
car  j'ai  précisément  une  grâce  à  vous  demander. 

—  Voyez  en  moi,  je  vous  prie  ,  un  homme  tout  à  votre  ser- 
vice. De  quoi  s'agit-il? 

—  11  s'agit  toujours  de  la  même  chose,  Léonard;  de  ce  por- 
trait de  la  Sylvestrina  que  vous  me  refusez  depuis  si  longtemps 
avec  la  plus  rare  obstination. 

A  ces  mots  ,  la  physionomie  de  Léonard  se  rembrunit,  et  il 
répondit  d'une  voix  émue  : 

—  Je  croyais  m'être  expliqué  assez  clairement  avec  vous  sur 
cette  matière,  comte  ,  pour  que  nous  n'eussions  plus  à  y  re- 
venir. 

—  Et  c'est  là  ce  qui  vous  trompe ,  reprit  Benvenuto  Rifoldi 
en  frappant  amicalement  sur  l'épaule  du  peintre.  Je  me  suis 
fait  à  moi-même  le  serment  de  vaincre  tôt  ou  tard  votre  résis- 
tance ,  et  vous  savez  qu'un  noble  ilalien  ne  manque  pas  à  un 
serment.  Donc  ,  n'espérez  de  moi  ni  paix  ni  trêve,  tant  que  vous 
ne  m'aurez  point  octroyé  la  faveur  insigne  que  je  sollicite. 
D'autant  plus ,  Léonard ,  ([ue  vos  refus  réitérés  me  semblent  les 
plus  inconcevables  du  monde  ,  s'il  faut  que  je  vous  le  confesse 
sans  détour.  Quoi  !  vous,  un  peintre  !  vous  faire  tirer  l'oreille 
pour  employer  d'une  façon  utile  à  l'art  et  à  votre  gloire  le  plus 
admirable  modèle  de  femme  qui  ait  été  jamais  !  C'est  impos- 
sible. Un  écolier  ne  serait  certes  pas  si  gauche  que  de  laisser 
échapper  une  occasion  pareille;  comment  donc  pourrais-je 
croire  que  vous,  le  plus  grand  artiste  de  votre  siècle  ,  vous  ne 


REVUE  DE  PARIS.  (53 

brûliez  pas  de  la  saisir?  Allons  !  que  cette  plaisanterie  ait  un 
terme.  Convenez-en  :  si  vous  avez  mal  accueilli  ma  demande 
jusqu'à  ce  jour,  c'était  chez  vous  simple  caprice ,  ou  désir, 
peut-être ,  de  me  faire  bien  sentir  tout  le  prix  de  la  grâce  que 
vous  me  voulez  accorder. 

—  Détrompez-vous ,  comte.  Si  j'avais  pu  céder  à  votre  prière, 
je  l'eusse  fait  tout  d'abord.  Je  vous  répéterai  donc  aujourd'hui 
la  réponse  que  vous  avez  obtenue  de  moi  à  dix  reprises  diffé- 
rentes :  il  m'est  impossible  de  faire  le  portrait  de  la  Sylves- 
trina. 

—  Impossible  !  Qu'est-ce  à  dire  ?  Ce  mot ,  dans  votre  bouche, 
doit-il  prendre  pour  moi  un  sens  auquel  je  n'avais  point  songé 
encore?  Signifierait-il ,  d'aventure  ,  que  la  Sylvestrina  est  à  vos 
yeux  une  beauté  trop  parfaite,  à  l'imitation  de  laquelle  vous 
désespérez  d'arriver  ? 

—  Peut-être!  dit  Léonard. 

Benvenuto  Rifoldi  se  mordit  la  lèvre.  Il  avait  cru  ,  parais- 
sant mettre  en  doute  le  talent  de  Léonard ,  piquer  au  vif  l'ar- 
tiste, et  obtenir  ainsi  de  lui,  au  moyen  d'une  ironie  adroite, 
ce  qu'il  n'en  pouvait  obtenir  par  les  sollicitations  les  plus 
pressantes.  Cette  manœuvre  étant  déjouée  ,  il  fit  soudain  volte- 
face  et  essaya  de  la  flatterie. 

—  Bah  !  s'écria-t-il  avec  le  plus  aimable  sourire  ,  à  qui  donc 
espérez-vous  faire  croire  ,  Léonard  ,  que  votre  pinceau  tremble 
d'entrer  en  lutte  avec  la  nature  ?  Ne  savons-nous  pas  bien,  au 
contraire,  par  vingt  preuves  que  nous  vous  devons  à  vous- 
même  ,  tout  ce  que  la  nature  gagne  d'éclat  et  de  charme  à 
être  interprêtée  par  vous!  Tâchez  d'appuyer  votre  refus  sur 
quelque  raison  meilleure.  Quant  à  moi ,  si  votre  résolution  était 
vraiment  irrévocable,  je  ne  pourrais  me  l'expliquer  que  d'une 
manière  ,  en  imaginant  que  je  me  suis  rendu  coupable  envers 
vous  de  quelque  offense  involontaire ,  pour  laquelle  vous  nour- 
rissez contre  moi  une  secrète  inimitié. 

—  Toute  occasion  de  vous  prouver  le  contraire,  autre  que 
celle  dont  il  est  question  en  ce  moment,  je  la  saisirais  avec 
joie,  seigneur  comte.  Mais,  au  nom  du  ciel!  ne  reparlons 
plus  de  ce  portrait.  Aussi  bien  ,  demain  de  grand  matin  je  pars 
pour  Gênes.  Les  circonstances  mêmes  se  prononcent  contre 
votre  désir,  vous  le  voyez  ! 


(ji  REVUE  DE  PARIS. 

—  Par  la  mule  du  pape  !  dit  vivement  le  comte,  j'aurai  raison 
de  vous ,  des  circonstances  ,  et  de  Dieu  le  père  lui-même  ,  s'il 
se  mêle  d'entraver  mon  projet.  Vous  partez  demain  malin  pour 
Gênes,  dites-vous?  Je  vous  suivrai  à  Gênes.  Dussiez-vous  aller 
au  bout  du  monde ,  .j'irai  aussi.  Sachez-le  enfin  ,  Léonard  ,  ma 
présence  ici  a  pour  but  unique  de  vaincre  votre  résolution  sin- 
gulière. Pour  avoir  un  portrait  de  la  Sylvestrina  peint  par  vous, 
je  ne  reculerai ,  m'entendez-vous  bien ,  devant  aucune  dé- 
marche, devant  aucun  sacrifice.  Temps,  argent,  fatigues,  rien 
ne  m'arrêtera.  On  pourra  juger  ainsi  qui  de  nous  deux  a  le 
plus  de  caractère  et  de  persévérance.  C'est  un  défi  que  vous 
me  portez  ;  je  l'accepte,  par  Dieu  !  et  de  grand  cœur.  Ne  pensez 
pas  avoir  affaire  à  un  homme  d'une  volonté  incertaine  et  chan- 
celante. Je  suis  de  ceux,  Léonard,  qui,  dès  qu'ils  ont  une  idée 
en  tête,  marchent  à  la  réalisation  de  cette  idée  par  tous  les 
chemins.  Je  dis  par  tous  les  chemins,  Léonard;  méditez  cette 
parole.  Cela  signifie  ,  poursuivit-il  d'un  ton  d'emportement  qui 
allait  presque  jusqu'à  la  colère  ,  que,  si  vous  m'y  contraignez, 
après  avoir  tendu  à  mon  but  par  la  prière  et  par  des  offres  de 
toute  nature ,  j'y  tendrai  par  la  violence.  Oui ,  s'il  le  faut  abso- 
lument,  je  vous  ferai  enfermer  de  vive  force  dans  un  de  mes 
châteaux,  d'oïl  vous  ne  sortirez,  je  vous  le  jure,  qu'ayant 
satisfait  ma  fantaisie. 

Pendant  cette  tirade  du  comte,  Léonard  s'était  étendu  dans 
un  fauteuil  avec  toute  la  nonchalance  distraite  d'un  homme  qui 
n'écoute  pas  ce  qu'on  lui  dit. 

Outré  d'une  telle  indifférence ,  Ridolfî  ajouta  : 

—  Vous  m'avez  compris ,  j'espère  !  Je  crois  m'expliquer  assez 
clairement,  de  la  sorte.  A  tout  prix  il  me  faut  le  portrait  que 
je  vous  demande.  A  tout  prix. 

Ces  derniers  mots  parurent  faire  impression  sur  le  peintre, 
absorbé  jusqu'alors  dans  ses  réflexions. 

—  A  tout  prix!  dit-il  en  regardant  fixement  le  comte.  Savez- 
vous  bien  à  quoi  cette  parole  vous  engage,  et  ne  la  rétractez- 
vous  pas  ? 

—  Non  certes!  Je  la  répéterais  plutôt  cent  fois  de  suite. 

—  Quoi!  le  portrait  de  la  Sylvestrina  terminé,  vous  seriez 
prêt  à  m'en  donner  le  prix  que  je  désignerais  moi-même? 

—  Or  ou  argent,  diamants  ou  terres,  n'importe  la  monnaie, 


I 


REVUE  DE  PARIS.  65 

n'importe  la  somme,  vous  aurez  ce  qui  vous  plaira.  Dût-il  m'en 
coliter  la  moitié  de  ma  fortune,  je  ne  reviendrai  pas  sur  la 
parole  que  je  vous  donne.  Ma  fortune  tout  entière ,  si  vous  la 
voulez,  vous  l'aurez. 

Léonard  demeura  quelques  instants  sans  répondre.  Tout  à 
coup  il  se  leva  et  se  mit  à  marcher  à  pas  précipités  dans  l'ap- 
partement, comme  un  homme  en  proie  à  une  idée  folle.  S'ar- 
rêtant  brusquement  enfin,  il  agita  ses  cheveux  d'une  main 
fiévreuse  et  dit  : 

—  Comte  ,  réfléchissez  encore  à  l'offre  que  vous  me  faites. 
Ne  prévoyez-vous  point  de  cas  où  vous  pourriez  vous  repentir 
d'avoir  pris  un  si  solennel  engagement? 

—  Aucun.  Ma  vie  exceptée,  bien  entendu  ;— car  ,  à  quoi  mn 
servirait,  si  j'étais  mort,  le  plus  beau  chef-d'œuvre  de  la  terre? 
—  ma  vie  exceptée  ,  je  tiens  à  votre  disposition  tout  ce  que  je 
possède  ,  en  échange  de  ce  que  j'attends  de  vous. 

L'incertitude  et  l'anxiété  de  Léonard  croissaient  à  mesure 
que  les  réponses  du  comte  devenaient  plus  affirmatives. 

—  Ainsi ,  reprit-il ,  une  fois  que  j'aurais  mis  la  dernière  main 
à  mon  ouvrage  et  que  je  réclamerais  l'exécution  de  voire  pro- 
messe, vous  vous  acquitteriez  avec  moi,  de  telle  nature  que 
fussent  mes  exigences  ,  sans  hésitation,  sans  objection? 

—  Sur  Dieu  et  l'honneur,  je  vous  le  jure!  Et  je  joindrais 
même  au  prix  du  marché  toute  la  reconnaissance  imaginable. 

—  Eh  bien  !  soupira  Léonard  ,  que  votre  volonté  s'accom- 
plisse !  Je  ne  partirai  pas  pour  Gênes.  Envoyez-moi  la  Sylves- 
Irina  demain  matin. 


IV 


Dès  que  le  comte  fut  parti,  Léonard  appela  son  domestique 
et,  lui  désignant  tour  à  tour  du  doigt  plusieurs  objets  : 

—  Jeronimo  ,  dit- il,  tu  vas  cacher  tout  cela  dans  quelque 
coin  du  palais,  oîi  tu  voudras;  api  es  quoi,  tu  transporteras  ici 
mes  plus  beaux  meubles,  les  tableaux  les  plus  estimés  de  ma 
galerie  ,  mes  tapisseries  les  plus  précieuses.  Il  faut  que  cet  ap- 
partement ,  011  rè^ne  à  celle  heure  un  si  gronj  désordre,  soit 

6. 


66  REVUE  DE  PARIS. 

une  merveille  de  propreté  et  d'élégance  dans  quelques  instants. 
Me  comprends-tu  ?  Une  chapelle  !  Je  veux  que  mon  atelier  soit 
une  chapelle  digne  d'être  habitée  par  un  ange  du  paradis. 

Le  malheureux  Jeronimo,  tombant  de  sommeil,  cherchait 
en  vain  à  interrompre  par  des  bâillements  prolongés  les  ordres 
de  son  maître  ;  celui-ci  continua  : 

—  Avant  deux  heures  ,  songes-y  bien  ,  il  faut  que  tout  soit 
préparé  selon  mon  désir.  Du  courage  !  Ouvre  les  yeux,  et  tâche 
de  commencer  promptement  la  besogne.  Et  surtout ,  n'oublie 
pas  d'étendre  ici  le  tapis  oriental  dont  le  grand-duc  me  fit 
cadeau  l'an  passé. 

—  Quoi!  seigneur,  s'écria  Jeronimo,  éveillé  tout-à-fait  par 
cette  dernière  parole  ;  le  tapis  que  voilà  n'est-il  pas  bien  assez 
beau ,  même  pour  les  pieds  d'une  duchesse?  Est-ce  donc  l'em- 
pereur que  vous  devez  recevoir? 

—  Ne  va  pas  oublier  non  plus  ,  poursuivit  Léonard ,  les 
rideaux  de  soie  cramoisie,  bordés  de  franges  d'or,  que  j'ai  fait 
venir  de  France.  Tu  les  disposeras  en  dais  au-dessus  de  ce 
fauteuil. 

—  Un  dais  !  seigneur.  Est-ce  donc  le  pape  qui  vous  doit  faire 
visite? 

—  Le  riche  coussin  que  la  duchesse  de  Milan  a  brodé  pour 
moi  de  sa  propre  aiguille,  tu  le  placeras  aux  pieds  du  fauteuil. 
Mais  je  n'ai  pas  besoin  de  m'expliquer  plus  au  long  ,  j'imagine? 
Vite  !  Pendant  que  tu  seras  à  chercher  ce  qui  est  nécessaire  , 
moi  je  vais  décrocher  du  mur  ces  misérables  peintures  inache- 
vées ,  bonnes  tout  au  plus  à  orner  une  antichambre.  Hâtons- 
nous. 

Ayant  ainsi  parlé,  Léonard  se  mit  à  l'œuvre  avec  tant  de  zèle, 
en  efîet ,  qu'au  bout  de  deux  heures,  aidé  par  son  domestique  , 
il  eut  transformé  son  atelier  en  une  véritable  petite  chapelle, 
ainsi  qu'il  avait  dit.  L'opération  terminée,  il  jeta  quelques 
regards  préoccupés  autour  de  lui  ;  puis,  se  frappant  le  front 
comme  un  homme  qui  lient  une  idée  poursuivie  longtemps  : 

—  Jeronimo  ,  dit-il,  le  soleil  ne  va  pas  tarder  à  se  lever;  il 
doit  y  avoir  déjà  bon  nombre  de  marchands  sur  la  grand'place; 
va-Ten  m'acheler  tout  de  suite  les  plus  belles  fleurs  que  tu 
pourras  trouver.  Tu  passeras  en  même  temps  chez  Giacomo, 
le  joueur  de  harpe  ,  et  lu  lui  diras  qu'il  me  vienne  voii  à  Tins- 


REVUE  DE  PARIS.  •! 

stant  même.  J'ai  à  m'eiilendre  avec  lui  pour  des  sérénades  à 
donner  sous  les  fenêtres  de  mon  jardin. 

Jeronimo  de  retour,  les  fleurs  disposées  dans  l'apparteraent, 
elles  conditions  faites  avec  le  joueur  de  harpe ,  Léonard  en- 
voya son  domestique  au  lit  ;  non  sans  lui  avoir  expressément 
recommandé  de  le  dire  parti  pour  un  long  voyage,  tout  le 
monde  devant  le  croire  hors  de  Florence,  excepté  une  femme 
jeune  et  belle  qui  demanderait  à  le  voir  pour  un  portrait. 

Resté  seul  enlin  ,  après  une  nuit  remplie  par  tant  d'émotions 
et  de  fatigues  diverses,  le  peintre  leva  vers  le  ciel  un  regard 
qui  exprimait  à  la  fois  l'angoisse  et  Tespérance.  Il  se  promena 
d'abord  quelques  instants  dans  une  attitude  inquiète,  puis  il 
ouvrit  machinalement  sa  fenêtre  aux  premiers  rayons  du  jour. 
Des  groupes  de  joyeux  oiseaux,  voltigeant  de  brandies  en 
branches,  faisaient  entendre  en  ce  moment  leurs  matinales 
chansons,  et  une  fraîche  petite  brise  courait  follement  au  mi- 
lieu des  feuilles  tressaillantes.  Involontairement  attristé  par  un 
speciacle  si  en  désaccord  avec  ce  qui  se  passait  dans  son  âme, 
Léonard  s'accouda  sur  son  balcon.  On  fiisson  brûlant  agita 
bientôt  tous  ses  membres;  mais,  insensible  à  cette  douleur 
physique  ,  il  ne  songea  qu'à  la  douleur  morale  qu'il  aurait  à 
subir  dans  quelques  heures  ,  et  dont  l'approche  l'épouvantait. 
Comment  supporterait-il  la  présence  de  la  Sylvestrina?  Reste- 
rait-il assez  maître  de  lui-même  pour  remplir  une  tâche  impru- 
demment acceptée  ?  Quelles  paroles  dirait-il  qui  pussent  déguiser 
son  trouble?  —  L'arrivée  de  la  Sylvestrina  le  surprit  plongé  de 
plus  en  plus  dans  ces  réflexions. 

Le  costume  de  la  jeune  femme  était  aussi  original,  pour  le 
temps  où  se  passe  cette  histoire,  que  simple  et  avantageux  à  sa 
personne,  tu  robe  noire  et  un  voile  noir,  rien  de  plus.  Mais, 
soit  par  sa  disposition  ,  soit  par  sa  forme,  ce  vêtement  faisait 
admirablement  ressortir  les  proportions  raagnitiques  du  corps 
qu'il  couvrait.  Large  et  flottante  dans  le  bas,  à  partir  des 
hanches,  presque  étroite  à  la  ceinture,  la  robe,  laissant  à  la 
Sylvestrina  la  liberté  de  ses  beaux  gestes  et  de  son  imposante 
démarche,  lui  dessinait  le  buste  avec  une  fermeté  qui  en  révé- 
lait toute  la  souplesse  merveilleuse  et  en  trahissait  les  plus  dé- 
licatc-s  perfections.  Négligemment  attaché  derrière  la  tête  ,  le 
voile  tombait  sur  des  épaules  si  blanches  ,  qu'il  ne  réussissait, 


68  REVUE  DE  PARIS. 

pour  ainsi  dire ,  qu'à  en  doubler  l'éclat.  Quant  à  la  poitrine  de 
la  jeune  femme,  quoique  dégagée  de  la  robe,  comme  ses 
épaules  ,  elle  restait  cependant  invisible,  enfouie  qu'elle  était 
sous  une  double  avalanche  de  cheveux  noirs  descendant  en 
boucles  épaisses  le  long  d'un  cou  éblouissant. 

En  voyant  entrer  la  Sylvestrina,  le  premier  mouvement  de 
Léonard  fut  un  mouvement  d'admiration ,  car  il  la  retrouvait 
plus  belle  quMl  ne  l'avait  jamais  vue.  Il  voulut  parler,  impos- 
sible; aller  au  devant  d'elle  pour  la  recevoir,  ses  jambes  va- 
cillantes refusèrent  de  le  porter,  et  il  dut  appuyer  sa  main 
droite  sur  le  dossier  d'un  siège  ,  crainte  de  fléchir. 

Ne  paraissant  point  remarquer  l'émotion  du  peintre  ,  la  jeune 
femme  marcha  d'un  pas  lent  et  noble  jusqu'au  milieu  de  l'ap- 
partement, d'où  elle  promena  avec  lenteur  autour  d'elle  un  re- 
gard froid  et  dédaigneux.  Pas  un  mot,  du  reste,  qui  indiquât 
chez  elle  le  moindre  élonnement  du  silence  gardé  par  Léonard; 
pas  un  geste  de  satisfaction  pour  les  apprêts  dont  elle  ne  pou- 
vait douter  qu'elle  fût  la  cause  ;  pas  un  signe  auquel  fût  recon- 
naissable  l'impression  particulière  sous  laquelle  elle  se  trouvait 
au  moment  présent.  Après  deux  ou  trois  minutes  d'examen 
muet ,  elle  monta  sur  la  petite  estrade  oii  était  posé  le  fauteuil 
préparé  pour  elle;  et,  avec  la  dignité  d'une  reine  sur  son 
trône,  elle  dit  à  Léonard  en  s'asseyant  : 

—  Commençons. 

Balbutiant  alors  quelques  tardives  paroles  de  bienvenue, 
auxquelles  la  Sylvestrina  ne  daigna  pas  prendre  garde,  Léo- 
nard se  mit  devant  sa  toile  et  tira  d'une  boîte  crayons  et  pin- 
ceaux. Une  sueur  glaciale  mouillait  son  visage;  ses  dents  s'en- 
trechoquaient derrière  ses  lèvres  serrées  et  pâle;  sa  main  était 
moite  et  tremblait.  Il  leva  enfin  les  yeux  sur  son  modèle , 
voulant  lui  indiquer  une  posture  a  prendre  ;  mais  la  Sylvestrina 
était  admirablement  bien  posée.  A  demi  renversée  dans  son 
fauteuil,  un  de  ses  bras  tombant  majestueusement  le  long  de 
son  corps  ,  tandis  que  l'autre  soutenait  la  tête  avec  grâce,  les 
sourcils  rapprochés  comme  par  l'effet  d'une  méditation  dou- 
loureuse ,  elle  attachait  sur  les  arbres  du  jardin  un  regard  fixe 
et  rêveur. 

Après  avoir  tracé,  puis  effacé  à  mesure,  plusieurs  esquisses 
du  visage  qu'il  entreprenait  de  reproduire,  Léonard  ,  un  peu 


m: VUE  DS  PARIS.  69 

remis  de  son  trouble,  el  désirant,  d'ailleurs,  modifier  le  ca- 
ractère de  plus  en  plus  sérieux  que  prenait  la  physionomie  de 
la  jeune  femme  ,  hasarda  une  question  sur  le  molif  qui  amenait 
la  Sylvestrina  à  Florence  et  sur  le  temps  qu'elle  comptait  y 
passer. 

—  Je  ne  sais,  dit-elle  sans  changer  d'attitude.  Cela  regarde 
le  comte  Ridolfi. 

En  toute  autre  occasion,  ou  du  moins  sous  l'empire  d'un 
sentiment  moins  exalté,  Léonard  n'aurait  sans  doute  pas 
manqué  de  répondre  à  ces  paroles  par  quelque  aimable  et  spi- 
rituel persitlage  ;  il  aurait  certainement  loué  avec  un  léger 
accent  de  raillerie  ce  désintéressement  de  toutes  choses  ,  ce  dé- 
vouement absolu  ù  un  amoureux  d'âge  si  respectable.  Sérieu- 
sement ému  comme  il  l'était,  l'idée  même  ne  lui  en  vint  pas. 

—  Hélas  !  madame,  dit-il  d'un  ton  pénétré  ,  dois-je  vous  fé- 
liciter ou  vous  plaindre  d'une  pareille  indifférence?  N'y  a-t-il 
donc  plus  rien  au  monde  qui  vous  attire?  aucune  main  qui  re- 
grette la  vôtre  ?  aucun  rivage  aimé  que  vous  soyez  impatiente 
de  revoir? 

—  Toute  main  est  glacée  et  tout  rivage  désert  pour  moi ,  dit 
lentement  la  Sylvestrina.  Ici  ou  ailleurs ,  la  vie  m'est  partout 
égale.  Une  fois  déracinée,  qu'importe  à  la  fleur  sauvage  où  la 
promène  le  vent? 

Pendant  qu'elle  prononçait  ces  phrases  funèbres,  la  jeune 
femme  devenait  presque  souriante,  et  son  front  s'éclaircissait. 
On  eût  dit  qu'elle  trouvait  du  soulagement  à  laisser  entrevoir 
les  blessures  de  son  âme ,  et  qu'elle  puisait  des  forces  nouvelles 
dans  l'aveu  amer  de  son  mystérieux  désespoir.  Quant  à  Léo- 
nard ,  n'essayant  pas  de  pénétrer  une  énigme  pour  lui  depuis 
longtemps  inexplicable,  il  ne  songea  qu'à  mettre  à  profit  l'heu- 
reuse révolution  qui  venait  de  s'opérer  sur  la  physionomie  de 
son  modèle,  et  il  reprit  au  plus  vite  le  portrait  plusieurs  fois 
interrompu. 

Il  travaillait  depuis  quelques  minutes  avec  une  ardeur  crois- 
sante, cherchant  évidemment  à  s'étourdir  ,  quand  tout  à  coup 
les  sons  agréablement  mariés  d'une  harpe ,  de  deux  flûtes  et 
d'une  mandoline  ,  montèrent  du  jardin  dans  l'appartement. 
C'était  Giacomo  qui  commençait  sa  sérénade.  L'air  exécuté  par 
le  petit  orchestre  en  plein  vent  était  Tun  des  plus  populaires  de 


70  REVUE  DE  PAHIS. 

celte  époque  ;  très-simple,  doux  et  grave  en  même  temps.  Tout 
en  prêtant  une  oreille  avide  aux  premières  mesures,  Léonard 
se  félicitait  intérieurement  d'avoir  imaginé  cet  agréable  moyen 
de  distraction  pour  la  Sylvestrina;  mais  quel  ne  fut  pas  son 
étonnement,  lorsqu'il  reporta  son  regard  sur  elle ,  de  lavoir 
penchée  en  avant  et  le  visage  bouleversé. 

—  Qu'esl-cela  ?  murmurait-elle  d'une  voix  tremblante. 
Et  comme  le  peintre  s'apprêtait  à  répondre  : 

—  Silence  !  ajouta-t-elle  plus  bas  et  en  élevant  un  doigt  à  la 
hauteur  de  ses  lèvres. 

Tout  en  elle  décelait  la  plus  violente  agitation  :  son  teint 
animé ,  ses  yeux  ardents ,  sa  bouche  entr'ouverte  ,  sa  poitrine 
soulevée  par  une  respiration  bruyante  et  irrégulière.  Devant  ce 
spectacle,  auquel  il  n'avait  pas  dû  s'attendre,  Léonard  demeu- 
rait interdit.  Cédant  enfin  à  une  impulsion  soudaine  et  irrésis- 
tible ,  la  Sylvestrina  se  leva  rapidement  et  s'élança  vers  la  fe- 
nêtre où,  la  tête  enfouie  dans  ses  deux  mains  ,  elle  resta  debout 
et  muette  jusqu'à  ce  que  la  musique  eût  cessé.  Léonard  ayant 
voulu  alors  la  rappeler  à  elle-même  et  l'engager  à  continuer  la 
séance  : 

—  A  demain,  lui  dit-elle  d'une  voix  sombre.  Et  surtout, 
point  de  musiciens  ! 

On  peut  deviner  le  redoublement  de  surprise  dans  lequel 
cette  dernière  scène  jeta  l'artiste  ,  et  combien  s'en  accrut  sa  cu- 
riosité sur  le  compte  de  l'étrange  créature.  Eh  quoi!  si  froide 
et  si  calme  !  si  dédaigneuse  de  la  vie  et  de  tout  ce  qui  provoque 
les  sympathies  et  les  ambitions  humaines?  et  pourtant  si  faible, 
que  les  sons  d'un  instrument  suffisent  à  ébranler  son  âme  !  si 
facile  au  trouble  et  à  l'émotion  !  A  force  de  méditer  sur  ce  mé- 
lange de  facultés  en  apparence  inconciliables  ,  Léonard ,  que 
l'insomnie  avait  entraîné  au  milieu  de  la  nuit  sous  les  arbres 
de  son  jardin,  finit  par  renaître  à  une  lointaine  espérance. 

—  Non,  se  dit-il,  si  la  musique  a  tant  de  pouvoir  sur  elle, 
ses  désirs  ne  sont  pas  tout  à  fait  éteints  encore.  Il  lui  reste 
assurément  au  fond  du  cœur  quelque  germe  mal  étouffé  de 
tendresse,  qu'elle  ne  se  soupçonne  plus  à  elle-même,  peut- 
être,  mais  qui  ,  d'un  jour  à  autre,  peut  se  développer  et 
fleurir. 

En   conséqut'ncp  de  ce  r.iisonnpm'^nt  ,    dès   le  lendem^iin  . 


REVUE  DE  FARIS.  71 

s'éîanl  rpmis  y  la  besogne,  non  s.ms  (juehiues-unes  des  hésita- 
tions pénibles  de  la  veille,  Léonard, après  deux  ou  trois  phrases 
quelconques  d'entrée  en  matière,  prit  tout  d'un  coup  la  mu- 
sique pour  sujet  de  conversation  et  se  mit  à  vanter  outre  me- 
sure la  salutaire  i/ifluence  de  cet  art  sur  les  âmes,  même  les 
plus  insensibles  et  les  plus  refroidies.  Un  léger  sourire  effleura 
les  lèvres  de  la  Sylvestrina,  qui  devinait  l'intention  secrète  de 
son  interlocuteur. 

—  Votre  avis  n'est  pas  le  mien  ,  dit-elle.  Oui ,  sans  doute  ,  la 
musique  est  une  puissance,  mais  cruelle,  comme  toutes  les 
puissances  du  monde,  en  proportion  de  l'action  qu'elle  exerce. 
L'esprit  qu'elle  remue  le  plus  fortement  est  celui  qu'elle  torture 
davantage.  La  musique  est  un  i)oison  qui  envenime  les  blessures 
et  rouvre  les  plaies  fermées. 

—  Ah!  dites  plutôt,  madame,  qu'elle  adoucit  et  ferme  les 
blessures  ouvertes,  répartit  Léonard.  Rai)pelez-vous  l'efîel  que 
produisait  la  harpe  du  jeune  David  sur  le  roi  Salii. 

—  Tant  pis  pour  le  roi  Saiil  !  dit  ironiquement  la  Sylves- 
trina. Cela  prouve  qu'il  ne  sentait  pas  la  musique.  Elle  l'en- 
dormait ,  tout  simplement. 

—  Et  quel  meilleur  baume  que  le  sommeil ,  pour  la  souf- 
france ? 

—  Vous  avez  raison;  si  l'on  ne  se  réveillait  pas... 

—  Mais ,  en  ce  cas  ,  ce  serait  la  mort  ? 

—  Eh  bien  oui  !  la  mort.  Qu'a  donc  ce  mot  de  si  terrible, 
que  vous  le  prononcez  avec  une  sorte  d'épouvante?  Puisque  le 
sommeil  vous  semble  un  bien  ,  pourquoi  ne  pas  aimer  la  mort, 
qui  est  le  repos  sans  interruption  et  sans  mélange  d'aucune  fa- 
tigue? —  Mais  tenez,  Léonard  ,  laissons  là  ces  questions  inu- 
tiles. Que  la  musique  endorme  celui-ci  ,  pendant  qu'elle  rend 
les  veilles  de  celui-là  plus  douloureuses ,  qu'elle  ralentisse  ou 
accélère  l'agonie  humaine,  que  nous  importe?  Savez-vous  ce 
qui  est  sage?  C'est  de  n'alimenter  d'aucune  façon  la  IBamme 
dévorante  qui  est  en  nous  ;  c'est  de  la  laisser  se  consumer  elle- 
même  lentement  et  en  silence,  et,  en  attendant  qu'elle  s'é- 
teigne, de  sacrifier  à  une  divinité  plus  réelle  et  plus  bienfai- 
sante que  toutes  celles  qu'ont  jusqu'à  ce  jour  inventées  les 
hommes ,  à  l'Oubli. 

Impossible  ,  on  le  voit,  de  transformer  un  sujet  de  conversa- 


72  KLVIJE  DE  PARIS. 

lion  avec  plus  d'cidresse.  Décidément  ,  la  Sylveslrina  détruisait 
comme  à  plaisir  toutes  les  combinaisons  et  tous  les  calculs  de 
Léonard.  Au  milieu  des  pièges  où  l'artiste  essayait  de  la  sur- 
prendre ,  elle  demeurait  aussi  impénétrable  et  aussi  libre  que 
si  elle  eût  eu  affaire  à  un  enfant.  Plus  découragé  que  jamais 
par  les  mauvais  résultats  et  l'inégalité  de  la  lutte ,  Léonard 
prit  donc  une  fois  encore  la  détermination  de  se  tenir  désor- 
mais bouche  close  devant  ce  sphynx  femelle  dont  il  ne  pouvait 
être  que  le  jouet.  Plusieurs  séances  succédèrent  en  effet  aux 
deux  premières,  sans  qu'il  y  eût  entre  la  jeune  femme  et  le 
peintre  autre  chose  que  d'insignifiantes  paroles  échangées. 

Un  jour,  cependant,  le  portrait  étant  presque  achevé,  Léo- 
nard voulut  retoucher  aux  yeux  ,  dont  il  se  disait  mécontent  ; 
mais  en  vain  le  pinceau  se  promena  ,  patient  et  souple,  à  la 
place  où  l'attachait  obstinément  la  volonté  du  maître  ,  la  cor- 
rection ne  se  réalisa  pas  dans  la  mesure  où  Léonard  la  souhai- 
tait. L'impatience  de  l'artiste  était  à  son  comble.  Une  nouvelle 
tentative  lui  ayant  paru  moins  heureuse  encore  que  les  précé- 
dentes j  il  ne  put  réprimer  un  mouvement  de  colère  contre  lui- 
même  ,  et  sa  palette  vola  en  éclats. 

—  Non  !  non  !  s'écria-t-il;  je  ne  tenterai  pas  d'avantage  ce 
qui  est  irréalisable.  Le  moyen  de  donner  l'âme  à  ce  grossier 
morceau  de  toile ,  à  moins  d'être  un  dieu  ! 

L'exclamation  devait  paraître  d'autant  plus  singulière,  que 
rien  ne  l'avait  fait  pressentir.  La  Sylvestrina  ne  s'en  émut 
pourtant  pas.  Son  regard  indiqua  seul  qu'elle  attendait  une  ex- 
plication. 

—  Madame,  reprit  Léonard  accablé,  pardonnez-moi  tant 
d'instants  précieux  que  je  vous  ai  fait  perdre.  La  tâche  que  j'ai 
acceptée  était  au-dessus  de  mes  forces  ;  je  le  sens  mieux  que  ja- 
mais ,  à  cette  heure,  et  je  vous  demande  en  grâce  de  ne  pas 
exiger  que  je  l'accomplisse  jusqu'au  bout. 

Parlant  ainsi ,  il  repoussait  loin  de  lui  l'œuvre  inachevée  et 
promise,  selon  toute  apparence,  à  une  prochaine  destruction. 
Un  geste  de  la  Sylvestrina  l'arrêta. 

—  Léonard,  dit-elle  du  ton  le  plus  sérieux,  le  décourage- 
ment est  déshonorant  pour  un  homme.  Il  y  a  de  la  prudence, 
j'en  conviens ,  à  ne  pas  entreprendre  une  chose  dont  la  diffi- 
culté inquiète  et  l'esprit  l'effraiej  mais  â  ne  pas  l'achever,  une 


REVUE  DE  PARIS.  73 

fois  entreprise ,  il  y  a  de  la  làclielé.  Ne  Inissez  point  fléchir 
votre  volonté  dans  les  petites  occasions  ,  si  vous  ne  voulez  pas 
qu'elle  vous  fasse  défaut  dans  les  grandes.  Eh  !  mon  Dieu  !  de 
(juoi  s'agit-il  ici  ?  de  tempérer  un  peu  Tardeur  de  votre  cer- 
veau, atin  de  voir  plus  clair,-  pas  davantage  !  Le  mal  vient  de 
ce  que  vous  avez  la  folle  ambition  de  peindre  un  ange,  tandis 
que  c'est  une  femme  qui  pose  devant  vous. 

—  Une  femme  !  une  femme  !  s'écria  Léonard  avec  une  intra- 
duisible expression  de  souffrance  et  d'angoisse.  Oh  !  madame , 
que  ne  dites-vous  vrai  ?  je  ne  serais  pas  si  malheureux. 

Un  léger  froncement  de  sourcils  témoigna  du  mécontentement 
de  la  Sylvestrina,  qui  évita  de  faire  à  ces  paroles  une  réponse 
directe. 

—  Le  propre  du  génie ,  dit-elle  sèchement  et  comme  s'adres- 
snnt  à  elle-même ,  c'est  d'être  calme.  Il  n'y  a  que  l'impuissance 
qui  soit  fiévreuse. 

—  Eh!  madame,  répartit  Léonard  ,  génie  et  impuissance, 
grands  mots  qui  disent  peu  de  chose!  J'aime  et  ne  suis  pas 
aimé,  voilà  tout.  Vous  avez  raison:  la  fièvre,  une  fièvre  ardente 
me  dévore.  Oui,  ma  poitrine  est  embrasée,  ma  main  tremblante, 
mon  front  brûlant.  Mais  à  qui  la  faute  ,  sinon  à  vous  ? 

L'œil  de  la  jeune  femme  lança  un  éclair  rapide. 

—  Oui,  continua  Léonard  avec  une  sorte  de  délire,  à  vous, 
madame ,  à  vous  seule  !  A  vous ,  dont  un  mot  pourrait  changer 
mon  martyre  en  ravissement  céleste,  et  qui  vous  taisez  ;  à  vous, 
dont  un  sourire  dissiperait  les  ténèbres  étouffantes  oii  s'éteint 
mon  âme,  et  qui  restez  froide  et  morne  comme  une  statue 
d'airain  ;  à  vous ,  qui ,  sachant  bien  que  vous  êtes  la  cause 
unique  de  ma  souffrance,  prenez  plaisir  à  vous  montrer 
impitoyable  et  faites  parade  de  votre  insensibilité.  Ahî  ne  vous 
étonnez  pas  que  je  vous  tienne  ce  langage.  Étonnez-vous ,  au 
contraire,  que  je  ne  vous  l'aie  pas  tenu  plus  tôtj  car,  depuis 
longtemps  déjà,  depuis  bien  longtemps,  le  joug  me  pèse,  et 
ma  haine  couve. 

Loin  d'irriter  la  Sylvestrina,  ainsi  qu'il  était  probable ,  cette 
biulale  apostrophe  parut  l'émouvoir.  Soit  que  l'exaltation  de 
Léonard  lui  inspirât  quelque  crainte,  soit  compassion  instinc- 
tive ,  la  jeune  femme  laissa  paraître  tout  à  coup  sur  son  visage 
les  signes  d'une  indulgente  bonté,  La  tête  mollement  inclinée 
11  7 


74  REVUE  DE  PAHJS. 

elle  regard  presque  humide,  elle  tendit  mie  de  ses  mains  à 
Léonard, 

—  Croyez-moi  :  je  ne  mérite  pas  plus  votre  haine  que  votre 
amour,  lui  dit-elle. 

Elle  n'avait  pas  achevé  sa  phrase,  que  Léonard  était  à  ses 
pieds  ,  baisant  avec  ivresse  la  blanche  main  tendue  et  murmu- 
rant d'ardentes  excuses  entrecoupées  de  larmes  et  de  sanglots. 

La  crise  passée,  enhardi  par  la  tournure  imprévue  que  la 
scène  venait  de  prendre,  il  ouvrit  entin  toute  son  âme  à  la 
Sylvestrina,  qui,  cette  fois,  le  laissa  parler  sans  l'interrompre. 
De  sa  bouche  enflammée  sortirent  alors  les  plus  tendres  aveux, 
les  plaintes  les  plus  déchirantes ,  les  plus  adorables  supplica- 
tions. Il  conta  ses  cruelles  insomnies,  les  révoltes  inapaisables 
de  son  esprit  et  de  sa  chair ,  la  faiblesse  de  sa  raison  contre 
son  cœur;  entremêlant  sa  confidence,  tantôt  d'incohérentes 
réflexions  sur  le  bonheur  de  deux  êtres  qu'attachent  l'un  ù 
l'autre  une  foi  et  un  dévouement  sans  réserve,  tantôt  de  cris 
sourds  et  désespérés.  Quoique  diffuse  ,  sa  parole  fut  éloquente 
et  sublime,  comme  toute  parole  que  dicte  un  sentiment  profond 
et  vrai. 

—  Léonard,  lui  répondit  la  Sylvestrina,  que  ce  discours  pas- 
sionné avait  rendue  à  sa  tristesse  habituelle;  votre  amour  pour 
moi,  dont  j'ai  ri  autrefois,  parce  que  j'en  doutais,  aujourd'hui 
je  le  crois  sincère;  mais  à  quoi  vous  aura  servi  de  me  con- 
vaincre d'erreur?  Le  passé  est-il  révocable,  et  ce  qui  est  mort 
peut-il  revivre?  —  Hélas!  poursuivit-elle  en  se  frappant  la 
poitrine  ,  il  n'y  a  plus  là  qu'un  peu  de  poussière  ;  qu'en  feriez- 

YOUS  ? 

Puis,  remar,quant  la  consternation  oii  ces  derniers  mots  plon- 
geaient de  nouveau  le  peintre,  elle  ajouta,  en  s'efforçant  de 
sourire  : 

—  Qui  sait,  cependant?  A  Dieu  rien  n'est  impossible.  Eh 
bien  !  s'il  lui  plaît  un  jour  de  retirer  du  néant  le  cœur  de  sa 
servante  ,  ce  cœur  vous  appartiendra. 

Pour  vague  que  soit  une  promesse,  elle  ne  laisse  pas  que 
de  consoler  un  peu  celui  qui  la  désirait  sans  l'espérer.  Aussi, 
retrouvant  soudain  son  courage,  Léonard  se  résolut-il  à  ter- 
miner de  son  mieux,  sans  plus  attendre,  le  portrait  de  la  Syl- 
vestrina. 


REVUE  DE  PARIS.  75 

Et  dès  cet  instant,  chose  étrange!  à  mesure  qu'il  approchait 
du  ferme  ,  sa  main  ,  plus  décidée  et  plus  sûre  ,  trahissait  chez 
lui  je  ne  sais  quelle  secrète  satisfaction. 

L'incertaine  perspective  si  récemment  ouverte  devant  lui , 
suffirait-elle  à  expliquer  ce  miracle?  ou  bien,  faut-il  en  cher- 
cher la  cause  dans  l'idée  du  prix  qu'il  s'était  réservé  de  mettre 
lui-même  à  son  œuvre  ?  Deux  conjectures  entre  lesquelles  on 
sera  libre  de  choisir,  avant  qu'il  soiî  peu.  Pour  le  moment,  le 
seul  fait  qu'il  soit  permis  de  consigner  ici  avec  certitude,  c'est 
qu'une  heure  à  peine  après  la  séance  reprise,  Léonard  donnait 
son  dernier  coup  de  pinceau. 

Toutf^fois  ,  comme  elle  s'apprêtait  à  partir,  la  Sylvestrina 
ayant  demandé  à  jeter  un  regard  sur  la  toile  ,  ce  dont  elle 
s'était  jusqu'alors  abstenue  ,  le  peintre  la  supplia  de  n'en  rien 
faire  d'un  jour  ou  deux  encore,  objectant  quelques  détails  d'a- 
justement qui  voulaient  être  tinis  à  loisir. 


V. 


Quand  le  comte  Ridolfi,  tout  palpitant  d'impatience,  fut 
admis  enfin  à  voir  le  portrait  de  sa  maîtresse,  il  pâlit  d'abord 
et  poussa  un  cri;  après  quoi  il  entra  dans  une  contemplation 
voisine  de  la  stupeur.  Les  jambes  écartées,  les  mains  pendantes 
et  jointes  ,  le  buste  renversé  et  le  menton  collé  à  la  poitrine,  il 
eût  certainement  passé,  aux  yeux  d'un  inconnu,  pour  un  homme 
pris  de  vertige  ou  pétrifié. 

Mais  voilà  qu'une  contraction  joyeuse  anime  soudain  son 
visage,  et  il  se  précipite  dans  les  bras  de  Léonard. 

—  Maître  !  s'écrie-t-il  d'une  voix  hésitante  entre  le  rire  et 
les  larmes,  maître  !  que  vous  avais-je  prédit? Un  chef-d'œuvre  ! 
un  chef-d'œuvre  inimitable  !  Ah  !  c'en  est  donc  fait,  la  nature 
est  domptée  :  victoire  !  Victoire  !  vous  dis-je.  Salut  à  vous  , 
maître,  à  vous  par  qui  la  nature  n'a  plus  de  secret  pour  l'art. 
Vive  la  beauté  ,  maintenant,  car  elle  laissera  ici-bas ,  désor- 
mais, une  trace  immortelle.  —  Joie  et  triomphe!  Le  ver  de 
terre  ne  sera  plus  le  roi  unique  de  la  création.  Non  ,  non  ,  ce 
n'est  plus  lui  qui  aura  le  dernier  mot  ds  la  forme  humaine. 


76  REVUK  DE  PARIS. 

Qu'il  ronge  os  et  chair  tout  à  son  aise  :  la  ligne  divine,  Tombre 
impalpable  subsistera. 

L'enthousiasme  du  comte  allait  croissant  ;  l'exclamation  se 
multipliait  sur  ses  lèvres. 

—  0  grâce  !  ô  énergique  souplesse  et  majesté  simple  !  ô  har- 
monie! ô  grandeur  !  s'écriait-il.  Nommez-la  moi,  Léonard,  la 
déesse  dont  vous  avez  sucé  les  saintes  mamelles.  —  Quoi  !  n'a- 
t-elle  point  fait  un  signe?  Sa  voix  ne  vient-elle  pas  de  se  faire 
entendre?  Oui,  c'est  moi ,  votre  amant ,  signora  Sylvestrina. 
—  Mais  où  m'égaré-je?  Excusez-moi ,  Léonard,  de  confondre 
certaine  dame  de  mes  amies  avec  une  si  céleste  créature.  — 
Holà  !  cependant  :  que  mes  valets  soient  appelés  au  plus  vite 
pour  m'emporter  en  lieu  sûr  ce  précieux  trésor. 

Et  le  vénérable  comte,  dans  son  ivresse,  s'élançait  déjà  vers 
la  fenêtre  afin  d'y  répéter  son  ordre;  Léonard  se  plaça  devant  lui. 

—  Seigneur  comte  ,  dit-il  d'une  voix  résolue  et  calme,  avant 
que  ce  tableau  ne  sorte  de  ma  demeure,  souffrez  que  je  vous 
rappelle  mes  conditions. 

—  Je  me  les  rappelle  à  merveille ,  Léonard ,  et  suis  prêt  à 
vous  le  prouver  séance  tenante.  Quelles  prétentions  sont  les 
vôtres  ?  Parlez  hardiment;  ma  fortune  est  à  vous. 

En  proie  à  une  agitation  qu'il  ne  dissimulait  qu'avec  peine  , 
Léonard  ne  répondait  pas. 

—  Allons  donc!  point  tant  de  cérémonies,  reprit  le  comte. 
Douteriez-vous  de  ma  munificence  ou  de  ma  parole  ?  Je  sais  la 
valeur  des  choses  aussi  bien  que  personne  au  monde  ;  retenez 
ceci.  Le  prix  d'un  chef-d'œuvre  ne  me  semblera  jamais  trop 
fort ,  à  moi,  quelque  élevé  qu'il  puisse  être;  et  pour  ma  part  , 
j'estime  que  votre  tableau  vaut  mille  fois  son  pesant  d'or ,  tout 
au  moins. 

—  Il  ne  s'agit  de  rien  de  pareil ,  répondit  le  peintre.  Gardez 
votre  or ,  seigneur  comte.  Je  n'en  veux  pas. 

—  Est-ce  à  dire  que  la  somme  est  insuffisante  ?  Je  la  double  , 
et  n'en  parlons  plus. 

Léonard  regarda  en  face  son  interlocuteur,  comme  pour 
s'exciter  au  courage. 

--  L'argent  ni  l'or  n'ont  rien  à  faire  ici,  dit-il  d'un  ton  ferme  ; 
je  vous  le  répète ,  seigneur.  Puisqu'il  faut  que  je  m'explique 
sans  feinte,  eh  bien  !.  J'aime  la  Sylvestrina. 


REVUE  DE  PARIS.  77 

Le  bonhomme  resta  ébahi  à  cet  aveu  qu'il  n'attendait  guère  ; 
il  se  gratta  l'oreille  sans  souffler  mot;  puis ,  ne  parvenant  pas 
à  deviner  le  sens  sache  dans  la  phrase  du  peintre  : 

—  De  grâce  ,  balbutia-t-il,  quel  rapport  voyez-vous Mais, 

je  vous  prie  ,  allons  au  but  promptement. 

—  Je  ne  demande  pas  mieux,  repartit  Léonard,  qui,  le  pre- 
mier pas  fait ,  sentait  en  lui  une  énergie  surhumaine.  —  Vous 
souvient-il,  comte,  qu'à  Milan  j'ai  refusé,  et  cela  vingt  fois 
plutôt  qu'une,  de  faire  le  portrait  de  votre  maîtresse?  Vous 
souvient-il  qu'ici,  à  la  place  même  où  vous  êtes,  je  le  refusais 
encore  ,  il  y  a  quelques  jours?  La  cause  de  ma  résistance,  vous 
la  taxiez  alors  d'inexplicable;  vous  la  comprendrez  peut-être 
mieux  aujourd'hui.  La  cause,  c'était  un  amour  que  je  voulais 
étouffer ,  au  lieu  de  le  laisser  croître.  Qui  s'est  jeté  à  la  tra- 
verse de  mon  projet,  cependant?  qui  m'a  suivi  à  Florence?  qui 
a  pris  à  tâche  de  vaincre  mes  scurpules?  qui  m'a  persécuté  sans 
paix  ni  trêve  ,  jusqu'à  ce  qu'il  m'eût  tiré  de  ma  réserve  ?  Vous 
et  pas  un  autre,  seigneur.  Grâce  à  vous,  cet  amour  dont  j'es- 
pérais triompher  par  le  temps  et  par  l'absence,  il  a  grandi  par 
le  rapprochement,  au  contraire,  et  s'est  développé  dételle 
sorte  ,  qu'à  l'heure  où  je  vous  parle,  raison  ni  volonté  ne  peu- 
vent plus  rien  contre  lui.  Oui,  à  l'heure  où  je  vous  parle,  comte 
Ridolfi,  la  pensée  de  la  Sylvestrina  est  en  moi  souveraine  et 
dominante.  Ce  n'est  pas  là ,  comprenez-le  bien,  un  de  ces  sen- 
timents à  fleur  de  tète  qu'on  noie  dans  la  première  larme 
venue  ou  au  fond  d'un  verre  ;  c'est  une  passion  folle ,  une  idée 
fixe,  une  obsession  insupportable,  un  rêve  lourd  et  sinistre 
dont  je  suis  victime  nuit  et  jour.  Plus  de  plaisirs  possibles  pour 
moi,  plus  d'amitié,  plus  de  travail,  plus  d'espérance;  tout 
m'est  un  fardeau  et  une  peine;  ma  vie  est  perdue.  Et  quand 
l'obligation  de  satisfaire  un  de  vos  caprices  m'a  réduit  seule  à 
cet  état  pitoyable,  vous  pensez  être  quitte  envers  moi  parce  que 
vous  m'aurez  offert  quelques  pièces  d'or  pour  salaire?  JNon  pas, 
s'il  vous  plaît  !  C'est  mon  cœur  qui  souffre ,  et  non  ma 
poche.  Le  remède  qui  doit  me  guérir  n'est  pas  dans  un  coffre- 
fort. 

Pendant  ce  discours  de  Léonard,  le  comte  Ridolfi  avait  ouvert 
ses  deux  oreilles  le  plus  possible,  mais  inutilement.  La  fin  de  la 
harangue  ne  l'ayant  pas  instruit  plus  que  l'exorde,  il  leva  les 

7. 


78  REVUE  DE  PARIS. 

yeux  au  ciel  comme  pour  y  chercher  une  réponse  triomphante, 
qu'il  ne  trouva  pas.  Son  maintien  résigné  était  celui  d'un  hrave 
et  digne  homme  dont  on  méconnaît  à  plaisir  les  honnêtes  inten- 
tions. 

—  Au  nom  de  toutes  les  vierges  du  paradis ,  articula-t-il 
enfin  d'un  ton  paternel,  je  vous  conjure,  Léonard,  de  vous 
expliquer  plus  clairement  que  vous  ne  faites.  Je  consens  à  jeter 
dans  l'Arno  les  plus  belles  toiles  de  ma  galerie,  si  j'entends  un 
traître  mot  à  vos  raisonnements.  Qu'est-ce  que  l'amour  a  de 
commun  avec  l'affaire  qui  nous  occupe?  et  en  quoi  diable  mes 
façons  d'agir  sont-elles  si  criminelles?  Par  les  mânes  de  Zeuxis 
et  d'Apelles  ,  je  n'en  sais  rien. 

Doublement  irrité  de  n'être  point  compris  à  demi-mot  et  de 
n'oser,  pourtant,  formuler  ses  idées  d'une  manière  explicite  , 
Léonard  frappa  du  pied  le  parquet. 

—  Écoutez  ceci ,  dit-il  brusquement  au  comte.  —  Cléopâtre, 
qui  régnait  sur  l'Egypte  il  y  a  seize  siècles  ,  cherchait  surtout 
dans  les  voluptés  amoureuses  la  variété  et  l'imprévu.  Chaque 
soir  ,  un  amant ,  des  bras  duquel  elle  devait  s'échapper  le  jour 
suivant  comme  une  apparition  mystérieuse,  lui  était  secrète- 
ment amené.  Or,  un  matin  que  la  royale  courtisane  congédiait 
à  petit  bruit  son  favori  de  la  veille ,  elle  fut  reconnue ,  en  dépit 
de  ses  précautions  prudentes,  par  un  soldat  qui  nourrissait  de- 
puis longtemps  pour  elle  une  funeste  passion.  —  Oh  !  murmura 
cet  homme  à  voix  basse ,  en  attachant  sur  la  reine  un  regard 
(.h  flamme  ;  une  nuit  pareille ,  et  mourir  !  —  Avide  comme  elhi 
était  d'émotions  violentes  ,  Cléopâtre  ne  pouvait  manquer  de 
recueillir  une  telle  parole.  Elle  sourit  doucement  au  soldat  sans 
lui  rien  dire  :  l'offre  était  acceptée  dans  son  cœur,  et  le  marché 
déjà  conclu.  Et  le  lendemain ,  en  effet ,  un  peu  avant  que  le 
soleil  ne  dissipât  l'ombre,  des  esclaves  jetaient  à  la  mer  un  corps 
brisé  de  débauche;  et  Cléopâtre,  demi-nue  et  couronnée  de 
roses  mourantes,  contemplait,  du  haut  d'une  tour  solitaire, 
l'affreux  spectacle  que  le  partage  de  sa  couche  venait  de 
payer. 

—  Abominable  femme  !  s'écria  le  comte. 

—  Heureux  soldat!  dit  Léonard. 

—  Mais  où  donc  en  voulez-vous  venir  avec  cette  hisloire? 
reprit  le  comte. 


REVUE  DE  PARFS.  79 

Poussé  dans  ses  derniers  retranchements,  Léonard  répondit 
en  montrant  convulsivement  du  doigt  le  portrait  de  la  Sylves- 
Irina  : 

—  A  vous  dire  que  voilà  ma  Cléopâtre,  et  que  je  donnerai  tout 
au  monde  pour  une  heure  de  son  amour. 

Et  il  sortit  à  ces  mots,  les  deux  mains  sur  son  visage,  laissant 
le  respectable  comte  abasourdi  de  la  conclusion. 


VI. 


Le  soir  du  même  jour,  la  maîtresse  de  Ridolfi  vint  chez  Léo- 
nard, el.  d'une  voix  brève  et  sévère,  demanda  que  son  portrait 
lui  fût  montré.  En  se  voyant  si  belle,  la  coquetterie,  ce  vivace 
instinct  qui  ne  meurt  jamais  complélement  chez  les  femmes , 
lui  arracha  un  signe  d'approbation.  iN'éanmoins,  apiès  une 
rêverie  de  quelques  secondes,  elle  soupira. 

—  Hélas  !  dit-elle  .  celle  image  n'est  pas  la  mienne.  Elle 
offre  ridée  de  ce  que  je  pourrais  être  ,  et  non  pas  de  ce  que  je 
suis. 

Le  peintre  allait  se  récrier  avec  chaleur  sur  la  supériorité  du 
modèle  el  l'indignité  de  l'ouvrage  ;  la  Sylveslrina  lui  imposa 
silence  par  un  geste,  puis  elle  s  avança  vers  une  lable  où  ce 
<iu'il  fallait  pour  écrire  se  trouvait  disposé.  Haletant  d'inquié- 
tude el  de  crainte.  Léonard  la  regardait  faire.  La  jeune  femme 
se  rapprocha  bientôt  de  lui,  un  i)a{)ier  à  la  main. 

—  Lisez  celle  lettre,  lui  dit-elle,  et  envoyez-la  au  comte  avec 
mon  portrait. 

Tandis  que  Léonard  lisait,  elle  ajouta  : 

—  Dieu  veuille  que  ce  jour  ne  soit  pas  bientôt  pour  vous  une 
source  de  regrets  amers! 

L'ivresse  de  Léonard,  cependant,  en  quels  termes  l'exprime- 
rais-je?  Qu'on  se  la  figure,  s'il  est  possible,  d'après  ces  trois 
phrases  dont  se  composait  la  missive  destinée  au  comte  :  « 
Soyez  heureux,  Benvenuto;  vos  souhaits  sont  réalisés.  Il  esta 
vous,  ce  chef-d'œuvre  auquel  vous  n'imaginez  rien  de  préfé- 
rable; quant  à  moi,  vous  ne  me  reverrez  plus.  Une  femme 
peut  se  donner,  sachez-le  bien,  mais   non  se  prêter,  sans 


80  llEVCl'   DE  PAUIS, 

devenir  à  ses  propres  yeux  abjecte  et  méprisable  ;  je  prends 
donc,  pour  vous  plaire  et  raériter  votre  reconnaissance,  le  seul 
parti  que  je  puisse  prendre  sans  m'avilir  :  Je  me  donne  !  — 
Adieu.  » 

A  moins  que  la  joie  ne  lui  eût  tout  à  fait  tourné  la  cervelle, 
pensera-t-on  peut-être  ,  Léonard  aurait  dû  s'apercevoir  qu'un 
dépit  orgueilleux  perçait  seul  dans  cette  épître  laconique ,  et 
qu'il  ne  s'y  rencontrait  pas  à  son  adresse  l'ombre  d'un  mot 
flatteur.  —  Prenez  garde!  Vous  oubliez  que  le  petit  dieu 
Cupidon  tient  beaucoup  moins  aux  mots  qu'aux  choses,  sous 
prétexte  qu'il  aies  mains  libres  et  les  yeux  bandés. 

Trois  jours  après  la  scène  qui  précède,  Léonard  et  la  Sylves- 
frina  partirent  de  Florence,  où  Léonard  revint  seul  au  bout 
d'un  an. 

Quel  fut  le  but  de  leur  voyage,  et,  durant  ce  voyage,  quels 
avaient  été  les  accidents  de  leur  existence?  on  n'en  sut  rien. 
Le  champ  resta  ouvert  aux  conjectures.  Seulement,  on  observa 
que  le  nom  de  la  Sylvestrina,  chaque  fois  que  Francesco  Lore- 
dano  ou  tout  autre  Florentin  le  prononçait  en  présence  de  Léo- 
nard ,  amenait  inévitablement  sur  le  visage  de  ce  dernier  une 
pâleur  livide.  Tant  qu'il  vécut,  Léonard,  pour  son  compte,  ne 
parla  jamais  de  cette  femme,  en  bien  ni  en  mal. 

Une  seule  fois,  Loredano,  dans  le  courant  d'une  conversation 
sur  l'amour,  s'étant  avisé  de  désirer  une  maîtresse  dont  le 
cœur,  bien  que  jeune  encore,  eût  été  mûri  par  quelque  amèrc 
expérience  ,  Léonard  sourit  tristement. 

—  Un  cœur  flétri,  dit-il,  est  une  matière  plus  dure  qu'un 
bloc  de  marbre  vierge  ;  et  telle  femme  qui  marche  et  qui  parle 
est  moins  vivante  que  la  statue  de  Pygmalion. 

Loredano  crut,  non  sans  raison,  voir  dans  ces  paroles 
une  allusion  à  la  Sylvestrina.  Ce  fut,  du  reste  ,  la  première  et 
la  dernière. 

Quant  à  la  Sylvestrina ,  elle  quitta  l'Italie  à  l'époque  de  sa 
rupture  avec  Léonard,  selon  toute  apparence.  Pour  aller  où  ? 
question  ni  plus  ni  moins  difficile  à  résoudre  que  toutes  les 
questions  qui  la  concernent.  On  ne  connaissait  pas  son  origine, 
on  ne  connut  pas  sa  fin.  Et  comme  si  l'Oubli ,  seul  dieu  qu'elle 
eût  adoré  ,  la  réclamait  tout  entière  ,  son  image  même  disparut 


REVUE  DE  PARIS.  81 

du  milieu  des  hommes.  A  la  mort  du  comte  Ridolfi  ,  la  galerie 
du  défunt  ayant  été  mise  en  vente  ,  Léonard  fit  racheter  secrè- 
tement le  portrait  de  la  belle  courtisane  et  le  brûla  dans  son 
jardin. 

J.  CflAUDES-AlGCES. 


POESIE 


HYMNE  A  LA  FAMILLE. 

J'ai  chanté  la  pairie  en  citoyen  pieux; 

Je  cliante  la  famille  en  fils  religieux. 

Patrie  et  puis  famille  :  est-il  pour  une  lyre 

Une  plus  sainte  muse ,  un  plus  noble  délire  ? 

Pour  unir  les  mortels  en  robustes  faisceaux 

Est-il  des  noms  plus  doux  et  des  liens  plus  beaux? 

L'antiquité  l'a  dit,  —  nourrice  qu'on  délaisse  ,  — 

Et  de  sa  bouche  d'or  ruisselait  la  sagesse. 

Mais  pourquoi  remonter  dans  les  âges  anciens? 

Rappelons-nous  ce  cri  des  sauvages  Indiens  , 

Ce  cri  du  cœur,  jeté  par  un  peui)!e  unanime, 

Aux  vainqueurs  étonnés  de  le  trouver  sublime  ; 

a  Dirons-nous  donc  aux  morts  :  Ossements,  levez-vous; 

»  Ossements  paternels,  marchez  et  suivez-nous?  » 

Mourons  pour  le  pays  ,  vivons  pour  la  famille  ; 
A  nos  foyers  divers  que  ce  double  feu  brille! 
Qu'il  enflamme  l'enfant,  ranime  le  vieillard, 
Fasse  battre  le  cœur  et  luire  le  regard! 
Comme  un  bois  résineux  alimente  la  flamme. 
Que  sans  cesse  l'amour  vienne  éiectriser  l'âme! 
Resserrons  ,  il  est  temps ,  les  nœuds  trop  relâchés  ; 
Ramenons  dans  leur  lit  les  fleuves  épanchés  : 


KEVUK  DE  PAHIS.  83 

Se  dilater  épuise  ,  et  se  mêler  altère  5 
Famille  et  nation  meurent  par  l'adultère. 

Femmes,  qui  pouvez  tout  pour  le  bien  ou  le  mal, 
Vous ,  dont  un  seul  regard  nous  lie  au  sol  natal , 
Qui  d'un  mot ,  d'un  sourire,  et  souvent  d'un  caprice , 
Enfantez  la  vertu,  l'héroïsme  ou  le  vice; 
Femmes  qu'on  peut  nommer  providence  ou  destin, 
Tant  votre  empire  est  grand  sur  le  bonheur  humain  j 
Pressez-vous  à  l'entour  du  foyer  domestique; 
Nous  y  suivrons  en  chœur  votre  grâce  pudique; 
Nous  y  rattacherons  nos  vœux  et  notre  orgueil , 
Qu'un  mirage  tromi)eur  égara  loin  du  seuil. 

Les  vertus  sont  des  sœurs  qu'une  harmonie  enchaîne  : 
La  famille  est  le  gland  ,  la  patrie  est  le  chêne. 
—  Femmes .  de  la  famille  enchantez  le  lien  , 
Car  toujours  le  bon  fils  sera  bon  citoyen  ! 


HYMNE  A  L'ART. 

Pour  orner  la  patrie  et  charmer  la  famille, 
Que  l'art ,  fleur  du  génie  ,  éclate ,  embaume  et  brille  ! 
Poursuivant  l'idéal  d'un  regard  éternel, 
Que  l'artiste  inspiré  lève  les  yeux  au  ciel  ! 
Comme  Apollon  conduit  par  les  muses  décentes , 
Qu'il  enchaîne  à  ses  pas  les  foules  frémissantes  ; 
Qu'il  soit  religieux  ,  grave ,  doux  ,  vénéré  : 
L'art  est  un  sacerdoce  ,  et  l'artiste  est  sacré. 

Pour  lui  seul  la  nature,  aux  profanes  voilée, 
Détache  sa  ceinture  et  rayonne  étoilée  , 
Comme  la  Nuit  pudique,  ombrageant  son  contour. 
Se  découvre  sans  crainte  aux  veux  chastes  d'.i  Jour. 


84  REVUE  DE  PARIS. 

—  Dans  quel  ravissement  l'œil  ardent  du  génie 
Perçoit  la  forme  alors,  la  couleur,  l'harmonie! 
0  lévites  élus  !  contemplateurs  du  beau, 
Qui  vous  courbez  sur  lui  comme  sur  un  flambeau, 
Craignant  qu'un  souffle  impur  n'en  altère  la  flamme, 
Et,  pour  la  protéger,  l'aspirant  dans  votre  âme; 
0  lévites  élus  !  tout  ce  qui  tend  au  ciel, 
Mais  rampe,  hélas  !  sans  aile  en  cet  exil  mortel. 
Tous  les  élans  divins  que  le  corps  vil  comprime 
Ont,  pour  planer  vers  Dieu,  votre  extase  sublime. 
Vous  servez  d'interprète  entre  son  peuple  et  lui, 
Comme  autrefois  Moïse,  aux  flancs  du  Sinaï, 
'        Montait  à  Jéhovah ,  et  de  l'ardente  nue 

Descendait,  le  front  ceint  d'une  flamme  inconnue. 

Marchez  donc  couronnés  de  gloire  et  de  respect  j 
Que  le  passant  ému  s'incline  à  votre  aspect; 
Qu'il  sente  ,  électrisé  d'une  subite  flamme, 
Qu'un  éclair  de  votre  âme  a  jailli  dans  son  âme; 
Au  foyer,  sur  l'autel,  par  toute  la  cité, 
Allumez  un  rayon  de  sévère  beauté. 
Sculpteur,  que  ta  statue  à  l'œil  qui  la  contemple 
Dans  un  marbre  vivant  étale  un  noble  exemple! 
Peintre ,  que  de  Platon  le  précepte  honoré 
Te  guide  ;  que  le  beau  soit  la  splendeur  du  vrai  ! 
Et  vous,  musiciens,  que  votre  doux  génie 
Excite  le  travail  aux  sons  de  l'harmonie  ! 
Et  toi ,  du  grand  concert  la  plus  puissante  voix, 
Poète,  chante  à  tous ,  avec  tous  à  la  fois! 

Pour  orner  la  patrie  et  charmer  la  famille, 
Que  l'art ,  fleur  du  génie,  éclate,  embaume  et  brille  : 
Poursuivant  l'idéal  d'un  regard  éternel, 
Que  l'artiste  inspiré  lève  les  yeux  au  ciel  ; 
Comme  Apollon  conduit  par  les  muses  décentes  , 
Qu'il  enchaîne  à  ses  pas  les  foules  frémissantes; 
Qu'il  soit  religieux,  grave,  doux,  vénéré  : 
L'art  est  un  sacerdoce  ,  et  l'artiste  est  sacré. 

N.  Martin. 


A 


LE  SPERONARE. 


VI   (1). 
lE   PESCE   SPADO. 

Je  trouvai  la  roule  de  la  Pace  charmante  ;  elle  côtoie  d'un 
côlé  la  montagne,  et  de  l'autre  la  mer.  C'était  jour  de  fête  :  on 
l)romenait  la  châsse  de  saint  Nicolas,  je  ne  sais  dans  quel  but, 
mais  tant  il  y  a  qu'on  la  promenait  et  que  cela  causait  une 
grande  joie  parmi  les  populations.  En  passant  devant  l'église 
des  jésuites,  qui  se  trouve  à  un  quart  de  lieue  du  village  de  la 
Pace,  j'y  entrai.  On  disait  une  messe.  Je  m'approchai  de  la  cha- 
pelle, et  je  retrouvai  tous  nos  matelots  à  genoux,  le  capitaine 
on  tête.  C'était  la  messe  promise  pendant  la  tempête  et  qu'ils 
acquittaient  avec  un  scrupule  et  une  exactitude  bien  méritoires 
pour  des  gens  qui  sont  à  terre.  J'attendis  dans  un  coin  que 
l'office  divin  fût  fini;  puis  ,  quand  le  prêtre  eut  dit  Vite  missa 
est ,  je  sortis  de  derrière  ma  colonne  et  je  me  présentai  à  nos 
gens. 

Il  n'y  avait  point  à  se  tromper  à  la  façon  dont  ils  me  reçu- 
rent :  chaque  visage  passa  subitement  de  l'expression  du  re- 
cueillement à  celle  de  la  joie;  à  l'instant  même  mes  deux 
mains  furent  prises  et  bon  gré  mal  gré  baisées  et  rebaisées. 

(1)  Voyez  tome  X,  page  119. 

11  8 


86  REVUE  DE  PARiS. 

Puis  je  fus  présenté  à  ces  dames,  ot  à  !?î  femme  -.lu  capitaine 
en  parliculier.  Elles  étaient  plus  ou  moins  jolies,  mais  presque 
toutes  avaient  de  beaux  yeux,  de  ces  yeux  siciliens,  noirs  et 
veloutés,  comme  je  n'en  ai  vu  qu'à  Arles  et  en  Sicile,  et  qui, 
pour  Arles  comme  pour  la  Sicile  ,  ont ,  seUm  toute  probabilité, 
une  source  commune  :  l'Arabie. 

J'arrivais  bien  :  le  capitaine  allait  partir  pour  Messine  à  mon 
intention.  Il  voulait  me  ramener  à  la  Pace,  pour  me  faire  voir 
la  fête;  je  lui  avais  épargné  les  trois  quarts  du  chemin. 

Nous  arrivâmes  chez  lui  :  il  habitait  une  jolie  petite  maison, 
pleine  d'aisance  et  de  propreté.  En  entrant  dans  un  petit  sa- 
lon, la  première  chose  que  j'aperçus  fut  le  portrait  de  M.  Pep» 
pino,qui  faisait  face  à  celui  du  comte  de  Syracuse,  ex-vice-roi 
de  Sicile.  C'étaient,  avec  sa  femme,  les  deux  personnes  que 
notre  capitaine  aimait  le  mieux  au  monde.  Ce  grand  amour 
d'un  Sicilien  pour  un  vice-roi  napolitain  ra'étonna  d'abord, 
mais  plus  tard  il  me  fut  expliqué,  et  je  le  retrouvai  chez  tous 
les  compatriotes  du  capitaine. 

Je  vis  le  capitaine  en  grande  conférence  avec  sa  femme,  et 
je  compris  qu'il  était  question  de  moi.  Il  s'agissait  de  m'offrir  à 
déjeuner,  et  ni  l'un  ni  l'autre  n'osait  porter  la  parole.  Je  les 
tirai  d'embarras  en  m'invitant  le  premier. 

Aussitôt  tout  fut  en  révolution  :  M.  Peppino  fut  envoyé  pour 
ramener  le  pilote,  Giovanni  etPietro.  Le  pilote  devait  déjeuner 
avec  nous  ,  et  c'était  moi  qui  l'avais  demandé  pour  convive; 
Giovanni  devait  faire  la  cuisine,  et  Pietro  nous  servir.  Maria 
courut  au  jardin  cueillir  des  fruits,  le  capitaine  descendit  dans 
le  village  pour  acheter  du  poisson ,  et  je  restai  maître  et  gar- 
dien de  la  maison. 

Comme  je  présumais  que  les  apprêts  dureraient  une  demi- 
heure  ou  trois  quarts  d'heure,  et  que  ma  personne  ne  pouvait 
que  gêner  ces  braves  gens,  je  résolus  de  mettre  le  temps  à  pro- 
fit ,  et  de  faire  une  petite  excursion  au-dessus  du  village.  La 
maison  du  capitaine  était  adossée  à  la  montagne  même.  Un 
petit  sentier,  aboutissant  à  une  porte  de  derrière,  s'y  enfonçait 
presque  aussitôt,  paraissant  et  disparaissant  à  différents  inter- 
valles, selon  les  accidents  du  terrain.  Je  m'engageai  dans  le 
sentier,  et  commençai  à  gravir  la  montagne  au  milieu  des  cac- 
tus, des  grenadiers  et  des  lauriers-roses. 


REVUh   DF   l'ARIS.  S" 

A  mesure  que  je  moulais,  le  paysage,  borné  au  sud  par 
Messine  et  au  nord  par  la  pointe  du  Piiare,  s'agrandissait  de- 
vant moi ,  tandis  qu'à  l'est  s'élendait,  comme  un  rideau  tout 
bariolé  de  villages,  de  plaines,  de  forêts  et  de  montagnes,  cette 
longue  chaîne  d^'S  Apennins,  qui,  née  derrière  Nice,  traverse 
toute  l'Italie  et  s'en  va  mourir  à  Reggio.  Peu  à  peu  ,  je  com- 
mençai à  dominer  Messine,  puis  le  Piiare;  au-delà  de  Messine 
apparaissait,  comme  une  vaste  nappe  d'argent  étendue  au  so- 
leil, la  mer  d'Ionie  ;  au  delà  du  Ph^re,  se  déroulait  plus  étroite, 
et  comme  un  immense  ruban  d'azur  moiré,  la  mer  Tyrrhé- 
nienne;  à  mes  pieds  j'avais  le  détroit  que  j'embrassais  dans 
toute  sa  longueur,  dont  le  courant  était  sensible  comme  celui 
d'un  fleuve,  et  qui  m'indiijuait ,  par  un  bouillonnement  parfai- 
tement visible  ,  ces  gouffres  de  Charybde,  si  redoutés  des  an- 
ciens, et  qu'Homère  dans  TOdyssée  place  à  un  trait  d'arc  de 
Scylla  ,  quoiqu'ils  en  soient  effectivement  à  treize  milles. 

Je  m'assis  sous  un  magnifi<;ue  ciiàlaignier,  avec  cette  singu- 
lière sensation  de  Phomme  qaî  se  trouve  dans  un  pays  qu'il  a 
désiré  longtemps  parcourir,  et  qui  doute  qu'il  y  soit  réellement 
arrivé;  qui  se  demande  si  les  villages,  les  caps  et  les  montagnes 
qu'il  a  sous  les  yeux,  sont  réellement  ceux  dont  il  a  si  souvent 
entendu  parler,  et  si  c'est  bien  à  eux  surtout  que  s'appliquent 
tous  ces  noms  poétiques,  sonores,  harmonieux,  dont  l'ont  bercé 
dans  sa  jeunesse  le  grec  et  le  latin  ,  ces  deux  nourrices  de  l'es- 
prit, sinon  de  l'âme. 

C'était  bien  moi,  et  j'étais  bien  en  Siciie.  Je  revoyais  les  mê- 
mes lieux  qu'avaient  vus  Ulysse  et  Énée,  et  qu'avaient  chantés 
Homère  et  Virgile.  Ce  village  pittoresque,  près  d'une  roche 
élevée  et  surmontée  d'un  château  fort,  c'était  Scylla  qui  avait 
tant  effrayé  Anchise.  Cette  mer  bouillonnant  à  mes  pieds  et 
qu'il  avait  fallu  tant  de  siècles  p(mr  calmer,  c'était  le  voile  qui 
me  couvrait  l'implacable  Charybde,  où  Frédéric  II  jeta  cette 
coupe  d'or  que  tenta  vainement  d'aller  ressaisir,  élancé  pour  la 
troisième  fois  dans  le  gouffre,  Colas  il  Pesce,  poétique  héros 
de  la  ballade  du  Plongeur  de  Schiller.  Enfin  j'étais  adossé  à  ce 
fabuleux  et  gigantesque  Etna  ,  tombeau  d'Encelade,  qui  touche 
le  ciel  de  sa  léte  ,  lance  des  pierres  brûlantes  jusqu'aux  étoiles, 
et  fait  trembler  la  Sicile  lorsque  le  géant  enseveli ,  vivant  dans 
son  sein  ,  essaie  de  changer  de  côté.  Seulement  l'Etna  ,  comiue 


88  REVUE  DE  PARIS. 

Charybde,  était  fort  calme;  et  de  même  que  le  gouffre,  au  lieu 
d'engloutir  l'eau,  de  la  rejeter  au  ciel,  toute  souillée  de  son 
sable  noir,  n'a  plus  que  le  léger  bouillonnement  dont  j'ai  parlé, 
l'Etna  n'a  plus  qu'une  légère  fumée  qui  annonce  que  le  géant 
est  endormi ,  qui  prévient  en  même  temps  qu'il  n'est  pas  mort. 

J'en  étais  là  de  ma  rêverie  ,  lorsque  je  vis,  à  la  fenêtre  de  sa 
maison,  le  capitaine,  qui  me  fit  signe  que  le  couvert  était  mis, 
et  que  l'on  n'attendait  plus  que  moi.  Je  lui  répondis  de  même 
que  je  montais  jusqu'à  une  espèce  de  petit  monument  que  j'a- 
percevais à  une  cinquantaine  de  pas  au-dessus  de  ma  tête,  et 
que  je  redescendais  aussitôt.  Il  me  répondit  par  un  geste  qui 
signifiait  que  j'étais  le  maître  de  me  passer  cette  fantaisie.  Je 
profitai  aussitôt  de  la  permission. 

C'était  une  petite  colonne  ronde,  de  huit  ou  dix  pieds  de  haut 
et  de  trois  ou  quatre  pieds  de  tour;  elle  était  évidée  par  le  mi- 
lieu ,  et  des  tablettes  de  pierres  la  partageaient  en  trois  ou 
quatre  niches  superposées.  Dans  ces  niches  je  croyais  voir  de 
grosses  boules  ,  et  je  ne  comprenais  pas  le  moins  du  monde  ce 
que  cela  pouvait  être ,  lorsqu'en  m'approchant  je  m'aperçus 
peu  à  peu  que  sur  ces  boules  étaient  dessinés  des  yeux ,  un 
nez  ,  une  bouche.  Je  fis  quelques  pas  encore  ,  et  je  reconnus 
que  c'étaient  tout  simplement  trois  têtes  d'hommes  proprement 
détachées  de  leur  tronc,  et  qui  séchaient  au  soleil.  Un  instant 
je  voulus  douter,  mais  il  n'y  avait  pas  moyen  :  elles  étaient  au 
grand  complet,  avec  cheveux,  dents,  barbe,  et  sourcils.  C'é- 
taient bien  trois  têtes. 

On  comprend  que  ma  première  parole  en  descendant  fut 
pour  demander  au  capitaine  ce  que  faisaient  là  ces  trois  têtes. 
L'histoire  était  on  ne  peut  plus  simple.  Un  équipage  calabrais 
s'était  approché  des  côtes  de  Sicile  pour  faire  la  contrebande, 
quoiqu'on  fût  en  temps  de  choléra,  et  qu'il  fût  défendu  de  met- 
tre pied  à  terre  sans  patente.  Trois  de  ces  malheureux  avaient 
été  pris,  jugés,  condamnés  à  mort,  décapités,  et  leurs  têtes 
avaient  été  mises  là  pour  servir  d'épouvantail  à  ceux  qui  se- 
raient tentés  de  faire  comme  eux.  Cela  me  rappela  que ,  moi 
aussi,  j'étais  en  Sicile  en  contrebandier,  qu'au  lieu  de  dix-huit 
jours  que  j'aurais  dû  passer  à  Rome  pour  achever  ma  quaran- 
taine ,  j'en  étais  parti  au  bout  de  quatorze  ,  et  qu'il  restait  une 
quatrième  niche  vide. 


REVUE  DE  PARIS.  89 

Mon  pauvre  capitaine  s'était  mis  en  frais,  et  Giovanni  avait 
fait  des  merveilles.  Il  y  avait  surtout  un  certain  plat  de 
poisson  qui  me  parut  un  chef-d'œuvre  ;  je  demandai  le  nom  de 
cet  honorable  cétacé,  que  je  ne  connaissais  point  encore,  et 
qui  cependant  me  paraissait  si  digne  d'être  connu  :  j'appris 
que  j'avais  affaire  au  pesce  spado. 

Je  me  rappelais  avoir  lu  dans  ma  jeunesse  de  fort  belles 
descriptions  de  la  manière  dont  le  poisson  à  épée,  autrement 
dit  l'espadon,  profitant  de  l'arme  effroyable  dont  la  nature 
avait  armé  le  bout  de  son  nez,  attaquait  parfois  la  baleine, 
lui  livrait  de  rudes  combats,  puis ,  bondissant  hors  de  l'eau  et 
se  laissant  retomber  sur  elle  la  tête  la  première,  la  transperçait 
de  son  dard ,  qui  ordinairement  a  quatre  ou  cinq  pieds  de  long; 
mais  là  s'arrêtaient  les  renseignements  du  naturaliste.  Je  m'é- 
tais donc  contenlé  jusque-là  d'estimer  l'espadon  sous  le  rapport 
de  son  aptitude  à  l'escrime,  et  voilà  toutj  mais  je  vis  que  M.  de 
Buffon  lui  avait  fait  tort,  qu'il  possédait,  comme  poisson,  des 
qualités  inconnues  non  moins  estimables  que  celles  dont  son 
historien  s'était  fait  l'apologiste  ,  et  qu'il  méritait  d'avoir  dans 
la  Cuisinière  Bourgeoise  un  article  nécrologique  aussi  im- 
portant que  l'article  biographique  qu'il  possédait  déjà  dans 
l'histoire  naturelle. 

Le  dessert  n'était  pas  moins  remarquable  que  le  déjeuner  : 
il  se  composait  de  grenades  et  d'oranges  magnifiques,  aux- 
quelles était  joint  un  fruit  qui  ne  m'était  pas  moins  inconnu 
que  le  poisson  sur  lequel  je  venais  de  recueillir  de  si  précieux 
renseignements.  Ce  fruit  était  la  figue  d'Inde,  cette  manne  éter- 
nelle et  intarissable,  que  la  Sicile  offre  si  largement  à  la  sen- 
sualité du  riche  et  à  la  misère  du  pauvre.  En  effet,  dès  qu'on 
sort  des  portes  d'une  ville,  on  voit  surgir  de  tous  côtés  d'im- 
menses cactus  tout  chargés  de  ces  fruits.  La  figue  d'Inde  est  de 
la  grosseur  d'un  œuf  de  poule,  enveloppée  dune  pulpe  verte, 
et  défendue  par  de  petits  bouquets  d'épines  dont  la  piqûre 
amène  une  longue  et  douloureuse  démangeaison  ;  aussi  il  faut 
une  certaine  élude  pour  arriver  à  éventrer  le  fruit  sans  acci- 
dent. Cette  opération  faitî;,  il  sort  de  la  blessure  un  globe  à  la 
chair  jaunâtre,  doux,  frais  et  fondant,  qu'on  commence  d'a- 
bord par  déguster  avec  une  certaine  froideur,  mais  dont,  au 
bout  de  huit  jours,  on  finit  par  se  faire  une  nécessité.  Les  Sici- 


90  REVUE  DE  PARIS. 

liens  adorent  ce  fruit ,  qui  est  pour  eux  ce  que  le  cocomero  est 
pour  les  Napolitains  ,  avec  cette  différence  que  le  cocomero  a 
besoin  d'une  certaine  culture  el  qu'on  ne  peut  se  le  procurer 
jïratuitement,  tandis  que  la  figue  d'Inde  pousse  partout,  dans 
le  sable,  dans  les  terres  grasses,  dans  les  marais,  dans  les  ro- 
chers, et  jusque  dans  les  fentes  des  murs,  et  ne  donne  que  la 
peine  de  !a  cueillir. 

Ce  déjeuner,  l'un  des  plus  instructifs  que  j'aie  certainement 
fait  de  ma  vie  ,  terminé  ,  le  capitaine  m'offrit  de  venir  voir  la 
fêle  de  la  châsse  de  saint  Nicolas.  On  comprend  que  je  me  gar- 
dai bien  de  refuser  une  pareille  proposition.  Nous  nous  mîmes 
en  roule  en  continuant  de  remonter  le  chemin  qui  conduit  au 
Phare.  Bientôt  nous  nous  engageâmes  ,  à  gauche,  dans  de  pe- 
tits mouvements  de  terrain  qui  nous  firent  perdre  de  vue  la 
mer  j  enfin  ,  nous  nous  trouvâmes  au  bord  d'un  petit  lac  isolé, 
bleu  ,  clair,  brillant  comme  un  miroir,  encadré,  à  gauche,  par 
une  rangée  de  maisons,  à  droite,  par  une  suite  de  montagnes 
qui  empêche  celte  jolie  coupe  de  s'épancher  dans  le  détroit. 
C'était  le  lac  de.Pantana.  Ses  bords  présentaient  l'aspect  d'une 
fête  de  campagne  réduite  à  sa  i)lus  naïve  simplicité,  avec  ses 
jeux  où  il  est  impossible  de  gagner,  ses  petites  boutiques  jchàr- 
gées  de  fruits,  et  ses  tarentelles. 

Ce  fui  là  que  j'eus  pour  la  première  fois  l'occasion  d'exa- 
miner celle  danse  dans  tous  ses  détails.  C'est  une  merveilleuse 
danse,  el  la  plus  commode  que  je  connaisse,  pourvu  qu'on  ait 
le  musicien,  et  encore,  à  la  rigueur  on  peut  chanter  ou  siffler 
l'air  soi-même.  Elle  se  danse  seul,  à  deux,  à  quatre,  à  huit, 
et  indéfiniment,  si  l'on  veut,  homme  à  homme,  femme  à 
femme ,  qu'on  se  connaisse  ou  qu'on  ne  se  connaisse  pas  :  la 
chose  n'y  fait  rien,  à  ce  qu'il  paraît,  et  ne  semblait  nullement 
inquiéter  les  danseurs.  Quand  un  des  spectateurs  à  envie  de 
danser  à  son  tour,  il  sort  du  cercle  des  assistants,  entre  dans 
l'espace  léservé  au  ballet,  saute  alteriialivement  sur  un  pied  et 
sur  un  autre,  jusqu'à  ce  qu'une  autre  personne  se  détache  et 
se  mette  à  sauler  vis-à  vis  de  lui.  Si  le  partner  tarde  et  que  le 
monologue  ennuie  l'acteur,  il  s'approche  en  mesure  du  couple 
qui  danse  déjà  ,  donne  un  coup  de  coude  à  l'homme  ou  à  la 
femme  qui  danse  depuis  le  plus  longtemps  ,  l'envoie  se  reposer 
el  prend  sa  place,  sans  que  la  galanterie  lui  fasse  faire  aucune 


REVUE  DE  PARfS.  91 

différence  de  sexe.  II  est  vrai  de  dire  aussi  que  les  Siciliens  ap- 
précient tous  les  avantages  d'une  gigue  si  indépendante  :  la 
tarentelle  est  une  véritah>le  maladie  chez  eux.  J'étais  arrivé  sur 
les  bords  du  lac  avec  le  caj)itaine,  sa  femme.  Nunzio,  Gio- 
vanni, Pietro  et  Peppino.  Au  bout  de  dix  minules,  je  me  trou- 
vai absolument  seul ,  et  libre  de  me  livrer  à  toutes  les  réflexions 
que  je  jugerais  convenable  de  faire.  Chacun  sautillait  à  qui 
mieux  mieux,  et  il  n'y  svait  pas  jusqu'au  fils  du  capitaine  qui 
ne  se  trémoussât  en  face  d'une  espèce  de  géant,  qui  n'offrait 
d'autre  différence  avec  les  cyclopes  ,  dont  il  me  paraissait  des- 
cendre en  droite  ligne,  que  Taccidenl  qui  lui  avait  donné  deux 
yeux. 

Quant  à  la  musique  qui  donnait  le  branle  à  toute  cette  popu- 
lation, elle  n'éiait  pas,  comme  chez  nous,  réunie  sur  un  seul 
point,  mais  disséminée  au  contraire  sur  les  bords  du  lac;  l'or- 
chestre se  composait  en  général  de  deux  musiciens.  Tun  jouant 
de  la  flûte,  et  l'autre  d'une  espèce  de  mandoline.  Ces  deux  ins- 
truments réunis  formaient  une  mélodie  assez  semblable  à  celle 
qui  chez  nous  a  le  privi!é[;e  de  faire  exclusivement  danser  les 
chiens  et  les  ours.  Les  musiciens  étaient  mobiles  et  cherchaient 
la  pratkpie,  au  lieu  de  l'attendre.  Lorscju'ils  avaient  épuisé  les 
forces  du  groupe  qui  les  entourait ,  et  que  la  recette,  abandon- 
née à  la  généreuse  appréciation  du  public  ,  était  épuisée,  ils 
se  mettaient  en  marche,  jouant  l'air  éternel,  et  ils  n'avaient 
pas  fait  vingt  pas ,  que  sur  leur  passage  un  autre  groupe  se 
formait  et  les  forçait  de  faire  une  nouvelle  halte  chrorégra- 
phique.  Je  comptai  soixante-dix  de  ces  musiciens,  qui  tous 
avaient  plus  ou  moins  d'occupation. 

Au  plus  fort  de  la  fête,  et  vers  les  trois  heures  à  peu  près, 
la  châsse  de  saint  Nicolas  sortit  de  l'église  oîi  elle  était  enfer- 
mée ;  aussitôt  les  danses  cessèrent  ;  chacun  accourut ,  prit  sa 
place  dans  le  cortège,  et  la  piocession  commença  de  faire  le 
tour  du  lac,  accompagnée  de  l'explosion  éternelle  d'un  millier 
(le  boites.  Ce  nouvel  exercice  dura  à  peu  près  une  heure  et  de- 
mie, puis  la  châsse  rentra  dans  l'église  avec  les  prêtres,  et  la 
foule  s'éparpilla  de  nouveau  autour  du  lac. 

Comme  il  se  faisait  tard  et  que  j'avais  vu  de  la  fête  tout  ce 
que  j'en  voulais  voir,  je  pris  congé  du  capitaine,  qui  fît  un 
signe  àPieiro  et  à  Giovanni,  lesquels  aussitôt  ijuilLèreut  leurs 


92  REVUE  DE  PARIS. 

danseuses  sans  leur  dire  un  seul  mot  et  accoururent  :  leur  in- 
tention était  de  me  faire  reconduire  par  mer  avec  la  barque  du 
speronare  ,  atin  de  m'épargner  les  deux  lieues  qui  me  sépa- 
raient de  Messine.  J'essayai  de  me  défendre,  mais  il  n'y  eut  pas 
moyen,  et  Giovanni  fit  tant  d'instances  et  Pietro  tant  de  ca- 
brioles, tous  deux  mirent  à  un  si  haut  prix  l'honneur  de  re- 
conduire son  excellence,  que  son  excellence,  qui  ,  au  fond  du 
cœur ,  n'était  aucunement  fâchée  de  s'en  aller  couchée  dans 
une  bonne  barque  au  lieu  de  piétiner  sur  des  jambes  assez  fa- 
tiguées de  l'avoir  portée,  par  une  chaleur  de  55  degrés,  depuis 
huit  heures  du  matin  jusqu'à  cinq  heures  du  soir,  finit  par  ac- 
cepter, se  promettant,  il  est  vrai,  de  dédommager  Pietro  et 
Giovanni  du  plaisir  perdu.  Nous  nous  en  allâmes  donc  tout  en 
bavardant  jusqu'au  village  de  la  Pace,  eux  me  parlant  sans 
cesse  le  chapeau  à  la  main,  et  moi  n'ayant  d'autre  occupation 
que  de  leur  faire  mettre  le  chapeau  sur  la  tète.  Arrivés  en  face 
de  la  porte  du  capitaine  ,  ils  détachèrent  une  barque  ;  je  sautai 
dedans,  et ,  comme  le  courant  était  bon  ,  nous  commençâmes, 
sans  grande  fatigue  pour  ces  braves  gens,  à  descendre  le  dé- 
troit, tout  en  laissant  à  notre  droite  des  bâtiments  d'une  forme 
si  singulière  qu'ils  finirent  par  attirer  mon  attention. 

C'étaient  des  chaloupes  à  l'ancre,  sans  cordages  et  sans  ver- 
gues, du  milieu  desquelles  s'élevait  un  seul  mât  d'une  hauteur 
extrême  :  au  haut  de  ce  mât ,  qui  pouvait  avoir  vingt-cinq  ou 
trente  pieds  de  long ,  un  homme ,  debout  sur  une  traverse  pa- 
reille à  un  bâton  de  perroquet,  et  lié  par  le  milieu  du  corps  à 
l'espèce  d'arbre  contre  lequel  il  était  appuyé,  semblait  monter 
la  garde ,  les  yeux  invariablement  fixés  sur  la  mer  ;  puis  ,  à 
certains  moments,  il  poussait  des  cris  et  agitait  les  bras  :  à  ces 
clameurs  et  à  ces  signes,  une  autre  barque  plus  petite,  et 
comme  la  première  d'une  forme  bizarre,  ayant  un  mât  plus 
court  à  l'extrémité  duquel  une  seconde  sentinelle  était  liée, 
montée  par  quatre  rameurs  qui  la  faisaient  voler  sur  l'eau , 
dominée  à  la  proue  par  un  homme  debout  et  tenant  un  harpon 
à  la  main,  s'élançait  rapide  comme  une  flèche  et  faisait  des 
évolutions  étranges,  jusqu'au  moment  où  l'homme  au  harpon 
avait  lancé  son  arme.  Je  demandai  alors  à  Pietro  l'explication 
de  cette  manœuvre  ;  Pietro  me  répondit  que  nous  étions  arrivés 
à  Messine  juste  au  moment  de  lu  pèche  du  jjesce  spadOj  et  que 


REVUE  DE  PARIS.  93 

c'était  cette  pêche  à  laquelle  nous  assistions.  En  même  temps, 
Giovanni  me  montra  un  énorme  poisson  que  l'on  tirait  à  bord 
d'une  de  ces  l)arques ,  et  m'assura  que  c'était  un  poisson  tout 
pareil  à  celui  que  j'avais  mangé  à  dîner  et  dont  j'avais  si  bien 
apprécié  la  valeur.  Restait  à  savoir  comment  il  se  faisait  que 
des  hommes  si  religieux  ,  comme  le  sont  les  Siciliens,  se  li- 
vrassent à  un  travail  si  fatigant  le  saint  jour  du  dimanche; 
mais  ce  dernier  point  fut  éclairci  à  l'instant  même  par  Gio- 
vanni, qui  me  dit  que,  le  pesce  spado  étant  un  poisson  dt; 
passage,  et  ce  passage  n'ayant  lieu  que  deux  fois  par  an  et 
étant  très-court,  les  pêcheurs  avaient  dispense  de  l'évèque  pour 
pêcher  les  fêtes  et  dimanches. 

Cette  pêche  me  parut  si  nouvelle,  et  par  la  manière  dont  elk* 
s'exécutait  et  par  la  forme  et  la  force  du  poisson  duquel  on 
avait  affaire,  qu'outre  mes  sympathies  naturelles  pour  tout 
amusement  de  ce  genre,  je  fus  pris  d'un  plus  grand  désir  en- 
core que  d'ordinaire  de  me  permettre  celui-ci.  Je  demandai 
donc  à  Pietro  s'il  n'y  aurait  pas  moyen  de  me  mettre  en  rela- 
tion avec  quelques-uns  de  ces  braves  gens ,  afin  d'assister  à 
leur  exercice.  Pietro  me  répondit  que  rien  n'était  plus  facile, 
mais  qu'il  y  avait  mieux  que  cela  à  faire  :  c'était  d'exécuter 
cette  pêche  nous-mêmes  ,  attendu  que  l'équipage  était  à  notre 
service  dans  le  port  comme  en  mer,  et  que  tous  nos  matelots , 
étant  nés  dans  le  détroit ,  étaient  familiers  avec  cet  amusement. 
J'acceptai  à  l'instant  même,  et  comme  je  comptais,  en  suppo- 
sant que  la  santé  de  Jadiu  nous  le  permît,  quitter  Messine  le 
surlendemain,  je  demandai  s'il  serait  possible  d'arranger  la 
partie  pour  le  jour  suivant.  Mes  Siciliens  étaient  des  hommes 
merveilleux  qui  ne  voyaient  jamais  impossibilité  à  rien  5  aussi , 
après  s'être  regardés  l'un  l'autre  et  avoir  échangé  quelques 
paroles,  me  répondirent-ils  que  rien  n'était  plus  facile,  et  que, 
si  je  voulais  les  autoriser  à  dépenser  deux  ou  trois  piastres 
pour  la  location  ou  l'achat  des  objets  qui  leur  manquaient ,  tout 
serait  prêt  pour  le  lendemain  six  heures;  bien  entendu  que, 
moyennant  cette  avance  faite  par  moi,  le  poisson  pris  devien- 
drait ma  propriété.  Je  leur  répondis  que  nous  nous  entendrions 
plus  tard  sur  ce  point.  Je  leur  donnai  quatre  piastres  et  leur 
recommandai  la  plus  scrupuleuse  exactitude.  Quelques  minutes 
après  ce  marché  conclu,  nous  abordâmes  au  pied  de  la  douane. 


9î  PvEVlIE  DE  PARIS. 

La  vue  de  ce  bâtimenl  me  rappela  le  pauvre  Cama  que  j'avais 
parfaitement  oublié.  Je  demandai  à  mes  deux  rameurs  s'ils  en 
savaient  quelque  chose,  mais  ni  l'un  ni  l'autre  n'en  avait  en- 
tendu parler  :  c'était  jour  de  fête ,  il  était  donc  inutile  de  s'en 
occuper  le  même  jour.  Le  lendemain  matin,  nous  nous  mettions 
de  trop  bonnne  heure  en  mer  pour  espérer  que  les  autorités 
seraient  levées.  Je  dis  à  Pietro  de  prévenir  le  capitaine  de  m'at- 
tendre  à  l'hôtel  vers  onze  heures  du  matin  ,  c'est-à-dire  au  re- 
tour de  notre  pêche  ,  attendu  qu'en  ce  moment  nous  ferions  en- 
semble les  démarches  nécessaires  à  la  liberté  du  prisonnier.  Au 
reste,  ayant  payé  à  Cama,  en  partant  de  Naples,  son  mois  d'a- 
vance, j'étais  moins  inquiet  sur  son  compte;  avec  de  l'argent 
on  se  tire  d'affaire  partout ,  même  en  prison. 

Je  trouvai  Jadin  aussi  bien  qu'il  était  permis  de  le  désirer;  il 
avait  renvoyé  son  médecin,  en  lui  donnant  trois  piastres  et  en 
l'appelant  vieil  intrigant.  Le  médecin,  qui  ne  parlait  pas  fran- 
çais, n'avait  compris  que  la  partie  de  la  harangue  qui  se  tra- 
duisait par  la  vue  ,  et  avait  pris  congé  de  lui  en  lui  baisant  les 
mains. 

J'annonçai  à  Jadin  la  partie  de  pêche  arrangée  pour  le  len- 
demain, puis  je  fis  mettre  les  chevaux  à  une  espèce  de  voiture 
que  notre  hôtelier  eut  l'audace  de  nous  faire  passer  pour  une 
calèche,  et  nous  allâmes  faire  un  tour  sur  la  Marine. 

Il  y  a  vraiment  dans  les  climats  méridionaux  un  espace  de 
temps  délicieux  ;  c'est  celui  qui  est  compris  entre  six  heures  du 
soir  et  deux  heures  du  matin.  On  ne  vit  réellement  que  pendant 
celte  j)ériode  de  la  journée  ;  au  contraire  de  ce  qui  se  passe  dans 
nos  climats  du  nord  ,  c'est  le  soir  que  tout  s'éveille.  Les  fenêtres 
et  les  portes  des  maisons  s'ouvrent,  les  rues  s'animent ,  les  pla- 
ces se  peuplent.  Un  air  frais  chasse  cette  atmosphère  de  plomb 
qui  a  pesé  toute  la  journée  sur  le  corps  et  sur  l'esprit.  On  relève 
la  tête,  les  femmes  reprennent  leur  sourire,  les  fleurs  leurs 
parfums ,  les  montagnes  se  colorent  de  teintes  violâtres ,  la  mer 
répand  son  acre  et  irritante  saveur  ;  enfin  ,  la  vie ,  qui  semblait 
près  de  s'éteindre,  renaît,  et  coule  dans  les  veines  avec  un 
étrange  surcroît  de  sensualité. 

Nous  restâmes  deux  heures  à  faire  corso  à  la  Marine  ;  nous 
passâmes  une  autre  heure  au  théâtre  ,  pour  y  entendre  chanter 
la  Norma.  Je  me  rap(»elai  alors  ce  bon  et  ciier  Bellini ,  qui,  en 


REVUK  DE  PARIS.  95 

me  remettant  au  momeiil  de  mon  (lé|!arl  de  France  des  lettres 
pour  Kaples,  m'avait  fait  promettre,  si  je  passais  à  Catane,  sa 
patrie,  d'aller  donner  de  ses  nouvelles  à  son  vieux  père.  J'étais 
bien  décidé  à  tenir  religieusement  parole,  et  fort  loin  de  me 
douter  que  celles  que  je  donnerais  à  son  père  seraient  les  der- 
nières qu'il  en  devait  recevoir. 

Pendant  l'entr'acte  ,  j'allai  remercier  M"^  Schultz  du  plaisir 
qu'elle  m'avait  fait  le  soir  de  mon  arrivée  à  Messine,  lorsqu'elle 
était  passée  près  de  ma  barque  en  jetant  à  la  brise  sicilienne 
cette  vague  mélodie  allemande  .  que  Bellini  a  prouvé  ne  lui  être 
pas  si  étrangère  qu'on  le  croyait. 

Il  était  temps  de  rentrer.  Pour  un  convalescent,  Jadin  avait 
fait  force  folies  ;  il  voulait  absolument  repasser  par  la  Marine, 
mais  je  tins  bon,  et  nous  revînmes  droit  à  l'hôtel.  Nous  devions 
nous  lever  le  lendemain  à  six  heures  du  matin,  et  il  était  près 
de  minuit. 

Le  lendemain,  à  l'heure  di(e,  nous  fûmes  réveillés  par  Pietro, 
qui  avait  quitté  ses  beaux  habits  de  la  veille  pour  reprendre  son 
costume  de  marin.  Tout  était  i)rêt  pour  la  pèche,  hommes  et 
chaloupes  nous  attendaient.  En  un  tour  de  main,  nous  fûmes 
liabillés  à  notre  tour  ;  notre  costume  n'était  guère  plus  élégant 
que  celui  de  nos  matelots  ;  c'était ,  pour  moi ,  un  grand  cha- 
peau de  paille  ,  une  veste  de  marin  en  toile  à  voiles,  et  un  pan- 
talon large.  Quanta  Jadin,  il  n'avait  pas  voulu  renoncer  au 
costume  qu'il  avait  adopté  pour  tout  le  voyage  ,  il  avait  la  cas- 
quette de  drap ,  la  veste  de  panne  taillée  à  l'anglaise,  le  panta- 
lon demi-collant  et  les  guêtres. 

Nous  trouvâmes  dans  la  chaloupe  Vincenzo,  Filippo,  Anto- 
nio, Sieni,  et  Giovanni.  A  peine  y  fûmes-nous  descendus,  que 
les  quatre  premiers  prirent  les  rames  :  Giovanni  se  mit  à  l'avant 
avec  son  harpon,  Pietro  monta  sur  son  perchoir,  et  nous  allâ- 
mes, après  dix  minutes  de  marche ,  nous  ranger  au  pied  d'une 
de  ces  barques  à  l'ancre  qui  portaient  au  bout  de  leurs  mâts  un 
homme  en  guise  de  girouette.  Pendant  le  trajet ,  je  remarquai 
qu'au  harpon  de  Giovanni  était  attachée  une  corde  de  la  gros- 
seur du  pouce  ,  qui  venait  s'enrouler  dans  un  tonneau  scié  par 
le  milieu,  qu'elle  remplissait  ijresque  entièrement.  Je  deman- 
dai quelle  longueur  pouvait  avoir  cette  corde,  on  me  répondit 
qu'elle  avait  cent  vingt  brasses. 


9G  REViJE  DE  l'ARIS. 

Tout  auLoiir  de  nous  se  passait  une  scène  fort  animée  : 
c'étaient  des  cris  et  des  gestes  inintelligibles  pour  nous ,  des 
barques  qui  volaient  sur  l'eau  comme  des  hirondelles  ;  puis,  de 
temps  en  temps  ,  faisaient  une  halte  pendant  laquelle  on  lirait 
à  bord  un  énorme  poisson  muni  d'une  magnifique  épée.  Nous 
seuls  étions  immobiles  et  silencieux;  mais  bientôt  notre  tour 
arriva. 

L'homme  qui  était  au  haut  du  mât  de  la  barque  à  l'ancre , 
poussa  un  cri  d'appel ,  et  en  même  temps  montra  de  la  main  un 
point  de  la  mer  qui  était,  à  ce  qu'il  paraît ,  dans  nos  parages  à 
nous.  Pielro  répondit  en  criant  :  Partez  !  Aussitôt  nos  rameurs 
se  levèrent  pour  avoir  plus  de  force,  et  nous  bondîmes  plutôt 
que  nous  ne  glissâmes  sur  la  mer,  décrivant,  avec  une  vitesse 
dont  on  n'a  point  d'idée,  les  courbes,  les  zigzags  et  les  angles 
les  plus  abrupts  et  les  plus  fantastiques,  tandis  que  nos  mate- 
lots ,  pour  s'animer  les  uns  les  autres  ,  criaient  à  tue-tête  : 
TtUti  do!  tutti  do!  Pendant  ce  temps,  Pietro  et  l'homme  de 
la  barque  à  l'ancre  se  démenaient  comme  deux  possédés,  se  ré- 
pondant l'un  à  l'autre  comme  des  télégraphes,  indiquant  à 
Giovanni ,  qui  se  tenait  roide  ,  immobile  ,  les  yeux  fixes  et  son 
harpon  â  la  main  ,  dans  la  pose  du  Romulus  des  Satines  ^  l'en- 
droit où  était  le  pesce  spado  que  nous  poursuivions.  Enfin  ,  les 
muscles  de  Giovanni  se  roidirent,  il  leva  le  bras;  le  harpon, 
qu'il  lança  de  toutes  ses  forces,  disparut  dans  la  mer;  la  barque 
s'arrêta  à  l'instant  même  dans  une  immobilité  et  un  silence 
complets.  Mais  bientôt  le  manche  du  harpon  reparut.  Soit  que 
le  poisson  eût  ,élé  trop  profondément  enfoncé  dans  l'eau ,  soit 
que  Giovanni  se  fût  trop  pressé,  il  avait  manqué  son  coup.  Nous 
revînmes  tout  penauds  prendre  notre  place  auprès  de  la  grande 
barque. 

Une  demi-heure  après,  les  mêmes  cris  et  les  mêmes  gestes 
recommencèrent,  et  nous  fûmes  emportés  de  nouveau  dans  un 
labyrinthe  de  tours  et  de  détours  ;  chacun  y  mettait  une  ardeur 
d'autant  plus  grande  qu'ils  avaient  tous  une  revanche  à  pren- 
dre et  une  réhabilitation  à  poursuivre.  Aussi,  cette  fois,  Gio- 
vanni fit-il  deux  fois  le  geste  de  lancer  son  harpon ,  et  deux 
fois  se  retint-il  ;  à  la  troisième ,  le  harpon  s'enfonça  en  sifflant  ; 
la  barque  s'arrêta ,  et  presqu'aussitôt  nous  vîmes  se  dérouler 
rapidement  la  corde  qui  était  dans  le  tonneau  ;  cette  fois ,  l'es- 


REVUE  DE  PARIS.  97 

padon  élait  frappé  et  emportait  le  harpon  du  côté  du  Phare ,  en 
s'enfoncent  rapidement  dans  l'eau.  Nous  nous  mîmes  sur  sa 
trace  ,  toujours  indiquée  par  la  direction  de  la  corde  ;  Pietro  et 
Giovanni  avaient  sauté  dans  la  barque  et  avaient  saisi  deux  au- 
tres rames  qui  avaient  été  rangées  de  côté  ;  tous  s'animaient  les 
uns  les  autres  avec  le  fameux  tutti  do.  Et  cependant ,  la  corde, 
en  continuant  de  se  dérouler,  nous  prouvait  que  l'espadon  ga- 
gnait sur  nous;  bientôt  elle  arriva  à  sa  fin,  mais  elle  était 
arrêtée  au  fond  du  tonneau  ;  le  tonneau  fut  jeté  à  la  mer,  et 
s'éloigna  rapidement,  surnageant  comme  une  boule.  Nous  nous 
mîmes  aussitôt  à  la  poursuite  du  tonneau,  qui  bientôt,  par  ses 
mouvements  bizarres  et  saccadés ,  annonça  que  l'espadon  était 
à  l'agonie.  Nous  profitâmes  de  ce  moment  pour  le  rejoindre.  De 
temps  en  temps  de  violentes  secousses  le  faisaient  plonger, 
mais  presqu'aussitôt  il  revenait  sur  l'eau.  Peu  à  peu  les  secous- 
ses devinrent  plus  rares  .  de  simples  frémissements  leur  succé- 
dèrent, puis  ces  frémissements  même  s'éleignirent.  Nous  atten- 
dîmes encore  quelques  minutes  avant  de  toucher  à  la  corde. 
Enfin  Giovanni  la  prit  et  la  tira  à  lui  par  petites  secousses, 
comme  fait  un  pêcheur  à  la  ligne  qui  vient  de  prendre  un  pois- 
son trop  fort  pour  son  hameçon  et  pour  son  crin.  L'espadon  ne 
répondit  par  aucun  mouvement,  il  était  mort. 

Nous  nageâmes  jusqu'à  ce  que  nous  fussions  à  pic  au-dessus 
de  lui.  Il  était  au  fond  de  la  mer ,  et  la  mer ,  nous  en  pouvions 
juger  par  ce  qu'il  restait  de  corde  en  dehors,  devait  avoir,  à 
l'endroit  oîi  nous  nous  trouvions  ,  cinq  cents  pieds  de  profon- 
deur. Trois  de  nos  matelots  commencèrent  à  tirer  la  corde  dou- 
cement, sans  secousses,  tandis  qu'un  quatrième  la  roulait  au 
fur  et  à  mesure  dans  le  tonneau  pour  qu'elle  se  trouvât  toute 
prête  au  besoin.  Quant  à  moi  et  Jadin,  nous  faisions,  avec  le 
reste  de  l'équipage ,  contrepoids  à  la  barque ,  qui  eût  chaviré 
si  nous  étions  restés  tous  du  même  côté. 

L'opération  dura  une  bonne  demi-heure;  puis  Pietro  me  fit 
signe  d'aller  prendre  sa  place  ,  et  vint  s'asseoir  à  la  mienne.  Je 
me  penchai  sur  le  bord  de  la  barque  ,  et  je  commençai  à  voir, 
à  trente  ou  quarante  pieds  sous  l'eau,  des  espèces  d'éclairs. 
Cela  arrivait  toutes  les  fois  que  l'espadon,  qui  remontait  â  nous, 
roulait  sur  lui-même ,  et  nous  montrait  son  ventre  argenté.  Il 
fut  bientôt  assez  proche  pour  que  nous  puissions  distinguer  sa 
11  9 


98  ÎIKVUI'    DE  PARIS. 

forme,  il  nous  par.iissait  monstrueux;  eniin  il  arriva  à  ia  sur- 
face de  Teau.  Deux  de  nos  matelots  le  saisirent ,  l'un  par  le  pic , 
l'autre  par  la  queue,  et  le  déi)Osèrent  au  fond  de  la  barque.  Il 
avait  de  longueur,  le  pic  compris,  près  de  dix  pieds  de  France. 

Le  harpon  lui  avait  traversé  tout  le  corps  ,  de  sorte  qu'on  dé- 
noua la  corde ,  et  qu'au  lieu  de  le  retirer  par  le  manche ,  on  le 
relira  par  le  fer,  et  qu'il  passa  tout  entier  au  travers  de  la  dou- 
ble blessure.  Cette  opération  terminée  ,  et  le  harpon  lavé , 
essuyé,  hissé,  Giovanni  prit  une  petite  scie  et  scia  l'épée  de 
l'espadon  au  ras  du  nez  ;  puis  il  scia  de  nouveau  cette  épée  six 
pouces  plus  loin  ,  et  me  présenta  le  morceau  ;  il  en  fit  autant 
l)0ur  Jadin  ;  et  aussitôt ,  lui  et  ses  compagnons  scièrent  le  reste 
en  autant  de  parties  qu'ils  étaient  de  rameurs  ,  et  se  les  distri- 
buèrent. J'ignorais  encore  dans  quel  but  était  faite  cette  distri- 
bution ,  quand  je  vis  chacun  porter  vivement  son  morceau  à  sa 
bouche,  et  sucer  avec  délices  l'espèce  de  moelle  qui  en  formait 
le  centre.  J'avoue  que  ce  régal  me  parut  médiocre;  en  consé- 
quence, j'offris  le  mien  à  Giovanni ,  qui  fit  beaucoup  de  façons 
pour  le  prendre,  et  qui  enfin  le  prit  et  l'avala.  Quant  à  Jadin , 
en  sa  (jualité  d'expérimentateur  ,  il  voulut  savoir  par  lui-même 
ce  qu'il  en  était  ;  il  porta  donc  le  morceau  à  sa  bouche,  aspira 
le  contenu  ,  roula  un  instant  les  yeux  ,  fit  une  grimace ,  jeta  le 
morceau  à  la  mer,  et  se  retourna  vers  moi  en  me  demandant 
un  verre  de  muscat  de  Lipari,  qu'il  vida  tout  d'un  trait. 

Je  ne  pouvais  me  lasser  de  regarder  noire  prise.  Nous  étions 
assurément  tombés  sur  un  des  plus  beaux  espadons  qui  se  pus- 
sent voir.  Nous  regagnâmes  la  grande  barque  avec  notre  prise , 
nous  la  fîmes  passer  d'un  bord  à  l'autre  ,  puis  nous  nous  apprê- 
tâmes à  une  nouvelle  pêche.  Après  deux  coups  de  harpon  man- 
ques, nous  prîmes  un  second  pesce  spado,  mais  plus  petit  que 
le  premier.  Quant  aux  détails  de  la  capture,  ils  furent  exacte- 
ment les  mêmes  que  ceux  que  nous  avons  donnés ,  à  une  seule 
exception  près  :  c'est  que,  le  harpon  ayant  frappé  dans  une 
portion  plus  vitale,  et  plus  rapprochée  du  cœur,  l'agonie  de 
notre  seconde  victime  fut  moins  longue  que  celle  de  la  première, 
et  qu'au  bout  de  soixante-dix  ou  quatre-vingt  brasses  de  corde 
le  poisson  était  mort. 

Il  était  onze  heures  moins  un  quart,  j'avais  donné  rendez- 
vous  à  onze  heures  au  capitaine;  il  était  donc  temi)s  de  rentrer 


I 


REVUE  DE  PARIS.  99 

en  ville.  Nos  matelots  me  demandèrent  ce  qu'ils  devaient  faire 
des  deux  poissons.  Nous  leur  répondîmes  qu'ils  n'avaient  qu'à 
nous  en  garder  un  morceau  pour  notre  dîner,  que  nous  revien- 
drions faire  à  bord  sur  les  trois  heures,  après  quoi ,  sauf  le  bon 
plaisir  du  vent,  nous  remettrions  à  la  voile  pour  continuer  notre 
voyage.  Quant  au  reste  du  poisson  ,  ils  n'avaient  qu'à  le  vendre, 
le  saler  ou  en  faire  cadeau  à  leurs  amis  et  connaissances.  Cet 
abandon  généreux  de  nos  droits  nous  valut  un  redoublement 
d'égards,  de  joie  et  de  bonne  volonté  qui,  joint  au  plaisir  que 
nous  avions  pris ,  nous  dédommagea  complètement  des  quatre 
piastres  de  première  mise  de  fonds  que  nous  avions  données. 

Nous  trouvâmes  le  capitaine  qui  nous  attendait  avec  son  exac- 
titude ordinaire.  Jadin  se  chargea  de  régler  les  comjjtes  avec 
notre  hôte ,  et  de  faire  approvisionner  par  Giovanni  et  Pietro  le 
bâtiment  de  fruits  et  de  vin.  Je  m'en  allai  ensuite  avec  le  capi- 
taine faire  ma  visite  au  chef  de  la  police  messinoise. 

Nous  trouvâmes,  contre  l'habitude,  un  homme  aimable  et 
de  bonne  compagnie.  Il  était  d'ailleurs  lié  avec  le  docteur  qui 
avait  traité  Jadin  et  qui  lui  avait  parlé  de  nous  très-favorable- 
ment. Nous  lui  racontâmes  l'aventure  de  Cama  ,  comment  il 
avait  oublié  son  passe-port  pour  me  suivre  plus  vite  dès  qu'il 
avait  su  que  j'étais  un  digne  appréciateur  de  Roland,  et  com- 
ment enfin  son  refus  de  changer  de  nom  ,  qui  indiquait  au  reste 
la  droiture  de  son  âme,  avait  amené  son  arrestation.  Le  chef 
de  la  police  fit  alors  donner  au  capitaine  sa  parole  d'honneur 
que  Cama ,  pendant  tout  le  voyage ,  resterait  à  bord  du  spero- 
nare  et  ne  descendrait  point  à  terre.  Je  me  permis  de  faire 
observer  à  l'autorité  que  j'avais  pris  un  cuisinier  pour  me  faire 
la  cuisine ,  et  non  comme  objet  de  luxe.  J'ajoutai  que ,  comme , 
du  moment  où  il  mettait  le  pied  à  bord  du  bâtiment,  il  était 
pris  du  mal  de  mer ,  sa  société  me  devenait  parfaitement  inutile 
tout  le  temps  que  durait  la  navigation ,  et  je  lui  avouai  que 
j'avais  compté  me  rattraper  de  ce  sacrifice  pendant  notre  voyage 
de  terre;  mais  j'eus  beau  faire  valoir  toutes  ces  raisons,  en 
appeler  de  Philippe  endormi  à  Philippe  éveillé  ,  la  sentence  était 
portée,  et  le  juge  n'en  voulut  pas  démordre.  Il  est  vrai  qu'il 
m'offrait  un  autre  moyen  ;  c'était  de  laisser  Cama  en  prison 
pendant  tout  le  voyage,  et  de  ne  le  reprendre  qu'à  mon  retour, 
époque  à  laquelle  il  me  donnerait  un  certificat  qui,  constatant 


100  REVUE  DE  PARIS. 

que  mon  cuisinier  était  resté  à  Messine  par  une  cause  indépen- 
dante de  ma  volonté,  et  qui  ne  pouvait  être  attribuée  qu'à  sa 
propre  faute,  me  dispenserait  de  le  payer.  Mais  j'eus  pitié  du 
pauvre  Cama.  Le  capitaine  donna  sa  parole  ,  et  le  chef  de  la  po- 
lice ,  en  échange  ^«me  remit  l'ordre  de  mise  en  liberté  du  pri- 
sonnier. Je  laissai  au  capitaine  le  soin  de  faire  sortir  Cama  de 
prison;  je  lui  recommandai  d'être  à  trois  heures  juste  en  face 
de  la  Marine,  et  je  rentrai  à  l'hôtel. 

Je  trouvai  Jadin  en  grande  discussion  avec  l'aubergiste ,  qui 
voulait  lui  faire  payer  les  déjeuners  qu'il  n'avait  pas  pris  ,  sous 
prétexte  que  nos  chambres  étaient  de  deux  piastres  chacune , 
nourriture  comprise;  en  outre,  il  présentait  un  compte  de 
18  francs  pour  limonade,  eau  de  guimauve,  etc.  Après  une 
menace  bien  positive  d'aller  nous  plaindre  h  l'autorité  d'un  pa- 
reil vol ,  il  fut  convenu  que  tout  ce  qui  avait  été  pris ,  de  quel- 
que façon  que  l'absorption  se  fût  faite ,  passerait  pour  nourri- 
ture. Il  en  résulta  que  Jadin  paya  son  eau  de  guimauve  et  sa 
limonade  comme  si  c'eût  été  des  côtelettes  et  des  beefsteaks , 
moyennant  quoi  notre  hôte  voulut  bien  nous  tenir  quittes ,  et 
nous  pria  de  le  recommander  à  nos  amis. 

A  trois  heures,  nous  vîmes  arriver  Pietro  et  Giovanni,  qui 
s'étaient  constitués  nos  serviteurs,  et  qui  venaient  chercher  nos 
malles.  Le  vent  était  bon,  et  le  bâtiment  n'attendait  plus  que 
nous  pour  mettre  à  la  voile.  La  première  personne  que  nous 
aperçûmes  en  montant  à  bord ,  fut  Cama.  La  prison  lui  avait 
été  à  merveille;  ses  yeux  étaient  déboufïis  et  ses  lèvres  désen- 
flées,  de  sorte  qu'il  avait  retrouvé  un  visage  à  peu  près  humain. 
L'incarcération,  au  reste,  l'avait  rendu  on  ne  peut  plus  traita- 
ble,  et  il  était  prêt  désormais  à  prendre  tous  les  noms  qu'il  me 
plairait  de  lui  donner.  Malheureusement  cette  abnégation  pa- 
tronimique  lui  venait  un  peu  tard. 

Au  reste  ,  avec  sa  santé ,  Cama  réclamait  ses  droits  ;  il  s'était 
revêtu  de  son  costume  des  grands  jours  pour  imposer  à  quicon- 
que tenterait  d'usurper  ses  fonctions.  Il  avait  la  toque  de  per- 
cale blanche ,  la  veste  bleue ,  le  pantalon  de  nankin ,  le  tablier 
de  cuisine  coquettement  relevé  par  un  coin ,  et  il  appuyait  fiè- 
rement la  main  gauche  sur  le  manche  du  couteau  passé  dans  sa 
ceinture.  Giovanni  n'avait  ni  toque  de  percale ,  ni  veste  bleue  , 
ni  pantalon  de  nankin,  ni  tablier  drapé,  ni  couteau  de  cuisine 


REVUE  DE  l'ARIS.  101 

coqueltement  passé  au  côté ,  mais  il  avait  des  antécédents  res- 
pectables, et  parmi  ces  antécédents ,  le  déjeuner  qu'il  nous  avait 
fait  faire  la  veille  chez  le  capitaine.  Aussi  ne  paraissait-il  aucu- 
nement disposé  à  faire  la  moindre  concession.  Il  avait  d'ailleurs 
un  auxiliaire  puissant  :  c'était  Milord  ,  qui  Kavait  reconnu  jus- 
qu'à présent  pour  le  véritable  destiibuteur  d'os  et  de  pâtée,  et 
qui  était  parfaitement  disposé  à  le  soutenir.  Je  vis  que  la  chose 
lournait  tout  doucement  à  mal  ;  j'appelai  le  capitaine ,  et  ne  vou- 
lant mécontenter  ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  fidèles  serviteurs ,  Je 
lui  dis  que  nous  ne  dînerions  que  dans  une  heure  et  demie,  et 
que ,  puisque  le  vent  était  bon ,  je  le  priais  de  ne  pas  perdre  de 
temps  pour  mettre  à  la  voile.  Aussitôt  tous  les  hommes  furent 
appelés  à  la  manœuvre,  Giovanni  comme  les  autres.  Isous  levâ- 
mes l'ancre ,  nous  dépliâmes  la  voile  ,  et  nous  commençâmes  à 
marcher.  Quant  à  Cama,  il  descendit  triomphalement  sous  le 
pont. 

Un  quart-d'heure  après,  Giovanni,  en  descendant  à  son  tour, 
le  trouva  étendu  tout  de  son  long  près  de  ses  fourneaux.  Ce 
que  j'avais  prévu  était  arrivé.  Le  mal  de  mer  avait  fait  son  effet. 
Cama  ne  réclamait  plus  lien  qu'un  matelas  et  la  permission  de 
se  coucher  sur  le  pont. 

L'exigence  du  chef  de  la  police,  qui  avait  fait  promettre  au 
capitaine  que  Cama  ne  mettrait  point  pied  à  terre  ,  lui  promet- 
tait, comme  on  le  voit,  un  voyage  bien  agréable. 

Giovanni  triompha  sans  ostentation.  A  l'heure  où  nous  l'avions 
demandé,  le  dîner  fut  prêt  et  se  trouva  excellent.  Le  capitaine 
le  partagea  avec  nous ,  et  il  fut  convenu  ,  une  fois  pour  toutes, 
qu'il  en  serait  ainsi  tous  les  jours.  Au  dessert ,  je  m'aperçus  que 
M.  Pe|)pino  n'avait  point  encore  paru  ,  et  je  m'informai  de  lui. 
J'appris  que  sa  mère  l'avait  gardé  près  d'elle.  En  outre,  Gaë- 
tano,  retenu  par  une  espèce  d'ophtalmie,  était  récité  â  terre- 
Pendant  le  dîner ,  le  capitaine  nous  donna  des  nouvelles  de  la 
tempête.  Ce  n'est  pas  sans  raison  qu'elle  avait  effrayé  sa  femme  : 
six  bâtiments  s'étaient  perdus  pendant  les  dix-huii  heures  qu'elle 
avait  duré. 

Jusqu'à  la  nuit ,  nous  suivîmes  le  milieu  du  détroit  à  égale 
distance  à  peu  près  des  côtes  de  Sicile  et  des  côtes  de  Calabre. 
Des  deux  côtés,  une  végétation  luxuriante,  qui  venait  baigner 
ses  racines  jusque  dans  la  mer ,  luttait  de  force  et  de  richesse. 

9. 


102  REVUE  DE  PARIS. 

Nous  passâmes  ainsi  devant  Contessi,  Reggio,  Pistorera,  Sainte- 
Agathe  ,'  enfin,  dans  les  brumes  du  soir,  nous  vîmes  apparaître 
le  pittoresque  village  de  la  Scaletta ,  dont  !e  nom  indique  l'as- 
pect, et  où  le  capitaine  avait  eu  son  duel  avec  Gaëtano  Sferra. 
Puis  la  nuit  vint,  une  de  ces  nuits  délicieuses  ,  limpides  et  par- 
fumées ,  comme  on  n'a  point  d'idée  qu'il  en  puisse  exister  nulle 
part  quand  on  n'a  pas  quitté  le  Nord. 

Nous  tirâmes  nos  matelas  sur  le  pont ,  nous  nous  jetâmes  des- 
sus, et  nous  nous  endormîmes,  bercés  à  la  fois  par  le  mouve- 
ment des  vagues  et  par  le  chant  de  nos  matelots,  qui,  sur  les 
dix  heines,  sentant  tomber  le  vent,  s'étaient  remis  bravement 
à  la  rame. 

Lorsque  nous  ouvrîmes  les  yeux,  il  était  quatre  heures  du 
matin ,  et  nous  étions  à  l'ancre  dans  le  port  de  Taormine. 


VII. 


CATAWE. 

L'aspect  de  Toarmine  nous  plongea  en  extase.  A  notre 
gauche,  et  bornant  l'horizon  ,  s'élevait  l'Etna  ,  cette  colonne  du 
ciel ,  comme  l'appelle  Pindare,  découpant  sa  masse  violette 
dans  une  atmosphère  rougeâtre  tout  imprégnée  des  rayons 
naissants  du  soleil.  Au  second  plan,  en  se  rapprochant  de  nous, 
étaient  accroupies,  aux  pieds  du  géant,  deux  montagnes  fauves 
qu'on  eût  dit  recouvertes  d'une  immense  peau  de  lion  ,  tandis 
que,  devant  nous  ,  au  fond  d'une  petite  crique  ,  et  se  dégageant 
à  peine  de  l'ombre,  s'élevaient  au  bord  de  la  mer,  pareilles  ti 
un  miroir  d'acier  bruni ,  quelques  chétives  maisons  dominées 
à  droite  par  l'ancienne  ville  naxienne  de  Tauromenium.  La 
ville  est  dominée  elle-même  par  une  montagne,  ou  plutôt  par 
un  pic  au  haut  duquel  se  groupe  et  se  dresse  le  village  sarrasin 
de  la  Mola,  auquel  on  n'arrive  que  par  une  échelle  de  pierre. 

Lorsque  nous  eûmes  bien  considéré  ce  spectacle  si  grand  ,  si 
magnifique,  si  splendide,  que  Jadin  ne  pensa  pas  même  à  en 
faire  une  esquisse,  nous  nous  retouriiàuhs  vers  l'est.  Le  soleil 
se  levait  lenltment  et  majeslu.'useinent  derrière  la  pointe  de  la 


REVUE  DE  PARIS.  103 

Calabre,  et  enflammait  le  sommet  de  ses  montagnes  ,  tandis 
que  tout  leur  versant  occidental  demeurait  dans  la  demi- 
leinle,  et  que,  dans  celle  demi -teinte  ,  on  distinguait  les  cre- 
vases,  les  vallées  et  les  ravins  à  leur  ombre  plus  toiicée,  elles 
villes  et  les  villages,  au  contraire,  à  leur  teinte  blanche  et 
maie.  A  mesure  qu'il  s'élevait  dans  le  ciel ,  tout  changea  de 
couleur,  montagnes  et  maisons j  la  mer  brune  devint  écla- 
tante ,  et  lorsque  nous  nous  retournâmes  ,  le  premier  paysage 
que  nous  avions  vu  avait  perdu  lui-même  sa  teinte  fantastique 
pour  rentrer  dans  sa  puissante  et  majestueuse  réalité. 

Nous  mîmes  pied  à  terre,  el  après  une  montée  d'une  demi- 
heure,  assez  rapide  ,  et  par  un  chemin  étroit  el  pierreux  ,  nous 
arrivâmes  aux  murailles  de  la  ville ,  composées  de  laves  noires  , 
de  pierres  jaunâtres  et  de  briques  rouges.  Quoique,  au  premier 
aspect ,  la  ville  semble  mauresque,  l'ogive  de  la  porte  est  nor- 
mande. Nous  la  franchîmes  ,  et  nous  nous  trouvâmes  dans  une 
rue  sale  et  étroite ,  aboutissant  à  uneplace  au  milieu  de  laquelle 
s'élève  une  fontaine  surmontée  d'une  étrange  statue  ;  c'est  un 
busle  d'ange  du  xiv^  sièle  greffé  sur  le  corps  d'un  taureau  an- 
tique. L'ange  est-  de  marbre  blanc  ,  et  le  taureau  de  granit 
rouge.  L'ange  lient  de  la  main  gauche  un  globe  dans  lequel 
on  a  planté  une  croix,  et  de  l'autre  un  sceptre.  Une  église 
placée  en  face  présente  deux  ornements  remarquables;  d'abord 
les  six  colonnes  en  marbre  qui  la  soutiennent,  ensuite  les 
deux  lions  gothiques  qui,  couchés  au  pied  des  fonts  baptis- 
maux, supportent  les  armes  de  la  ville  ,  qui  sont  une  centau- 
resse  :  celte  seconde  sculpture  donne  l'explicalion  de  celle  de 
ta  place. 

En  sortant  de  l'église,  nous  rencontrâmes  un  malheureux 
qui ,  de  son  état ,  était  tailleur ,  et  que  la  munificence  du  roi  de 
Naples  avait  élevé  aux  fondions  de  cicérone.  Aux  premiers 
mots  que  nous  échangeâmes  avec  lui ,  nous  vîmes  à  qui  nous 
avions  affaire  j  mais ,  comme  nous  avions  besoin  d'un  guide, 
nous  le  prîmes  à  ce  tiire  ,  afin  de  ne  pas  être  volés.  Eu  effet,  il 
nous  conduisit  assez  direclement  au  théâtre,  tout  en  nous 
faisant  passer  devant  une  maison  qu'une  ceinture  de  lettres  go- 
ihi(iues  faisant  corniche  désignait  comme  ayant  servi  de  re- 
traite à  Jean  d'Aragon  ai>rès  la  défaite  de  son  armée  par  les 
Frai.çais.  A  qualre-viiigls  pas  de  celle  maison  à  peu  près,  sont 


104  REVUE  DE  PARIS. 

les  ruines  d'un  couvent  de  femmes ,  dont  il  ne  reste  qu'une 
tour  carrée  percée  de  trois  fenêtres  gothiques  et  dominée  par 
un  mur  de  rocher,  au  pied  duquel  poussent  des  grenadiers, 
des  orangers  et  des  lauriers-roses.  Du  milieu  de  ce  groupe 
d'arhres  s'élancent  deux  palmiers  qui  donnent  à  toute  celte 
petite  fabrique  un  air  africain  qui  ne  manque  pas  d'une  cer- 
taine apparence  de  réalité  sous  un  soleil  de  trente-cinq  degrés. 

Nous  arrivâmes  enfin  aux  ruines  du  théâtre  5  avant  qu'on  eût 
découvert  ceux  de  Pompeïa  et  d'Hercuianum  ,  et  quand  on  ne 
connaissait  pas  celui  d'Orange,  c'était,  disait-on,  le  mieux  con- 
servé. Comme  à  Orange  ,  on  a  profité  de  l'accident  du  terrain 
en  faisant  une  incision  demi-circulaire  dans  une  montagne , 
pour  tailler  dans  le  granit  les  degrés  sur  lesquels  étaient  assis 
les  spectateurs  :  le  théâtre  Tauromenium  pouvait  en  contenir 
vingt-cinq  mille. 

Au  reste,  ce  théâtre  bâti  en  briques  n'offre  que  des  ruines 
sans  grandeur  ;  le  voyageur  venu  là  pour  visiter  ces  ruines  s'as- 
sied ,  et  ne  voit  plus  que  l'immense  horizon  qui  se  déroule  de- 
vant lui. 

En  effet ,  à  droite  l'Etna  se  développe  dans  toute  l'immensité 
de  sa  base  qui  a  soixante-dix  lieues  de  tour,  et  dans  toute  la 
majesté  de  sa  taille  qui  a  dix  mille  six  cents  pieds  de  haut , 
c'est-à-dire  deux  mille  pieds  de  moins  seulement  que  le  Mont- 
Blanc  ,  et  six  mille  deux  cents  pieds  de  plus  que  le  Vésuve.  A 
gauche,  la  chaîne  des  Apennins  va  s'abaissant  derrière  Reggio, 
et ,  pareille  à  un  taureau  agenouillé ,  étend  sa  tête  et  présente 
les  cornes  à  la  mer  qui  se  brise  au  cap  dell'  Armi.  A  l'horizon, 
la  mer  et  le  ciel  se  confondent;  puis,  en  ramenant,  par  la 
droite ,  ses  regards  de  l'horizon  le  plus  éloigné  à  la  base  du 
théâtre  ,  on  découvre  un  rivage  tout  échancré  de  ports,  tout 
parsemé  de  villes ,  et  de  villes  qui  s'appellent  Syracuse ,  Augusta 
et  Catane. 

Quand  on  a  vu  ce  magnifique  spectacle  une  heure,  la  curio- 
sité, je  l'avoue,  manque  pour  tout  le  reste  ;  aussi  fut-ce  par 
acquis  de  conscience  que,  pendant  que  Jadin  faisait  un  cro- 
quis du  théâtre  et  du  paysage ,  je  visitai  la  naumachie,  les  pis- 
cines ,  les  bains ,  le  temple  d'Apollon  et  le  faubourg  du  Ra- 
battOf  mot  sarrasin  qui  constate  l'occupation  arabe  en  lui 
survivant. 


riF.YUî:  DE  PARIS.  103 

Après  deux  heures  île  course  dans  les  rochers ,  les  vignes  ,  et 
qui  pis  est  dans  les  rues  de  Toarmine  ,  après  avoir  compté  cin- 
quante-cinq couvents  ,  tant  d'hommes  que  de  femmes  ,  ce  qui 
me  parut  fort  raisonnabltî  pour  une  poi)ulation  de  quatre  mille 
cinq  cents  âmes,  je  revins  à  Jadin,  tourmenté  d'une  faim  fé- 
roce, et  le  retrouvai  dans  une  disposition  qui,  malgré  sa  ma- 
ladie récente,  ne  le  cédait  en  rien  à  la  mienne.  Comme  il  ne  me 
restait  à  visiter,  pour  compléter  mon  excursion  archéologique, 
que  la  voie  des  tombeaux  ,  et  que  la  voie  des  tombeaux  était 
juste  au-dessous  de  nous,  au  lieu  de  retraverser  toute  la  ville  , 
nous  descendîmes  moitié  glissant ,  moitié  roulant,  par  une  es- 
pèce de  précipice  couvert  d'herbes  desséchées  sur  lesquelles  il 
était  aussi  difficile  de  se  maintenir  que  sur  la  glace  j  contre 
toute  attente ,  nous  arrivâmes  au  bas  sans  accident ,  et  nous 
nous  trouvâmes  sur  la  voie  sépulcrale. 

C'est  le  même  système  d'enterrement  que  dans  les  cala- 
combes  :  des  sépulcres  de  six  pieds  de  long  et  de  quatre  pieds 
de  profondeur  sont  creusés  horizontalement ,  et  de  petits  murs , 
en  façon  de  contre-forts ,  séparent  ces  propriétés  mortuaires 
les  unes  des  autres  :  il  y  a  quatre  étages  de  tombeaux. 

On  comprend  qu'il  n'était  nullement  question  de  déjeuner  dans 
les  infâmes  bouges  qui  s'élèvent,  sous  le  nom  de  maisons,  au 
bord  de  la  mer.  Nous  fîmes  signe  au  capitaine,  que  nous  re- 
connaissions sur  le  pont ,  et  qui  ne  nous  avait  pas  perdus  de 
vue,  de  nous  envoyer  la  chaloupe.  Nous  soldâmes  notre  cicé- 
rone ,  et  nous  retournâmes  à  bord. 

Décidément ,  Giovanni  était  un  grand  homme  :  il  avait  deviné 
qu'après  une  excursion  de  cinq  heures  dans  des  régions  fort 
apéritives  ,  nous  ne  pouvions  manquer  d'avoir  faim.  En  con- 
séquence,  il  s'était  mis  à  l'œuvre,  et  notre  déjeuner  était 
prêt. 

Voyageurs  qui  voyagez  en  Sicile ,  au  nom  du  ciel  prenez:  un 
speronare.  Avec  un  speronare,  et  surtout,  si  cela  est  possible, 
celui  de  mon  ami  le  capitaine  Arena ,  dans  lequel  on  est  mieux 
que  dans  aucun  autre  ,  avec  un  speronare ,  vous  mangerez 
toutes  les  fois  que  vous  n'aurez  pas  le  mal  de  mer  5  dans  les 
auberges ,  vous  ne  mangerez  jamais.  Et  que  l'on  prenne  ceci  à 
la  lettre  :  en  Sicile  on  ne  mange  que  ce  qu'on  y  porte  j  en  Si- 
cile ce  ne  sont  iK)int  les  aubergistes  qui  nourrissent  les  voya- 


106  REVUE  DE  PARIS. 

geurs,  ce  sont  les  voyageurs  qui  nourrissent  les  aubergistes. 

En  attendant ,  e(  tandis  que  le  capitaine  allait  chercher  à  terre 
sa  patente  ,  nous  fîmes  un  excellent  dcl^jeuner.  A  midi ,  le  capi- 
taine étant  de  retour ,  nous  levâmes  l'ancre.  Nous  avions  un 
joli  vent  qui  nous  permettait  de  faire  deux  lieues  à  l'heure,  de 
sorte  qu'au  bout  de  trois  heures  à  peu  près  ,  nous  nous  trou- 
vâmes à  la  hauteur  d'Aci-Reale,  oii  j'avais  dit  au  capitaine  que 
je  comptais  m'arrêter.  En  conséquence,  il  mit  le  cap  sur  une 
espèce  de  petite  crique  d'où  partait  un  chemin  en  zigzag  qui 
conduisait  à  la  ville  ,  laquelle  domine  la  mer  d'une  hauteur  de 
trois  à  quatre  cents  pieds. 

Ce  fut  une  nouvelle  patente  à  prendre ,  et  un  retard  d'une 
heure  à  souffrir;  après  quoi,  nous  fûmes  autorisés  â  nous 
rendre  à  la  ville.  Jadin  me  suivit  de  confiance,  sans  savoir  ce 
que  j'allais  y  faire. 

Aci  me  parut  assez  belle  et  assez  régulièrement  bâtie.  Ses 
murailles  lui  donnent  un  petit  air  formidable  dont  elle  semble 
toute  fière  5  mais  je  n'étais  pas  venu  pour  voir  des  murailles  et 
des  maisons,  je  cherchais  quelque  chose  de  mieux,  je  cherchais 
le  fils  de  Neptune  et  de  Thoosa.  Je  pensais  bien  qu'il  ne  vien- 
drait pas  au-devant  de  moi ,  je  m'adressai  ^  un  monsieur  qui 
suivait  la  rue  dans  un  sens  opposé  au  mien.  J'allai  donc  à  lui  ; 
il  me  reconnut  pour  étranger ,  et,  pensant  que  j'avais  quelques 
renseignements  à  lui  demander,  il  s'arrêta. 

—  Monsieur  ,  lui  dis-je ,  pourrai-je  sans  indiscrétion  vous  de- 
mander le  chemin  de  la  grotte  de  Polyphème? 

—  Le  chemin  de  la  grotte  de  Polyphème  ?  Ho  !  ho  !  dit  le  mon- 
sieur en  me  regardant ,  le  chemin  de  la  grotte  de  Polyphème? 

—  Oui ,  monsieur. 

—  Vous  vous  êtes  trompé ,  monsieur,  de  trois  quarts  de  lieue 
à  peu  près.  C'est  au-dessous  d'ici  en  allant  à  Catane.  Vous  recon- 
naîtrez le  port  aux  quatre  roches  qui  s'avancent  dans  la  mer  et 
que  Virgile  appelle  cxclopea  saxa  et  Pline  scopuli  cxclopum. 
Vous  mettrez  pied  à  terre  dans  le  port  d'Ulysse  ,  vous  mar- 
cherez en  droite  ligne  en  tournant  le  dos  à  la  mer  ,  et  entre  le 
village  d'Aci  San  Filippo  et  celui  de  Nizeti,  vous  trouverez  la 
grotte  de  Polyphème. 

Le  monsieur  me  salua  et  continua  son  chemin. 

—  Eh  bien  ,  jnrus  voil;"^  un  monsieur  qui  me  semble  posséder 


FiEVth  î)h  rAl;iS.  107 

assez  bien  son  cyclope  ,  nie  dit  Jadin ,  et  ses  rv-nseigiiemenls  me 
paraissent  positifs. 

—  Aussi,  à  moins  que  vous  n'ayez  quelque  chose  de  particu- 
lier à  faire  ici ,  nous  retournerons  à  bord  si  vous  le  voulez  bien. 

—  Apprenez,  mon  cher,  me  dit  Jadin  ,  que  je  n'ai  jamais 
rien  à  faire  là  où  il  y  a  quarante  degrés  de  chaleur,  que  je  ne 
suis  venu  que  pour  vous  suivre  ,  et  que  désormais,  quand  vous 
ne  serez  pas  plus  sur  de  vos  adresses,  vous  me  rendrez  service  de 
nous  laisser  où  nous  serons,  moi  et  Milord.  Nest-ce  pas,  Milord? 

xMilord  lira  d'un  demi-pied  une  langue  rouge  comme  du  feu  , 
ce  qui ,  joint  à  la  manière  active  dont  il  se  mil  à  souffler ,  me 
prouva  qu'il  était  exactement  de  l'avis  de  son  maître. 

Nous  redescendîmes  verslamer,  et  nous  nous  rembarquâmes. 
Au  bout  d'une  demi-heure,  je  reconnus  parfaitement,  à  se^ 
quatre  rochers  cyclopéeus,  le  lieu  indiqué  j  d'ailleurs  je  de- 
mandai au  capitaine  si  la  rade  que  je  voyais  devant  moi  était 
bien  le  port  d'Ulysse  ,  et  il  me  répondit  aifiriiialivement.  Nous 
jetâmes  l'ancre  au  même  endroit  que  l'ava.t  fail  Éuée. 

îgnarique  viae  ,  cyciopum  ailabioîur  oris. 

Telle  est  la  puissance  du  génie,  qu'après  trois  mille  ans  ce 
port  a  conservé  le  nom  que  lui  a  donné  Homère,  et  que  là, 
pour  les  paysans,  l'histoire  d'Ulysse  et  de  ses  compagnons, 
perpétuée  comme  une  tradition ,  non-seulement  à  travers  les 
siècles ,  mais  encore  à  travers  les  dominations  successives  des 
Sicaniens  d'Espagne ,  des  Carthaginois  ,  des  Romains ,  des 
empereurs  grecs,  des  Golhs ,  des  Sarrasins,  des  Normands, 
des  Angevins .  des  Aragonais  ,  des  Autrichiens  ,  des  Bourbons 
de  France  et  des  ducs  de  Savoie,  semble  aussi  vivante  que  le 
sont  pour  nous  les  traditions  les  plus  nationales  du  moyen  âge. 

Aussi  le  premier  enfant  auquel  je  demandai  la  grotte  de 
Polyphème  se  mit  à  courir  devant  moi  pour  me  montrer  le 
chemin.  Quant  à  Jadin,  au  lieu  de  me  suivre,  il  se  jeta  ga- 
lamraant  à  la  mer,  sous  le  prétexte  d'y  chercher  Gaiathée. 

Au  reste,  on  retrouve  tout,  avec  des  proportions  moins  gi- 
gantesques sans  doute  que  dans  les  poèmes  d'Homère  ,  de  Vir- 
gile et  d'Ovide  ;  mais  la  grotte  de  Polyphème  et  de  Gaiathée  est 
encore  là  après  trcnîe  sièclis  ;  le  ioclicr  qui  écrasa  Acis  est  là, 


108  TiEVUE  DE  PArUS. 

couvert  et  protégé  par  une  forteresse  normande  qui  a  pris  son 
nom.  Acis  ,  il  est  vrai ,  fut  changé  en  un  fleuve  qu'on  appelle 
aujourd'liui  le  Aque  grandi,  et  que  je  cliercliai  vainement; 
mais  on  me  montra  son  lit ,  ce  qui  revenait  au  même.  Je  sup- 
posai qu'il  était  allé  coucher  autre  part,  voilà  tout;  quand  il 
fait  35  à  40  degrés  de  clialeur  ,  il  ne  faut  pas  être  trop  sévère 
sur  la  moralité  des  fleuves. 

Je  cherchai  aussi  la  forêt  dont  Énée  vit  sortir  le  malheureux 
Achemenides  ,  oublié  par  Ulysse,  et  qu'il  recueillit  quoique 
Grec  ;  mais  la  forêt  a  disparu  ou  à  peu  près. 

La  nuit  commençait  à  descendre,  et  le  soleil  que  j'avais  vu 
lever  derrière  la  Calabre  disparaissait  peu  à  peu  derrière 
l'Etna.  Un  coup  de  fusil  tiré  à  bord  du  speronare  et  qui  me 
parut  s'adresser  à  moi,  me  rappela  que,  passé  une  certaine 
heure ,  on  ne  pouvait  plus  s'embarquer.  Je  me  souciais  peu 
de  coucher  dans  une  grotte,  fût-ce  dans  celle  de  Galathée; 
d'ailleurs  je  ressemblais  trop  peu  au  portrait  du  beau  berger 
Acis  pour  qu'elle  s'y  trompât.  Je  repris  le  chemin  du  speronare. 

Je  trouvai  Jadin  furieux.  Le  dîner  était  brûlé;  il  m'assura 
que  ,  si  je  continuais  à  voir  aussi  mauvaise  compagnie  que  les 
cyclopes  ,  les  néréides  et  les  bergers ,  il  se  séparerait  de  moi, 
et  voyagerait  de  son  côté. 

Nous  étions  écrasés  de  fatigue;  entre  Toarmine,  Aci-Reale 
et  le  port  d'Ulysse ,  nous  avions  fait  une  rude  journée  ;  aussi  la 
veillée  ne  fut  pas  longue.  Le  souper  (ini,  nous  nous  jetâmes 
sur  nos  lits  et  nous  nous  endormîmes. 

Notre  réveil  fut  moins  pittoresque  que  la  veille  :  je  me  crus 
en  face  d'une  église  tendue  de  noir  pour  un  enterrement.  Nous 
étions  dans  le  port  de  Catane. 

Catane  se  lève  comme  une  île  entre  deux  rivières  de  lave.  La 
plus  ancienne,  et  qui  enveloppe  sa  droite,  est  de  1381  ;  la  plus 
moderne ,  et  qui  presse  sa  gauche  ,  est  de  16G9.  Saisie  par  l'eau, 
qu'elle  a  commencé  par  refouler  à  la  distance  d'un  quart  de 
lieue ,  cette  lave  a  enfin  fini  par  se  refroidir  comme  une  im- 
mense falaise  pleine  d'excavations  bizarres  et  sombres  qui  sem- 
blent autant  de  porches  de  l'enfer  ,  et  qui ,  par  un  contraste  bi- 
zarre ,  sont  toutes  peuplées  de  colombes  et  d'hirondelles.  Quant 
au  fond  du  port ,  il  a  été  comblé ,  et  les  petits  bâtiments  seuls 
peuvent  maintenant  y  entrer. 


REVUI'   DE  PARIS.  109 

Pendant  que  le  cipUaine  allait  prendre  patente,  nous  mon- 
tâmes dans  la  barque,  et,  nos  fusils  à  la  main,  nous  allâmes 
faire  une  excursion  sous  ces  voûtes.  Il  en  résulta  la  mort  de 
cinq  ou  six  colombes  qui  furent  destinées  à  servir  de  rôti  à 
noire  dîner. 

Le  capitaine  revint  avec  notre  permission  d'aller  à  terre; 
nous  en  profitâmes  aussitôt ,  car  je  comptais  employer  la 
journée  du  lendemain  et  du  surlendemain  à  gravir  l'Etna,  ce 
qui,  au  dire  des  gens  du  pays  même,  n'est  point  une  petite 
affaire;  dix  minutes  après,  nous  étions  à  la  Corona  d'Oro, 
chez  le  seigneur  Abbate  ,  que  je  cite  par  reconnaissance; 
contre  l'habitude,  nous  trouvâmes  quelque  chose  à  manger 
chez  lui. 

Catane  fut  fondée  ,  suivant  Thucydide  ,  par  les  Chalcidiens, 
et  selon  quelques  autres  auteurs  ,  p'ar  les  Phéniciens,  à  une 
époque  où  les  irruptions  de  l'Etna  étaient  non-seulement  rares  , 
mais  encore  ignorées,  puisque  Homère,  en  parlant  de  cette 
montagne,  ne  dit  nulle  part  que  ce  soit  un  volcan.  Trois  ou 
quatre  cents  ans  après  sa  fondation,  les  fondateurs  de  la  ville 
en  furent  chassés  par  Phalaris,  celui,  on  se  le  rappelle,  qui 
avait  eu  l'heureuse  imagination  de  mettre  ses  sujets  dans  un 
taureau  d'airain ,  qu'il  faisait  ensuite  rougir  à  petit  feu ,  et  qui, 
juste  une  fois  dans  sa  vie  ,  commença  l'expérience  par  celui 
qui  l'avait  inventée.  Phalaris  mort,  Gelon  se  rendit  maître  de 
Catane,  et,  mécontent  de  son  nom,  qui,  en  supposant  qu'il 
soit  tiré  du  mot  phénicien  caton ,  veut  dire  petite ,  il  lui  subs- 
titua celui  dŒtna,  peut-être  pour  la  recommander  par  cette 
flatterie  à  son  terrible  parrain  ,  qui  commençait  à  cette  époque 
à  se  réveiller  de  son  long  sommeil  ;  mais  bientôt  les  anciens 
habitants,  chassés  par  Phalaris,  étant  revenus  dans  leur  pa- 
trie ,  grâce  aux  victoires  de  Ducelius ,  roi  des  Siciles,  la  reli- 
gion du  souvenir  l'emporta,  et  ils  lui  rendirent  son  premier 
nom.  Ce  fut  alors  que  les  Athéniens  rêvèrent  de  conquérir  cette 
Sicile  qui  devait  être  leur  tombeau.  Alcibiade  les  commandait; 
sa  réputation  de  beauté,  de  galanterie  et  d'éloquence  marchait 
devant  lui;  il  arriva  devant  Catane,  et  demanda  à  être  intro- 
duit seul  dans  la  ville,  et  à  parler  aux  Catanais  :  peut-être, 
s'il  n'y  eût  eu  que  les  Catanais  ,  sa  demande  lui  eùt-elie  été  re- 
fusée 5  mais  les  Catanaises  insistèrent.  On  conduisit  Alcibiade 
11  10 


110  REVUE  DE  PARIS. 

au  cirque,  et  lout  le  monde  s'y  rendit.  Là  l'élève  de  Socrate 
commença  une  de  ces  harangues  ioniennes  si  douces,  si  flat- 
teuses ,  si  éloquentes  ,  si  terribles  ,  si  colorées,  si  menaçantes. 
Aussi  les  gardes  des  portes  eux-mêmes  abandonnèrent  leur 
poste  pour  venir  l'écouter.  C'est  ce  qu'avait  prévu  Alcibiade, 
qui  ne  péchait  point  par  excès  de  modestie ,  et  c'est  ce  dont 
profila  Nicias  ,  sont  lieutenant  :  il  entra  avec  la  flotte  athé- 
nienne dans  le  port,  qui,  à  celte  époque,  n'était  point  encore 
comblé  par  la  lave,  et  s'empara  de  la  ville  sans  que  personne 
s'y  opposât.  Cinquante  ou  soixante  ans  plus  tard,  Denis  l'An- 
cien, qui  venait  de  traiter  avec  Carthage  et  de  soumettre  Sy- 
racuse, atteignit  le  même  but,  non  point  par  l'éloquence ,  mais 
par  la  force.  Mamercus  ,  mauvais  poëte  tragicfue  et  tyran  mé- 
diocre, lui  succéda,  fournissant  à  la  postérité  des  sujets  de 
drame  dont  Timoléon  devait  être  le  héros.  Puis  vinrent  les  Ro- 
mains ,  ces  grands  envahisseurs,  qui  apparurent  à  leur  tour 
vers  l'an  549  de  la  fondation,  et  qui  commencèrent  par  piller: 
Valerius  Messala  fut  sous  ce  point  de  vue  le  prédécesseur  de 
Verres.  Seulement,  du  temps  de  Valerius  Messala,  on  pillait 
pour  la  république  ,  tandis  que,  du  temps  de  Verres  ,  la  chose 
s'était  perfectionnée,  on  pillait  pour  soi.  Le  vainqueur  envoya 
donc  les  dépouilles  à  Rome,  c'était  encore  la  Rome  pauvre,  la 
Rome  de  terre  et  de  chaume;  aussi  ful-elle  on  ne  peut  plus  sen- 
sible au  présent.  Il  y  avait  surtout  dans  le  butin  une  horloge 
solaire,  que  l'on  plaça  près  de  la  colonne  Rostrale,  et  à  la- 
quelle, pendant  un  demi-siècle,  le  peuple-roi  vint  regarder 
l'heure  avec  admiration.  Chacune  de  ses  heures  était  alors 
comptée  par  des  conquêtes.  Ces  conquêtes  enrichissaient 
Rome  ,  et  Rome  commençait  à  devenir  généreuse.  Marcellus 
résolut  alors  de  faire  oublier  aux  Siciliens  la  façon  dont  les 
Romains  avaient  débuté  avec  eux;  Marcellus  avait  la  rage  de 
bâlir,  il  bâtissait  partout  où  il  se  trouvait,  des  fontaines,  des 
aqueducs  ,  des  théâtres.  Catane  avait  déjà  deux  théâtres ,  Mar- 
cellus y  ajouta  un  gymnase  et  probablement  des  bains.  Aussi 
Verres  trouva-t-il  la  ville  dans  un  élat  assez  florissant  pour 
qu'il  daignât  jeter  les  yeux  sur  elle  ;  il  s'informa  de  ce  qu'il  y 
avait  de  mieux  dans  ce  qu'y  avait  laissé  Messala  et  dans  ce 
qu'y  avait  ajouté  Marcellus.  On  lui  parla  d'un  temple  de  Cérès, 
bâti  en  lave  cl  élevé  hors  de  la  ville  ,  icqui  1  icnfei  niait  une  ma- 


IlEVUb  DE  PARIS.  lit 

gnifîque  statue,  coiiuue  seuh^ment  des  femmes  ,  car  il  était  dé- 
fendu aux  hommee  d'entrer  dans  ce  temple;  Verres,  qui  de  sa 
nature  était  peu  galant,  prétendit  que  les  femmes  avaient  déjà 
bien  assez  de  privilèges  sans  qu'on  respectât  encore  celui-là, 
puis  il  entra  dans  le  temple  et  prit  la  statue.  Quelques  temps 
après,  Sextus  Pompée  pilla  Catane  à  son  tour,  sous  prétexte 
qu'elle  avait  été  fort  tiède  pour  son  père  dans  ses  discussions 
avec  César  ,  de  sorte  qu'il  était  temps  que  vînt  Auguste,  lors- 
qu'effeclivemenl  Auguste  vint. 

Celui-là.  c'était  le  rééditicateur  général  et  le  pacificateur 
universel.  Dans  sa  jeunesse,  emporté  par  l'exemple ,  il  l'avait 
bien  proscrit  quelque  peu.  pour  faire  comme  Lépide  et  Antoine  ; 
mais  il  avait  pris  de  l'âge,  s'était  fait  nommer  tribun  du  peuple 
et  non  pas  imperator,  comme  le  disaient  les  républicains  du 
temps.  Il  aimait  les  bucoliques,  les  géorgiques  et  les  idylles, 
les  chants  des  bergers,  les  combats  de  tlûte  et  le  murmure  des 
ruisseaux.  C'était  enfin  le  dieu  qui  faisait  le  repos  du  monde. 
Catane  ressentit  les  bienfaits  de  ce  doux  règne.  Auguste  releva 
ses  murs  et  lui  envoya  une  colonie  qui,  sous  Théodose  encore, 
était  restée  une  des  plus  florissantes  de  la  Sicile  ;  mais,  à  partir 
de  la  mort  de  ce  dernier,  les  tribulations  de  Catane  recom- 
mencèrent ;  les  Grecs,  les  Sarrasins  et  les  Normands  se  succé- 
dèrent les  uns  aux  autres  et  la  traitèrent  à  peu  près  comme 
avaient  fait  Messala,  Yen  es  et  Sextus  Pompée.  Enfin,  pour 
couronner  toutes  ces  déprédations  successives,  un  tremblement 
de  terre,  arrivé  en  1169  ,  la  renversa  sans  lui  laisser  une  seule 
maison  ;  quinze  mille  habitants  y  périrent.  Le  tremblement  de 
terre  calmé  ,  ceux  qui  s'étaient  sauvés  revinrent  à  leurs  ruines 
comme  des  oiseaux  à  leurs  nids  ,  et ,  avec  l'aide  de  Guillaume 
le  Bon ,  reconstruisirent  une  ville  nouvelle.  Elle  était  à  peine 
sur  pied,  que  Henri  VI.  dans  un  mouvement  de  mauvaise  hu- 
meur, y  mit  le  feu  et  pnssa  les  habitants  au  fil  de  l'épée.  Heu- 
reusement il  s'en  sauva  quelques-uns.  Ceux  qui  étaient  échappés 
au  père  conspirèrent  contre  le  fils.  Frédéric  Barberousse  était 
dans  les  principes  de  son  digne  père  ;  il  rebrûla  de  rechef,  et 
repassa  de  nouveau  au  fil  de  l'épée.  Après  Henri  et  Frédéric ,  il 
n'y  avait  de  pis  que  la  peste  :  elle  vint  en  1348  ,  et  dépeupla 
Catane.  Cette  ville  commençait  enfin  à  se  remettre  de  tous  les 
fléaux  successifs  qui  l'avaient  dévastée,  lorsqu'en  1669,  un 


112  REVUE  DE  PARIS. 

fleuve  de  lave  de  dix  lieues  de  longueur  et  d'une  lieue  de  large 
sortit  du  Monte-Rosso,  descendit  jusqu'à  elle,  couvrant  trois 
villages  dans  sa  course,  et,  la  sapant  dans  sa  base ,  la  poussa 
dans  son  port ,  qu'il  combla  avec  ses  ruines. 

Voilà  l'histoire  de  Catane  pendant  vingt-six  siècles,  et  cepen- 
dant la  ville  obstinée  a  constamment  repoussé  au  même  endroit, 
enfonçant  chaque  fois  davantage  dans  ce  sol  mouvant  et  in- 
fidèle ses  racines  de  pierre.  11  y  a  plus:  Catane  est,  avec 
Messine,  la  ville  la  plus  riche  de  la  Sicile. 

Aussitôt  le  déjeuner  terminé,  nous  nous  mîmes  en  route  à 
travers  la  ville.  Notre  cicérone  nous  mena  tout  droit  à  ses  deux 
places  ;  j'ai  remarqué  que  ce  sont  les  places  que  les  cicérone 
vous  font  généralement  voir  tout  d'abord.  Je  leur  en  sais  gré, 
en  ce  qu'une  fois  qu'on  les  a  vues ,  on  en  est  débarrassé. 

Les  places  de  Catane  sont  comme  toutes  les  places,  de  grands 
espaces  vides  entourés  de  maisons  :  plus  l'espace  est  grand,  plus 
la  place  est  belle;  c'est  convenu  dans  tous  les  pays  du  monde. 
Une  de  ces  places  est  entourée  d'insignifiantes  constructions  à 
portiques.  Je  ne  sais  pas  comment  s'appellent  ces  sortes  de 
fabriques  :  ce  ne  sont  point  des  maisons,  ce  ne  sont  point  des 
monuments  ;  on  prétend  que  ce  sont  des  palais  ;  grand  bien  leur 
fasse. 

L'autre  place  est  un  peu  plus  pittoresque,  en  ce  qu'elle  est  un 
peu  plus  irrégulière.  Au  milieu  s'élève  une  fontaine  de  marbre 
blanc,  surmontée  d'un  éléphant  de  lave,  qui  porte  lui-même 
sur  son  dos  un  obélisque  de  granit.  Cet  obélisque  n'est-il  pas 
égyptien?  telle  est  la  grave  question  qui  partage  les  archéolo- 
gues de  la  Sicile.  Tel  qu'il  est,  égyptien  ou  non ,  un  point  sur 
lequel  il  n'y  a  pas  de  conteste,  c'est  qu'il  servait  de  spina  au 
cirque  découvert  en  1820. 

Ce  fut  sur  celte  place  que  je  demandai  à  mon  guide  s'il  con- 
naissait M.  Bellini  père.  A  cette  demande,  il  se  retourna  vive- 
ment, et ,  me  montrant  un  vieillard  qui  passait  dans  une  petite 
voiture  attelée  d'un  cheval:  —  Tenez,  me  dit-il,  le  voilà  qui 
va  à  la  campagne. 

Je  courus  à  la  voilure,  que  j'arrêtai,  pensant  qu'on  n'est  ja- 
mais indiscret  quand  on  i)arle  à  un  pèr  e  de  son  fils  ,  et  d'un  fils 
comme  celui-là  surtout.  En  effet,  au  premier  mot  que  je  lui  en 
dis,  le  vieillard  me  pril  les  mains  en  me  demandant  s'il  était 


L 


REVUE  DE  PARIS.  113 

bien  vrai  que  je  le  connusse.  Alors  je  tirai  de  mon  portefeuille 
une  lettre  de  recommandation  qu'au  moment  de  mon  départ  de 
Paris  ,  Bellini  m'avait  donnée  pour  la  ducliesse  de  Noja  ,  et  je 
lui  demandai  s'il  connaissait  celte  écriture.  Le  pauvre  père  ne 
me  répondit  qu'en  me  la  prenant  des  mains  et  en  baisant 
l'adresse  ;  puis ,  se  retournant  de  mon  côté  : 

—  Oh  !  c'est  que  vous  ne  savez  pas ,  dit-il,  comme  il  est  bon 
pour  moi  !  Nous  ne  sommes  pas  riches  :  eh  bien  !  à  chaquo 
succès,  je  vois  arriver  un  souvenir  de  lui,  et  chaque  souvenir  a 
pour  but  de  donner  un  peu  d'aisance  et  de  bonheur  à  ma  vieil- 
lesse. Si  vous  veniez  chez  moi ,  je  vous  montrerais  une  foule  de 
choses  que  je  dois  à  sa  piété.  Chacun  de  ses  succès  traverse  les 
mers  et  m'apporte  un  bien-être  nouveau.  Cette  montre ,  c'est 
ÙQNorma;  cette  petite  voiture  et  ce  cheval,  c'est  une  partie 
du  produit  des  Puritains.  Dans  chaque  lettre  qu'il  m'écrit,  il 
me  dit  toujours  qu'il  viendra;  mais  il  y  a  si  loin  de  Paris  à 
Catane,  que  je  ne  crois  pas  à  cette  promesse,  et  que  j'ai  bien 
peur  de  mourir  sans  le  revoir.  Vous  le  reverrez,  vous. 

—  Mais  oui,  répondis-je,  car  je  croyais  le  revoir;  et  si  vous 
avez  quelque  commission  pour  lui... 

—  Non.  Que  lui  enverrai-je  ,  moi?  ma  bénédiction  ?  Pauvre 
enfant!  je  la  lui  donne  le  matin  et  le  soir.  Vous  lui  direz  que 
vous  m'avez  fait  passer  un  jour  heureux  en  me  parlant  de  lui  ; 
puis ,  que  je  vous  ai  embrassé  comme  un  vieil  ami.  —  Le  vieil- 
lard m'embrassa.  —  Mais  vous  ne  lui  direz  pas  que  j'ai  pleuré. 
D'ailleurs,  ajouta-t-il  en  riant,  c'est  de  joie  que  je  pleure.  El 
c'est  donc  vrai  qu'il  a  de  la  réputation ,  mon  fils  ? 

—  Mais  une  très-grande,  je  vous  assure. 

—  Quelle  étrange  chose  !  Et  qui  m'aurait  dit  cela  quand  je  le 
grondais  de  ce  qu'au  lieu  de  travailler ,  il  était  là,  battant  la 
mesure  avec  son  pied  et  faisant  chanter  à  sa  sœur  tous  nos  vieux 
airs  siciliens?  Enfin,  tout  cela  est  écrit  là-haut.  C'est  égal,  je 
voudrais  bien  le  revoir  avant  de  mourir.  Est-ce  que  votre  ami 
le  connaît  aussi,  mon  fils? 

—  Certainement. 

—  Personnellement? 

—  Personnellement.  Mon  ami  est  lui-même  le  fils  d'un  musi- 
cien distingué. 

10. 


114  REVUE  DE  PARIS. 

'T-  Âppelez-lc  donc  alors  ;  je  veux  lui  serrer  la  main  aussi ,  â 
lui. 

J'appelai  Jadin ,  qui  vint.  Ce  fut  son  tour  alors  d'être  choyé 
et  caressé  par  le  pauvre  vieillard  ,  qui  voulait  nous  ramener 
chez  lui  et  voulait  passer  la  journée  avec  nous.  Mais  c'était 
chose  impossible  :  il  allait  à  la  campagne,  et  l'emploi  de  notre 
journée  était  arrêté.  Nous  lui  promîmes  d'aller  le  voir  si  nous 
repassions  à  Catane  ;  puis  il  nous  serra  la  main,  et  partit.  A 
peine  eut-il  fait  quelques  pas,  qu'il  me  rappela.  Je  courus  à 
lui. 

— r  Votre  nom  ?  me  dit-il  ;  j'ai  oublié  de  vous  demander  votre 
nom. 

Je  le  lui  dis  ,  mais  ce  nom  n'éveilla  en  lui  aucun  souvenir. 
Ce  qu'il  connaissait  de  son  enfant  même,  ce  n'était  pas  l'artiste, 
c'était  le  bon  fils. 

—  Alexandre  Dumas,  Alexandre  Dumas,  répéta-t-il  deux  ou 
trois    fois.  Bon,  je  me  rappellerai  que  celui  qui  portait  ce 

nom-là  m'a  donné  de  bonnes  nouvelles  de  mon Alexandre 

Dumas ,  adieu  ,  adieu  !  Je  me  rappelerai  de  votre  nom  ;  adieu  ! 

Pauvre  vieillard  !  je  suis  sûr  qu'il  ne  l'a  pas  oublié,  car  les 
nouvelles  que  je  lui  donnais,  c'étaient  les  dernières  qu'il  devait 
recevoir  ! 

En  le  quittant,  notre  guide  nous  conduisit  au  Musée.  Qe 
Musée  ,  tout  composé  d'antiquités,  est  de  fondation  moderne, 
Il  se  trouva  pour  le  bonheur  de  Catane  un  grand  seigneur  riche 
à  ne  savoir  que  faire  de  sa  richesse,  et  de  plus  artiste.  C'était 
don  Ignazio  de  Patarno,  prince  de  Biscari.  Le  premier,  il  sh 
souvint  qu'il  marchait  sur  une  autre  Herculanum ,  et  des  fouilles 
royales  commencèrent,  faites  par  un  simple  particulier.  Ce  fut 
lui  qui  retrouva  un  temple  de  Cérès ,  qui  découvrit  les  termes, 
l(s  aqueducs,  la  basilique,  le  forum,  et  les  sépultures  publi- 
ques. Enfin  ce  fut  lui  qui  fonda  le  Musée,  et  qui  recueillit  et 
classa  les  objets  qui  en  font  partie;  ces  objets  se  divisent  en 
trois  classes  :  les  antiquités,  les  produits  d'histoire  naturelle  et 
les  curiosités. 

Parmi  les  antiquités  on  compte  des  statues,  des  bas-reliefs, 
des  mosaïques,  des  colonnes,  des  idoles,  des  pénates  et  des 
vases  siciliens. 

Les  statues  appartiennent  presque  toutes  à  une  époque  de 


REVUE  DE  PARIS.  115 

mauvais  goùl  ou  de  décadence,  et  n'ofFrent  de  réellement  re- 
marquable qu'un  torse  colossal  qui  vient,  dit-on,  d'une  statue 
de  Jupiter  Éleuthère,  une  Penthésilée  mourante,  un  buste 
d'Anlinoiis ,  et  une  centauresse  ;  encore  ce  dernier  morceau  est- 
il  plus  précieux  comme  curiosité  que  comme  art,  toutes  les 
statues  de  centaures  que  l'on  ait  trouvées  étant  des  statues 
mâles ,  et  les  centauresses  n'existant  ordinairement  que  sur  les 
bas-reliefs  et  les  médailles. 

Les  vases  siciliens  composent,  sans  contredit,  la  collec- 
tion la  plus  intéressante  du  Musée ,  en  ce  qu'ils  sont  de 
formes  variées  à  l'infini ,  et  presque  tous  d'une  élégance  par- 
faite. 

Quant  aux  idoles  ,  pénales ,  lampes ,  etc. ,  c'est  ce  qu'on  voit 
partout. 

Les  produits  d'histoire  naturelle  appartiennent  aux  trois 
régnes  de  la  Sicile  ,  et  demandent  des  appréciateurs  spéciaux. 
Ce  qui  me  parut  curieux  et  remarquable  pour  tout  le  monde, 
c'est  une  collection  des  laves  de  l'Etna.  Ces  laves,  beaucoup 
moins  belles  et  beaucoup  moins  variées  que  celles  du  Vésuve, 
sont  presque  toutes  rousses  ou  mouchetées  de  gris  ;  cela  tient  à 
ce  que  l'Etna  renferme  le  fer  et  le  sel  ammoniac  en  quantité 
beaucoup  plus  grande  que  le  soufre  ,  les  marbres  et  les  ma- 
tières vitrifiables  ,  tandis  que  le  Vésuve  ,  au  contraire,  contient 
ces  derniers  objets  en  grande  abondance. 

Enfin,  la  collection  des  curiosités  consiste  en  armures, 
cuirasses,  épées  sarrasines,  normandes  et  espagnoles,  dont 
quelques-unes  sont  foi t  liches  et  d'un  très-beau  travail. 

On  montrait  aussi  autrefois  un  médailler ,  dans  lequel  était 
renfermée  une. collection  complète  des  médailles  de  ta  Sicile  • 
mais .  à  force  de  le  montrer,  le  gardien  s'aperçut  un  beau  jour 
qu'il  en  manquait  cinq  des  plus  précieuses  :  depuis  ce  temps,  le 
médailler  est  fermé. 

Du  Musée  ,  nous  allâmes  à  la  cathédrale  en  traversant  la  rue 
Saint-Ferdinand.  J'appelai  vivement  Jadin  ;  il  se  retourna. 

—  Retenez  Milord  ,  lui  dis-je. 

—  Pourquoi  ? 

—  Retenez-le  d'abord  ,  je  vous  dirai  pourtiuoi  ensuite. 
Jadin  appela  Milord,  ef  lui  passai  son  mouchoir  dans  son 

collier. 


116  REVUE  DE  PARIS. 

—  Maintenant ,  lui  dls-je,  regardez  sur  la  fenêtre  de  cet 
opticien. 

Sur  la  fenêtre  de  l'opficien,  il  y  avait  un  chat  dressé  à 
regarder  les  passants  à  travers  une  paire  de  lunettes ,  qu'il 
portait  fort  gravement  sur  son  nez. 

—  Peste  !  dit  Jadin ,  vous  avez  eu  lu  une  bonne  idée;  celui- 
là  rentre  dans  la  classe  des  chats  savants  ,  et  nous  aurait  coûté 
plus  de  deux  pauIs. 

Milord,  en  sa  qualité  de  bouledogue,  était  en  effet  un  si  grand 
étrangleur  de  chats,  que  nous  avions  jugé  utile,  on  se  le  rap- 
pelle, de  prendre  des  mesures  à  ce  sujet.  En  conséquence,  à 
partir  de  Gênes ,  ville  dans  laquelle  Milord  avait  commencé  à 
exploiter  en  Italie  la  race  féline,  nous  avions  débattu  le  prix 
d'un  chat  bien  conditionné,  et  il  avait  été  arrêté  avec  les  pro- 
priétaires des  deux  premiers  étranglés,  qu'un  chat  de  race  or- 
dinaire ,  gris  pommelé  ,  gris  blanc  ,  ou  moucheté  de  feu,  valait 
deux  pauls,  au  maximum;  étaient  exceptés  de  ce  tarif,  bien 
entendu ,  les  angoras,  les  chats  savants  ,  enfin  les  chats  à  deux 
têtes  ou  à  six  pattes.  Nous  nous  étions  fait  donner  un  reçu  en 
règle  des  deux  chats  génois;  nous  avions  fait  ajouter  successi- 
vement à  ce  reçu  les  reçus  subséquents,  de  manière  à  nous  faire 
un  titre  indiscutable.  Toutes  les  fois  que  Milord  commettait  un 
assassinat  nouveau,  et  qu'on  nous  demandait  pour  la  victime 
plus  de  deux  pauls ,  nous  tirions  notre  titre  de  notre  poche , 
nous  prouvions  que  deux  pauls  étaient  le  dédommagement  que 
nous  étions  habitués  à  donner  en  pareils  cas  ,  et  il  était  bien 
rare  alors  que  le  propriétaire  ne  se  contentât  point  de  Tindem- 
nilé  dont  s'étaient  contentées  la  plupart  des  personnes  à  qui 
nous  avions  eu  affaire.  Mais,  comme  nous  l'avons  dit,  il  y  avait 
des  exceptions  à  notre  tarif,  et  un  chat  qui  portait  des  lunettes 
d'une  façon  si  majestueuse  devait  naturellement  rentrer  dans 
les  exceptions.  .ladin  avait  donc  dit  une  choses  pleine  de  sens , 
lorsqu'il  avait  dit  qu'on  nous  ferait  payer  le  chat  de  l'opticien 
plus  de  deux  pauls,  et  il  avait  agi  avec  une  louable  prudence 
lorsqu'il  avait  fait  une  laisse  de  son  mouchoir. 

Grâce  à  cette  précaution ,  nous  traversâmes  la  rue  Saint- 
Ferdinand  sans  encombre  ,  et  sans  que  Milord  eût  paru  s'apei-- 
cevoir,  autrement  que  par  sa  captivité  d'un  instant,  de  notre 


REVUE  DE  PARIS.  117 

inquiétude  momentanée.  En  entrant  dans  l'église,  nous  le 
lâchâmes.  Il  n'y  avait  plus  rien  à  craindre. 

L'église  est  sous  l'invocation  de  sainte  Agathe,  qui  y  est 
enterrée,  comme  on  le  sait.  Son  martyre  fut  d'avoir  la  gorge 
coupée  et  tenaillée;  aussi,  comme  Didon,  la  sainte  a  appris  à 
compatir  aux  maux  qu'elle  a  soufferts  ,  elle  est  surtout  miracu- 
leuse pour  les  maladies  de  sein.  Une  multitude  d'ex-voto  eu 
argent ,  en  marbre  et  en  cire,  réprésentant  tous  des  mamelles, 
font  foi  de  son  pouvoir  sanitaire  et  de  la  confiance  que  la  popu- 
lation catanaise  a  dans  la  belle  et  chaste  vierge tiu'elle  a  choisie 
pour  sa  patronne.  » 

Dans  le  chœur,  de  beaux  bas-reliefs  de  chêne  ,  qui  datent  du 
xv=  siècle,  représentent  toute  l'histoire  de  la  sainte  depuis  le 
moment  oîi  elle  refusa  d'épouser  Quintilien  ,  jusqu'à  celui  où  l'on 
rapporta  son  corps  de  Constantinople.  Les  plus  curieux  de  ces 
bas-reliefs  sont  ceux  oii  la  sainte  est  frappée  de  barres  de  fer, 
où  on  lui  coupe  les  seins  ,  où  on  la  brûle,  et  où  ,  visitée  dans 
sa  prison  par  saint  Pierre ,  elle  est  guérie  par  lui.  Puis  vient  la 
seconde  période  de  la  légende  :  après  la  martyre  l'élue  ,  après 
le  supplice  les  miracles.  Alors,  et  en  suivant  toujours  les  bas- 
reliefs  ,  on  voit  la  sainte  apparaître  à  Guibert,  et  lui  ordonner 
d'aller  chercher  son  corps  à  Constantinople.  Guibert  obéit  et 
trouve  son  tombeau.  Embarrassé  alors  pour  emporter  cette 
précieuse  relique,  il  coupe  le  cadavre  par  morceaux  et  en  met 
un  morceau  dans  le  carquois  de  chacun  de  ses  soldats  ,  et  le 
rapporte  ainsi  jusqu'à  Calane  sans  qu'il  s'en  égare  autre  chose 
qu'un  sein,  qui  heureusement  est  trouvé  et  rapporté  par  une 
petite  fille ,  de  sorte  que  la  bienheureuse  Agathe  ,  à  la  honte  des 
infidèles,  se  retrouve  au  grand  complet. 

Tous  ces  bas-reliefs  sont  charmants  de  naïveté.  Personne  n'y 
fait  attention,  aucun  livre  n'en  parle,  nul  cicérone  ne  pense  à 
les  faire  voir,  et  cependant  c'est  à  coup  sur  une  des  choses  les 
plus  curieuses  que  renferme  l'église. 

J'oubliais  le  voile  de  sainte  Agathe  que  l'on  conserve  dans  la 
cathédrale.  Ce  précieux  tissu,  comme  on  dit  dans  les  tragédies 
classiques,  a  le  privilège  d'arrêter  les  laves  qui  descendent  de 
l'Etna;  on  n'a  qu'à  leur  présenter  le  voile,  et  le  torrent  s'arrête, 
se  refroidit  et  se  coagule.  Malheureusement  il  faut  que  cette 
action  soit  accompagnée  d'une  foi  tellement  forte,  que  presque 


118  REVUE  DE  PARIS. 

jamais  le  miracle  ne  réussit  complètement  ;  mais  alors  ce  n'est 
pas  la  faute  du  voile,  c'est  la  faute  de  celui  qui  le  porte. 

En  sortant  de  l'église,  notre  guide  nous  conduisit  à  l'amphi- 
théâtre, dont  il  est  presque  impossible  de  mesurer  la  grandeur, 
enterré  qu'il  est  presque  entièrement  dans  la  lave.  C'est  de  cet 
amphithéâtre  que  fut  tiré  ,  comme  nous  l'avons  dit ,  en  1821  , 
l'obélisque  qui  s'élève  sur  la  placedel'Eléphant;  mais  les  fouilles 
nécessitaient  des  dépenses  énormes  ,  et  l'on  fut  obligé  de  les 
cesser. 

Au-dessus  de  l'amphithéâtre  se  trouve  un  bâtiment  qu'on 
f  nous  assura  être  la  prison  où  mourut  la  sainte.  A  la  porte  de 
celte  prison  est  une  pierre  qui  conserve  l'empreinte  de  deux 
pieds  de  femme.  Au  moment  où  sainte  Agathe  marchait  à  la 
mort,  Quintilien  lui  fit  offrir  une  fois  encore  la  vie  si  elle  con- 
sentait à  abjurer  et  à  devenir  sa  femme.  —  Ma  volonté , 
répondit  la  sainte ,  est  pius  ferme  que  cette  pierre.  —  Et  la 
pierre  s'affaissa  sous  ses  pieds,  dont,  depuis  cette  époque,  elle 
a  gardé  la  marque. 

De  l'amphithéâtre  nous  allâmes  au  théâtre.  Mais ,  pour  re- 
connaître l'un  et  l'autre ,  il  faut  encore  plus  de  foi  que  pour 
présenter  le  voile  de  la  sainte  à  la  lave.  Nous  avons  déjà  dit  que 
c'était  dans  ce  théâtre  qu'Alcibiade  haranguait  les  Catanais 
lorsque  Catane  fut  prise  par  Nicias. 

Si  l'on  veut  au  reste  voir  de  près  et  dans  toute  sa  terrible 
variété  l'effet  des  laves,  il  faut  monter  sur  une  des  tours  du 
château  Orsini,  bâti  par  l'empereur  Frédéric  II,  roi  de  Sicile. 
L'irruption  de  1669  a  enveloppé  ce  château  comme  une  île, 
mais  l'océan  de  feu  battit  vainement  le  géant  de  granit  j  le 
géant  est  resté  debout  au  milieu  des  ruines  qui  l'entourent. 

Nous  revenions  à  l'hôtel ,  où  nous  comptions  manger  un 
morceau  avant  de  visiter  le  couvent  des  Bénédictins  ,  la  seule 
chose  qui  nous  restât  à  voir ,  lot  squ'en  regardant  autour  de 
moi,  je  m'aperçus  que  Milord  était  devenu  invisible.  Chaque 
fois  que  pareiile  chose  nous  arrivait ,  nous  connaissions  d'a- 
vance les  suites  de  celte  disparition.  Au  bout  d'un  instant  nous 
le  voyions  ressortir  par  quelque  porte  ou  quelque  fenêtre  ,  se 
léchant  le  museau,  et  suivi  d'un  indigène  mâle  ou  femelle 
tenant  son  chat  par  la  queue  et  venant  réclamer  ses  deux  pauls. 
Mon  premier  regard  m'apprit  que  nous  étions  dans  la  rue 


REVUE  DE  PARIS.  119 

Saint-Ferdinand ,  et  le  second  ,  que  nous  étions  en  face  de  la 
boutique  de  l'opticien;  en  même  temps  j'entendis  un  sabbat  de 
possédés ,  derrière  un  tonneau  qui  se  trouvait  à  la  porte.  Je 
saisis  le  bras  de  Jadin  et  lui  montrai  la  fenêtre  où  le  chat 
manquait.  11  comprit  tout  à  l'instant  même,  courut  au  tonneau, 
ramassa  une  paire  de  lunettes  qu'il  mit  à  l'instant  sur  son  nez 
comme  si  c'étaient  les  siennes  qu'il  eût  égarées .  et  levint  suivi 
de  Milord.  Quant  au  malheureux  chat  il  était  trépassé  obscuré- 
ment dans  le  coin  où  il  était  imprudemment  descendu  et  où 
Jadin  laissa  prudemment  son  cadavre.  Or,  nous  étions  à  cette 
heure  du  jour  où  ,  comme  le  disent  dédaigneusement  les  Ita- 
liens ,  il  n'y  a  dans  les  rues  que  les  chiens  et  les  Français.  Per- 
sonne ne  fut  donc  témoin  de  l'assassinat,  pas  même  les  grues 
du  poète  Ibicus  5  non-seulement  l'assassinat  resta  parfaitement 
impuni ,  mais  Jadin  même  hérita  des  lunettes  du  défunt. 

Ces  lunettes  sont  dans  l'atelier  de  Jadin,  où  il  les  montre 
comme  étant  celles  du  fameux  abbé  Meli  ,  l'Anacréon  de  la 
Sicile.  Il  en  a  déjà  refusé  cent  écus  qu'un  Anglais  lui  a  offerts; 
il  ne  les  donnera,  à  ce  qu'il  assure,  que  pour  vingt-cinq 
louis. 


VIII. 

LIS  BÉNÉDICTINS  DE  SAJNT-NICOLAS-LE-VIEBX. 


Le  couvent  de  Saint-Nicolas ,  le  plus  riche  de  Catane ,  et  dont 
la  coupole  dépasse  en  hauteur  tous  les  monuments  delà  ville, 
a  été  bâti ,  vers  le  milieu  du  siècle  passé ,  sur  les  dessins  de 
Contini.  On  y  remarque  l'église  et  le  jardin  ;  l'église  ,  pour  ses 
colonnes  de  vert  antique  et  pour  un  très-bel  orgue,  ouvrage 
d'un  moine  calabrais  ,  qui  demanda  pour  tout  payement  d'être 
enterré  sous  son  chef-d'œuvre;  le  jardin,  pour  la  difficulté 
vaincue;  effectivement  le  fond  en  est  lave,  et  toute  la  terre 
qui  le  recouvre  a  été  apportée  à  main  d'homme. 

La  règle  du  couvent  de  Sainl-Mcolas  était  autrefois  très- 
sévère  ;  les  moines  devaient  demeurer  sur  l'Etna  ,  aux  limites 
des  terres  habitables .  et  ù  cet  effet  leur  premier  monastère  était 


120  REVUE  DE  PARIS. 

bâti  à  l'entrée  de  la  seconde  région  ,  trois  quarts  de  lieues  au- 
dessus  de  Nicolosi,  dernier  village  que  l'on  rencontre  en  mon- 
tant au  cratère.  Mais,  comme  tout  s'afiFaiblit  à  la  longue,  la 
règle  perdit  peu  à  peu  de  sa  rigueur,  et  on  commença  à  ne 
plus  réparer  le  couvent.  Bientôt ,  une  ou  deux  salles  s'étant  af- 
faisées  sous  le  poids  des  neiges  ,  les  bons  pères  firent  bâtir  la 
magnifique  succursale  de  Catane  ,  qui  prit  le  nom  de  Saint-Ni- 
colas-le-Neuf,  et  ne  demeurèrent  plus  que  pendant  l'été  à 
Saint-Nicolas-le-Vieux.  Plus  tard  ,  Saint-Nicolas-le-Vieux  fut 
abandonné  été  comme  hiver  ;  on  parla  pendant  trois  ou  quatre 
ans  d'y  faire  des  réparations  qui  le  rendraient  de  nouveau  ha- 
bitable, mais  on  s'en  garda  bien.  Enfin  ,  une  bande  de  voleurs, 
gens  beaucoup  moins  diflBciles  sur  leurs  aises  que  les  moines, 
s'en  étant  emparés  et  y  ayant  élu  domicile,  il  ne  fut  plus  au- 
cunement question  de  remonter  à  Saint-Nicolas-le-Vieux,  et  les 
bons  pères,  qui  ne  se  souciaient  pas  d'avoir  des  discussions 
avec  de  pareils  hôtes,  leur  abandonnèrent  la  tranquille  jouis- 
sance du  couvent. 

Cela  donna  lieu  à  une  méprise  assez  curieuse. 

ïn  1806,  le  comte  de  Weder,  Allemand  de  vieille  roche, 
comme  son  nom  l'indique  ,  partit  de  Vienne  pour  visiter  la 
Sicile;  il  s'embarqua  à  Trieste,  prit  terre  à  Ancône ,  visita 
Rome,  s'y  arrêta  ainsi  qu'à  Naples,  pour  y  prendre  quelques 
lettres  de  recommandation ,  se  remit  de  nouveau  en  mer ,  et 
débarqua  à  Catane. 

Le  comte  de  Weder  connaissait  de  longue  date  l'existence 
du  couvent  de  Saint-Nicolas,  et  la  réputation  qu'avaient  les 
bons  pères  de  posséder  parmi  leurs  frères-servants  le  meilleur 
cuisinier  de  toute  la  Sicile.  Aussi  le  comte  de  Weder,  qui  était 
un  gastronome  très-distingué,  n'avait-il  point  manqué  de  se 
faire  donner  à  Rome,  par  un  cardinal  avec  lequel  il  avait  dîné 
chez  l'ambassadeur  d'Autriche ,  une  lettre  de  recommandation 
pour  le  supérieur  du  couvent  de  Saint-Nicolas.  La  lettre  était 
pressante  :  on  recommandait  le  comte  comme  un  pieux  et  fer- 
vent pèlerin,  et  l'on  réclamait  pour  lui  Thospitalité  pendant 
tout  le  temps  qu'il  lui  plairait  de  rester  au  monastère. 

Le  comte  était  savant  à  la  manière  des  Allemands,  c'est-à- 
dire  qu'il  avait  lu  une  grande  quantité  de  bouquins  parfaite- 
ment oubliés  ;  de  sorte  qu'il  pouvait ,  à  l'appui  de  ses  asser- 


REVUE  DE  PARIS.  121 

(ions,  si  erronées  et  si  ridicules  qu'elles  fussent,  citer  un 
cerlain  nombre  de  noms  inconnus  qui  donnaient  une  sorte  de 
majesté  pédantesque  à  ses  paradoxes.  Or,  parmi  ces  bouquins, 
se  trouvait  un  catalogue  des  couvents  de  bénédictins  répandus 
sur  la  surface  du  globe  ,  et  il  avait  vu  et  retenu,  avec  la  téna- 
cité d'un  esprit  d'outre-Rhin,  que  la  règle  des  bénédictins  de 
Saint-Nicolas  de  Catane  leur  enjoignait ,  comme  je  l'ai  dit.  de 
demeurer  sur  la  dernière  limite  de  la  reggione  coltivala,  et 
sur  la  première  de  la  reggione  neworosa.  Aussi,  lorsqu'il  fit 
venir  un  muletier  pour  qu'il  le  conduisît  à  Saint-Nicolas,  et  que 
le  muletier  lui  eut  demandé  si  c'élait  à  Saint-Nicolas-le-Neuf 
oîi  à  Saint-Nicolas-le-Vieux,  le  comte  répondit-il  sans  hésiter: 
—  A  sa7i  Nicole  su W  Etna.  C'était  tout  ce  que  le  comte  savait 
d'italien. 

Il  n'y  avait  pas  à  s'y  tromper,  et  l'indication  était  précise; 
cependant  le  muletier  hasarda  quelques  observations  ;  mais  le 
comte  lui  ferma  la  bouche  en  disant  :  Je  hairai  pien.  On 
connaît  la  puissance  habituelle  d'un  pareil  argument  :  le  mu- 
letier  salua  le  comte  ,  et  une  demi-heure  après  revint  avec  une 
mule. 

—  Et  pien,  dit  le  comte. 

—  Eh  bien,  excellence?  répondit  le  muletier  qui,  en  sa 
qualité  de  guide  ,  comprenait  toutes  les  langues. 

—  Eh  pien  ,  ma  pagache? 

—  Votre  excellence  emporte  son  bagage  ? 

—  Partieu. 

—  Oh  !  dit  le  muletier  ,  c'est  que  votre  excellence  eût  pu  le 
laisser  à  l'auberge,  c'eût  été  plus  sûr. 

—  Che  ne  quitte  jamais  ma  pagache,  entendez-fous?  dit 
l'Allemand. 

Le  muletier  répondit  par  un  signe  imperceptible  qui  voulait 
dire  :  Chacun  est  libre  ,  —  et  s'en  alla  chercher  le  second 
mulet.  Cependant,  lorsque  le  mulet  fut  chargé,  l'honnête 
guide  crut  devoir  à  sa  conscience  de  faire  une  dernière  obser- 
vation. 

—  Ainsi ,  votre  excellence  est  décidée? 

—  Certainement ,  répondit  le  comte  en  fourrant  une  énorme 
paire  de  pistolets  dans  les  fontes  de  sa  monture. 

—  Elle  va  à  Saint-Nicolas-le-Vieux  ? 

11  11 


122  KKVUK  DE  PARIS. 

—  J'y  fais. 

—  Votre  excellence  a  donc  des  amis  à  Saint- Nicolas-Ie- 
Vieux? 

—  Che  ein  lettre  pour  la  cheneral. 

—  Pour  le  capitaine?  veut  dire  votre  excellence. 

—  Pour  la  cheneral,  que  je  lis! 

—  Hum,  hum,  dit  le  Sicilien. 

—  D'ailleurs ,  je  bairai  pien  ,  je  bairai  pien  ,  entend.->lu  ,  ma- 
raud? 

—  Pardon,  continua  le  guide;  mais,  puisque  votre  excellence 
est  dans  de  si  bonnes  dispositions,  lui  serait-il  égal  de  me 
payer  d'avance? 

—  D'afance!  et  pourquoi  çà? 

—  Parce  qu'il  est  déjà  trois  heures,  et  que  nous  n'arriverons 
pas  avant  la  nuit,  et  que  je  voudrais  revenir  tout  de  suite. 

—  A  la  nuit?  dit  le  comte.  Au  moins  soupet-on  au  cou- 
fent? 

—  Au  couvent? 

—  Oui  ,  à  San-Nico!ô. 

—  Oh!  certainement,  qu'on  y  soupe;  on  est  même  plus  sûr 
d'y  trouver  la  table  mise  la  nuit  que  le  jour. 

—  Les  farceurs  !  dit  le  comte  dont  un  éclair  gastronomique 
illumina  le  visage.  Tiens,  foilà  bour  la  ponne  noufelle  que  (u 
me  donnes.  —  Et  il  lui  remit  deux  piastres ,  qu'il  tira  d'une 
bourse  admirablement  garnie. 

—  Merci,  excellence,  répondit  le  muletier,  qui,  une  fois 
payé ,  n'avait  plus  rien  à  dir.". 

—  Eh  pien  !  bartons-nous  maintenant?  reprit  le  comte. 
• —  Quand  vous  voudrez,  excellence. 

Le  guide  aida  le  comte  à  monter  sur  sa  mule,  et  se  mit  en 
route  en  chantant  une  espèce  de  cantique  qui  ressemblait  beau- 
coup plus  à  un  7niserere  qu'k  une  tarentelle;  mais  le  comte 
était  trop  préoccupé  du  dîner  qu'il  allait  faire  pour  remarquer 
tout  ce  que  ce  prélude  avait  de  mélancolique. 

La  route  se  fit  assez  silencieusement.  Le  guide  avait  fini  par 
croire,  en  voyant  la  confiance  du  comte  appuyée  des  deux 
énormes  pistolets  qu'il  avait  logés  dans  ses  fontes,  qu'il  était  au 
mieux  avec  les  hôtes  de  Saint-Nicolas-le-Vieux  ,  et  que  même 
peut-êlre  il  faisait  partie  de  quelque  bande  de  la  Bohême  qui 


PxEVUE  DF.  PARIS.  123 

était  en  relation  d'intérêts  avec  celles  de  la  Sicile.  Quant  à  lui, 
il  savait  que  personnellement  il  n'avait  rien  à  craindre,  les  mu- 
letiers étant  généralement  sacrés  pour  les  voleurs ,  et  double- 
ment ,  comme  on  le  comprend  bien  ,  loisqu'ils  leur  amènent 
une  si  bonne  pratique  que  paraissait  être  !e  comte. 

Cependant,  à  chaque  village  qu'il  rencoiiti'ait  sur  la  route, 
le  muletier  s'arrêtait  sous  un  prétexte  ou  sous  un  autre. 
C'était  une  espèce  de  transaction  qu'il  faisait  avec  sa  conscience 
pour  donner  au  comte  le  temps  de  faire  ses  rétîexions  et  de  re- 
tourner en  arrière  si  bon  lui  semblait.  Mais,  à  chaque  halte,  le 
comte  reprenait  d'une  voix  que  la  faim  rendait  de  plus  en  plus 
pressante  ; 

—  En  afant  j  allons ,  en  afant ,  der  teufel  ;  nous  n'arriferons 
chamais. 

Et  il  repartait  suivi  parles  regards  ébahis  des  paysans  qui 
venaient  d'apprendre  du  guide  le  bul  de  cet  étrange  pèlerinage, 
et  qui  ne  comprenaient  pas  que ,  sans  y  être  conduit  de  force, 
on  eût  l'idée  de  faire  le  voyage  de  Saint-Nicolas-le-Vieux. 

Ils  traversèrent  ainsi  Gravina  ,  Santa-Lucia-di-Catarica,  Ma- 
nanunziata  et  Nicolosi.  Arrivés  à  ce  dernier  village,  le  guide 
fit  un  dernier  effort. 

—  Excellence,  dit-il,  à  votre  place  je  souperais  et  je  cou- 
cherais ici,  puis  demain  j'irais,  en  me  promenant,  comme 
cela,  tout  seul,  à  Sainl-Nicolas-le-Vieux. 

—  Est-ce  que  tu  ne  m'as  pas  dit  que  che  trouferais  un  pon 
souper  et  un  pon  lit  au  coufent? 

—  Pardieu  si,  répondit  le  guide  ,  s'ils  veulent  bien  vous  re- 
cevoir. 

—  Mais  quand  che  té  lis  que  chai  ein  lettre  pour  la  che- 
neral. 

—  Pour  le  capitaine  ? 

—  Non,  pour  la  cheneral. 

—  Enfin  ,  dit  le  guide,  puisque  vous  le  voulez  absolument. 

—  Certainement ,  que  je  le  feux. 

—  En  ce  cas  ,  allons. 

Et  les  deux  voyageurs  se  remirent  en  route. 

Comme  l'avait  dit  le  muletier,  la  nuit  était  venue;  il  ne 
faisait  pas  de  lune,  on  ne  voyait  pas  à  quatre  pas  devant  soi. 
Mais  ,  comme  le  muletier  connaissait  parfaitement  le  terrain. 


ÎU  REVUE  DE  PARIS. 

il  n'y  avait  pas  risque  de  se  perdre.  Il  prit  un  petit  sentier  à 
peine  tracé ,  et  qui  s'écartait  à  droite  dans  les  terres  ;  puis  , 
commençant  à  quitter  la  région  cultivée ,  il  entra  dans  celle 
des  forêts.  Au  bout  d'une  heure  de  marche,  on  vit  se  dessiner 
une  masse  noire,  aux  fenêtres  de  laquelle  on  n'apercevait  au- 
cune lumière. 

—  Voilà  Saint-Nicolas-le-Vieux ,  dit  à  voix  basse  le  muletier. 

—  Oh  !  oh!  dit  le  comte  ,  foilà  un  coufent  dans  ein  situation 
pien  mélangolique. 

—  Si  vous  voulez,  répartit  vivement  le  guide ,  nous  pouvons 
retourner  à  Nicolosi,  et,  si  vous  ne  voulez  pas  coucher  à  l'au- 
berge ,  il  y  a  un  excellent  homme  qui  ne  vous  refusera  pas  un 
lit,  M.  Gemellaro. 

—  Che  ne  le  connais  bas.  T'ailleurs  ,  c'est  à  Saint-Nigolas 
que  je  feux  aller,  et  non  à  Nigolosi. 

—  Zerebello  da  tedesco,  murmura  le  Sicilien. 

Puis,  fouettant  ses  deux  mules,  il  se  remit  en  marche.  Cinq 
minutes  après ,  ils  étaient  à  la  porte  du  couvent. 

Le  couvent  n'avait  rien  de  plus  rassurant  pour  être  vu  de 
plus  près.  C'était  une  vieille  faljrique  du  xii"=  siècle,  où  il  était 
facile  de  lire  les  ravages  de  chaque  irruption  qui  avait  eu  lieu 
depuis  le  temps  de  sa  fondation.  La  date  de  tous  les  incendies 
et  de  tous  les  tremblements  de  terre  était  là  sculptée  sur  la 
pierre.  A  certaines  dentelures  qui  se  détachaient  en  vigueur  sur 
un  ciel  bleu  foncé  ,  tout  brillant  d'étoiles,  il  était  facile  de  re- 
connaître qu'une  partie  des  bâtiments  tombait  en  ruines.  Ce- 
pendant les  murailles  qui  entouraient  l'édifice  paraissaient  assez 
bien  entretenues  ,  et  l'on  y  avait  pratiqué  des  meurtrières  ,  ce 
qui  donnait  à  Saint-Nicolas-le-Vieux  bien  plutôt  l'apparence 
d'une  forteresse  que  l'aspect  d'un  monastère. 

Le  comte  regarda  tout  cela  d'un  air  fort  calme,  et  ordonna 
au  muletier  de  frapper.  Celui-ci,  qui  en  avait  pris  son  parti, 
souleva  un  vieux  marteau  de  fer  tout  rongé  par  la  rouille  et  le 
temps,  et  le  laissa  retomber  de  toute  sa  pesanteur.  Le  coup  re- 
tentit dans  les  profondeurs  du  couvent,  et  une  cloche  au  son 
aigre  répondit.  Presque  en  même  temps,  une  petite  fenêtre, 
pratiquée  à  dix  pieds  de  hauteur,  s'ouvrit.  11  en  sortit  un  long 
tube  de  fer,  qui  se  dirigea  vers  la  poitrine  du  comte;  une  tête 


J\EVUE  DE  PARIS.  125 

barbue  se  montra  à  l'ouverture  ,  et  une  voix  qui  n'avait  rien  de 
l'onction  monacale  demanda  :  Qui  va  là? 

—  Ami ,  répondit  le  comte  en  écartant  de  la  main  le  canon 
du  fusil  ;  ami. 

En  même  temps  il  lui  sembla  sentir  arriver  par  la  fenêtre  ou- 
verte une  odeur  de  rôti  qui  lui  réjouit  l'àme. 

—  Ami,  hum  !  ami ,  dit  l'homme  de  la  fenêtre.  Et  qui  nous 
prouvera  que  vous  êtes  un  ami? 

Et  il  ramena  le  canon  du  fusil  dans  la  direction  première. 

—  Mon  très-gère  frère,  répondit  le  comte  en  écartant  de  nou- 
veau et  avec  le  même  sang-froid  l'arme  qui  le  menaçait,  che 
combrends  très-pien  que  fous  breniez  vos  brécauzions  afant  de 
recefoir  les  édranchers,  et  chan  ferais  autant  à  vodre  blace  , 
moi  ;  mais  chai  ein  lettre  du  gardinal  Morosini  pour  la  cheneral 
à  fous. 

—  Pour  notre  capitaine?  reprit  l'homme  au  fusil. 

—  Eh  !  non  ,  non  ,  pour  la  cheneral. 

—  Enfin,  ça  ne  fait  rien.  Vous  êtes  tout  seul?  continua  l'in- 
terlocuteur. 

—  Dont  zeul. 

—  Attentez,  on  va  ouvrir. 

—  Hum  !  ça  sent  pon ,  la  rôti ,  dit  l'Allemand  en  descendant 
de  sa  mule. 

—  Excellence,  demanda  le  muletier,  qui  pendant  ce  temps 
avait  déchargé  le  bagage  du  comte,  vous  n'avez  plus  besoin  de 
moi? 

—  Tu  ne  feux  donc  pas  resder?  reprit  le  comte. 

—  Non ,  dit  le  muletier  j  avec  votre  permission  ,  j'aime  mieux 
aller  coucher  ailleurs. 

—  Eh  pien  !  fas ,  dit  le  comte. 

—  Faudra- 1- il  vous  venir  chercher?  demanda  le  Sici- 
lien. 

—  Non  ,  la  cheneral  me  fera  recontuire. 

—  Très-bien.  Adieu,  excellence. 

—  Atieu. 

En  ce  moment  la  clef  commença  à  grincer  dans  la  serrure  j 
le  guide  sauta  sur  une  de  ses  mules ,  prit  la  bride  de  l'autre ,  et 
s'éloigna  au  trot.  Il  était  déjà  à  une  cinquantaine  de  pas  quand 
la  porte  s'ouvrit. 

11. 


126  REVUE  DE  PARIS. 

—  Ça  sent  pon,  dit  rAlleraand  en  humant  l'odeur  qui  venait 
de  la  cuisine;  ça  sent  Irès-pon. 

—  Vous  trouvez?  demanda  l'étrange  portier. 

—  Oui ,  dit  le  comte,  oui ,  che  trout'e. 

—  C'est  le  souper  du  chef ,  qui  est  en  route  et  que  nous  atten- 
dons d'un  moment  à  l'autre. 

—  Alors  j'arrife  pieu,  dit  le  comte  en  riant. 

—  Est-ce  qu'il  vous  connaît ,  notre  chef  ?  demanda  le  portier, 

—  rson;  mais  chai  ein  lettre  bour  lui. 

—  Ah  !  c'est  autre  chose.  Voyons  ? 

—  La  foilà. 

Le  portier  prit  la  lettre ,  et  lut  : 

«  Al  reverendissimo générale  dei  Benedettini;  al  conventa 
di  San-Nicolo  di  Catania.  » 

—  Ah  !  je  croraprends ,  dit  le  portier. 

—  Ah  !  fous  combrenez  ;  c'est  pien  heureux,  dit  le  comte  en 
lui  frappant  sur  l'épaule.  En  ce  cas,  mon  ami,  si  fous  com- 
brenez, charchez-fous  de  ma  pagache,  et  brenez  garte  zurtout 
au  borde-mandeau  :  c'est  là  où  est  mon  pourse. 

—  Ah  !  c'est  là  ou  est  votre  bourse.  C'est  l)on  à  savoir  ,  dit  le 
portier  en  prenant  le  porte-manteau  avec  un  empressement  tout 
particulier. 

Puis  ,  s'élant  emparé  du  reste  du  bagage  : 

—  Allons ,  allons  j  continua-t-il ,  je  vois  bien  que  vous  êtes 
un  ami  ;  venez. 

Le  comte  ne  se  le  fit  pas  dire  deux  fois  ,  et  suivit  son  guide. 

L'aspect  intérieur  du  couvent  n'était  pas  moins  étrange  que 
son  aspect  extérieur.  Partout  des  ruines;  beaucoup  de  futailles 
défoncées  ;  nulle  part  de  crucifix  ni  de  saintes  images.  Le 
comte  s'arrêta  un  instant,  car  il  était  de  ces  causeurs  qui  ont 
la  mauvaise  habitude  de  s'arrêter  quand  ils  parlent,  et  il  exprima 
son  étonnement  à  son  guide  d  ur.e  pareille  dévastation. 

—  Que  voulez-vous?  lui  répondit  son  guide  ;  nous  sommes 
un  peu  isolés ,  comme  vous  avez  pu  le  voir  ;  et  comme  la  mon- 
tagne est  pleine  de  mauvais  sujets  qui  ne  craignent  ni  Dieu  ni 
diable,  nous  ne  laissons  pas  traîner  le  peu  que  nous  possédons. 
Tout  ce  que  nous  avons  d'objets  précieux  est  sous  clef  dans  les 
caves.  D'ailleurs ,  vous  savez  que  nous  avons  un  autre  monas- 
tère dans  la  plaine  ,  tout  près  deC.Uane? 


BEVUE  DE  PARIS.  127 

—  Non,  elle  ne  le  safais  bas.  Ah  !  fous  afez  un  audre  inoiiaz- 
dère  !  Diens ,  diens ,  diens  ! 

—  Maintenant ,  examinez  vous-même  votre  bagage ,  pour  que 
vous  puissiez  attester  au  chef  qu'il  n'en  a  rien  été  détourné. 

—  Oh!  c'être  bien  fazile  :  ein  malle,  ein  sag  dé  nuit  et  ein 
borde-manteau.  Che  fous  la  recommanle ,  la  borde-mandeau  ; 
c'est  là  qu'est  mon  pourse. 

—  Ainsi,  trois  objets  seulement,  n'est-ce  pas?  Ce  n'est 
guère. 

—  C'être  assez. 

—  Vous  trouvez ,  vous  ? 

—  Oui,  je  troufe. 

—  Eh  bien,  attendez  là,  dit  le  portier  en  faisant  entrer  le 
comte  dans  une  espèce  de  cellule  ,  et  je  ne  doute  pas  que  ,  d'ici 
à  une  demi-heure ,  le  chef  ne  soit  de  retour.  —  Et  il  fit  mine  de 
s'en  aller. 

—  Dides  donc  ,  dides  donc!  Est-ce  qu'en  l'attendant  che  ne 
bourrais  bas  descenlre  à  la  guisine?  Je  donnerais  beul-élre  de 
pons  conseils  au  guisinier,  moi. 

—  Ma  foi ,  dit  le  portier,  je  n'y  vois  pas  d'inconvénient  : 
attendez  ici,  je  vais  mettre  votre  bagage  en  sûreté  ,  et  je  viens 
vous  reprendre.  A  propos,  combien  y  a-t-il  dans  votre  bourse? 

—  Trois  mille  six  cent  vingt  tucals. 

—  Trois  mille  six  cent  vingt  ducats?  bon  !  reprit  le  portier. 

—  Ça  m'a  l'air  t'un  pien  honnête  homme,  murmura  le  comte 
en  regardant  s'éloignei-  le  frère  qui  emportait  toule  sa  robba  ; 
ça  m'a  l'air  t'un  pien  honnête  homme. 

Dix  minutes  après,  son  guide  était  de  retour. 

—  Si  vous  voulez  descendre  à  la  cuisine ,  dit  le  Sicilien  ,  vous 
êtes  libre. 

—  Oui,  che  le  feux.  Ou  est-delle,  la  guisine? 

—  Ytnaz. 

Le  comte  suivit  de  nouveau  son  guide ,  qui  le  conduisit  dans 
les  cuisines  du  couvent.  La  broche  était  garnie,  tous  les  four- 
neaux étaient  allumés  ,  et  des  casseroles  bouillaient  partout. 

—  Pon  ,  dit  l'Allemand  s'ari étant  sur  la  dernière  marche,  et 
embrassant  d'un  coup  d'œil  ce  spectacb^  succulent  ;  pon ,  ii 
baraît  que  che  ne  suis  bas  tompé  chour  de  cheûne.  Ponchour, 
guisinier,  ponchour. 


128  REVUE  DE  PARIS. 

Le  cuisinier  était  prévenu  5  il  reçut  en  conséquence  le  comte 
avec  toute  la  déférence  qu'il  devait  à  un  gourmet.  Le  comte  en 
profila  pour  aller  lever  le  couvercle  de  toutes  les  casseroles  et 
goûter  à  toutes  les  sauces.  Tout  à  coup  il  s'élança  sur  le  cuisi- 
nier qui  allait  verser  du  sel  dans  une  omelette  ,  et  lui  arracha 
des  mains  le  vase  où  étaient  les  œufs. 

—  Eh  pien  ,  eh  pien  !  Qu'est-ce  que  tu  fais  tonc?  s'écria  le 
comte. 

—  Comment ,  qu'est-ce  que  je  fais ,  demanda  le  cuisinier. 
--  Foui ,  qu'est-ce  que  tu  fais?  je  te  le  lemante. 

—  Je  mets  du  sel  dans  l'omelette. 

—  Mais,  malheureux,  on  ne  met  bas  de  sel  dans  l'omelette. 
On  met  du  sugre  et  des  confidures,  de  ponnes  confidures  de 
groseilles. 

—  Allons  donc ,  reprit  le  cuisinier  en  essayant  de  lui  arracher 
le  vase  des  mains. 

—  Non  bas ,  non  bas  !  dit  le  comte ,  c'est  moi  qui  la  ferai , 
l'oraelede  ;  tonne-moi  tes  confidures. 

—  Ah!  dit  le  cuisinier  en  s'échaufîant;  nous  allons  voir  un 
peu  qui  est-ce  qui  est  le  maître  ici  : 

—  C'est  moi  !  dit  une  voix  forte  ;  qu'y  a-t-il? 

Le  comte  et  le  cuisinier  se  retournèrent  :  un  homme  de  qua- 
rante à  quarante-cinq  ans  ,  vêtu  d'une  robe  de  moine,  se  tenait 
debout  sur  l'escalier;  il  était  de  haute  taille  et  avait  cette  phy- 
sionomie dure  et  impérieuse  de  ceux  qui  sont  habitués  à  com- 
mander. 

—  Le  capitaine!  s'écria  le  cuisinier. 

—  Ah  !  dit  le  comte ,  c'est  la  cheneral ,  pon  ,  Cheneral ,  con- 
tinua-t-il  en  s'avançant  vers  le  moine,  che  vous  temante  bardon, 
mais  fous  avez  un  guisinier  qui  ne  sait  bas  faire  les  omeledes. 

—  Vous  êtes  le  comte  de  Weder ,  monsieur?  dit  le  moine  en 
très-bon  français. 

—  Oui,  ma  cheneral,  répondit  le  comte  sans  lâcher  les  œufs 
ni  la  fourchette  avec  laquelle  il  s'apprêtait  à  les  battre  j  che 
suis  le  gonde  de  Weler  en  bersonne. 

—  Alors  c'est  vous  qui  m'avez  apporté  la  lettre  de  recomman- 
dation que  m'a  remise  le  fière  portier? 

—  Moi-même. 

—  Soyez  le  bien-venu ,  monsieur  le  comte. 


I 


REVUE  M.  PARIS.  129 

Le  comle  s'inclina. 

—  Seulement ,  continua  le  moine,  je  regrette  que  la  situation 
écartée  de  notre  couvent ,  son  éloignement  de  tout  lieu  habité, 
ne  nous  permettent  pas  de  vous  mieux  recevoir  ;  mais  nous 
sommes  de  pauvres  solitaires  des  montagnes  ,  et  vous  nous 
pardonnerez,  je  l'espère,  si  notre  table  n'est  pas  mieux 
garnie. 

—  Comment ,  comment ,  bas  mieux  garnie  !  Mais  la  souber , 
elle  me  semble  excellente  au  gondraire ,  et  quand  chaurai  fait 
Tomelede  aux  gonfidures.... 

—  Mais  ,  capitaine,  dit  le  cuisinier. 

—  Donnez  des  confitures  à  monsieur ,  et  qu'il  fasse  son  ome- 
lette comme  ill'entendra,  dit  le  moine. 

Le  cuisinier  obéit  sans  soufHer  mot. 

—  Maintenant ,  dit  le  moine ,  ne  vous  gênez  pas ,  monsieur  le 
comte,  faites  comme  chez  vous ,  et  lorsque  votre  omelette  sera 
finie ,  remontez ,  nous  vous  attendons. 

—  C'est  TafFaire  de  zinq  minutes,  et  che  remonde;  faites 
douchours  serfir. 

—  Vous  entendez,  dit  le  moine  au  cuisinier ,  faites  servir.  — 
Et  il  remonta  l'escalier.  Un  instant  après ,  deux  frères  descen- 
dirent et  se  mirent  aux  ordres  du  cuisinier.  Pendant  ce  temps, 
le  comte  triomphant  confectionnait  son  omelette;  lorsqu'elle  fut 
finie,  il  remonta  à  son  tour. 

Le  supérieur  l'attendait  avec  toute  la  communauté  ,  qui  se 
composait  d'une  vingtaine  de  frères ,  dans  un  réfectoire  bien 
éclairé,  et  où  l'on  avait  dressé  une  table  parfaitement  servie. 
Le  comle  fut  frappé  du  luxe  d'argenterie  que  celte  table  étalait , 
ainsi  que  de  la  finesse  des  nappes  et  des  serviettes.  Le  couvent 
avait  tiré  de  son  trésor  et  de  sa  lingerie  ce  qu'il  avait  de  mieux , 
pour  faire  honneur  à  son  hôte.  Quant  à  l'appartement ,  il  con- 
trastait singulièrement,  par  son  aspect  délabré,  avec  le  luxe 
du  couvert  qui  y  était  dressé.  C'était  une  grande  salle  qui  avait 
dû  être  autrefois  une  chapelle ,  et  dans  l'autel  de  laquelle  on 
avait  pratiqué  une  cheminée  ;  les  parois  n'avaient  pour  tout 
ornement  que  des  toiles  d'araignées  qui  les  couvraient,  et 
quelques  chauve-souris  attirées  par  la  lumière  voletaient  au 
plafond ,  entrant  et  sortant ,  selon  leur  caprice  ,  par  les  fenêtres 
brisées. 


130  r,rYUF.  M  PARIS. 

En  outre,  un  arsenal  complet  de  carabines  était  plttoresque- 
ment  disposé  contre  la  muraille. 

Le  comte  embrassa  cet  aspect  d'un  coup  d'œil  et  admira  l'ab- 
négation religieuse  des  bons  pères  ,  qui ,  possédant  des  trésors 
tels  que  ceux  qui  étaient  étalés  à  ses  yeux,  vivaient  cependant 
exposés  aux  intempéries  du  ciel,  comme  les  anciens  solitaires 
du  mont  Carmel  et  de  laThébaide.  Le  supérieur  remarqua  son 
étonneraent. 

—  Monsieur  le  comte,  dit-il  en  souriant,  je  vous  demande 
encore  une  fois  pardon  du  mauvais  dîner  et  du  mauvais  gite 
que  vous  trouverez  ici.  Peut-être  vous  avait-on  peint  l'intérieur 
de  notre  couvent  comme  un  lieu  de  délices.  Voilà  comme  la  so- 
ciété nous  juge,  monsieur  le  comte.  Aussi ,  une  fois  rentré  dans 
le  monde  ,  j'espère  que  vous  nous  rendrez  justice. 

—  Ma  voi,  cheneral ,  répondit  le  comte,  je  ne  sais  bas  drop 
ce  qui  mangue  à  la  tiner ,  et  j'ai  fu  en  pas  une  batterie  de  gui- 
sine  assez  pien  organisée;  et,  à  moins  que  ce  ne  zoit  le  lin. 

—  Oh  I  répondit  le  supérieur,  soyez  tranquille  sous  ce  rap- 
port; le  vin  est  bon. 

—  Eh  pien  !  si  le  fin  est  pon  ,  c'est  tout  ce  qu'il  faut. 

—  Seulement ,  ajouta  le  supérieur,  je  crains  que  nos  façons 
ne  vous  paraissent  peu  monacales.  Par  exemple,  nous  avons 
l'habitude  de  ne  jamais  souper  sans  avoir  à  côté  de  nous 
chacun  une  paire  de  pistolets  ;  c'est  une  précaution  contre  les 
accidents  qui  peuvent  arriver  à  chaque  minute  dans  un  lieu 
aussi  isolé  que  celui-ci.  Vous  voudrez  donc  bien  nous  excuser 
si ,  malgré  voire  présence ,  nous  ne  nous  écartons  pas  de  nos 
habitudes. 

Et  à  ces  mots  le  supérieur  releva  sa  robe  ,  lira  de  sa  ceinture 
une  paire  de  superbes  pistolets  qu'il  déposa  près  de  son 
assiette. 

—  Faides  ,  faides  ,  cheneral ,  faides  ,  répondit  l'Allemand  ; 
les  bisdolets,  c'est  l'ami  de  l'homme;  chen  ai  aussi ,  moi,  des 
bisdolets.  Oh  mais  !  c'est  édonnant  comme  les  vodres  leur  res- 
semblent,  c'est  édonnant. 

—  Cela  se  peut ,  répondit  le  supérieur  en  réprimant  un  sou- 
rire ;  ce  sont  de  très-bonnes  armes  ,  que  j'ai  fait  venir  d'Alle- 
magne, des  Kukenreiter. 

—  DesKukenreiter?  C'est  jusdement  ça.  Faides  donc  brendre 


REVLE  DE  PARIS.  151 

les  miens ,  qui  sont  avec  ma  pagaclie,  cheneral ,  pour  les  yom- 
barer  un  peu, 

—  Après  le  dîner,  comte,  après  le  dîner.  Mettez-vous  en 
face  de  moi,  là,  très-bien.  Savez-vous  \olie  Betieificite  ? 

—  Je  l'ai  su  autrevois  j  mais  che  l'ai  un  beu  ouplié. 

-^  Tant  pis ,  tant  pis,  dit  le  général  ,  car  je  comptais  sur 
vous  pour  le  dire;  mais  ,  si  vous  l'avez  oublié,  on  s'en  passera, 

--  On  zen  bassera , 'répondit  le  comte,  qui  était  de  bonne 
composition;  on  zen  bassera. 

Et  le  comte  ,  effectivement,  avala  son  potage  sans  Bénédi- 
cité, ce  que  firent  aussi  les  autres  moines.  Lorsqu'il  eut  fini , 
le  capitaine  lui  passa  une  bouteille. 

—  Goûtez-moi  ce  vin-là  ,  lui  dit-il. 

Le  comte,  se  doutant  qu'il  avait  affaire  à  un  vin  de  choix, 
emplit  un  petit  verre  qui  était  devant  lui,  le  prit  par  le  pied  . 
examina  un  instant,  à  la  lueur  de  la  lampe  la  plus  rapprochée, 
le  liquide  jaune  comme  de  Tambre,  puis  il  le  porta  à  sa  bouche 
et  le  dégusta  avec  la  voluptueuse  lenteur  d'un  gourmet, 

—  C'est  édonnant,  dit  le  comte,  moi  qui  groyais  gonnaître 
tous  les  fins  ,  che  ne  gonnais  pas  celui-là;  à  moins  que  ce  ne 
soit  du  matère  d'un  noufeau  g.'U. 

C'est  du  marsala  ,  monsieur  le  comte,  un  vin  qui  n'est  pas 
connu  et  qui  mérite  cependant  de  l'être.  Oh  !  notre  pauvre 
Sicile,  elle  renferme  comme  cela  une  fouie  de  trésors  oubliés. 

—  Comment  tides-fous  qu'il  s'abbelle?  demanda  le  comte  en 
se  versant  un  second  verre. 

-^  Marsala. 

—  Marzala  !...  Eh  pieni  c'est  un  bon  fin  ;  ch'en  achèterai.  Se 
fend-il  cher.^ 

—  Deux  sous  la  bouteille. 

—  Fous  tides?  reprit  le  comte,  qui  croyait  avoir  mal  entendu. 

—  Deux  sous  la  bouteille. 

—  Teux  sous  la  pouteille.  Mais  vous  habidez  le  baratis  der- 
restre  ,  cheneral  ;  che  ne  m'en  fas  blus  d'izi ,  moi,  je  me  fais 
beneticdin. 

—  Merci  de  la  préférence,  comte;  quand  vous  voudrez, 
nous  vous  recevrons. 

—  Teux  sous  la  pouteille  î  reprit  le  comte  en  se  versant  un 
troisième  verre. 


132  REVUE  1)1'   PARIS. 

—  Seulement ,  je  dois  vous  prévenir  qu'il  a  un  défaut ,  ajouta 
le  supérieur. 

—  Il  n'a  bas  de  téfauts,  répondit  le  comte. 

—  Je  vous  demande  pardon  ;  il  est  très-capiteux. 

—  Gabileux,  gabiteux  ,  dit  le  comte  avec  mépris;  j'en  poi- 
rais  une  binle  qu'il  n'y  baraîtrait  bas  blus  que  si  j'afais  afalé 
un  ferre  de  zirop  de  crozeille. 

—  Alors,  ne  vous  gênez  pas,  dit  le  supérieur  ,  faites  comme 
chez  vous;  seulement,  je  vous  préviens  que  nous  en  avons 
d'autres. 

En  vertu  de  la  permission  qui  lui  était  accordée, le  comte  se 
mit  à  boire  et  à  manger  en  véritable  Allemand.  Mais,  il  faut 
l'avouer  ,  il  soutint  admirablement  la  réputation  dont  jouissent 
ses  compatriotes.  Les  moines ,  excités  parleur  supérieur,  ne 
voulurent  pas  ,  de  leur  côté,  laisser  un  étranger  en  arrière, 
de  sorte  que  bientôt  on  rompit  le  silence  religieux  qui  avait 
régné  au  commencement  du  repas ,  chacun  commença  A  parler 
à  voix  basse  à  son  voisin  ,  puis  plus  haut  à  tout  le  monde.  Au 
second  service  ,  chacun  criait  de  son  côté  et  commençait  à  ra- 
conter les  aventures  les  plus  étranges  qu'il  fût  possible  d'en- 
tendre. Le  comte,  si  peu  qu'il  comprît  le  sicilien,  crut  s'aper- 
cevoir qu'il  était  question  surtout  de  coups  hardis  exécutés  par 
des  brigands,  de  couvents  pillés,  de  gendarmes  pendus,  de  re- 
ligieuses violées.  Mais  il  n'y  avait  rien  là  d'étonnant  ;  la 
situation  isolée  des  dignes  bénédictins  ,  leur  éloignement  de  la 
ville  ,  devaient  les  avoir  rendus  plus  d'une  fois  témoins  de  pa- 
reilles scènes.  Le  marsala  allait  toujours,  sans  préjudice  du 
Syracuse  sec,  du  muscat  de  Calabre  et  du  malvoisie  de  Lipari. 
Si  forte  que  fût  la  tête  du  comte  ,  ses  yeux  commencèrent  k  se 
couvrir  d'un  brouillard  et  sa  langue  à  s'épaissir.  Alors  les  mo- 
nologues succédèrent  peu  à  peu  aux  conversations  ,  et  les  chan- 
sons aux  monologues.  Le  comte ,  qui  voulait  rester  à  la  hauteur 
de  ses  hôtes,  chercha  dans  son  répertoire  anacréontique,  et, 
n'y  trouvant  rien  pour  le  moment  que  la  chanson  des  brigands 
de  Schiller,  il  se  mit  à  entonner  à  tue-tête  le  fameux  Stehlen, 
morden,  hureti ,  balrjen,  auquel  il  lui  sembla  que  les  convives 
répondaient  par  des  applaudissements  universels.  Bientôt  tout 
parut  tourner  autour  de  lui  ;  il  lui  sembla  que  les  moines 
jetaient  bas  leurs  habits  religieux  et  se  transformaient  peu  à 


REVUE  DE  PARIS.  13." 

peu  en  bandils.  Ces  figures  acétiques  changeaient  de  caractère 
et  s'illuminaient  d'une  joie  féroce;  le  dîner  dégénérait  en 
orgie.  Cependant  on  buvait  toujours,  et  chaque  fois  qu'on 
buvait,  c'étaient  des  vins  nouveaux,  des  vins  plus  capiteux, 
des  vins  pris  dans  la  cave  du  prince  de  Paterno  ou  dans  la 
cantine  des  dominicains  d'Aci-Reale.  On  frappait  sur  la  table 
avec  des  bouteilles  vides  pour  en  demander  d'autres ,  et  en  frap- 
pant on  renversait  les  lampes;  le  feu  alors  se  communiquait  à 
la  nappe ,  et  de  la  nappe  à  la  table ,  et  au  lieu  de  l'éteindre  on 
y  jetait  les  chaises,  les  bancs,  les  stalles.  En  un  instant  la 
table  ne  fut  plus  qu'un  immense  bûcher,  autour  duquel  les 
moines  devenus  bandits  se  mirent  à  danser  comme  des  démons. 
Enfin,  au  milieu  de  tout  ce  sabbat  infernal,  la  voix  du  capi- 
taine retentit,  demandant:  Le  monachel  le  monache  !  Un 
hourra  général  accueillit  cette  demande.  Un  instant  après  ,  une 
porte  s'ouvrit ,  et  quatre  religieuses  parurent ,  traînées  par 
cinq  ou  six  bandits;  des  hurlements  de  joie  et  de  luxure  les 
accueillirent.  Le  comte  voyait  tout  cela  comme  dans  un  rêve, 
et  comme  dans  un  rêve  il  lui  semblait  qu'une  force  supérieure 
clouait  son  corps  à  sa  place  ,  tandis  que  son  esprit  était  em- 
porté ailleurs.  En  un  instant  les  vêtements  des  pauvres  filles 
furent  en  lambeaux;  les  bandits  se  ruèrent  sur  elles  ;  le  capi- 
taine voulut  faire  entendre  sa  voix,  mais  sa  voix  fut  couverte 
par  les  clameurs  générales.  Il  sembla  alors  au  comte  que  le 
capitaine  prenait  ses  fameux  Kukenreiter  ,  qui  ressemblaient  si 
fort  aux  siens.  Il  crut  entendre  retentir  deux  coups  de  feu  ;  il 
ferma  les  yeux ,  tout  ébloui  de  la  flamme.  En  les  rouvrant,  il 
vit  du  sang,  deux  brigands  qui  se  tordaient  en  hurlant  dans  un 
coin,  la  plus  belle  des  religieuses  dans  les  bras  du  capitaine , 
puis  il  ne  vit  plus  rien  ;  ses  yeux  se  fermèrent  une  seconde  fois 
sans  qu'il  eût  la  puissance  de  les  rouvrir,  ses  jambes  man- 
quèrent sous  lui  5  enfin  il  tomba  comme  une  masse;  il  était 
ivre-mort. 

Lorsque  le  comte  s'éveilla ,  il  était  grand  jour  ;  il  se  frotia 
les  yeux,  se  secoua  et  regarda  autour  de  lui;  il  était  couché 
sous  un  arbre  à  la  lisière  du  bois,  avait  à  sa  droite  Nicolosi,  à 
sa  gauche  Pedara,  devant  lui  Catane,  et  derrière  Catane  la 
mer.  Il  paraissait  avoir  passé  la  nuit  à  la  belle  étoile,  couché 
sur  un  doux  lit  de  sable,  la  tète  appuyée  sur  son  porle-man-- 
11  12 


154  REVUE  DE  PARIS. 

leau ,  et  sans  autre  dais  de  lit  que  l'iramense  azur  du  ciel.  D'a- 
bord ,  il  ne  se  rappela  rien  ,  et  demeura  quelque  temps  comme 
un  homme  qui  sort  de  léthargie ,  enfin  sa  pensée ,  par  une 
opération  lente  et  confuse  d'abord  ,  se  reporta  en  arrière  ,  et 
bientôt  il  se  rappela  son  départ  de  Catane,  les  hésitations  de 
son  muletier,  son  arrivée  au  couvent,  son  altercation  avec  le 
cuisinier,  l'accueil  que  lui  avait  fait  le  général,  le  dîner,  le 
vin  de  Marsala,  les  chansons,  l'orgie,  le  feu,  les  religieuses 
et  les  coups  de  pistolets.  Il  regarda  de  nouveau  autour  de  lui, 
et  vit  sa  malle  ,  son  sac  de  nuit  et  son  porte-manteau  ;  il  ouvrit 
ce  dernier,  y  retrouva  son  portefeuille,  sa  pipe  d'écume  de 
mer ,  son  sac  à  tabac  et  sa  bourse ,  sa  bourse  qui ,  à  son  grand 
élonnement ,  lui  parut  aussi  ronde  que  si  rien  ne  lui  était  arrivé; 
il  l'ouvrit  avec  anxiété  :  elle  était  toujours  pleine  d'or,  et  de 
plus  il  y  avait  un  billet  5  le  comte  l'ouvrit  vivement  et  lut  ce  qui 
suit  : 


«  Monsieur  LE  COMTE, 

«  Nous  vous  faisons  mille  excuses  de  nous  séparer  de  vous 
d'une  façon  aussi  brusque;  mais  une  expédition  de  la  plus 
haute  importance  nous  allirc  du  côté  de  Cefali.  J'espère  que 
vous  n'oublierez  pas  l'hospitalité  que  vous  ont  donnée  les  bé- 
nédictins de  Saint-Nicolas-le-Vieux ,  et  que ,  si  vous  retournez 
à  Rome ,  vous  demanderez  à  monsignor  Morosini  de  ne  point 
oublier  de  pauvres  pécheurs  dans  ses  prières? 

«  Vous  retrouverez  tout  votre  bagage,  à  l'exception  des  Ku- 
kenreiter  que  je  vous  demande  la  permission  de  garder  comme 
un  souvenir  de  vous. 

«  Don  Gaétan 0 , 

»  Prieur  de  Saint-Nicolas-le-V^ieux. 

»  16  octobre  1806.  » 

Le  comte  de  Wedcr  compla  son  or,  il  n'y  manquait  pas  une 
oboie. 


REVUE  DE  PARIS,  155 

Lorsqu'il  arriva  h  Nicolosi ,  il  trouva  tout  le  village  en  ré- 
voluiioR  :  la  veille  ,  le  couvent  de  Sainte-Claire  avait  été  forcé  , 
Pargenterie  du  monastère  |)illée,  et  les  quatre  plus  jeunes  et 
plus  belles  religieuses  enlevées,  sans  qu'on  pût  savoir  ce  qu'elles 
étaient  devenues. 

Le  comte  rt^trouva  son  muletier,  remonta  sur  sa  mule,  revint 
à  Calane,  et,  ayant  appris  qu'un  bâtiment  était  prêt  à  mettre 
à  la  voile  pour  Naples,  il  s'y  embarqua  et  quitta  la  Sicile  la 
même  nuit. 

Deux  ans  après  ,  il  lut  damVJllgeuieine  Zeitung  que  le  fa- 
meux chef  de  bandits  Gaëtano  ,  qui  s'était  emparé  du  couvent 
de  Saint-Nicolas-le-Vieux,  sur  l'Etna  ,  pour  en  faire  un  repaire 
de  brigands,  après  un  combat  terrible,  soutenu  contre  un  ré- 
giment anglais,  avait  été  pris  et  pendu,  à  la  grande  joie  des 
habitants  de  Catane ,  qu'il  avait  fini  par  venir  rançonner  jusque 
dans  la  ville. 


IX. 


L  ETNA, 

Le  lendemain  de  notre  arrivée  à  Catane,  nous  devions,  on 
se  le  rappelle,  tenter  une  ascension  sur  l'Etna.  Je  dis  tenter, 
car  c'est  surtout  à  l'occasion  des  projets  que  les  voyageurs  font 
à  l'endroit  de  cette  montagne  ,  qu'on  peut  appliquer  le  pro- 
verbe :  L'homme  propose ,  et  Dieu  dispose.  Rien  de  plus 
commun  que  les  curieux  partis  de  Catane  pour  gravir  le  Ghi- 
bello,  comme  on  appelle  l'Etna  en  Sicile;  rien  de  plus  rare  que 
les  privilégiés  arrivés  jusqu'à  son  cratère.  C'est  que,  pendant 
neuf  ou  dix  mois  de  l'année,  la  montagne  est  véritablement 
inaccessible  :  jusqu'au  15  juin  ,  il  est  trop  tôt;  passé  le  1"  oc- 
tobre, il  est  trop  tard. 

Nous  étions  sous  ce  rapport  dans  les  conditions  voulues,  car 
nous  étions  arrivés  à  Calane  le  4  septembre;  de  plus ,  toute  la 
journée  avait  été  magnifique;  aucune  vapeur,  aucun  brouil- 
lard, ne  voilaient  l'Etna.  De  toutes  les  rues  qui  y  conduisaient, 
nous  l'avions  vu,  la  veille,  calme  et  majestueux.  La  légère 
fumée  qui  s'échappait  du  cratère  suivait  la  direction  du  vent  , 


136  REVUE  DE  PARIS. 

flotlant  comme  une  banderole;  enfin ,  le  soleil  que  nous  avions 
vu  se  coucher  du  haut  de  la  coupole  des  Bénédictins,  avait 
glissé  dans  un  ciel  sans  nuage  et  disparu  derrière  le  village 
d'Aderno,  promettant  pour  le  lendemain  une  journée  non  moins 
belle  que  celle  qui  venait  de  s'écouler. 

Aussi ,  à  cinq  heures  du  matin  ,  notre  guide  nous  éveilla-t-il 
en  nous  annonçant  un  temps  fait  exprès  pour  nous.  Nous  cou- 
rûmes aussitôt  à  nos  fenêtres  qui  donnaient  sur  l'Etna,  et  nous 
vîmes  le  géant  baignant  sa  tête  colossale  dans  les  blondes  va- 
peurs du  matin.  On  distinguait  parfaitement  les  trois  régions 
qu'il  faut  franchir  pour  arriver  au  sommet,  la  région  cultivée, 
la  région  des  bois,  la  région  déserte.  Contre  l'ordinaire,  son 
cône  était  entièrement  dépouillé  de  neige. 

Ce  n'est  que  vers  les  quatre  heures  ordinairement  que  l'on 
part;  mais  nous  voulions  nous  arrêter  quelques  heures  à  Nico- 
losi,  et  visiter  le  monte  Rosso,  un  de  ces  cent  volcans  secon- 
daires dont  se  hérisse  la  croupe  de  l'Etna.  D'ailleurs  il  y  avait , 
m'avait-on  dit,  à  Nicolosi,  un  certain  M.  Gemellaro,  savant  mo- 
deste et  aimable  qui  demeurait  là  depuis  cinquante  ans  ,  et  qui 
se  ferait  un  plaisir  de  répondre  à  toutes  mes  questions.  J'avais 
demandé  une  lettre  pour  lui  ;  on  m'avait  répondu  que  c'était 
chose  inutile,  son  obligeante  hospitalité  s'étendant  à  tout  voya- 
geur qui  entreprenait  l'ascension ,  toujours  pénible  et  souvent 
dangereuse,  que  nous  allions  tenter. 

A  cinq  heures  donc ,  après  nous  être  munis  d'une  bouteille 
du  meilleur  rhum  que  nous  pûmes  trouver,  nous  enfour- 
châmes nos  mules ,  et  nous  partîmes  pour  Nicolosi ,  où  nous 
devions  compléter  nos  provisions.  Nous  étions  chacun  dans 
notre  costume  ordinaire,  auquel ,  malgré  les  recommandations 
de  notre  hôte ,  nous  n'avions  rien  ajouté ,  ne  pouvant  croire 
qu'après  avoir  joui  dans  la  plaine  d'une  température  à  cuire 
un  œuf,  nous  trouverions  dix  degrés  de  froid  sur  la  mon- 
tagne. 

Je  ne  sais  rien  de  plus  beau ,  de  plus  original ,  de  plus  acci- 
denté, de  plus  fertile  et  de  plus  sauvage  à  la  fois  que  le  chemin 
qui  conduit  de  Catane  à  Nicolosi ,  et  qui  traverse  tour  à  tour 
des  mers  de  sable,  des  oasis  d'orangers,  des  fleuves  de  lave,  des 
tapis  de  moissons  et  des  murailles  de  basalte.  Trois  ou  quatre 
villages  sont  sur  la  route,  pauvres ,  chélifs,  souffreteux,  peu- 


revi:f,  dk  r.vRis.  137 

plés  de  mendiants,  comme  tous  les  villages  siciliens;  avec  tout 
cela,  ils  ont  des  noms  sonores  et  poétiques ,  qui  résonnent 
comme  des  noms  heureux  :  ils  s'appellent  Gravina,  Santa-Lucia, 
Massanunziala  ;  ils  sont  élevés  sur  la  lave,  bàlis  avec  de  la  lave 
recouverte  de  lave;  ils  sortent  tout  entiers  des  entrailles  de  la 
montagne,  oîi  ils  rentreront  un  jour.  Ils  éclosent  à  la  surface 
du  volcan,  comme  de  pauvres  fleurs  flétries  avant  de  naître,  et 
qu'un  vent  d'orage  doit  emporter. 

Entre  Massanunziata  et  le  mont  Miani  ,  à  droite  de  la  route , 
est  la  fosse  de  la  Colombe.  D'où  vient  ce  doux  nom  à  une  exca- 
vation noire,  ténébreuse,  profonde  de  deux  cents  pieds,  large  de 
cent  cinquante?  Notre  guide  ne  put  nous  le  dire. 

Nous  arrivâmes  à  Nicolosi ,  espèce  de  petit  bourg  bàli  sur 
les  confins  du  monde  habitable.  Deux  ou  trois  milles  avant  Ni- 
colosi, on  commence  à  entrer  dans  une  région  désolée,  et  ce- 
pendant à  un  demi-mille  au-dessus  de  Nicolosi,  on  voit  encore 
de  belles  plantations  et  un  coieau  couvert  de  vignes.  Quelqu:; 
feu  intérieur  remplace-t-il  partiellement  la  chaleur  du  soleil , 
qui  déjà  à  celte  hauteur  commence  à  se  tempérer?  C'est  encori* 
là  un  de  ces  mystères  dont  le  guide  ignare  et  le  voyageursavant 
ne  peuvent  dire  le  mot. 

Nous  descendîmes  dans  un  de  ces  bouges  que  la  Sicile  seule 
a  l'audace  de  baptiser  du  nom  d'auberge,  et  comme  il  était 
encore  de  bonne  heure  ,  nous  envoyâmes  ,  pendant  qu'on  pré- 
parait notre  déjeuner,  nos  cartes  à  M.  Gtniellaio.  en  lui  de- 
mandant la  permission  de  lui  faire  notre  visite.  M.  Gemelaru 
nous  fit  répondre  qu'il  allait  se  met:re  à  table,  et  que,  s;  nous 
voulions  partager  sa  collation,  nous  serions  les  bien  venus. 
Quel  que  fiît,  à  l'aspect  du  déjeuner  qui  nous  attendait,  notre 
désir  d'accepter  une  offre  si  gracieuse,  nous  eûmes  la  discrétion 
de  la  refuser,  et  nous  poussâmes  la  sobriété  jusqu'à  nous  con- 
tenter du  repas  de  l'auberge.  C'était  une  action  méritoire  et 
digne  d'être  mise  en  parallèle  avec  les  jeûnes  les  plus  rudes 
des  pères  du  désert. 

Ce  maigre  déjeuner  terminé,  nous  ordonnâmes  à  notre 
guide  de  se  mettre  en  quête  d'une  paire  de  poulets  ou  d'unu 
demi-douzaine  de  pigeons  quelconques,  de  leur  tordre  le  cou, 
de  les  plumer  et  de  les  rôtir.  C'étaient  nos  provisions  de  bou- 
che pour  le  déjeuner  du  lendemain.  Cette  précaution  prise, 

12. 


138  REVUE  DE  PARIS. 

nous  nous  acheminâmes  vers  la  maison  de  M.  Gemellaro,  la 
plus  imposante  de  tout  le  village.  Le  domestique  était  pré- 
venu ,  et  nous  introduisit  dans  !e  cabinet  de  travail  ,  oti  son 
maître  nous  attendait.  En  apercevant  M.  Gemellaro,  je  jetai  un 
cri  de  surprise  mêlé  de  joie  :  c'était  le  même  qui ,  à  Aci-Reale, 
m'avait  si  obligeamment  indiqué  le  chemin  de  la  grotte  de  Po- 
lyphême. 

—  Ah!  c'est  vous,  nous  dit-il  en  nous  apercevant  ;  je  me 
doutais  que  j'allais  revoir  d'anciennes  connaissances.  Tout 
voyageur  qui  met  le  pied  en  Sicile  m'aj)partientdedroit;  il  faut 
qu'il  passe  par  ici,  et  je  le  happe  au  passage.  Avez-vous  trouvé 
votre  grotte  ? 

—  Parfaitement,  monsieur,  grâce  à  votre  obligeance,  que 
nous  venons  de  nouveau  mettre  à  l'épreuve. 

—  A  vos  ordres,  messieurs  ,  répondit  M.  Gemellaro  en  nous 
faisant  signe  de  nous  asseoir  ;  et  j'oserai  dire  que,  si  vous  voulez 
des  renseignements  sur  le  pays,  vous  ne  pouvez  pas  vous  adresser 
mieux  quâ  moi. 

En  effet,  M.  Gemellaro  habitait  depuis  soixante  ans  le  vil- 
lage de  Nicolosi,  où  il  était  né ,  et  l'occupafion  de  toute  sa  vie 
avait  été  d'observer  le  volcan  qu'il  avait  sans  cesse  devant  les 
yeux.  Depuis  soixante  ans,  la  montagne  n'avait  pas  fait  un 
mouvement,  que  M.  Gemellaro  ne  se  fût  mis  aussitôt  à  l'étu- 
dier; le  cratère  n'avait  pas  changé  pendant  vingt-quatre 
heures  de  forme ,  que  M.  Gemellaro  ne  l'eût  dessiné  sous  son 
nouvel  aspect  5  enfin  la  fumée  ne  s'était  pas  épaisie  ou  volati- 
lisée une  seule  fois,  que  M.  Gemellaro  n'eût  tiré  de  son  assora- 
brissement  ou  de  sa  ténuité  des  augures  que  le  résultat  n'avait 
jamais  manqué  de  confirmer.  Bref,  M.  Gemellaro  est  l'Empédoclo 
moderne;  seulement  plus  sage  <|ue  l'ancien,  j'espère  qu'on  l'en- 
terrera avec  ses  deux  pantoufles.  Aussi  M.  Gemellaro  connaît- 
il  son  Elna  sur  le  bout  du  doigt.  Depuis  trois  mille  ans,  la  mon- 
tagne n'a  pas  jeté  ujie  gorgée  de  lave,  que  M.  Gemellaro  n'eu 
ait  un  échanliilou  ;  il  n'est  pas  jusqu'à  l'île  Julia  dont  M.  Ge- 
melaro  ne  possède  un  fragment. 

Nos  lecteurs  ont  sans  nnlîe  douie  entendu  parler  de  l'île 
.lulia,  île  éphémère,  (jui  n'eut  (|ue  trois  mois  d'existence,  il 
est  vrai,  maiscjui  lit  auiant  et  plus  debruil  pendant  soupassag(^ 
en  ce  monde,  que  certaines  iles  (jui  (^xisî^nt  depiiis  le  déluge. 


I 


REVUE  DE  PAPxIS.  1S9 

Un  beau  malin  du  mois  de  juillet  1851,  l'île  Julia  sortit  du 
fond  de  la  mer  et  reparut  à  sa  surface.  Eih^  avait  deux  lieues  de 
leur,  des  montagnes,  des  vallées  comme  une  ile  véritable;  elle 
avait  jusqu'à  une  foulaine;  il  est  vrai  que  c  était  uue  fontaine 
d  eau  bouillante. 

Elle  était  à  peine  sortie  des  dots  ,  qu'un  vaisseau  anglais 
passa  ;  en  quelque  endroit  de  la  mer  qu'apparaisse  un  phéno- 
mène quelconque,  il  passe  toujours  un  vaisseau  anglais  en  ce 
moment-là.  Le  capitaine,  étonné  de  voir  une  ile  à  un  endroit  où 
sa  carte  marine  n'indiquait  pas  même  un  rocher,  mit  son  vais- 
seau en  panne,  descendit  dans  une  chaloupe  .  et  aborda  sur 
l'île.  Il  reconnut  qu'elle  était  située  sous  le  28'=  degré  de  lati- 
tude, qu'elle  avait  des  montagnes  ,  des  vallées,  et  une  fontaine 
d'eau  bouillante.  Il  se  fit  apporter  des  œufs  et  du  thé,  et  déjeuna 
jirès  de  la  fontaine  ;  puis ,  lorsqu'il  eut  déjeuné  .  il  saisit  un 
drapeau  aux  armes  d'Angleterre,  le  planta  sur  la  montagne  la 
plus  élevée  de  lile,  et  prononça  ces  paroles  sacramentelles  : 
i  Je  prends  possession  de  cette  terre  au  nom  de  sa  majesté 
britannique.  «  Puis  il  regagna  son  vaisseau,  remit  à  la  voile, 
et  reprit  le  chemin  de  l'Angleterre,  où  il  arriva  heureusement, 
annonçant  qu'il  avait  découvert  dans  la  Méditerranée  une  île 
inconnue,  qu'il  avait  nommée  Julia,  en  honneur  du  mois  de 
juillet,  date  de  sa  découverte,  et  dont  il  avait  pris  possession 
au  nom  de  l'Angleterre. 

Derrière  le  bâtiment  anglais  était  passé  un  bâtiment  napoli- 
tain ,  lequel  n'avait  pas  été  moins  étonné  que  le  bâtiment  an- 
iilais.  A  la  vue  de  cette  île  inconnue  ,  le  capitaine,  qui  était  un 
homme  prudent,  commença  par  carguer  ses  voiles,  afin  de  s'en 
tenir  à  une  dislance  respectueuse.  Puis  il  prit  sa  lunette,  et  à 
laide  de  sa  lunette  il  reconnut  qu'elle  était  inhabitée,  qu'elle 
avait  des  vallées  et  une  montagne,  et  qu'au  sommet  de  cette 
montagne  flottait  ie  pavillon  anglais.  Il  demanda  aussitôt  quatre 
hommes  de  bonne  volonté  pour  aller  à  la  découverte.  Deux 
Siciliens  se  présentèrent,  descendirent  dans  la  chaloupe,  et 
parliient.  Un  quart  d'iieure  après  ils  revinrent,  rapportant  le 
tirdpeau  anglais.  Le  capitaine  napolitain  déclara  alors  qu'il  en 
jtrenait  possession  au  nom  au  roi  des  Deux-Sieiles,  et  la  nomma 
le  Sainl-Ferdimmd,  en  l'honneur  de  son  gracieux  souverain, 
l'ms  ;!  revint  à  Nap'.es,  demanda  une  audience  au  roi .  lui  an- 


140  REVUE  DE  PARIS. 

nonça  qu'il  avait  découvert  une  île  de  dix  lieues  de  tour,  toute 
couverte  d'orangers,  de  citronniers  et  de  grenadiers,  et  dans 
laquelle  se  trouvaient  une  montagne  haute  comme  le  Vésuve, 
une  vallée  comme  celle  de  Josaphat,  et  une  source  d'eau  mi- 
nérale ,  où  Ton  pouvait  faire  un  établissement  de  bains  plus 
considérable  que  celui  d'Ischia.  11  ajouta  comme  en  passant, 
et  sans  s'appesantir  sur  les  détails,  qu'un  vaisseau  anglais  ayant 
voulu  lui  disputer  la  possession  de  cette  île  ,  il  avait  coulé  bas 
le  susdit  vaisseau  ,  en  preuve  de  quoi  il  apportait  son  pavillon. 
Le  minisire  de  la  marine,  qui  était  présent  à  l'audience,  trouva 
le  procédé  un  peu  leste  j  mais  le  roi  de  Naples  donna  raison 
entière  au  capitaine,  le  fit  amiral,  et  le  décora  du  grand-cordon 
de  Saint-Janvier. 

Le  lendemain,  on  annonçait  dans  les  trois  journaux  de  Na- 
ples que  l'amiral  Bonnacorri ,  duc  de  Saint-Ferdinand,  venait 
de  découvrir  dans  la  Méditerranée,  une  île  de  quinze  lieues  de 
tour,  habitée  par  une  peuplade  qui  ne  parlait  aucune  langue 
connue,  et  dont  le  roi  lui  avait  offert  la  main  de  sa  tille.  Chacun 
de  ces  journaux  contenait  en  outre  un  sonnet  à  la  gloire  de 
l'aventureux  navigateur.  Le  premier  le  comparait  à  Vasco  de 
Gama  ,  le  second  à  Cristophe  Colomb ,  et  le  troisième  à  Améric 
Vespuce. 

Le  même  jour,  le  ministre  d'Angleterre  alla  demander  des 
explications  au  ministre  de  la  marine  de  Naples  touchant  les 
bruits  injurieux  pour  l'honneur  de  la  nation  britannique  qui 
commençaient  à  se  répandre  au  sujet  d'un  vaissau  anglais  que 
l'amiral  Bonnacarri  prétendait  avoir  coulé  bas.  Le  ministre  de 
la  marine  répondit  qu'il  avait  entendu  vaguement  parler  de 
quelque  chose  de  pareil,  mais  qu'il  ignorait  lequel,  du  vaisseau 
napolitain  ou  du  vaisseau  anglais,  avait  été  coulé  bas.  Loin  de 
se  contenter  de  cette  explication  ,  le  ministre  prétendit  qu'il  y 
avait  insulte  pour  sa  nation  dans  la  seule  supposition  qu'un 
vaisseau  anglais  pût  être  coulé  bas  par  un  autre  vaisseau  quel- 
conque, et  demanda  ses  passe-ports.  Le  ministre  de  la  marine 
en  réléra  au  roi  de  Naples,  qui  lui  ordonna  de  signer  à  l'ambas- 
sadeur tous  les  passe-ports  qu'il  lui  demanderait,  et  fit  de  son 
côté  écrire  à  son  ministre  à  Londres  de  quitter  à  l'instant  même 
la  capitale  de  la  Grande-Bretagne. 

Cependant  le  gouvernement  britannique  poursuivait  la  prise 


I 


RKVL'E   DF.   I'aH  S.  îîl 

de  possession  de  l'île  Julia  avec  son  acLivilé  ordinaire.  C'était 
le  relai  qu'il  cherchait  depuis  si  ionjjtemps  sur  !a  roule  de  Gi- 
braltar à  Malte.  Un  vieux  lieutenant  de  frégate,  qui  avait  eu 
la  jambe  emportée  à  Aboukir,  et  qui  depuis  ce  temps  sollicitait 
une  récompense  quelconque  auprès  des  lords  de  l'amirauté,  fut 
nommé  gouverneur  de  Tile  Julia,  et  reçut  l'ordre  de  s'embar- 
quer immédiatement  pour  se  rendre  dans  son  gouvernement. 
Le  digne  marin  vendit  une  petite  terre  qu'il  tenait  de  ses  an- 
cêtres ,  acheta  tous  les  objets  de  première  nécessité  pour  une 
colonisation,  monta  sur  la  frégate  le  Dard,  avec  sa  femme  et 
ses  deux  filles  ,  doubla  la  pointe  de  la  Bretagne  ,  traversa  le 
golfe  de  Gascogne,  franchit  le  détroit  de  Gibraltar,  entra 
dans  la  Méditerranée ,  longea  les  côtes  d'Afrique  ,  relâcha  à 
Panthellérie,  arriva  sous  la  ô8^  degré  de  latitude,  regaida  au- 
tour de  lui,  et  ne  vit  pas  plus  d'île  Julia  que  sur  sa  main. 
L'île  Julia  était  disparue  de  la  veille,  et  je  n'ai  pas  entendu 
dire  que  jamais,  au  grand  jamais,  personne  en  ait  entendu 
parler  depuis. 

Les  deux  puissances  belligérantes ,  qui  avaient  fait  des  ar- 
mements considérables ,  continuèrent  à  se  montrer  les  dents 
pendant  dix-huit  mois  ;  puis  leur  grimace  dégénéra  en  un  sou- 
sourire  rechigné;  enfin,  un  beau  matin,  elles  s'embrassèrent, 
et  tout  fut  dit. 

Cette  querelle  d'un  instant,  qui  en  détinitive  raffermit  l'amitié 
de  deux  nations  faites  pour  s'estimer,  n'eut  d'autre  résultat  que 
la  création  d'un  nouvel  impôt  dans  les  royaumes  des  Deux-Si' 
ciles  et  de  la  Grande-Bretagne. 

Laissons  l'île  Julia,  ou  l'île  Saint-Ferdinand,  comme  on  vou- 
dra l'appeler,  et  revenons  à  l'Etna,  qu'on  pourrait  bien  supposer 
l'auteur  de  cette  mauvaise  plaisanterie  qui  faillit  troubler  la 
tranquillité  européenne. 

Le  mot  Etna  est,  à  ce  que  prétendent  les  savants,  un  mot 
phénicien  qui  veut  dire  mont  de  la  fournaise.  Le  phénicien 
était,  on  le  voit ,  une  langue  dans  le  genre  de  ceUe  que  parlait 
Covielle  au  bourgeois  gentilhomme,  et  qui  exprimait  tant  de 
choses  en  si  peu  de  mots.  Plusieurs  poètes  de  l'antiquité  pré- 
tendent que  ce  fut  le  lieu  où  se  réfugièrent  Deucalion  etPyrrha 
pendant  le  déluge  universel.  A  ce  titre,  M.  Gemellaro,  qui  est 
né  à  Nicolosi,  peut  certes  réclamer  Thonneur  de  descendre  en 


143  REVUE  DE  PAR5S. 

droite  ligne  d'une  des  premières  pierres  qu'ils  jetèrent  derrière 
eux.  Cela  laisserait  bien  loin,  comme  on  voit,  les  Montmorency, 
les  Rohanset  les  Noailles. 

Homère  parle  de  TEtna,  mais  sans  le  désigner  comme  un 
volcan.  Pindare  l'appelle  une  des  colonnes  du  ciel.  Thucydide 
mentionne  trois  grandes  explosions  ,  depuis  l'époque  de  l'ar- 
rivée des  colonies  heliéniques  jusqu'à  celle  où  il  vivait.  Enfin, 
il  y  eut  deux  éruptions  à  l'époque  des  Denis;  puis  elles  se  suc- 
cédèrent si  rapidement,  qu'on  ne  compta  désormais  que  les  plus 
violentes  (1). 

Depuis  l'éruption  de  1781,  l'Etna  a  bien  eu  quel(|ue  petite 
velléité  de  bouleverser  encore  !a  Sicile  5  mais,  comme  ces  ca- 
prices n'ont  pas  eu  de  suites  sérieuses  ,  il  est  permis  de  penser 
que  ce  qu'il  en  a  fait,  c'est  uni({uement  par  respect  pour  lui- 
même  et  pour  conserver  sa  position  de  volcan. 

De  toutes  ces  éruptions,  une  des  plus  terribles  fut  celle 
de  1669.  Comme  l'éruption  de  1669  partit  du  Monte-Rosso ,  et 
que  le  Monte-Rosso  n'est  qu'à  un  demi-mille  à  gauche  de  Nico- 
losi,  nous  nous  mîmes  en  route .  Jadin  et  moi ,  pour  visiter  le 
cratère,  après  avoir  promis  à  M.  Gemellaro  de  revenir  dîner 
chez  lui. 

Il  faut  avant  tout  savoir  que  l'Etna  se  regarde  comme  trop 
au  dessus  des  volcans  ordinaires  pour  procéder  à  leur  façon  ;  le 
Vésuve,  Stromboli,  l'Hécla  même,  versent  la  lave  du  haut  de 
leur  cratère ,  comme  le  vin  déborde  d'un  verre  trop  plein  ; 
l'Etna  ne  se  donne  pas  tant  de  peine.  Son  cratère  n'est  qu'une 
espèce  de  cratère  d'apparat ,  qui  se  contente  de  jouer  au  bilbo- 
quet avec  des  rocs  incandescants  gros  comme  des  maisons  or- 
dinaires, et  qu'on  suit  dans  leur  ascension  aérienne,  comme  on 
pourrait  suivre  une  bombe  qui  sortirait  d'un  mortier  ;  mais  , 
pendant  ce  temps ,  le  fort  de  l'éruption  se  passe  réellement 
ailleurs.  En  effet,  quand  l'Etna  est  en  travail,  il  lui  pousse  alors 
tout  bonnement  sur  le  dos,  à  un  endroit  ou  à  un  autre,  une 

(1)  Les  principales  éruptious  de  l'Etna  eurent  lieu  l'an  662  de 
Rome,  et  pendant  Tère  chrétienne  dans  les  années  225,  420,  812, 
1169,  1285,  1529, 1533,  1408,  1444,  1446,  1447, 1536,  1603, 1607, 
1610,  1614,  1619.  1654,  1669,  1682,  1688,1689,  1702,  1766  et 
1781. 


RKVLiî  DE  PAKIS.  143 

espèce  de  fuioncie  de  la  groôseiK-  de  Muiiliiiarîre  ;  puis  le  fu- 
roncle crève  ,  et  il  en  sort  un  fleuve  de  lave  qui  suit  sa  pente  , 
descend  ,  biû!e  ou  renverse  tout  ce  qu'il  renconlre  devant  lui, 
et  fifiit  par  aller  s'éteindre  dans  la  mer.  Celte  façon  de  procéder 
est  cause  que  l'Etna  est  couvert  d'une  quantité  de  petits  cra- 
tères qui  ont  forme  d'immenses  meules  de  foin  ;  chacun  de  ces 
volcans  secondaires  a  sa  date  et  son  nom  particulier,  et  tous 
ont  fait ,  dans  leur  lemj)s ,  plus  ou  moins  de  j)ruit  et  {)ius  ou 
moins  de  ravage. 

Le  Monle-Rosso  est ,  comme  nous  l'avons  dit ,  au  premier 
ïang  de  celte  aristocratie  secondaire;  ce  serait,  dans  tout 
.'iutre  voisinage  que  celui  des  And(-s  ,  des  Cordilières  ou  des 
Alpes  ,  une  fort  jolie  petite  montagne  de  neuf  cents  pieds  d'élé- 
vation ,  c'est-à-dire  trois  l'ois  haute  comme  les  tours  de  Notre- 
Dame.  Le  volcan  doit  son  nom  à  la  couleur  des  scories  terreuses 
dont  il  est  formé  5  on  y  monte  par  une  pente  assez  facile,  et,  au 
bout  d'une  demi-heure  d'ascension  à  peu  près  ,  on  se  trouve  au 
bord  de  son  cratère. 

C'est  une  espèce  de  puits  séparé  dans  le  fond  comme  une 
salière,  et  qui  s'offre  maintenant  aux  regaids  avec  un  air  de 
bonhomie  et  de  tranquillité  parfaite.  Quoiqu'il  n'y  ait  pas  de 
chemin  pratiqué,  on  y  descendrait,  à  la  rigueur,  avec  des 
cordes;  sa  profondeur  peut  être  de  deux  cents  pieds  ,  et  sa  cir- 
conférence de  cinq  ou  six  cents. 

C'est  de  cette  bouche  aujourd'hui  muette  et  froide  que  sortit, 
en  1669,  une  teliepiuie  de  pierres  et  de  cendres,  que  littérale- 
ment, pendant  trois  mois,  le  soleil  en  fut  obscurci ,  et  que  le 
vent  la  porta  jusqu'à  Malte.  La  violence  de  i'éjaculation  était 
telle,  qu'un  rocher  de  cinquante  pieds  de  longueur  fut  lancé  à 
Riille  pas  du  cratère  d'oii  il  était  sorti ,  et  s'enfonça  en  retom- 
bant à  vingt-cinq  pieds  de  profondeur.  Enfin,  la  lave  i)arut  à 
son  tour,  monta  en  bouillonnant  jusqu'à  l'orifice,  déborda  sur  la 
pente  méridionale ,  et ,  laissant  Kicolosi  à  sa  droite  et  Boriello  à 
sa  gauche,  commença  de  s'écouler,  non  pas  comme  un  torrent, 
mais  comme  un  fleuve  de  feu ,  ouvrit  de  ses  vagues  ai  dentés 
les  villages  de  Campo-Rotondo,  de  San-Pietro  ,  de  Gigganeo, 
et  alla  se  jeter  dans  le  port  de  Catane,  en  y  poussant  devant 
elle  une  partie  de  la  ville.  Là  commença  une  lutte  horrible 
entre  icau  et  le  fiii  :  la  mer  repousoée  d'uboid  céda  ia  place, 


144  HKVUK  mi  PARIS. 

et  recula  d'un  quart  de  lieue  ,  découvrant  à  Toeil  humain  ses 
profondeurs.  Des  vaisseaux  furent  brûlés  dans  le  port,  de  gros 
poissons  morts  vinrent  tloUer  à  la  surface  de  Teau  ;  puis, 
comme  furieuse  de  sa  défaite,  la  mer  à  son  tour  revint  attaquer 
la  lave.  La  lutte  dura  quinze  jours;  enfin,  la  lave  vaincue 
s'arrêta,  et  de  l'état  fusible  commença  de  passer  à  l'état 
compact.  Pendant  quinze  autres  jours,  la  mer  bouillonna 
encore,  occupée  à  refroidir  ce  nouveau  rivage  qu'elle  était 
forcée  d'accepter;  puis,  peu  à  peu,  le  bouillonnement  s'effaça. 
Mais  la  campagne  tout  entière  était  dévastée,  trois  villages 
étaient  anéantis,  Catane  était  aux  trois  quart  détruite,  et  le 
port  à  moitié  comblé. 

Du  haut  du  Monte-Rosso  ou  plutôt  des  Monte-Rossi  (  car  la 
montagne  se  partage  en  deux  sommets  comme  le  Vésuve) ,  on 
voit  cette  traînée  de  lave,  longue  de  cinq  lieues,  large  parfois 
de  trois ,  et  que  près  de  deux  siècles  n'ont  recouverte  encore 
que  de  deux  pouces  de  terre.  Du  point  où  j'étais,  à  ma  droite 
et  à  ma  gauche ,  devant  et  derrière  moi ,  dans  l'horizon  que 
mon  œil  pouvait  embrasser,  je  comptai  en  outre  vingt-six 
montagnes ,  toutes  produites  par  des  éruptions  volcaniques,  et 
pareilles  de  forme  et  de  hauteur  à  celle  sur  laquelle  j'étais 
monté. 

En  promenant  ainsi  mes  regards  autour  de  moi,  j'avais 
aperçu,  au  pied  d'un  volcan  éteint,  les  ruines  de  ce  fameux 
couvent  de  Saint-NicoIas-le-Vieux  ,  où  le  comte  de  Weder  avait 
été  si  bien  reçu  par  don  Gaelano;  un  lieu  qui  conservait  de 
pareils  souvenirs  méritait  à  tous  égards  notre  visite.  Aussi ,  à 
peine  descendus  des  Monte-Rossi,  nous  acheminâmes-nous  vers 
le  couvent. 

C'est  une  construction  élevée ,  selon  Farello  ,  par  le  comte 
Simon  ,  petit-iils  du  Normand  Roger,  le  conquérant  le  plus  po- 
pulaire de  toute  la  Sicile,  et  connu  encore  aujourd'hui  de  tout 
paysan  sous  le  nom  del  conte  Ruggieri,  Quelques  savants  pré- 
tendent que  ce  monastère  est  situé  sur  l'emplacement  de  l'an- 
cienne ville  d'Inesse  ;  il  est  vrai  que  d'autres  savants  prétendent 
que  l'ancienne  ville  d'Inesse  s'élevait  sur  le  revers  opposé  de 
l'Etna  ;  il  s'est  échangé  là-dessus  force  volumes  entre  les 
érudits  de  Catane,  de  Taormino  et  de  Messine,  et  le  fait  est 
resté  un  peu  plus  obscur  qu'aupniavant ,  tant  chacun   avait 


KEVUE  I)F.  PARIS.  145 

apporté  d'excellentes  preuves  à  l'appui  de  son  opinion.  A  mou 
retour  à  Catane,  l'un  d'eux  me  demanda  ce  qu'en  pensait  l'A- 
cadémie des  Sciences  de  Paris.  Je  lui  répondis  que  l'Académie 
des  Sciences ,  après  s'être  longtemps  occupée  de  celte  grave 
question,  avait  reconnu  qu'il  devait  exister  deux  villes  d'Inesse, 
bâties  en  rivalité  Tune  de  l'autre,  l'une  par  les  Naxiens,  et 
l'autre  par  les  Sicaniens  d'Espagne  ;  l'une  sur  le  revers  méri- 
dional ,  l'autre  sur  le  revers  septentrional  du  mont  Etna.  Le 
savant  se  frappa  le  front,  comme  s'il  se  sentait  illuminé  d'une 
idée  nouvelle,  courut  à  son  bureau,  prit  la  plume,  et 
commença  un  volume  qui ,  à  ce  que  j'ai  appris  depuis  ,  a  jeté 
un  grand  jour  sur  cette  importante  question. 

Ce  couvent,  oij,  selon  les  intentions  de  leur  pieux  fondateur, 
les  bénédictins  étaient  condamnés  à  vivre  exposés  les  premiers 
aux  ravages  du  volcan  que  devaient  conjurer  leurs  prières  , 
n'est  plus  qu'une  ruine.  Ce  qu'il  y  a  de  mieux  conservé  est  la 
chapelle  et  la  fameuse  salle  où  le  comte  de  Weder,  nouveau 
Faust,  assista  au  sabbat  de  Gaëlano-Méphistophélès.  Un  plateau 
qui  domine  le  monastère  n'est  autre  chose  qu'une  masse  délave 
déchirée  en  gouffres  profonds  et  du  haut  de  laquelle  on  domine 
un  amphithéâtre  de  cratères  éteints. 

Il  était  quatre  heures  du  soir;  nous  devions  dîner  à  quatre 
heures  et  demie  chez  notre  excellent  hôte  ,  M.  Gemellaro  :  nous 
reprimes  donc  le  chemin  de  sa  maison  avec  d'autant  plus  de 
hâte  que  le  déjeuner  du  matin  nous  avait  admirablement  pré- 
disposés â  un  second  repas.  Nous  trouvâmes  la  table  toute 
dressée  ;  nous  avions  admirablement  saisi  ce  moment  si  rapide 
et  si  rare  où  l'on  n'attend  pas ,  et  où  cependant  l'on  n'a  pas  fait 
attendre. 

M.  Gemellaro  était  un  de  ces  savants  comme  je  les  aime, 
savants  expérimentateurs ,  qui  détestent  toute  théorie  et  ne  par- 
lent que  de  ce  qu'ils  ont  vu.  Pendant  tout  le  dîner  ,  la  conver- 
sation roula  sur  la  montagne  de  notre  hôte,  je  dis  la  montagne 
de  notre  hôte,  car  M.  Gemellaro  est  bien  convaincu  que  l'Etna 
est  à  lui ,  et  il  serait  fort  étonné  si  un  jour  sa  majesté  le  roi  des 
Deux-Siciles  lui  en  réclamait  quelque  chose. 

Après  l'Etna ,  ce  que  M.  Gemellaro  trouvait  de  plus  grand  et 
de  plus  beau,  c'était  Napoléon  ,  cet  autre  volcan  éteint,  qui , 
pendant  une  irruption  de  quatorze  ans ,  a  causé  tant  de  trera- 
11  15 


146  KEVUE  DE  PARIS. 

blements  de  trônes  et  de  chutes  d'empires.  Son  rêve  était  de 
posséder  une  collection  coinidèle  des  gravures  qui  avaient  été 
faites  sur  lui;  je  le  désespérai  en  lui  disant  qu'il  faudrait  en 
charger  quatre  vaisseaux,  et  qu'elles  ne  tiendraient  pas  dans  le 
cratère  des  Monte-Rossi. 

Après  le  dîner,  M.  Gemeliaro  s'informa  des  précautions  que 
nous  avions  prises  pour  monter  sur  l'Elna  :  nous  lui  répondîmes 
que  les  précautions  se  bornaient  à  l'achat  d'une  bouteille  de 
rhum  et  à  la  cuisson  de  deux  ou  trois  poulets.  M.  Gemeliaro 
jeta  alors  les  yeux  sur  nos  costumes ,  et,  voyant  Jadin  avec  sa 
veste  de  panne  et  moi  avec  ma  veste  de  toile ,  nous  demanda  en 
frissonnant  si  nous  n'avions  ni  redingotes ,  ni  manteaux.  Nous 
lui  répondîmes  que  nous  ne  possédions  absolument  pour  le  mo- 
ment que  ce  que  nous  avions  sur  le  corps.  —  Voilà  bien  les 
Français  ,  murmura  M.  Gemeliaro  en  se  levant  ;  ce  n'est  pas 
un  Allemand  ou  un  Anglais  qui  s'embarquerait  ainsi.  Attendez, 
attendez.  Et  il  alla  nous  chercher  deux  grosses  capotes  à  capu- 
chons, pareilles  à  nos  capotes  militaires,  qu'il  nous  remit  en 
nous  assurant  que  nous  n'aurions  pas  plus  tôt  fait  deux  lieues 
au-delà  de  Nicolosi ,  que  nous  rendrions  hommage  à  sa  pré- 
voyance. 

La  causerie  se  prolongea  jusqu'à  neuf  heures  du  soir;  notre 
guide  vint  alors  frapper  à  la  porte  avec  nos  mulets.  Nous  lui 
demandâmes  s'il  était  parvenu  à  se  procurer  quelques  comesti- 
bles :  il  nous  répondit  en  nous  montrant  quatre  de  ces  malheu- 
reux poulets  comme  il  n'en  existe  qu'en  Italie,  et  qui,  à  eux 
quatre  ,  ne  valaient  pas  un  bon  pigeon  de  pied.  En  outre,  il 
avait  acheté  deux  bouteilles  de  vin,  du  pain,  du  raisin  et  des 
poires;  avec  cela  il  y  avait  de  quoi  faire  le  tour  du  monde. 

Nous  enfourchâmes  nos  montures,  et  nous  nous  mîmes  en 
route  par  une  nuit  qui  nous  parut,  au  sortir  d'une  chambre 
bien  éclairée ,  d'une  effroyable  obscurité  ;  mais  peu  à  peu  nous 
commençâmes  à  distinguer  le  paysage,  grâce  à  la  lueur  des 
myriades  d'étoiles  qui  parsemaient  le  ciel.  Il  nous  parut 
d'abord,  à  la  façon  dont  nos  mulets  enfonçaient  sous  nous,  que 
nous  traversions  des  sables.  Bientôt  nous  entrâmes  dans  la  se- 
conde région  ,  ou  région  des  forêts  ,  si  toutefois  les  quelques 
arbres,  éparpillés,  malingres  et  lortus,  qui  couvrent  le  sol, 
méritent  le  nom  de  forêt.  Nous  y  marchâmes  deux  heures  à  peu 


REVUE  DE  PAPxIS.  147 

près ,  suivant  de  confiance  le  chemin  où  nous  engageait  notre 
guide  ,  ou  plutôt  nos  mulets ,  chemin  qui ,  au  reste ,  à  en  juger 
par  les  descentes  et  les  montées  éternelles ,  nous  paraissait 
efFroyablemeiit  accidenté.  Déjù,  depuis  une  heure,  nous  avions 
reconnu  la  justesse  des  prévisions  de  M.  Geraellaro,  relative- 
ment au  froid,  et  nous  avions  endossé  nos  houppelandes  à 
capuchons,  lorsque  nous  arrivâmes  à  une  espèce  de  masure 
sans  toit,  où  nos  mulets  s'arrêtèrent  d'eux-mêmes.  Nous  étions 
à  la  casa  del  Bosco  ou  délia  Neve  ,  c'est-à-dire  du  Bois  ou  de 
la  Neige,  noms  qu'elle  mérite  successivement  l'été  et  l'hiver. 
C'était ,  nous  dit  le  guide ,  notre  lieu  de  halte.  Sur  son  invita- 
tion ,  nous  mîmes  pied  à  terre  et  nous  entrâmes.  Nous  étions 
à  moitié  chemin  de  la  casa  Inglesej  seulement,  comme 
disent  nos  paysans,  nous  avions  mangé  notre  pain  blanc  le  pre- 
mier. 

La  casa  délia  Neve  était  comme  un  prélude  à  la  désolation 
qui  nous  attendait  plus  haut.  Sans  toit,  sans  contrevents  et 
sans  portes  ,  elle  n'offrait  d'autre  abri  que  ses  quatre  murs. 
Heureusement  notre  guide  s'était  muni  d'une  petite  hache  :  il 
nous  apporta  une  brassée  de  bois;  nous  fîmes  jouer  immédiate- 
ment le  briquet  phosphorique  ,  et  nous  allumâmes  un  grand 
feu.  On  comprendra  qu'il  fut  le  bien  venu,  lorsqu'on  saura 
qu'un  petit  thermomètre  de  poche  que  nous  portions  avec  nous 
était  déjà  descendu  de  18  degrés  depuis  Catane. 

Une  fois  notre  feu  allumé,  notre  guide  nous  invita  à  dormir, 
et  nous  abandonna  à  nous-mêmes  pour  prendre  soin  de  nos 
mulets.  Nous  essayâmes  de  suivre  son  conseil,  mais  nous 
étions  éveillés  comme  des  souris ,  et  il  nous  fut  impossible  de 
fermer  l'œil.  Nous  suppléâmes  au  sommeil  par  quelques  verres 
de  rhum  ,  et  par  force  plaisanteries  sur  ceux  de  nos  amis  pari- 
siens qui,  à  cette  heure,  prenaient  tranquillement  leur  thé  sans 
se  douter  le  moins  du  monde  que  nous  étions  à  courir  la  pré- 
tentaine dans  les  forêts  de  l'Etna.  Cela  dura  jusqu'à  minuit  et 
demi  ;  à  minuit  et  demi ,  notre  guide  nous  invita  à  remonter 
sur  nos  mulets. 

Pendant  notre  halte ,  le  ciel  s'était  enrichi  d'un  croissant  qui, 
quelle  qu'en  fût  la  ténuité,  suffisait  cependant  pour  jeter  un 
peu  de  lumière.  Nous  continuâmes  à  marcher  un  quart  d'heure 
encore  à  peu  près  au  milieu  d'arbres  qui  devenaient  plus  rares 


148  REVUE  DE  PARIS. 

de  vingt  pas  en  vingt  pas ,  et  qui  finirent  enfin  par  disparaître 
tout  à  fait.  Nous  venions  d'entrer  dans  la  troisième  région  de 
l'Etna,  et  nous  sentions,  au  pas  de  nos  mulets,  quand  ils 
passaient  sur  des  laves,  quand  ils  traversaient  des  cendres,  ou 
quand  ils  foulaient  une  espèce  de  mousse,  seule  végétation  qui 
monte  jusque-là.  Quant  aux  yeux ,  ils  nous  étaient  d'une 
médiocre  utilité,  le  sol  nous  apparaissant  plus  ou  moins  coloré, 
voilà  tout ,  mais  sans  que  nous  pussions ,  au  milieu  de  l'ob- 
scurité, distinguer  aucun  détail. 

Cependant ,  à  mesure  que  nous  montions ,  le  froid  devenait 
plus  intense,  et,  malgré  nos  houppelandes  ,  nous  étions  glacés. 
Ce  changement  de  température  avait  suspendu  la  conversation, 
et  chacun  de  nous,  concentré  en  lui-même  comme  pour  y  con- 
server sa  chaleur,  s'avançait  silencieusement.  Je  marchais  le 
premier,  et,  si  je  ne  pouvais  voir  le  terrain  sur  lequel  nous 
avancions,  je  distinguais  parfaitement  à  notre  droite  des  escar- 
pements gigantesques  et  des  pics  immenses,  qui  se  dressaient 
comme  des  géants  ,  et  dont  les  silhouettes  noires  se  dessinaient 
sur  l'azur  foncé  du  ciel.  Plus  nous  avancions  ,  plus  ces  appari- 
tions prenaient  des  aspects  étranges  et  fantastiques;  on  com- 
prenait bien  que  la  nature  n'avait  point  fait  ces  montagnes 
ainsi,  et  que  c'était  une  longue  lutte  qui  les  avait  dépouillées. 
Nous  étions  sur  le  champ  de  bataille  des  titans  j  nous  gravissions 
Pélion  entassé  sur  Ossa. 

Tout  cela  était  terrible ,  sombre ,  majestueux  ;  je  voyais  et  je 
sentais  parfaitement  la  poésie  de  ce  nocturne  voyage,  et  cepen- 
dant j'avais  si  froid  que  je  n'avais  pas  le  courage  d'échanger 
un  mot  avec  Jadin  pour  lui  demander  si  toutes  ces  visions  n'é- 
taient point  le  résultat  de  l'engourdissement  que  j'éprouvais , 
et  si  je  ne  faisais  pas  un  songe.  De  temps  en  temps  des  bruits 
étranges,  inconnus,  qui  ne  ressemblaient  à  aucun  des  bruits 
que  l'on  entend  habituellement,  s'éveillaient  dans  les  entrailles 
de  la  terre  ,  qui  semblait  alors  gémir  et  se  plaindre  comme  un 
être  animé.  Ces  bruits  avaient  quelque  chose  d'inattendu ,  de 
lugubre  et  de  solennel  qui  faisait  frissonner.  Souvent,  à  ces 
bruits  ,  nos  mulets  s'arrêtaient  tout  court ,  approchaient  leurs 
naseaux  ouverts  et  fumants  du  sol ,  puis  relevaient  la  tête  en 
hennissant  tristement,  comme  s'ils  voulaient  faire  entendre 
qu'ils  comprenaient  cette  grande  voix  de  la  solitude,  mais  que 


I 


REVUE  DE  PARIS.  149 

ce  n'était  point  de  leur  propre  mouvement  qu'ils  venaient 
troubler  ses  mystères. 

Cependant  nous  montions  toujours ,  et  de  minute  en  minute 
le  froid  devenait  plus  intense;  à  peine  si  j'avais  la  force  de 
porter  ma  gourde  de  rhum  à  ma  bouche.  D'ailleurs  ,  cette  opé- 
ration était  suivie  d'une  opération  plus  difficile  encore ,  qui 
consistait  à  la  reboucher;  mes  mains  étaient  tellement  glacées, 
qu'elles  n'avaient  plus  la  perception  des  objets  qu'elles  tou- 
chaient, et  mes  pieds  étaient  tellement  alourdis,  qu'il  me 
semblait  porter  une  enclume  au  bout  de  chaque  jambe.  Enfin, 
sentant  que  je  m'engourdissais  de  plus  en  plus ,  je  fis  un  effort 
sur  moi-même,  j'arrêtai  mon  mulet,  et  je  mis  pied  à  terre. 
Pendant  cette  évolution  ,je  vis  passer  Jadin  sur  sa  monture.  Je 
lui  demandai  s'il  ne  voulait  pas  en  faire  autant  que  moi  ;  mais, 
sans  me  répondre  ,  il  secoua  la  tête  en  signe  de  refus  et 
continua  son  chemin.  D'abord  il  me  fut  impossible  de  marcher; 
il  me  semblait  que  je  posais  mes  pieds  nus  sur  des  milliers 
d'épingles.  J'eus  alors  l'idée  de  m'aider  de  mon  mulet,  et  je 
l'empoignai  par  la  queue  ;  mais  il  appréciait  trop  l'avantage 
qu'il  avait  d'être  débarrassé  de  son  cavalier  pour  ne  pas 
tenter  de  conserver  son  indépendance.  A  peine  eut-il  senti  le 
contact  de  mes  mains ,  qu'il  rua  des  deux  jambes  de  derrière; 
un  de  ses  pieds  m'atteignit  à  la  cuisse  et  me  lança  à  dix  pieds 
en  arrière.  Mon  guide  accourut  et  me  releva. 

Je  n'avais  rien  de  cassé;  de  plus  la  commotion  avait  quelque 
peu  rétabli  la  circulation  du  sang;  je  n'éprouvais  presque  pas 
de  douleur,  quoique,  par  ma  chute,  il  me  fût  clairement 
prouvé  que  le  coup  avait  été  violent.  Je  me  mis  donc  à  mar- 
cher, et  me  sentis  mieux.  Au  bout  de  cent  pas,  je  trouvai  Jadin 
arrêté;  il  m'attendait.  Le  mulet,  qui  l'avait  rejoint  sans  moi  ni 
le  guide,  lui  avait  indiqué  qu'il  venait  de  m'arriver  un  accident 
quelconque.  Je  le  rassurai,  et  nous  continuâmes  notre  route, 
lui  et  le  guide  à  mulet,  moi  à  pied.  Il  était  deux  heures  du 
matin. 

Nous  marchâmes  trois  quarts  d'heure  encore  à  peu  près  dans 
des  chemins  roides  et  raboteux  ,  puis  nous  nous  trouvâmes  sur 
une  pente  doucement  inclinée,  où  nous  traversions  de  temps  en 
temps  de  grandes  flaques  de  neige  dans  lesquelles  j'enfonçais 
jusqu'à  mi-jambes,  et  qui  finirent  par  devenir  continues.  Enfin 

13. 


150  REVUE  DE  PARIS. 

celte  sombre  voûte  du  ciel  commença  à  pâlir,  un  faible 
crépuscule  éclaira  le  terrain  sur  lequel  nous  marchions,  ame- 
nant un  air  plus  glacé  encore  que  celui  que  nous  avions  respiré 
jusque-là,  A  celte  lueur  terne  et  douteuse,  nous  aperçûmes 
devant  nous  quelque  chose  comme  une  maison;  nous  nous  en 
approchâmes  ,  Jadin  au  trot  de  son  mulet ,  et  moi  en  courant 
de  mon  mieux.  Le  guide  poussa  une  porte ,  et  nous  nous  trou- 
vâmes dans  la  casa  Inglese,  bâtie  au  pied  du  cône  pour  le  plus 
grand  soulagement  des  voyageurs. 

Mon  premier  cri  fut  pour  demander  du  feu,  mais  c'était  là 
un  de  ces  souhaits  instinctifs  qu'il  est  plus  facile  de  former  que 
de  voir  s'accomplir;  les  dernières  limites  de  la  forêt  sont  à  deux 
grandes  lieues  de  la  maison  et ,  dans  les  environs,  entièrement 
envahis  par  les  laves  ,  par  les  cendres  ou  par  la  neige,  il  ne 
pousse  pas  une  herbe,  pas  une  plante.  Le  guide  alluma  une 
lampe  qu'il  trouva  dans  un  coin  ,  ferma  la  porte  aussi  herméti- 
quement que  possible ,  et  nous  dit  de  nous  réchauffer  de 
noire  mieux  en  nous  enveloppant  dans  nos  houppelandes  et  en 
mangeant  un  morceau  ,  tandis  qu'il  conduirait  ses  mulets  dans 
récurie. 

Comme,  à  tout  prendre,  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  à  faire 
était  de  sortir  de  l'état  de  torpeur  où  nous  nous  trouvions,  nous 
nous  mîmes  à  battre  la  semelle  de  notre  mieux,  Jadin  et  moi. 
Enfermé  dans  la  maison,  le  thermomèlre  marquait  6  degrés 
au-dessous  de  zéro  :  c'était  une  différence  de  41  degrés  avec  la 
température  de  Catane. 

Noire  guide  rentra,  rapportant  une  poignée  de  paille  et  des 
branches  sèches,  que  nous  devions  sans  doute  à  la  munificence 
de  quelque  Anglais  ,  notre  prédécesseur.  En  effet ,  il  est  arrivé 
quelquefois  que  ces  dignes  insulaires ,  toujours  parfaitement 
renseignés  à  l'égard  des  précautions  qu'ils  doivent  prendre, 
louent  un  mulet  de  plus,  et,  en  traversant  la  forêt,  le  chargent 
de  bois.  Si  peu  anglomane  que  je  sois  ,  c'est  un  conseil  que  je 
donnerai  à  ceux  qui  voudraient  faire  le  même  voyage.  Un  mulet 
coûte  une  piastre ,  et  je  sais  que  j'aurais  donné  de  grand  cœur 
dix  louis  pour  un  fagot. 

L'aspect  de  ce  feu  ,  de  si  courte  durée  qu'il  dût  être,  nous 
rendit  nuire  courage.  Kous  nous  en  approchâmes  comme  si 
nous  voulions  le  dévorer,  étendant  nos  pieds  jusqu'au  milieu 


REVUE  DE  PARIS.  151 

de  la  flamme;  alors,  un  peu  dégourdis ,  nous  procédâmes  au 
déjeuner. 

Tout  était  gelé  ,  pain ,  poulets ,  vin  et  fruits  ;  il  n'y  avait  que 
notre  rhum  qui  était  resté  intact.  Nous  dévorâmes  deux  de  nos 
poulets  comme  nous  eussions  fait  de  deux  alouettes;  nous 
donnâmes  le  troisième  à  no(re  guide  ,  et  nous  gardâmes  le  qua- 
trième pour  la  faim  à  venir.  Quant  aux  fruits,  c'était  comme  si 
nous  eussions  mordu  dans  de  la  glace;  nous  bûmes  donc  un 
coup  de  rhum  au  lieu  de  dessert ,  et  nous  nous  trouvâmes  un 
peu  restaurés. 

Il  était  trois  heures  et  demie  du  matin;  notre  guide  nous 
rappela  que  nous  avions  encore  trois  quarts  d'heure  de  montée 
au  moins ,  et  que,  si  nous  voulions  être  arrivés  au  haut  du  cône 
l)onr  le  lever  du  soleil,  il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre. 

Nous  sortîmes  de  la  casa  Inglese.  On  commençait  à  distinguer 
les  objets  :  tout  autour  de  nous  s'étendait  une  vaste  plaine  de 
neige,  du  milieu  de  laquelle,  figurant  un  angle  de  quarante- 
cinq  degrés  à  peu  près,  s'élevait  le  cône  de  l'Etna.  Au-dessous 
de  nous,  tout  était  dans  l'obscurité  ;  à  l'orient  seulement,  une 
légère  teinte  d'opale  colorait  le  ciel  sur  lequel  se  découpaient 
en  vigueur  les  montagnes  de  la  Calabre. 

A  cent  pas  au-delà  de  la  maison  anglaise,  nous  trouvâmes 
les  premières  vagues  d'un  plateau  de  lave,  qui  tranchait  par  sa 
couleur  noire  avec  la  neige,  du  milieu  de  laquelle  il  sortait 
comme  une  île  sombre.  Il  nous  fallut  monter  sur  ces  flots 
solides,  sauter  de  l'un  à  l'autre,  comme  j'avais  déjà  fait  à 
Chamouny  sur  la  mer  de  glace  ,  avec  cette  différence  que  des 
arêtes  aiguës  coupaient  le  cuir  de  nos  souliers  et  nous  déchi- 
raient les  pieds.  Ce  trajet ,  qui  dura  un  quart  d'heure,  fut  un 
des  plus  pénibles  de  toute  la  roule. 

Nous  arrivâmes  entîn  au  pied  du  cône,  qui,  quoique  s'élevant 
de  treize  cents  pieds  au-dessus  du  plateau  oîi  nous  nous 
trouvions,  était  complètement  dépouillé  de  neige,  soit  que 
l'inclinaison  en  soit  trop  rapide  {jour  que  la  neige  s'y  arrête , 
soit  que  le  feu  intérieur  qu'il  recèle  ne  laisse  pas  les  flocons 
séjourner  à  sa  surface.  C'est  ce  cône,  éternellement  mobile,  qui 
change  de  forme  à  chaque  irruption  nouvelle ,  s'abîmant 
dans  le  vieux  cratère,  et  se  rcformmt  avec  un  cratère  nou- 
veau. 


152  REVUE  DE  PARIS. 

Nous  commençâmes  h  gravir  cette  nouvelle  montagne,  toute 
composée  d'une  terre  friable  mêlée  de  pierres  qui  s'éboulait 
sous  nos  pieds  et  roulait  derrière  nous.  Dans  certains  endroits, 
la  pente  était  si  rapide  ,  que,  du  bout  des  mains  et  sans  nous 
baisser,  nous  touchions  le  talus;  de  plus,  à  mesure  que  nous 
montions  ,  l'air  se  raréfiait,  et  devenait  de  moins  en  moins  res- 
pirable.  Je  me  rappelai  tout  ce  que  m'avait  raconté  Balmat  lors 
de  sa  première  ascensiou  au  Mont-Blanc ,  et  je  commençais  à 
éprouver  juste  les  mêmes  effets.  Quoique  nous  fussions  déjà  à 
raille  pieds  à  peu  près  au-dessus  des  neiges  éternelles  ,  et  que 
nous  dussions  monter  encore  à  une  hauteur  de  huit  cents  pieds, 
la  houppelande  que  j'avais  sur  les  épaules  me  devenait  insup- 
portable, et  je  sentais  l'impossibilité  de  la  porter  plus  lang- 
temps  :  elle  me  pesait  comme  une  de  ces  chappes  de  plomb 
sous  lesquelles  Dante  vit,  dans  le  sixième  cercle  de  l'enfer,  les 
hypocrites  écrasés.  Je  la  laissai  donc  tomber  sur  la  route, 
n'ayant  pas  le  courage  de  la  traîner  plus  loin ,  et  laissant  à 
mon  guide  le  soin  de  la  reprendre  en  passant;  bientôt  il  en  fut 
ainsi  pour  le  bâton  que  je  portais  à  la  main  et  pour  le  chapeau 
que  j'avais  sur  la  tête.  Ces  deux  objets,  que  j'abandonnai  suc- 
cessivement, roulèrent  jusqu'à  la  base  du  cône,  et  ne  s'arrêtè- 
rent qu'à  la  mer  de  lave,  tant  la  pente  est  rapide.  De  son  côté, 
je  voyais  Jadin  qui  se  débarrassait  aussi  de  tout  ce  que  son 
costume  lui  paraissait  offrir  du  superflu  ,  et  qui  de  cent  pas  en 
cent  pas  s'arrêtait  pour  reprendre  haleine. 

Nous  étions  au  tiers  de  la  montée  à  peu  près,  nous  avions 
mis  près  d'une  demi-heure  pour  monter  quatre  cents  pieds, 
l'orient  s'éclaircissait  de  plus  en  plus  ;  la  crainte  de  ne  pas 
arriver  au  haut  du  cône  à  temps  pour  voir  le  lever  du  soleil 
nous  rendit  tout  notre  courage,  et  nous  repartîmes  d'un  nouvel 
élan,  sans  nous  arrêter  à  regarder  l'horizon  immense  qui ,  à 
chaque  pas,  s'élargissait  encore  sous  nos  pieds,  mais  plus  nous 
avancions  ,  plus  les  difficultés  s'augmentaient  ;  à  chaque  pas  la 
pente  devenait  plus  rapide,  la  terre  plus  friable,  et  l'air  plus 
rare.  Bientôt,  à  notre  droite,  nous  commençâmes  à  entendre 
des  mugissements  souterrains  qui  attirèrent  notre  attention  ; 
notre  guide  marcha  devant  nous  et  nous  conduisit  à  une 
fissure  de  laquelle  sortait  à  grand  bruit,  et  poussée  par  un 
courant  d'air  intérieur,  une  fumée  épaisse  et  soufrée.  En  nous 


REVUE  DE  PARIS.  153 

approchant  des  bords  de  cette  gerçure,  nous  voyions ,  ù  une 
profondeur  que  nous  ne  pouvions  mesurer,  un  fond  incandes- 
cent rouge  et  liquide;  et,  quand  nous  frappions  du  pied,  la 
terre  résonnait  au  loin  comme  un  tambour.  Heureusement  l'air 
était  parfaitement  calme,  car,  si  le  vent  eût  poussé  celte  fumée 
de  notre  côté  ,  elle  nous  eût  asphyxiés,  tant  elle  portait  avec 
elle  une  effroyable  odeur  de  soufre. 

Après  une  halte  de  quelques  minutes  au  bord  de  cette  four- 
naise,  nous  nous  remîmes  en  route,  montant  de  biais,  pour 
plus  de  facilité;  je  commençais  à  avoir  des  tintements  dans  la 
tête  ,  comme  si  le  sang  allait  me  sortir  par  les  oreilles,  et  l'air, 
qui  devenait  de  moins  en  moins  respirable ,  me  faisait  haleter 
comme  si  la  respiration  allait  me  manquer  tout  à  fait.  Je  voulus 
me  coucher  pour  me  reposer  un  peu  ,  mais  la  terre  exhalait 
une  telle  odeur  de  soufre,  qu'il  fallut  y  renoncer.  J'eus  l'idée 
alors  de  mettre  ma  cravate  sur  ma  bouche ,  et  de  respirer  à 
travers  le  tissu  ;  cela  me  soulagea. 

Cependant,  petit  à  petit,  nous  étions  arrivés  aux  trois  quarts 
de  la  montée ,  et  nous  voyions  à  quelques  centaines  de  pieds 
seulement  au-dessus  de  notre  tête  le  sommet  de  la  montagne. 
IVous  fimes  un  dernier  effort,  et  moitié  debout,  moitié  à  quatre 
pattes,  nous  nous  remimes  à  gravir  ce  court  espace,  n'osant 
pas  regarder  au-dessous  de  nous,  de  peur  que  la  tête  nous 
tournât  ,  tant  la  pente  était  rapide.  Enfin  Jadin,  qui  était  de 
quelques  pas  plus  avancé  que  moi,  jeta  un  cri  de  triomphe  :  il 
était  arrivé  et  se  trouvait  en  face  du  cratère  ;  quelques  secondes 
après ,  j'étais  près  de  lui.  Nous  nous  trouvions  littéralement 
entre  deux  abîmes. 

Une  fois  arrivés  là  ,  et  n'ayant  plus  besoin  de  faire  des  mou- 
vements violents,  nous  commençâmes  à  respirer  avec  plus  de 
facilité;  d'ailleurs  le  spectacle  que  nous  avions  sous  les  yeux 
était  tellement  saisissant ,  qu'il  dissipa  notre  malaise,  si  grand 
qu'il  fût. 

Nous  nous  trouvions  en  face  du  cratère,  c'est-à-dire  d'un 
immense  puits  de  huit  milles  de  tour  et  de  neuf  cents  pieds  de 
profondeur  ;  les  parois  de  cette  excavation  étaient  depuis  le 
haut  jusqu'en  bas  recouvertes  de  matières  scarifiées,  de  soufre 
et  d'alun;  au  fond ,  autant  qu'on  pouvait  le  voir  de  la  distance 
où  nous  nous  trouvions,  il  y  avait  une  matière  quelconque  en 


154  REVUE  DE  PARIS. 

ébullilion,  et  de  cet  abîme  montait  une  fumée  ténue  et  tor- 
tueuse, pareille  à  un  serpent  gigantesque  qui  se  tiendrait 
debout  sur  la  queue.  Les  bords  du  cratère  étaient  découpés 
irrégulièrement  et  plus  ou  moins  élevés.  Nous  étions  sur  un  des 
points  les  plus  hauts. 

Notre  guide  nous  laissa  un  instant  tout  à  ce  spectacle,  en  nous 
retenant  de  temps  en  temps  cependant  par  notre  veste  quand 
nous  nous  approchions  trop  près  du  bord,  car  la  pierre  est  si 
friable  qu'elle  pourrait  manquer  sous  les  pieds,  et  qu'on  recom- 
mencerait la  plaisanterie  d'Empédocle  ;  puis  il  nous  invita  à 
nous  éloigner  d'une  vingtaine  de  pieds  du  cratère,  pour  éviter 
tout  accident ,  et  à  regarder  autour  de  nous. 

L'orient,  qui  de  la  teinte  opale  que  nous  avions  remarquée 
en  sortant  de  la  casa  Inglese  était  passé  à  un  rose  tendre,  était 
maintenant  tout  inondé  des  flammes  du  soleil,  dont  on  com- 
mençait à  apercevoir  le  disque  au-dessus  des  montagnes  de  la 
Calabre.  Sur  les  flancs  de  ces  montagnes  d'un  bleu  foncé  et 
uniforme,  se  détachaient,  comme  de  petits  points  blancs,  les 
villages  et  les  villes.  Le  détroit  de  Messine  semblait  une  simple 
rivière  ,  tandis  qu'à  droite  et  à  gauche  on  voyait  la  mer  comme 
un  miroir  immense.  A  gauche ,  ce  miroir  était  tacheté  de  plu- 
sieurs points  noirs  :  ces  points  noirs  étaient  les  îles  de  l'ar- 
chipel Lipariote.  De  temps  en  temps  une  de  ces  îles  brillait 
comme  un  phare  intermittent;  c'était  Stromboli,  qui  jetait  des 
flammes.  A  l'occident ,  tout  était  dans  l'obscurité  encore. 
L'ombre  de  l'Etna  se  projetait  sur  toute  la  Sicile. 

Pendant  trois  quarts  d'heure,  le  spectacle  ne  fît  que  gagner 
en  magnificence.  J'ai  vu  le  soleil  se  lever  sur  le  Righi  et  sur  le 
Faulhorn ,  ces  deux  titans  de  la  Suisse  :  rien  n'est  comparable 
à  ce  qu'on  voit  du  haut  de  l'Etna.  La  Calabre,  depuis  le  Pizzo 
jusqu'au  cap  délie  Armi ,  le  détroit  depuis  Scylla  jusqu'à 
Reggio ,  la  mer  de  Tyrrhène  et  la  mer  d'Ionie  ;  à  gauche,  les 
îles  Éoliennes ,  qui  semblent  à  portée  de  la  main;  à  droite, 
Malle ,  qui  flotte  à  l'horizon  comme  un  léger  brouillard  ;  autour 
de  soi,  la  Sicile  tout  entière,  vue  à  vol  d'oiseau,  avec  son 
rivage  dentelé  de  caps ,  de  promontoires  ,  de  ports ,  de  criques 
et  de  rades,  ses  quinze  villes,  ses  trois  cents  villages,  ses 
montagnes,  qui  semblent  des  collines,  ses  vallées,  qu'on 
croirait  des  sillons  de  charrues ,  ses  fleuves ,  qui  paraissent  des 


REVUE  DE  FAKIS.  155 

fils  d'argent ,  comme  pendant  Tautomne  il  en  descend  du  ciel 
sur  l'herbe  des  prairies;  enfin, le  cralère  immense  .  muf^issant, 
plein  de  flamme  et  de  fumée;  sur  sa  tête  le  ciel ,  sous  ses  pieds 
Penfer  :  un  tel  speclacle  nous  fit  tout  oublier  ,  fatigues  , 
danger,  souffrance.  J'admirais  entièrement,  sans  restriction , 
de  bonne  foi ,  avec  les  yeux  du  corps  et  les  yeux  de  l'âme. 
Jamais  je  n'avais  vu  Dieu  de  si  près,  et  par  conséqnent  si 
grand. 

Nous  réglâmes  une  heure  ainsi,  dominant  tout  le  vieux 
monde  d'Homère,  de  Virgile  ,  d'Ovide  et  de  Théocrite,  sans 
qu'il  vînt  à  Jadin  ni  à  moi  l'idée  de  toucher  un  crayon  ,  tant  il 
nous  semblait  que  ce  tableau  entrait  profondément  dans  notre 
cœur  et  devait  y  rester  gravé  sans  le  secours  de  l'écriture  ou  du 
dessin.  Puis  nous  jetâmes  un  dernier  coup  d'œil  sur  cet  horizon 
de  trois  cents  lieues  qu'on  n'embrasse  qu'une  fois  dans  sa  vie , 
et  nous  commençâmes  à  redescendre. 

A  part  le  danger  de  rouler  du  haut  en  bas  du  cône ,  la  diffi- 
culté de  la  descente  ne  peut  se  comparer  à  celle  de  la  montée. 
En  dix  minutes,  nous  fûmes  sur  l'île  de  lave,  et,  un  quart 
d'heure  après ,  à  la  casa  Inglese. 

Le  froid  ,  toujours  piquant,  avait  cessé  d'être  pénible  ;  nous 
entrâmes  dans  la  maison  anglaise  pour  nous  rajuster  tant  soit 
peu,  car  ,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  notre  toilette  avait  subi, 
pendant  l'ascension  .  une  foule  de  modifications. 

La  maison  anglaise,  que  l'ingratitude  des  voyageurs  finira 
par  réduire  à  l'état  de  la  casa  délie  Neve ,  est  encore  un  don 
précieux,  quoiqu'indirect,  de  la  philanthropie  scientifique  de 
notre  excellent  hôte ,  M.  Gemellaro.  Il  avait  vingt  ans  à  peine 
qu'il  avait  déjà  calculé  de  quel  inappréciable  avantage  serait 
pour  les  voyageurs  qui  montent  sur  l'Etna  afin  d'y  faire  des 
expériences  météorologiques,  une  maison  dans  laquelle  ils 
pussent  se  reposer  des  fatigues  de  la  montée  et  se  soustraire  au 
froid  éternel  qui  rend  cette  région  inhabitable.  En  conséquence, 
il  s'était  adressé  dix  fois  à  ses  concitoyens,  soit  de  vive  voix, 
soit  par  écrit,  afin  d'obtenir  d'eux  à  cet  effet  une  souscrip- 
tion volontaire;  mais  toutes  ses  tentatives  avaient  été  sans 
succès. 

Vers  cette  époque  ,  M.  Gemellaro  fit  un  petit  héritage  ;  alors 
il  n'eut  plus  recours  à  personne,  et  éleva  par  ses  propres 


156  REVUE  DE  PARIS. 

moyens  une  maison  qu'il  ouvrit  gratis  aux  voyageurs.  Celte 
maison  était  située,  d'après  son  propre  calcul,  confirmé  par 
celui  de  son  frère  ,  à  9219  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 
Un  voyageur  reconnaissant  écrivit  au-dessus  de  la  porte  ces 
mots  latins  : 


CASA  HOEC  QUANTCLA  ETNAM  PERLUSTRANTIBUS  GRATISSIMA. 

Et  la  maison  fut  appelée  dès-lors  la  Gratissima. 

Mais  ,  en  bâtissant  la  Gratissima  ,  M.  Gemellaro  n'avait  fait 
que  ce  que  ses  moyens  individuels  lui  permettaient  de  faire, 
c'est-à-dire  qu'il  avait  offert  un  abri  au  savant.  Ce  n'était  point 
assez  pour  lui  :  il  voulut  donner  des  moyens  d'études  à  la 
science  en  meublant  la  maison  de  tous  les  instruments  néces- 
saires aux  observations  météorologiques ,  que  les  voyageurs  de 
toutes  les  parties  du  monde  venaient  journellement  y  faire. 
C'était  l'époque  oii  les  Anglais  occupaient  la  Sicile.  M.  Ge- 
mellaro s'adressa  à  lord  Forbes ,  général  des  armées  britan- 
niques. 

Lord  Forbes  adopta  non-seulement  le  projet  de  M.  Gemellaro , 
mais  il  résolut  même  de  lui  donner  un  plus  grand  développement. 
Il  ouvrit  une  souscription  en  tête  de  laquelle  il  s'inscrivit  pour 
71,000  francs.  La  souscription  ainsi  patronisée  atteignit  bientôt 
le  chiffre  nécessaire  ,  et  lord  Forbes  ,  près  de  la  petite  maison 
de  M.  Gemellaro,  qui  depuis  sept  ans  était,  comme  nous 
l'avons  dit,  appelée  la  Gratissima ,  fit  élever  un  bâtiment 
composé  de  trois  chambres ,  de  deux  cabinets,  et  d'une  écurie 
pour  seize  chevaux.  C'est  cette  maison  ,  qui  était  un  palais  en 
comparaison  de  sa  chétive  voisine ,  qui  fut  appelée  du  nom  de 
ses  fondateurs  : 


CASA  INGLESE ,  OU  CASA  DEGLI  INGLESI. 

Pendant  tout  le  temps  qu'on  bâtit  celte  maison  nouvelle, 
M.  Gemellaro,  qui,  grâce  aux  ouvriers,  pouvait  faire  venir 
tous  les  jours  de  Nicolosi  les  choses  qui  lui  étaient  nécessaires, 
demeura  dans  l'ancienne ,  occupé  à  faire  des  observations  Hier- 


REVUE  DE  PARIS.  157 

moraélriques  trois  fois  par  jour.  D'après  ces  observations ,  la 
tempéraliire  moyenne,  dans  le  mois  de  juillet,  fut  le  malin 
de  -f  ô,  57;  à  midi ,  +  7;  le  soir  ,  +  o;  moyenne  ,  +  4,  9  ;  et 
dans  le  mois  d'août ,  le  matin  ,  -f  2,  7  ;  à  midi ,  +  8,  2  ;  et  le 
soir ,  +  o,  1  ;  moyenne ,  +  4,  7;  la  plus  grande  chaleur  monta 
juscju'ù  +  12,4;  le  plus  grand  froid  descendit  jusqu'à  —  0,  9. 
Ces  expériences,  comme  nous  l'avons  dit,  étaient  faites  à 
9219  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 

Aujourd'hui ,  la  Gratissima  est  en  ruines ,  et  la  maison  an- 
glaise, dégradée  chaque  jour  par  les  voyageurs  qui  y  passent, 
menace  de  ne  leur  offrir  bientôt  d'autre  abri  que  ses  quatre 
murs. 

Après  une  nouvelle  halte  d'un  quart  d'heure  ,  pendant  la- 
quelle nous  expédiâmes  noire  poulet  et  le  reste  du  pain,  nous 
sortîmes  de  nouveau  de  la  maison  anglaise,  et  nous  nous  trou- 
vâmes sur  le  plateau  qu'on  appelle,  par  antiphrase  sans  doute, 
la  plaine  du  Froment.  Il  était  entièrement  couvert  de  neige, 
quoique  nous  fussions  au  temps  le  plus  chaud  de  l'année.  Une 
trace,  visiblement  battue,  indiquait  le  chemin  suivi  parles 
voyageurs.  Nous  nous  écartâmes  pour  aller  visiter  à  gauche  la 
vaîlée  del  Bue.  A  chaque  pas  que  nous  faisions  sur  cette  neige 
vierge  ,  nous  enfoncions  de  six  pouces  à  peu  près. 

La  vallée  del  Bue  ferait  à  l'Opéra  une  magnifique  décoration 
pour  l'enfer  de  la  Tentation  ou  du  Diable  yémoureux .  Je  n'ai 
jamais  rien  vu  de  plus  triste  et  de  plus  désolé  que  ce  gigan- 
tesque précipice,  avec  ses  cascades  délave  noire,  figées  au 
milieu  de  leur  cours  sur  ce  sol  incandescend.  Pas  un  arbre, 
pas  une  herbe,  pas  une  mousse,  pas  un  être  animé.  Absence 
lot  lie  de  bruit,  de  mouvement  et  d'existence. 

Aux  trois  régions  dans  lesquelles  on  divise  l'Etna ,  on  pourrait 
certes  en  ajouter  une  quatrième  plus  terrible  que  toutes  les 
autres,  la  région  du  feu. 

Au  fond  de  la  vallée  del  Bue,  on  voit,  à  trois  ou  quatre 
mille  pieds  au-dessous  de  soi ,  deux  volcans  éteints  qui  ouvrent 
leurs  gueules  jumelles.  On  dirait  deux  taupinières.  Ce  sont 
deux  montagnes  de  quinze  cents  pieds  chacune. 

Il  fallut  toutes  les  instances  de  notre  guide  pour  nous  arra- 
cher à  ce  spectacle.  Rien  ne  pouvait  nous  faire  souvenir  que 
nous  avions  une  trentaine  de  milles  à  faire  pour  retourner  à 
11  14 


158  REVUE  DE  l^AKIS. 

Calane.  D'ailleurs  CaLaiie  était  là  sous  nos  pieds  j  nous  n'avions 
qu'à  éleiulre  la  main  ,  nous  y  louchions  presque.  Comment 
croire  à  ces  dix  lieues  dont  nous  parlait  notre  guide? 

Nous  remontâmes  sur  nos  mulets,  et  nous  partîmes.  Quatre 
heures  après,  nous  étions  de  retour  chez  M.  Gemellaro.  Nous 
l'avions  quitté  avec  un  sentiment  d'amitié ,  nous  le  retrouvions 
avec  un  sentiment  de  reconnaissance. 

Et  voilà  cependant  un  de  ces  hommes  que  les  gouvernenients 
oublient,  que  pas  un  souvenir  ne  va  chercher,  que  pas  une 
faveur  ne  récompense.  M.  Gemellaro  n'est  pas  même  corres- 
pondant de  l'Institut.  11  est  vrai  qu'heureusement  ce  bon  et 
cher  M.  Gemellaro  ne  s'en  porte  ni  mieux  ni  plus  mal. 

Nous  étions  de  retour  à  Calane  à  onze  heures  du  soir,  et  le 
lendemain  à  cinq  heures  du  matin  nous  remettions  à  la  voile. 


X. 

SYRACUSE. 

Notre  retour  fut  une  joie  pour  tout  l'équipage.  A  part  le  coup 
de  pied  que  j'avais  reçu  de  ma  mule  ,  et  dont  j'éprouvais  ,  il  est 
vrai ,  une  douleur  assez  vive,  le  voyage  s'élait  terminé  sans 
accident.  Chaque  matelot  nous  baisa  les  mains ,  comme  si , 
pareils  à  Énée,  nous  revenions  des  enfers.  Quant  à  Mllord  qui, 
depuis  l'aventure  du  chat  de  l'opticien  ,  était,  autant  que  pos- 
sible, consigné  à  bord  sous  la  garde  de  ses  deux  amis  Giovanni 
et  Pielro,  il  était  au  comble  du  bonheur. 

Le  temps  était  magnifique.  Depuis  notre  tempête,  nous  n'a- 
vions pas  vu  un  nuage  au  ciel  j  le  vent  venait  de  la  Calabre ,  et 
nous  poussait  comme  avec  la  main.  La  côte  que  nous  longions 
était  peuplée  de  souvenirs.  A  une  lieue  de  Catane,  quelques 
pierres  éparses  indiquent  l'emplacement  de  l'ancienne  Hybla; 
après  Hybla  ,  vient  le  Symèthe ,  qui  a  changé  son  vieux  nom 
classique  en  celui  de  Giaretta.  Autrefois,  et  au  dire  des  an- 
ciens, le  Symèthe  était  navigable  ;  aujourd'hui,  il  ne  porte  pas 
la  plus  petite  barque.  En  échange,  ses  eaux,  qui  reçoivent  les 
huiles  sulfureuses ,  les  jets  de  naphte  et  de  pétrole  de  l'Etna , 


REVUE  DE  PARIS.  159 

ont  la  faculté  décondenser  ce  bitume  liquide,  et  enrichissent 
ainsi  son  embouchure  d'un  bel  ambre  jaune,  que  les  i^aysans 
recueillent  et  qui  se  travaille  à  Calane. 

On  rencontre  ensuite  le  lac  de  Pergus  ,  sur  lequel  ,  au  dire 
d'Ovide,  on  ne  voyait  pas  glisser  moins  de  cygnes  que  surcelui 
de  Caystre  ;  lac  tranquille,  transparent  et  recueilli,  qui  est  voilé 
par  un  rideau  de  forets  et  qui  réfléchit  dans  ses  ondes  les  fleurs 
de  son  printemps  éternel.  C'était  sur  ses  bords  que  courait 
Proserpine  avec  ses  compagnes,  remplissant  son  sein  et  sa  cor- 
beille d'iris  ,  d'œillets  et  de  violettes  ,  lorsqu'elle  fut  aperçue  , 
aimée  et  enlevée  par  Pliiton,  et  que,  chaste  et  innocente  jeune 
fille,  elle  versa,  en  déchirant  sa  robe  dans  l'excès  de  sa  douleur, 
autant  de  pleurs  pour  ses  fleurs  perdues  que  pour  sa  virginité 
menacée. 

Après  le  lac  viennent  les  champs  des  Lestrygons  ;  Lentini. 
qui  a  succédé  à  l'ancienne  Léontine,  dont  les  habitants  con- 
servaient la  peau  du  lion  de  Némée .  qu'Hercule  leur  avait 
donnée  pour  armes  lorsqu'il  fonda  leur  ville;  Augusta,  bâtie 
sur  l'emplacement  de  l'ancienne  Mégare  ;  Augusta,  qu'un  trem- 
blement de  terre  a  séparée  de  la  Sicile  en  1G03;  Augusta, 
de  sanglante  et  infâme  mémoire  ,  qui  a  égorgé  dans  son  port 
trois  cents  soldats  aveugles  qui  revenaient  d'Egypte  en  1799. 
Puis  enfin,  après  Mégare,  on  trouve  Thapse,qui  est  couchée  aux 
bords  des  flots. 

Pantagiœ  Megarosque  sinus,  Thapsumque  jacentem. 

Tout  en  poursuivant  notre  voyage ,  nous  remarquions  le 
changement  d'aspect  de  la  côte.  Au  lieu  de  ces  champs  fertiles 
et  mollement  inclinés,  qui,  en  s'approchant  de  la  mer,  se  cou- 
vraient des  roseaux  qui  fournissaient  sa  flûte  à  Polyphême  et 
abritaient  les  amours  d'Acis  et  de  Galatée,  se  dressaient  de 
grandes  falaises  de  rochers  ,  d'oii  s'envolaient  des  milliers  de 
colombes.  Vers  les  quatre  heures  du  soir,  un  écueil  surmonté 
d'une  croix  nous  rappela  le  naufrage  de  quelques  navires. 
Enfin  ,  nous  vîmes  pointer  un  pan  des  murailles  de  Syracuse , 
et  nous  entrâmes  dans  son  port  au  bruit  que  faisait,  ens'exerçanl, 
une  école  de  tambours.  C'était  le  premier  désenchantement  que 
nous  gardait  la  fille  d'Archias  le  Corinthien. 


160  REVUE  DE  PARIS. 

Sortie  de  l'île  d'Ortygie  pour  bâtir  sur  le  continent  Acradine, 
Tyché,  Neapolls  et  Olympicum ,  Syracuse  ,  après  avoir  vu  tom- 
ber en  ruines  l'une  après  l'autre  ses  quatre  filles,  est  rentrée 
dans  son  berceau  primitif.  C'est  aujourd'hui  tout  bonnement 
une  ville  d'une  demi-lieue  de  tour,  qui  compte  seize  mille  âmes, 
et  qui  est  entourée  de  murailles  ,  de  bastions  et  de  courtines 
bâtis  par  Charles  V. 

Du  temps  de  Strabon ,  elle  avait  cent  vingt  mille  habitants , 
autant  qu'en  renferme  la  ville  moderne,  et  cent  quatre-vingts 
stades  de  tour.  Puis,  comme  sa  population  s'augmentait  encore 
de  jour  en  jour,  et  que  ses  murailles  et  ses  cinq  villes  ne  pou- 
vaient plus  la  contenir ,  elle  fondait  Acre ,  Casmène,  Gamérine 
et  Enna. 

Du  temps  de  Cicéron ,  et  toute  déchue  qu'il  la  trouva  de  son 
ancienne  prospérité,  voilà  ce  qu'était  encore  Syracuse  : 

«  Syracuse,  dit  Cicéron,  est  bâtie  dans  une  situation  à  la  fois 
forte  et  agréable.  On  y  aborde  facilement  de  tous  côtés ,  soit 
par  terre,  soit  par  mer  ;  ses  ports,  renfermés  pour  ainsi  dire 
dans  l'enceinte  de  ses  murs,  ont  plusieurs  entrées,  mais  ils  sont 
joints  les  uns  aux  autres.  —  La  partie  séparée  par  cette  jonc- 
tion forme  une  île  ;  cette  île  est  enfermée  dans  cette  ville  si 
vaste,  qu'on  peut  réellement  dire  qu'elle  forme  un  tout  composé 
de  quatre  grandes  villes.  —  Dans  Pile  est  le  palais  d'Acron, 
dont  les  préteurs  se  servent;  là  aussi  s'élèvent,  parmi  d'autres 
temples,  ceux  de  Diane  et  de  Minerve  :  ce  sont  les  plus  remar- 
quables. A  l'extrémité  de  cette  île  est  une  fontaine  d'eau  douce 
nommée  Aréthuse,  d'une  grandeur  surprenante,  riche  en  pois- 
sons ,  et  qui  serait  envahie  par  les  eaux  de  la  mer,  sans  une 
digue  qui  l'en  garantit.  —  La  deuxième  ville  est  Acradine,  où 
l'on  trouve  une  grande  place  publique,  de  beaux  portiques,  un 
prytanée  très-riche  d'ornements,  un  très-grand  édifice  qui  sert 
de  lieu  d'assemblée  pour  traiter  les  affaires  publiques,  et  un 
magnifique  temple  consacré  à  Jupiter  Olympien.  —  La  troi- 
sième est  Tychè.  Elle  a  reçu  ce  nom  d'un  temple  de  la  Fortune, 
qui  y  existait  autrefois;  elle  renferme  un  lieu  très-vaste  pour 
les  exercices  du  corps,  et  plusieurs  temples.  Ce  quartier  de 
Syracuse  est  très -peuplé.  —  Enfin,  la  quatrième  ville  est 
nommée  Neapolis.  Au  haut  de  cette  ville  est  un  très-grand 
théâtre;  en  outre,  elle  possède  deux  beaux  temples,  le  temple 


♦         REVUE  DE  PARIS.  161 

de  Cérès  et  le  temple  de  Proserpine;  on  y  remarque  de  plus  une 
statue  d'Apollon,  qui  est  fort  grande  et  fort  belle.  » 

Voilà  la  Syracuse  deCicéron  telle  que  Tavaienlfaite  les  guerres 
d'Athènes  ,  de  Carthage  et  de  Rome,  telle  que  l'avaient  laissée 
les  déprédations  de  Verres.  Mais  la  vieille  Syracuse,  la  Syracuse 
d'Hiéron  et  de  Denys  ,  la  véritable  Pentapolis  enfin  ,  était  bien 
autrement  belle,  bien  autrement  riche,  bien  autrement  splen- 
dide.  Elle  avait  huit  lieues  de  tour,  elle  avait  un  million  deux 
cent  mille  habitants ,  dont  la  richesse  excessive  était  devenue 
proverbiale,  au  point  qu'on  disait  ù  tout  homme  qui  se  vantait 
de  sa  fortune  :  Tout  cela  ne  vaut  pas  la  dixième  partie  de  ce 
que  possède  un  Syracusain.  Elle  avait  une  armée  de  cent  mille 
hommes  et  de  dix  mille  chevaux,  répartie  derrière  ses  murailles  ; 
elle  avait  cinq  cents  vaisseaux  qui  sillonnaient  la  Méditerranée 
du  délroil  de  Gades  à  Tyr,  et  de  Carthage  à  Marseille.  Elle  avait 
enfin  trois  ports  ouverts  à  tous  les  navires  du  monde  :  Trogyle, 
que  dominaient  les  murailles  d'Acradine ,  et  que  longeait  la 
voie  antique  qui  conduisait  d'Ortygie  à  Catane;  le  grand  port, 
le  Secanuni  sinus,  de  Virgile,  qui  contenait  cent  vingt  vais- 
seaux ;  le  petit  port ,  portus  marmoreus ,  qu'Hiéron  avait  fait 
entourer  de  palais  et  Denys  paver  de  marbre;  et  puis,  pour  que 
Syracuse  n'eût  rien  à  envier  aux  autres  villes,  elle  eut  Athènes 
pour  rivale,  Carthage  pour  alliée  ,  Rome  pour  ennemie  ,  Archi- 
mède  pour  défenseur ,  Denys  pour  tyran ,  et  Timoléon  pour 
libérateur. 

A  six  heures,  nous  mîmes  pied  à  terre  à  Ortygie.  On  nous  fit 
subir  force  formalités  à  la  porte,  ce  qui  nous  fit  perdre  une 
demi-heure  encore,  de  sorte  qu'une  fois  entrés  à  Syracuse,  nous 
n'eûmes  que  le  temps  de  chercher  un  hôtel,  de  dîner,  et  de  nous 
coucher,  remettant  nos  visites  au  lendemain  matin. 

J'avais  une  lettre  pour  un  jeune  homme  ,  dont  un  ami  com- 
mun, qui  me  recommandait  à  lui,  m'avait  promis  merveille. 
C'était  le  comte  de  Gargallo ,  fils  du  marquis  de  Gargallo ,  au- 
quel Naples  doit  la  meilleure  traduction  d'Horace  qui  existe  en 
Italie.  Le  comte  était,  ra'avait-on  dit,  spirituel  comme  un  fran- 
çais moderne,  et  hospitalier  comme  un  vieux  Syracusain.  L'é- 
loge m'avait  paru  exagéré  tant  que  je  ne  vis  pas  le  comte  ;  il 
me  parut  faible  quand  je  l'eus  connu. 

A  huit  heures  du  maliu,  je  me  présentai  chez  le  comte  de 

14. 


462  REVUE  DE  PARIS. 

Gargallo.  Il  était  encore  couché.  On  lui  porta  ma  lettre  et  ma 
carte.  Il  sauta  à  bas  du  lit ,  accourut,  et  nous  tendit  la  main 
avec  une  tellecordialité,  qu'à  partir  de  ce  moment  je  sentis  que 
nous  étions  amis  à  toujours. 

Le  comte  de  Gargallo  n'était ,  à  cette  époque  ,  jamais  venu  à 
Paris,  et  cependant  il  parlait  français  comme  s'il  eût  été  élevé 
en  Touraine,  et  connaissait  notre  littérature  en  homme  qui  en 
a  fait  une  étude  particulière.  Aux  premiers  mots  qu'il  prononça, 
au  premier  geste  qu'il  lit,  il  me  rappela  beaucoup,  pour  l'ac- 
cent, l'esprit  et  les  façons,  mon  bon  et  cher  Méry,  qu'il  n'avait 
jamais  vu  et  qu'il  ne  connaissait  que  de  nom  :  il  pouvait,  comme 
on  le  voit,  choisir  plus  mal. 

Le  comte  mit  à  notre  disposition  sa  maison,  sa  voiture  et  sa 
personne;  nous  le  remerciâmes  pour  la  première  offre,  et  nous 
acceptâmes  les  deux  autres.  Il  fut  convenu  que,  pour  mettre  de 
l'ordre  dans  noire  investigation  ,  nous  commencerions  par 
Ortygie,  qui,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,  est  maintenant  Syra- 
cuse ;  puis,  que  nous  visiterions  successivement  Neapolis,  Acra- 
dine,  Tychè  et  Olympicum. 

Pendant  que  nous  établissions  notre  plan  de  campagne  ,  on 
dressait  la  table,  et,  pendant  que  nous  déjeunions,  on  mettait 
les  chevaux  à  la  voiture.  C'était,  comme  on  le  voit,  de  l'hospi- 
talité intelligente  au  premier  degré i  au  reste,  le  comte  aurait 
pu  ,  à  la  rigueur ,  offrir  aux  étrangers  les  soixante  lits  d'Aga- 
thocle,  car  il  avait  cinq  maisons  à  Syracuse. 

Notre  première  visite  fut  pour  le  musée  ;  il  est  de  création 
moderne,  et  date  de  vingt-cinq  à  vingt-six  ans;  d'ailleurs  Na- 
ples  a  l'habitude  d'enlever  à  la  Sicile  ce  qu'on  y  trouve  de 
mieux.  Il  n'en  reste  pas  moins  au  musée  de  Syracuse  une  belle 
statue  d'Esculape,  et  cette  fameuse  Vénus  Callipyge  dont  parle 
Athénée;  la  statue  de  la  déesse  me  parut  digne  de  la  réputation 
européenne  dont  elle  jouit. 

Du  musée  nous  allâmes  à  l'emplacement  de  l'ancien  temple 
de  Diane  :  c'est  le  plus  ancien  monument  grec  de  Syracuse. 
Cette  ville  devait  un  temple  à  Diane,  car  Ortygie  appartenait  ù 
celte  déesse.  Elle  l'avait  obtenue  de  Jupiter,  dans  le  partage  qu'il 
avait  fait  de  la  Sicile  entre  elle  ,  Minerve  et  Proserpine,  et  lui 
avait  domié  ce  nom  en  souvenir  du  bois  d'Ortygie  à  Délos,  où 
elle  était  néej  aussi  célébrait-on  à  Syracuse  une  fêle  de  trois 


REVUE  DE  PARIS.  163 

jours  en  son  honneur.  Ce  fut  pendant  une  de  ces  fêtes  que  les 
Romains,  arrêtés  depuis  trois  ans  par  le  génie  d'Ârchimède , 
s'emparèrent  de  la  ville.  Deux  colonnes  d'ordre  dorique  ,  en- 
châssées dans  un  mur  mitoyen  de  la  rue  Trabochetto,  sont  tout 
ce  qui  reste  de  ce  temple. 

Le  temple  de  Minerve,  converti  en  cathédrale  au  xiP  siècle, 
est  mieux  conservé  que  celui  de  sa  sœur  consanguine,  et  doit 
sans  doute  cette  conservation  à  la  transformation  qu'il  a  subie  : 
les  colonnes  qui  en  sont  demeurées  debout,  sont  d'ordre  do- 
rique, cannelées  et  saillantes  à  l'extérieur  de  la  muraille  qui 
les  réunit, et  fort  inclinées  d'un  côté  depuis  le  tremblement  de 
terre  de  1542. 

J'avais  réservé  ma  visite  à  la  fontaine  Aréthuse  pour  la  der- 
nière. La  fontaine  Aréthuse  est,  pour  tout  poëte ,  une  vieille 
amie  de  collège  :  Virgile  l'invoque  dans  sa  dixième  et  dernière 
églogue,  adressée  à  son  ami  Gallus,  et  Ovide  raconte  d'elle  des 
choses  qui  font  le  plus  grand  honneur  à  la  moralité  de  cette 
nymphe.  Il  est  vrai  qu'il  met  le  récit  dans  la  bouche  de  la  nym- 
phe elle-même  ,  qui ,  comme  toutes  les  faiseuses  de  mémoires  , 
aurait  bien  pu  ne  se  peindre  qu'en  buste.  Quoi  qu'il  en  soit , 
voici  ce  que  le  bruit  public  disait  d'elle  : 

Aréthuse  était  une  des  plus  belles  et  des  plus  sauvages  nym- 
phes de  la  suite  de  Diane.  Chasseresse  comme  la  fille  de  Latone, 
elle  passait  sa  journée  dans  les  bois,  poursuivant  les  chevreuils 
et  les  daims,  et  ayant  presque  honte  de  cette  beauté  qui  faisait 
la  gloire  des  autres  femmes.  Un  jour  qu'elle  venait  de  pour- 
suivre un  cerf,  et  qu'elle  sortait  tout  échevelée  et  haletante  de 
la  forêt  de  Stymphale  ,  elle  rencontra  devant  elle  une  eau  si 
pure,  si  calme  et  si  doucement  fugitive,  que,  quoique  le  fleuve 
eût  plusieurs  pieds  de  profondeur ,  on  en  voyait  le  gravier 
comme  s'il  eût  été  à  découvert.  La  nymphe  avait  chaud  ,  elle 
commença  par  tremper  ses  beaux  pieds  nus  dans  le  fleuve,  puis 
elle  y  entra  jusqu'aux  genoux  ;  puis  enfin  ,  invitée  par  la  solii- 
lude,  elle  détacha  l'agrafe  de  sa  tunique  ,  déposa  le  chaste  vê- 
tement sur  un  saule,  et  se  plongea  tout  entière  dans  l'eau.  Mais 
à  peine  y  fut-elle,  qu'il  lui  sembla  que  celte  eau  frémissait  d'a- 
mour, et  la  caressait  comme  si  elle  eût  eu  une  âme.  D'abord 
Aréthuse,  certaine  d'être  seule,  y  fit  peu  d'attention;  bientôt 
cependant  il  lui  sembla  entendre  quelque  bruit  :  elle  courut  au 


164  REVUE  DE  PARIS. 

bord  ;  malheureusement  elle  était  si  troublée ,  qu'au  lieu  de 
gagner  la  rive  où  était  sa  tunique,  la  pauvre  nymphe  se  trompa 
et  gagna  la  rive  opposée.  Elle  y  était  à  peine,  qu'un  beau  jeune 
homme  éleva  la  tête  du  milieu  du  courant,  secoua  ses  cheveux 
humides,  et,  la  regardant  avec  amour  ,  lui  dit  :  — Où  vas-tu , 
Aréthuse?  Belle  Arélhuse,  où  vas-tu? 

Peut-être  une  autre  se  fût-elle  arrêtée  à  ce  doux  regard  et  à 
cette  douce  voixj  mais  ,  nous  l'avons  dit ,  Aréthuse  était  une 
vierge  sauvage  qui,  n'accompagnant  Diane  que  le  jour,  n'avait 
jamais  vu  la  prude  meurtrière  d'Acléon  s'humaniser  de  nuit 
pour  le  beau  berger  de  la  Carie.  Aussi,  au  lieu  de  s'arrêter,  elle 
se  prit  à  fuire  nue  et  toute  ruisselante  comme  elle  était.  De  son 
côté,  Alphée  ne  fit  qu'un  bond  du  milieu  de  son  cours  sur  sa 
rive,  et  se  mit  à  sa  poursuite  nu  et  ruisselant  comme  elle  ;  ils 
traversèrent  ainsi ,  et  sans  qu'il  la  pût  atteindre  ,  Orchomène  , 
Psophis,  le  mont  Cyllène,  le  Ménale,  l'Érymanthe  et  les  campa- 
gnes voisines  d'Élis,  franchissant  les  terres  labourées,  les  bois, 
les  rochers,  les  montagnes,  sans  que  le  dieu  pût  gagner  un  pas 
sur  la  nymphe.  Mais  enfin,  quand  vint  le  soir,  la  belle  fugitive 
sentit  qu'elle  commençait  à  s'afîaiblir  j  bientôt  elle  entendit  les 
pas  du  dieu  qui  pressaient  ses  pas  ;  puis,  aux  derniers  rayons 
du  soleil,  elle  vit  son  ombre  qui  touchait  la  sienne,  elle  sentit 
une  haleine  ardente  brûler  ses  épaules.  Alors  elle  comprit  qu'elle 
allait  être  prise,  et  que,  brisée  de  cette  longue  course,  elle 
n'aurait  plus  de  force  pour  se  défendre  :  —  A  moi!  cria-t-elle, 
à  moi,  0  divine  chasseresse!  Souviens-toi  que  souvent  tu  m'as 
jugée  digne  de  porter  ton  arc  et  tes  flèches  !  Diane,  déesse  de 
la  chasteté,  prends  pitié  de  moi! 

Et,  à  ces  mots,  la  nymphe  se  vit  enveloppée  d'un  nuage  ;  Al- 
phée, quoique  près  de  l'atteindre  ,  la  perdit  à  l'instant  de  vue. 
Au  lieu  de  s'éloigner  découragé,  il  resta  obstinément  à  la  même 
place.  Mais,  quand  le  nuage  disparut,  où  était  la  nymphe?  Il 
n'y  avait  plus  qu'un  ruisseau  :  Aréthuse  était  métamorphosée 
en  fontaine. 

Alors  Alphée  redevint  fleuve  ,  et  changea  le  cours  de  ses  eaux 
pour  les  mêler  à  celles  de  la  belle  Aréthuse;  mais  Diane,  la 
protégeant  jusqu'au  bout ,  lui  ouvrit  une  voie  souterraine.  Aré- 
thuse prit  aussitôt  son  cours  au-dessous  de  la  Méditerranée , 
et  ressortit  à  Ortygie.  Alphée ,  de  son  côté ,  s'engouffra  près 


REVUE  DE  PARIS.  165 

d'OIympie ,  et ,  toujours  acharné  à  la  poursuite  de  sa  maî- 
tresse ,  reparut  à  deux  cents  pas  d'elle  dans  le  grand  port  de 
Syracuse. 

Arélhuse  soutint  toujours  qu'elle  n'avait  pas  rencontrée  Al- 
phée  dans  son  voyage  sous-marin  ,  mais ,  quelque  serment  que 
fît  la  pauvre  nymphe ,  un  pareil  voisinage  ne  laissait  pas  d'être 
tant  soit  peu  compromettant.  Depuis  cette  époque,  toutes  les 
fois  qu'on  parlait  de  la  chasteté  d'Arélhuse  devant  Neptune  et 
Amphitrite,  les  deux  augustes  époux  souriaient  de  façon  ù  faire 
croire  qu'ils  en  savaient  plus  (lu'ils  n'en  voulaient  dire  sur  le 
passage  du  fleuve  et  de  la  fontaine  à  travers  leur  liquide 
royaume. 

Cependant ,  si  problématique  que  fût  la  virginité  de  la 
nymphe,  nous  n'en  réclamâmes  pas  moins  l'honneur  de  lui 
être  présentés.  On  nous  conduisit  devant  un  lavoir  immonde  , 
où  une  trentaine  de  blanchisseuses,  les  manches  retroussées 
jusqu'aux  aisselles,  et  les  robes  relevées  jusqu'aux  genoux, 
tordaient  les  chemises  des  Syracusains.  On  nous  dit  :  Saluez, 
voici  la  fontaine  demandée.  Nous  étions  en  face  de  la  belle  Aré- 
lhuse. Ce  n'était  pas  la  peine  de  faire  tant  la  prude  pour  en  ar- 
river là. 

Nous  fûmes  curieux  néanmoins  de  goûter  cette  eau  miracu- 
leuse j  nous  prîmes  un  verre ,  et  nous  le  plongeâmes  à  l'en- 
droit même  où  elle  sort  du  rocher  :  elle  est ,  à  l'œil ,  d'une  lim- 
pidité parfaite  ,  mais  un  peu  saumâtre  au  goût.  C'est  une  preuve 
de  plus  contre  la  pauvre  nymphe,  et  qui  porterait  à  penser 
qu'elle  ne  s'en  est  pas  même  tenue  ,  comme  le  dit  Ausone,  aux 
purs  baisers  de  son  amant  ;  incorrujotarum  miscentesoscula 
aquarum. 

Voyez  où  conduit  l'incrédulité  :  sil'on  en  croit  les  apparences, 
non-seulement  Aréthuse  ne  serait  plus  vierge,  mais  encore  elle 
serait  adultère. 

A  quelques  pas  de  la  fontaine  et  sur  la  pointe  méridionale  de 
rîie  ,  s'élevait  le  palais  de  Verres  :  ses  ruines  ont  servi  à  bâtir 
un  fort  normand  au  xi^  siècle;  ce  fort  occupe  la  place  où  était 
la  roche  de  Denys  ,  rasée  par  Timoléon. 

En  face,  et  de  l'autre  côté  de  l'ouverture  du  grand  port, 
surgissait  le  Plemmyriura ,  dont  les  derniers  vestiges  ont  dis- 
paru j  c'était  une  forteresse  bâtie  par  Archimède  :  quatre  ani- 


166  REVUE  DE  PARIS. 

maux  en  bronze  ,  un  taureau ,  un  lion  ,  une  chèvre  et  un  aigle, 
ornaient  ses  quatre  angles  tournés  chacun  vers  un  des  quatre 
points  cardinaux.  Lorsqu'il  faisait  du  vent ,  le  vent  s'engouf- 
frait dans  la  gueule  ou  dans  le  bec  de  l'animal  qui  était 
tourné  de  son  côté  ,  et  lui  faisait  pousser  le  cri  qui  lui  était 
propre.  C'était  surtout ,  à  ce  qu'on  assure  ,  ce  chef-d'œuvre 
éolique  qui  rendait  Rome  si  fort  jalouse  de  Syracuse. 

Nous  relraversâmes  toute  la  ville  pour  visiter  Neapolis  ; 
mais ,  à  la  porte,  il  nous  fallut  quitter  notre  voiture ,  la  voie 
antique  ,  qui  conserve  la  trace  des  chars  anciens  ,  étant  on  ne 
peut  plus  incommode  pour  les  calèches  modernes. 

Nous  côtoyâmes  le  port  de  marbre  ,  ayant  à  notre  droite  la 
mer ,  à  notre  gauche  quelques  masures.  C'est  dans  ce  port ,  le 
plus  précieux  joyau  de  Syracuse  ,  que  stationnait  la  flotte 
de  la  république.  Xénagore  y  construisit  la  première  ga- 
lère à  six  rangs  de  rames,  et  Archimède  y  fit  confectionner 
le  merveilleux  vaisseau  qu'Hiéron  II  envoya  à  Plolémée  , 
roi  d'Egypte  ,  et  qui,  s'il  faut  en  croire  Athénée  ,  avait  vingt 
rangs  de  rameurs ,  et  renlermait  des  bains  ,  une  bibliothè- 
que ,  un  temple  ,  des  jardins ,  une  piscine  et  une  salle  de  fes- 
tins. 

La  route  que  nous  suivions  conduit  droit  au  couvent  des  ca- 
pucins. Après  une  demi-heure  de  marche ,  nous  arrivâmes  chez 
les  bons  pères  ,  introduits  par  deux  moines  de  la  communauté 
que  nous  avions  rejoints  à  mi-chemin,  et  avec  lesquels  nous 
avions  fait  route  tout  en  causant.  Le  couvent  était  tenu  avec 
une  propreté  admirable  et  qui  contrastait  avec  l'effroyable  sa- 
leté dont  le  spectacle  nous  poursuivait  depuis  notre  entrée  en 
Sicile.  Cela  affermit  Jadin  dans  un  dessein  qu'il  avait  depuis 
longtemps  :  c'était  de  se  mettre  en  pension  dans  un  couvent 
pendant  une  huitaine  de  jours  ,  pour  y  travailler  à  son  aise  , 
tout  en  examinant  de  près  la  vie  du  cloître.  11  fit  alors  demander 
par  M.  de  Gargallo  aux  bons  pères  s'ils  ne  voudraient  point  le 
recevoir  pour  hôte  pendant  une  semaine.  Les  capucins  répon- 
dirent que  ce  serait  avec  grand  plaisir,  et  fixèrent  le  prix  de  la 
pension  à  quarante  sous  par  jour,  logement  et  nourriture. 
Jadin  était  dans  l'extase  de  pareilles  conditions,  et  allait  ar- 
rêter le  marché  avec  le  frère  trésorier,  lorstjue  M.  de  Gargallo 
lui  dit  tout  bas  d'aUendre,  avant  de  rien  conclure,  l'heure  du 


REVUE  DE  l'ARIS.  167 

dîner.  Jadin  demanda  alors  si  ce  (Uiier  n'était  point  suffisam- 
ment copieux  pour  soutenir  un  estomac  mondain.  M.  de  Gar- 
gallo  lui  répondit  qu'au  contraire  les  capucins  passaient  pour 
avoir  des  repas  splendides  et  surtout  très-variés,  mais  que  c'é- 
tait dans  la  préparation  de  ces  repas  qu'existerait  peut-être 
l'obstacle.  Jadin  pensa  en  frissonnant  que ,  pour  maintenir 
plus  facilement  son  vœu  de  chasteté  ,  la  communauté  mêlait 
peut-être  au  jus  des  viandes  le  suc  du  nymphéa,  ou  de  quel- 
qu'autre  plante  réfrigérante.  Il  remercia  M.  de  Gargallo ,  et 
quitta  le  trésorier  sans  rien  conclure  ,  et  après  ne  s'être 
avancé  que  tout  juste  assez  pour  faire  une  honorable  retraite. 

Au  moment  où  nous  nous  présentâmes  à  la  porte  ,  elle  était 
encombrée  de  mendiants.  C'était  l'heure  à  laquelle  les  capucins 
font  chaque  jour  une  distribution  de  soupe,  et  une  centaine 
d'hommes ,  de  femmes  et  d'enfants  attendaient  ce  moment ,  la 
bouche  béante  et  l'œil  ardent,  comme  une  meute  attendant  la 
curée. 

Je  n'ai  point  encore  parlé  du  mendiant  sicilien,  l'occasion 
ne  s'en  étant  point  présentée  ,  et  cependant  on  ne  peut  passer 
sous  silence  une  classe  qui  forme  en  Sicile  le  dixième  à  peu 
près  de  la  population.  Qui  n'a  pas  vu  le  mendiant  sicilien  ne 
connaît  pas  la  misère.  Le  mendiant  français  est  un  prince  ,  le 
mendiant  romain  un  grand  seigneur,  et  le  mendiant  napolitain 
un  bon  bourgeois,  en  comparaison  du  mendiant  sicilien.  Le 
pauvre  de  Callot  avec  ses  mille  haillons,  \q  fellah  égyptien  avec 
sa  simple  chemise  ,  paraîtraient  des  rentiers  à  Palerme  ou  à 
Syracuse.  A  Syracuse  et  à  Palerme ,  c'est  la  misère  dans  toute 
sa  laideur,  avec  ses  membres  décharnés  et  débiles,  ses  yeux 
caves  et  fiévreux.  C'est  la  faim  avec  ses  véritables  cris  de  dou- 
leur ,  avec  son  râle  d'éternelle  agonie  j  la  faim  ,  qui  triple  les 
années  sur  la  tête  des  jeunes  filles ,  la  faim ,  qui  fait  qu'à  l'âge 
où  dans  tous  les  pays  toute  femme  est  belle  ,  de  jeunesse  au 
moins  ,  la  jeune  fille  sicilienne  semble  tomber  de  décrépitude  ; 
la  faim,  qui,  plus  cruelle,  plus  implacable,  plus  mortelle 
que  la  débauche  ,  flétrit  aussi  bien  qu'elle  ,  sans  offrir  même 
la  grossière  compensation  sensuelle  de  sa  rivale  en  destruc- 
tion. 

Tous  ces  gens  qui  étaient  là  n'avaient  point  mangé  depuis  la 
veille.  La  veille,  ils  étaient  venus  recevoir  leur  écuelle  de 


168  REVUE  DE  PARIS. 

soupe,  comme  ils  venaient  aujourd'hui,  comme  ils  viendraient 
demain.  Celle  écuelle  de  soupe ,  c'était  toute  leur  nourrilure 
pour  vingt-quatre  heures,  à  moins  que  quelques-uns  d'entre 
eux  n'eussent  obtenu  quelques  graniôe  la  compassion  de  leurs 
compatriotes  ou  de  la  pitié  des  étrangers.  Mais  le  cas  est  pres- 
que inouï  :  les  Syracusains  sont  familiarisés  avec  la  misère  ,  et 
les  étrangers  sont  rares  à  Syracuse. 

Quand  parut  le  distributeur  de  la  bienheureuse  soupe ,  ce  fu- 
rent des  hurlements  inouis ,  et  chacun  se  précipita  vers  lui  sa 
sébile  à  la  main.  Il  y  en  avait  qui  étaient  trop  faibles  pour 
hurler  et  pour  courir ,  et  qui  se  traînaient  en  gémissant  sur 
leurs  genoux  et  sur  leurs  mains. 

Avec  le  potage  était  restée  la  viande  qui  avait  servi  à  le  faire, 
et  que  le  cuisinier  avait  taillée  en  petits  morceaux  ,  afin  que  le 
plus  grand  nombre  en  pût  avoir.  Celui  à  qui  ce  bonheur  venait 
à  échoir  rugissait  de  joie ,  et  se  retirait  dans  un  coin,  prêt  à  dé- 
fendre sa  proie  si  quelque  autre  ,  moins  bien  traité  du  hasard  , 
voulait  la  lui  enlever. 

Il  y  avait ,  au  milieu  de  tout  cela  ,  un  enfant  vêtu,  non  pas 
d'une  chemise,  mais  d'une  espèce  de  toile  d'araignée  à  mille 
trous  ,  qui  n'avait  pas  d'écuelle  et  qui  pleurait  de  faim.  Il  tendit 
ses  deux  pauvres  petites  mains  amaigries  et  jointes  pour  rem- 
placer autant  qu'il  était  en  lui  par  le  récipient  naturel  le  vase 
absent.  Le  cuisinier  y  versa  une  cuillerée  de  potage.  Le 
potage  était  bouillant  et  brûla  les  mains  de  l'enfant;  il  jeta 
un  cri  de  douleur  et  ouvrit  malgré  lui  les  doigts  ,  le  pain  et 
le  bouillon  tombèrent  par  terre  sur  une  dalle.  L'enfant  se 
jeta  à  quatre  pattes  et  se  mit  à  manger  à  la  manière  des 
ciiiens. 

—  Et  si  ces  bons  pères  interrompaient  cette  distribution,  de- 
mandai-je  à  M.  de  Gargallo,  que  deviendraient  tous  ces  mal- 
heureux? 

—  Ils  mourraient,  me  répondit-il. 

Nous  laissâmes  à  un  des  frères  deux  piastres  pour  qu'il  les 
convertît  en  grani  et  les  distribuât  à  ces  misérables,  puis  nous 
nous  sauvâmes. 

Le  jardin  des  capucins  s'étend  sur  l'emplacement  des  an- 
ciennes latomies  ou  carrières.  C'est  de  ces  carrières  et  de 
celles  qui  sont  près  de  l'amphithéâtre,  que  sortit  toute  la 


REVUE  DE  PARIS.  169 

Syracuse  antique  avec  ses  murailles  ,  ses  temples ,  ses  palnls. 

^"ous  descendîmes  par  une  espèce  de  rampe  jusqu'à  une  pro- 
fondeur de  cent  cinquante  pieds  à  peu  près ,  nous  passâmes 
sous  un  vaste  pont,  puis  nous  nous  trouvâmes  en  face  d'un 
tombeau  moderne;  c'est  celui  d'un  jeune  Américain  nommé  Ni- 
cholson  ,  âgé  de  dix-huit  ans ,  et  tué  en  duel  à  Syracuse  ;  comme 
hérétique  et  aussi  à  cause  du  genre  de  sa  mort,  les  portes  de 
toutes  les  églises  se  fermèrent  pour  lui.  Non  moins  hospitaliers 
pour  les  morts  que  pour  les  vivants ,  les  bons  capucins  prirent 
le  cadavre,  l'emportèrent,  et  lui  donnèrent  la  sépulture  dans 
leurs  jardins. 

Ces  jardins ,  comme  ceux  des  bénédiclins  de  Catane  ,  sont  un 
miracle  d'art  et  de  patience.  A  Catane  il  fallait  recouvrir  la 
lave .  ici  le  roc.  La  tâche  était  la  même;  elle  fut  remplie  avec 
un  tel  courage,  qu'on  appelle  aujourd'hui  ilparadiso  ce  laby- 
rinthe de  pierres  oîi  autrefois  il  ne  poussait  pas  un  brin  d'herbe, 
et  qui  aujourd'hui  est  tapissé  d'orangers  ,  de  citronniers ,  de 
nopals.  Ces  murailles  gigantesques  sont  devenues  des  espaliers, 
et  dans  les  moindres  interstices  les  aloès  épanouissent  leurs 
puissantes  feuilles ,  du  milieu  desquelles  s'élancent  leurs  fleurs 
séculaires. 

C'est  dans  ces  latomies  que  furent  renfermés  les  Athéniens 
prisonniers  après  la  défaite  de  Nicias.  Les  onze  latomies  à  Sy- 
racuse étaient  tellement  encombrées ,  qu'une  maladie  épidé- 
mique  se  mit  parmi  ces  malheureux,  et  que  les  Syracusains , 
craignant  qu'elle  ne  s'étendît  jusqu'à  eux,  renvoyèrent  à  Athè- 
nes tous  ceux  qui  purent  citer  de  mémoire  douze  vers  d'Euri- 
pide. C'est  encore  dans  une  de  ces  latomies  que  fut  renvoyé  le 
fameux  philosophe  qui .  pour  toute  louange  aux  vers  que  lui 
lisait  Denys,  fit  cette  réponse  devenue  proverbiale  :  Qu'on  inc 
ra?fiène  aux  carrières.  Dans  ce  pays  où  aucune  tradition  ne 
se  perd,  eût-elle  trois  mille  ans,  on  appelle  cette  latomie  la 
latomie  de  Philoxène. 

Au  milieu  de  ces  carrières  dont  le  ciel  forme  la  seule  voûte, 
s'élèvent  des  espèces  de  colonnes  isolées,  frustes,  abruptes, 
capricieusement  tordues  ,  sur  lesquelles  s'appuient  des  ruines. 
C'était ,  dit-on ,  au  haut  de  ces  colonnes  .  dont  le  sommet  arrive 
au  niveau  de  la  plaine,  qu'on  plaçait,  prisonnières  elles-mêmes, 
des  sentinelles  chargées  de  veiller  sur  les  prisonniers ,  et  aux- 
11  15 


170  REVUE  DE  PARIS. 

quelles  on  faisait  passer  leur  nourriture  à  l'aide  d'un  panier 
attaché  au  bout  d'une  corde. 

Nous  parcourûmes  dans  tous  les  sens  cet  étrange  labyrinthe, 
avec  ses  aqueducs  antiques  qui  lui  portent  encore  de  l'eau , 
comme  au  temps  des  Hiéron  et  des  Denys  ,  avec  ses  cascades  de 
verdure  qui  ont  l'air  de  se  précipiter  du  haut  des  murailles,  et 
dont  le  moindre  vent  fait  onduler  les  riches  festons  ,  avec  ses 
vieilles  inscriptions  illisibles  ,  dans  lesquelles  les  voyageurs 
cherchent  à  reconnaître  un  hommage  à  Euripide-Sauveur;  puis 
nous  entrâmes  dans  la  petite  église  de  Saint-Jean  par  un  por- 
tique couvert,  formé  de  trois  arceaux  gothiques.  Une  inscrip- 
tion gravée  dans  une  chapelle  souterraine  réclame  pour  ce  petit 
temple  l'honneur  d'être  la  plus  ancienne  église  catholique  de  la 
Sicile.  La  voici  : 

Crux  superior  recens, 
Cœterœ  vero  antlquiores  sunt , 
Et  antiquissima  consecrationis 
Signa  référant  templi  hujus  , 
Quo  non  habet  tota  Sicilia  aliud 
Antiquius. 

Près  de  cette  église  sont  les  catacombes,  catacombes  bien 
autrement  conservées  que  celles  de  Paris  ,  de  Rome  et  de  Na- 
ples.  Leur  fondation  est  attribuée  au  tyran  Hiéron  II ,  mais  au- 
cune preuve  n'appuie  cette  assertion.  Selon  toute  probabilité, 
elles  datent  de  différentes  époques,  et  furent  creusées  au  fur  et 
à  mesure  qu'un  plus  grand  nombre  de  morts  réclamèrent  un 
plus  grand  nombre  de  couches  sépulcrales.  Quelques  tombeaux 
contiennent  encore  des  ossements  ;  dans  aucun,  à  ce  qu'on  as- 
sure, on  n'a  trouvé  d'urnes,  ni  de  vases,  mais  seulement  quel- 
quefois des  lampes. 

Là  aussi  il  y  avait  distinction  entre  les  riches  et  les  pauvres  : 
les  riches  avaient  de  magnifiques  colombaires  à  la  manière  des 
Romains;  les  pauvres  avaient,  non  pas  une  fosse  commune, 
mais  un  roc  commun  :  leurs  sépultures,  simplement  creusées 
dans  le  rocher,  sont  superposées  les  unes  aux  autres  ,  et  indi- 
quent par  leurs  dimensions  si  elles  renfermaient  des  hommes , 
des  femmes  ou  des  enfants. 


REVUE  DE  PARIS.  171 

Cette  ville  souterraine  était  bâtie  ,  au  reste ,  h  l'instar  des 
villes  vivantes,  et  éclairée  par  le  soleil  :  elle  avait  ses  rues  et 
ses  carrefours  ;  le  jour  y  pénètre  par  des  ouvertures  rondes 
comme  celles  du  Panthéon  ,  et  au  moyen  desquelles  on  aperçoit 
le  ciel  à  travers  un  réseau  de  lierre  et  de  broussailles.  C'est 
près  de  ces  catacombes  et  dans  un  bain  antique  que  furent  dé- 
couvertes, il  y  a  quelque  vingt  ans,  les  statues  d'Esculape  et 
de  la  Vénus  Callipyge ,  qui  font  le  principal  ornement  du  musée 
de  Syracuse. 

Eu  rentrant  au  couvent,  nous  nous  croisâmes  avec  le  frère 
quêteur;  il  revenait,  porteur  d'une  besace  rondement  garnie. 
M.  de  Gargallo  nous  lit  signe  de  le  suivre  jusqu'à  la  cuisine; 
nous  demandâmes  alors  négligemment  la  permission  de  voir 
celte  importante  partie  de  l'établissement ,  et  elle  nous  fut  im- 
médiatement accordée. 

Le  cuisinier  attendait  le  pourvoyeur ,  ayant  en  face  de  lui 
sur  une  grande  table  une  demi-douzaine  de  casseroles  de  toute 
dimension  qu'attendaient  autant  de  réchauds  allumés.  Aux  quel- 
ques mots  qu'il  échangea  avec  le  frère  quêteur  ,  je  crus  com- 
prendre qu'il  lui  reprochait  de  venir  un  peu  tard  ;  le  frère  quê- 
teur s'excusa  comme  il  put  et  ouvrit  sa  besace  ,  doublée  d'un 
côté  d'une  espèce  de  grand  bidon  en  fer-blanc.  Le  bidon  fut 
tiré  de  son  enveloppe  ,  ouvert  immédiatement ,  et  présenta  à  la 
vue  son  gros  ventre  tout  farci  d'ailes  de  poulets  ,  de  cuisses  de 
canards  ,  de  moitiés  de  pigeons ,  de  tranches  de  gigots ,  de  cô- 
telettes de  mouton  et  de  râbles  de  lapins.  Le  cuisinier  jeta  un 
œil  satisfait  sur  la  récolte  du  jour ,  puis ,  avec  une  agilité  ad- 
mirable, il  distribua,  à  l'aide  de  ses  doigts ,  les  différents  échan- 
tillons dans  les  casseroles,  à  la  manière  dont  un  prote  décom- 
pose une  forme  ,  mettant  les  cuisses  avec  les  cuisses  ,  les  ailes 
avec  les  ailes,  assortissant  les  espèces  entre  elles  ,  et  formant 
un  tout  complet  des  différentes  parties  qui  avaient  appartenu  â 
des  individus  du  même  genre  ;  puis ,  ayant  fait  à  chaque  espèce 
une  sauce  assortie  au  sujet,  il  servit  à  la  sainte  communauté 
un  diner  qui  ne  laissait  pas  d'offrir  un  fumet  fort  tentateur  et 
une  mine  des  plus  succulentes ,  et  que  le  prieur  nous  invita  fort 
gracieusement  à  partager.  Malheureusement  c'était  à  nous  sur- 
tout qu'était  applicable  le  proverbe  gastronomique  ,  que  ,  pour 
trouver  la  cuisine  bonne,  il  ne  faut  pas  la  voir  faire,  i^ous  re- 


172  REVUE  DE  PARIS. 

merciâraes  donc  avec  une  reconnaissance  non  moins  sentie  que 
si  nous  n'avions  pas  assisté  à  l'étrange  préparation  qui  nous 
avait  pour  le  moment  ôté  l'appétit;  quant  à  Jadin,  il  était  à 
tout  jamais  guéri  de  l'idée  de  se  mettre  en  pension  chez  aucun 
des  quatre  ordres  mendiants. 

Comme  il  se  faisait  lard  et  que  nous  étions  en  course  depuis 
le  matin  ,  nous  revînmes  chez  le  comte  de  Gargallo,  où  nous 
trouvâmes  un  dîner  qui  nous  fît  glorifier  le  Seigneur,  qui  nous 
avait  envoyé  l'idée  de  refuser  celui  des  capucins. 

Le  soir  ,  nous  courûmes  tous  les  cabarets  de  la  ville  ,  afin  de 
déguster  les  meilleurs  vins,  et  d'en  faire  une  provision,  que 
nous  envoyâmes  à  bord  du  speronare.  Lucrèce  Borgia  venait 
de  mettre  à  la  mode  le  vin  de  Syracuse ,  et  je  ne  voulais  pas 
perdre  une  si  belle  occasion  d'en  meubler  ma  cave  :  le  plus 
cher  nous  coûta  17  sous  le  fiasco  ;  c'était  du  vin  qui ,  rendu  à 
Paris  ,  valait  20  francs  la  bouteille. 

Le  lendemain,  nous  reprîmes  notre  excursion  interrompue 
la  veille,  mais  cette  fois  avec  un  simple  cicérone  de  place  :  le 
comte  restait  en  ville  pour  organiser  une  promenade  en  bateau 
sur  l'Anapus.  J'avais  d'abord  offert,  avec  tout  le  faste  et  l'or- 
gueil d'un  propriétaire,  la  chaloupe  du  speronare  et  deux  de 
nos  matelots;  mais,  comme  les  guides  suisses,  les  mariniers 
de  Syracuse  ont  des  privilèges  que  tout  voyageur  doit  res- 
pecter. 

Nous  reprîmes  la  même  route  que  la  veille;  mais,  à  moitié 
chemin  du  couvent  des  capucins,  nous  quittâmes  le  bord  de  la 
mer  ,  et  nous  coupâmes  à  travers  Neapolis.  Notre  guide,  pré- 
venu que  nous  avions  vu  les  latomies  ainsi  que  les  catacombes 
de  Saint-Jean ,  et  que  nous  désirions  ne  pas  faire  de  double 
emploi ,  nous  conduisit  droit  aux  ruines  du  palais  d'Agathocle , 
appelées  encore  aujourd'hui  la  maison  des  soixante  lits.  De 
ce  palais  il  reste  trois  grandes  chambres;  si,  comme  me 
l'assura  mon  guide  ,  c'était  dans  ces  trois  chambres  qu'étaient 
les  soixante  lits ,  l'hospitalité  du  magnifique  Syracusain  devait 
fort  ressembler  à  celle  de  l'Hôlel-Dieu. 

L'amphithéâtre  est  à  quelques  pas  seulement  de  la  maison 
d'Agathocle  ,  c'est  une  construction  romaine  ;  les  Grecs ,  comme 
on  sait,  n'ayant  jamais  apprécié  autant  que  le  peuple-roi  les 
combats  de  gladiateurs,  il  est  petit  et  d'un  médiocre  intérêt 


REVUE  DE  PARIS.  173 

pour  quiconque  a  vu  les  arènes  d'Arles  et  de  Nîmes,  et  le  Co- 
lisée  à  Rome. 

Entre  raraphithéàtre  et  le  théâtre  sont  les  latomies  des  Cor- 
diers  ,  ainsi  appelées  parce  qu'aiijourd'tiui  on  y  file  le  chanvrej 
c'est  dans  ces  latomies  que  se  trouve  la  fameuse  carrière  inti- 
tulée rOreille  de  Denys.  Je  ne  sais  quel  degré  de  parenté  exis- 
tait entre  le  roi  Denys  et  le  roi  Midas  ,•  mais,  j'en  suis  fâché 
pour  le  tyran  de  Syracuse,  la  carrière  qui  porte  le  nom  de  son 
appareil  auditif  a  fort  exactement  la  forme  que  l'on  attribue 
généralement  aux  oreilles  que  le  roi  de  Phrygie  avait  reçues  de 
la  munificence  d'Apollon. 

Ce  qui  a  fait  donner  â  cette  carrière ,  dont  ou  ignore  au 
reste  l'origine  (car  elle  est  polie  et  taillée  avec  trop  de  soin  et 
dans  une  forme  trop  étrange  pour  que  l'existence  en  soit  due  à 
une  simple  extraction  de  la  pierre),  ce  qui,  dis-je,  a  fait  donner 
â  cette  carrière  le  nom  qu'elle  porte,  c'est  la  faculté  de  trans- 
mettre le  moindre  bruit  qui  se  fait  dans  son  intérieur,  à  un 
petit  réduit  pratiqué  à  l'extrémité  supérieure  de  son  ouverture. 
Ce  réduit  passe  généralement  pour  le  cabinet  de  Denys.  Le 
tyran,  qui  se  livrait  à  une  étude  toute  particulière  de  l'acous- 
tique, venait,  dit-on  ,  écouter  là  les  plaintes,  les  menaces  et 
les  projets  de  vengeance  de  ses  prisonniers.  A  moins  de  se  faire 
mépriser  souverainement  par  son  cicérone ,  je  ne  conseille  à 
aucun  voyageur  de  révoquer  en  doute  ce  point  historique. 

L'oreille  de  Denys  est  creusée  dans  un  bloc  de  rocher  taillé 
à  pic,  d'une  hauteur  de  cent  vingt  pieds  environ;  l'extrémité 
supérieure  de  l'ouverture  se  trouve  à  soixante-dix  pieds  d'élé- 
vation à  peu  près,  ce  qui  rendait,  à  mon  avis,  une  conspira- 
lion  on  ne  peut  plus  facile  à  Syracuse  5  on  n'avait  qu'à  attendre 
le  moment  où  le  tyran  était  dans  son  cabinet,  et  retirer  l'é- 
chelle. J'ai  pris  ,  je  l'avoue,  une  fort  médiocre  idée  des  ancieiis 
habitants  de  Syracuse,  depuis  qu'après  avoir  lu  tous  les  auteurs 
(jui  ont  parlé  de  cette  ville ,  je  me  suis  assuré  que  jamais  cette 
idée  ne  leur  était  venue. 

Notre  guide  nous  offrit  de  vérifier  par  nous-raème  la  vérité 
de  ce  qu'il  avait  dit  sur  la  transmission  des  sons.  Aux  premiers 
mots  qu'il  en  dit,  et  avant  que  nous  eussions  encore  répondu 
oui  ou  non,  nous  vîmes  trois  ou  quatre  gaillards  ,  dont  l'in- 
dustrie consiste  à  guetter  les  étrangers  qui  s'aventurent  sur 

15. 


174  REVUE  DE  PARIS. 

leurs  domaines ,  se  mettre  en  mouvement  pour  préparer  les 
moyens  d'ascension  ;  au  bout  de  dix  minutes,  deux  d'entre 
eux  descendaient  une  corde  au  haut  des  rochers.  Presqu'immé- 
diatement ,  la  corde  fut  assujettie  à  une  poulie ,  un  siège  fixé  à 
la  corde,  et  l'un  d'eux  commença  à  s'élever,  tiré  par  les  trois 
autres  ,  pour  nous  familiariser  par  son  exemple  avec  cet  étrange 
mode  de  locomotion. 

Comme  l'exemple,  si  attrayant  qu'il  fût,  n'avait  pas  sur 
nous  une  grande  puissance  d'attraction  ,  et  que  cependant  nous 
désirions  que  l'expérience  fût  faite  par  l'un  de  nous,  nous 
tirâmes  à  la  courte-paille  à  qui  aurait  l'honneur  de  monter  dans 
la  cellule  aérienne  du  tyran.  Le  sort  favorisa  Jadin;  il  fit  une 
grimace  qui  prouvait  qu'il  n'appréciait  pas  tout  son  bonheur, 
mais  il  ne  s'en  assit  pas  moins  bravement  sur  son  siège.  A  peine 
assis  ,  et  comme  si  nos  guides  avaient  peur  qu'il  ne  revînt  sur 
sa  décision,  il  s'éleva  majestueusement  dans  les  airs,  où  il  com- 
mença à  tourner  comme  un  peloton  de  fil  qu'on  dévide.  Milord 
poussa  de  grands  cris  en  voyant  son  maître  prendre  cette  route 
inusitée  ;  et  moi ,  je  l'avoue ,  je  le  suivis  des  yeux  avec  une  cer- 
taine inquiétude  jusqu'à  ce  que  je  le  visse  logé  solidement  et 
confortablement  dans  son  pigeonnier.  Cependant,  rassuré  par 
Jadin  lui-même  sur  la  façon  dont  il  se  trouvait  casé,  j'entrai 
dans  la  carrière  pour  me  livrer  aux  différentes  expériences 
d'usage  en  pareil  cas. 

La  carrière  s'enfonce  en  tournant,  mais  en  conservant  tou- 
jours la  même  forme  ,  à  trois  cent  quarante  pieds  à  peu  près 
de  profondeur.  Des  anneaux  de  fer,  attachés  de  dislance  en  dis- 
tance, furent  longtemps  considérés  comme  ayant  servi  à  en- 
chaîner les  prisonniers  ;  mais  l'abbé  Capodieci  démontra  que 
ces  anneaux  étaient  modernes  et  avaient  servi,  selon  toute  pro- 
babilité, à  attacher  des  chevaux.  Cela  n'empêcha  point  noire 
guide,  qui  n'était  nullement  de  l'avis  de  l'illustre  abbé,  de 
nous  les  donner  pour  des  inslrumenls  de  torlure.Nous  ne  vou- 
lûmes pas  le  contrarier  pour  si  peu  de  chose ,  et  nous  nous  api- 
toyâmes avec  lui  sur  le  sort  des  malheureux  qui  étaient  si  in- 
commodément  rivés  à  la  muraille. 

Arrivé  au  fond  de  la  carrière,  noire  guide,  après  s'être 
assuré  que  Jadin  avait  l'oreille  appliquée  au  petit  trou  si  pré- 
cieux pour  le  tyran ,  m'invita  à  dire  aussi  bas  que  je  le  vou- 


REVUE  DE  PARIS.  175 

drais  ,  mais  d'une  manière  intelligible  cependant,  une  phrase 
quelconque,  me  promettant  que  mes  paroles  seraient  immé- 
diatement transmises  à  mon  camarade.  J'invitai  alors  Jadin  à 
battre  le  bri(|uet  et  à  allumer  son  cigare. 

Après  lui  as'oir  donné  le  temps  de  se  conformer  à  rinvilation 
que  je  venais  de  lui  taire ,  et  dont  l'exécution  devait  me  prouver 
qu'il  m'avait  entendu  ,  nous  déchirâmes  une  feuille  de  pajiier  ; 
puis  notre  guide  ,  qui  avait  gardé  cette  expérience  pour  la  der- 
nière, tira  un  coup  de  pistolet .  dont  le  bruit,  par  le  même 
effet  d'acoustique,  sembla  celui  d'un  coup  de  canon.  Nous 
courûmes  aussitôt  à  l'extrémité  extérieure  de  la  carrière  pour 
nous  rendre  compte  des  effets  produits.  Je  trouvai  Jadin  qui 
fumait  à  pleine  bouche,  et  qui  sautait  sur  un  pied  en  se  frot- 
tant l'oreille.  Il  avait  parfaitement  entendu  le  son  de  ma  voix 
et  le  bruit  du  papier.  Quant  au  coup  de  pistolet,  qui  était  une 
surprise  inattendue,  il  l'avait  rendu  parfaitement  sourd  de 
Toreille  droite.  Notre  guide  triomphait. 

Jadin  descendit  par  le  même  procédé  qu'il  avait  employé 
pour  monter  ,  et  toucha  la  terre  sans  autre  accident  que  la 
permanence  de  sa  demi-surdité ,  qui  dura  tout  le  reste  de  la 
journée. 

Nous  reprîmes  la  voie  antique  toute  garnie  de  tombeaux,  et 
après  une  visite  au  prétendu  sépulcre  d'Archimède,  du  haut 
duquel,  à  ce  que  nous  assura  notre  guide,  l'illustre  savant 
s'amusait,  par  la  combinaison  de  ses  miroirs,  à  brûler  les 
vaisseaux  romains  avec  autant  de  facilité  que  les  enfants  en 
ont  à  allumer  de  l'amadou  avec  un  verre  de  lunette,  nous  tra- 
versâmes un  carrefour  sur  le  pavé  duquel  on  voit  parfaitement 
la  trace  des  chars.  Nous  nous  acheminâmes  ainsi  vers  le 
théâtre,  chassant  devant  nous  des  myriades  de  lézards  de 
toutes  couleurs,  seuls  habitants  modernes  delà  vieille  Nea- 
polis. 

Le  théâtre  est  avec  les  latomies  le  monument  le  plus  curieux 
de  Syracuse.  Il  fut  bâti  par  les  Grecs,  mais  l'on  ignore  entière- 
ment l'époque  de  sa  construction.  Cette  inscription,  que  l'on 
retrouva  sur  une  pierre  :  BA2IAI22AE  $lAl2TIAn2 ,  avait 
mis  tout  d'abord  les  savants  sur  la  voie,  et  leur  avait  fait  dé- 
cider avec  leur  certitude  ordinaire  qu'il  remontait  au  règne  de 
la  reine  Philistis.  Mais,  arrivés  à  cette  découverte,  les  savants 


176  REVUE  DE  PARIS. 

se  trouvèrent  dans  une  impasse,  l'histoire  ne  faisant  aucune 
mention  de  la  susdite  reine,  et  la  chronologie,  depuis  Archias 
jusqu'à  Hiuron  II ,  ne  leur  offrant  pas  la  plus  petite  lacune  où 
on  pût  encadrer  un  règne  féminin.  Aussi  ces  deux  mots  grecs 
font-ils  le  désespoir  de  tous  les  savants  siciliens;  lorsqu'ils 
élèvent  la  voix  sur  une  question  quelconque  ,  on  n'a  qu'à  pro- 
noncer clairement  ces  deux  mots  magiques,  ils  baissent  l'o- 
reille, soupirent  profondément,  prennent  leur  chapeau  et 
s'en  vont. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  le  théâtre  est  là  ,  il  existe,  on  ne  peut  le 
nier;  c'est  bien  le  même  oii  Gelon  réunit  le  peuple  en  armes  et 
vint,  seul  et  désarmé,  lui  rendre  compte  de  son  administration. 
Agathocle  y  assembla  les  Syracusains  après  le  meurtre  des 
premiers  de  la  ville ,  et  Timoléon ,  vieux  et  aveugle,  y  vint 
souvent,  à  ce  qu'assure  Plutarque  ,  pour  soutenir,  par  les  con- 
seils de  son  génie,  ceux  qu'il  avait  délivrés  par  la  force  de  son 
bras. 

Rien  de  plus  pittoresque  d'ailleurs  que  cette  admirable  ruine , 
dont  un  meunier  s'est  emparé  et  que  personne  ne  lui  conteste. 
Là  il  fait  tranquillement  son  ménage,  sans  songer  le  moins  du 
monde  aux  respectables  souvenirs  qu'il  foule  aux  pieds.  Les 
eaux  de  l'ancien  aqueduc  de  Neapolis ,  détournées  de  leur 
cours ,  sortent  avec  fracas  de  trois  arceaux ,  et  viennent , 
après  s'èlre  brisées  en  cascatelles  sur  les  deux  premiers  étages 
du  théâtre,  faire  tourner  prosaïquement  la  roue  de  son  moulin; 
cette  opération  accomplie,  le  trop  plein  se  répand  à  travers 
l'édifice,  ruiselle  en  se  brisant  contre  les  pierres  ,et  s'échappe 
par  mille  petits  canaux  argentés  qu'on  voit  reluire  au  milieu 
des  caroubiers  ,  des  aloès  et  des  opuntias.  Au  fond  ,  et  au-delà 
d'une  plaine  oîi  moutonnent  des  oliviers ,  on  aperçoit  Syracuse; 
au-delà  de  Syracuse,  la  mer. 

La  vue  est  magnifique.  Jadin  s'y  arrêta  pour  en  faire  un 
croquis.  Je  l'aidai  à  faire  son  établissement,  puis  je  le  quittai 
pour  continuer  mes  courses  et  en  promettant  de  le  venir  re- 
prendre à  l'endroit  où  je  le  laissais. 

Je  suivis  le  chemin  de  Syracuse  à  Catane,  qui  sépare  Acra- 
dine  de  Tychè ,  sans  trouver  trace  d'autres  ruines  que  de  celles 
adhérentes  à  la  roche  elle-même.  Les  maisons  étaient  bâties 
sans  fondations ,  la  pierre  adhérant  à  la  pierre ,  voilà  tout  \  on 


REVUE  DE  PARIS.  177 

suit  les  lignes  qu'elles  décrivaient ,  avec  une  certaine  peine  ce- 
pendant. Les  rues  sont  beaucoup  plus  faciles  à  reconnaître  ,  les 
ornières  creusées  par  les  roues  servent  de  ligne  conductrice  et 
dirigent  l'œil  avec  certitude.  Outre  les  débris  des  maisons , 
outre  les  ornières  des  chars,  le  sol  est  encore  criblé  de  trous 
irréguliers  ,  qui  devaient  être  des  puits  ,  des  citernes ,  des  pis- 
cines, des  bains  et  des  aqueducs. 

Arrivés  à  la  scala  Puppaglio ,  au  lieu  de  descendre  au  port 
Trogyle  ,  aujourd'hui  le  Stentino ,  qui  n'offre  rien  de  curieux  , 
nous  remontâmes  vers  VÉpipoli,  en  suivant  les  débris  de  celle 
ancienne  muraille,  que  Denys  ,  à  ce  qu'on  assure  ,  fit  bâtir  en 
vingt  jours  par  soixante  mille  hommes. 

L'Épipoli ,  comme  l'indique  son  nom ,  était  une  forteresse 
élevée  sur  une  colline ,  et  qui  dominait  les  quatre  autres  quar- 
tiers de  Syracuse.  L'époque  de  sa  fondation  est  ignorée  5  tout 
ce  qu'on  sait ,  c'est  qu'elle  existait  du  temps  des  guerres  du  Pé- 
loponèse.  Les  Athéniens  conduits  par  Isicias  s'en  étaient  em- 
parés, et  y  avaient  établi  leurs  magasins;  mais  ils  en  fureul 
chassés  presque  aussitôt  parleurs  vieux  ennemis  les  Spartiates, 
qui  de  leur  côté  avaient  traversé  la  mer  pour  venir  au  secours 
des  Syracusains.  Lors  de  l'expulsion  des  tyrans,  Dion  s'en  em- 
para, et  ajouta  de  nouvelles  fortifications  aux  anciennes.  Au 
pied  de  l'Épipoli  sont  les  latomies  de  Denys  le  Jeune. 

Nous  montâmes  au  sommet  de  l'Épipoli,  aujourd'hui  enrichi 
d'un  télégraphe ,  qui  pour  le  moment  se  reposait  les  bras  re- 
pliés avec  un  air  de  paresse  qui  faisait  plaisir  à  voir,  malgré 
les  gestes  multipliés  du  télégraphe  correspondant.  Nous 
poussâmes  doucement  la  porte ,  et  nous  trouvâmes  les  employés 
qui  faisaient  tranquillement  un  somme.  Cela  nous  expliqua  l'im- 
mobilité de  leur  instrument.  Nous  nous  gardâmes  bien  de  les 
réveiller. 

Du  haut  de  l'Épipoli  et  en  tournant  le  dos  à  la  mer,  on  do- 
mine, à  droite  ,  la  plaine  où  campa  Marcellus  ,  et ,  à  gauche, 
tout  le  cours  de  l'Anapus.  Au  fond  du  tableau  s'élève  en  amphi- 
théâtre le  Belvédère  ,  joli  petit  village  ,  qui  nous  parut  dormir 
l\  l'ombre  de  ses  oliviers  avec  autant  de  volupté  que  les  employés 
à  l'ombre  de  leur  télégraphe. 

A  cinq  cents  pas  du  village  ,  et  près  du  fleuve  Anapus,  mon 
guide  me  fit  remarquer  une  petite  chapelle  gothique,  qu'il  me 


178  REVUE  DE  PARIS. 

proposa  de  visiter,  attendu  qu'il  s'y  était  passé,  il  y  avait 
quelque  cinquante  ans,  une  histoire  terrible.  Je  lui  répondis 
que  je  voyais  parfaitement  la  chapelle,  et  que  je  me  contenterais 
de  l'histoire  terrible,  s'il  me  la  voulait  bien  raconter.  Mon 
guide  me  fit  alors  observer  que  l'histoire,  étant  longue  et  émi- 
nemment intéressante  ,  ne  devait  pas  en  conscience  être  com- 
prise dans  le  tarif  de  sa  journée,  qui  était  d'une  demi-piastre. 
Je  le  tranquillisai  en  lui  assurant  qu'il  aurait  une  demi-piastre 
pour  sa  journée  et  une  demi-piastre  pour  l'histoire.  Dès-lors  il 
ne  fît  plus  aucune  difficulté  ,  et  commença  un  récit  auquel  nous 
reviendrons  dans  un  autre  chapitre. 

L'heure  était  plus  qu'écoulée.  Nous  approchions  de  midi;  le 
soleil  était  à  son  zénith  ,  et  m'inondait  libéralement  d'une  cha- 
leur de  quarante  degrés  ,  réfléchie  par  les  dalles  de  Tychè.  Je 
pensai  qu'il  était  temps  de  revenir  à  Jadin  et  de  reprendre  avec 
lui  le  chemin  de  Syracuse.  Je  m'acheminai  donc  vers  le  théâlre, 
où  ,  à  mon  grand  étonnement ,  je  ne  trouvai  plus  que  son  siège 
sans  carton  et  sans  parasol.  Je  commençais  à  craindre  que 
Jadin  n'eût  été  victime  de  quelque  histoire  terrible  dans  le 
genre  de  celle  que  venait  de  me  raconter  mon  guide,  lorsque 
je  l'aperçus  à  cheval  sur  la  branche  majeure  d'un  superbe 
figuier  qui  lui  donnait  à  la  fois  de  l'ombre  et  de  la  nourriture. 
Je  m'approchai  de  lui ,  et  lui  fis  observer  que  le  meunier  auquel 
appartenait  l'arbre  pourrait  trouver  fort  étrange  la  liberté  qu'il 
prenait;  mais  Jadin  me  répondit  fièrement  qu'il  était  chez  lui , 
et  que ,  moyennant  dix  grains ,  il  avait  acheté  le  droit  de 
manger  des  figues  à  discrétion ,  et  même  d'en  remplir  ses 
poches.  Le  marché  me  parut  médiocre  pour  le  meunier ,  la 
veste  de  panne  de  Jadin  contenait  onze  poches  de  différentes 
grandeurs. 

Nous  revîmes  vers  la  ville  au  pas  de  course ,  et  trempés 
comme  si  l'on  nous  eût  plongés  dans  l'un  des  trois  ports  de 
Syracuse.  Cela  m'expliqua  la  métamorphose  en  fontaines 
d'Aréthuse  et  de  Cyané  ;  une  heure  de  plus  à  ce  délicieux  soleil, 
et  nous  passions  évidemment  à  l'état  de  fleuves. 

M.  de  Gargallo  avait  prévu  que,  par  celte  grande  chaleur, 
nous  serions  peu  disposés  à  nous  remettre  immédiatement  en 
route.  Il  avait  en  conséquence  retenu  la  barque  pour  trois  heures 
seulement ,  ce  qui  nous  laissait  una  demi-heure  de  bain  et  une 


REVUE  DE  PARIS.  179 

heure  et  demie  de  sieste.  Aussi,  lorsque  les  mariniers 
vinrent  nous  dire  que  tout  était  prêt ,  étions-nous  frais  et 
dispos  comme  si  nous  n'avions  pas  quitté  nos  lits  depuis  la 
veille. 

Nous  nous  embarquâmes  cette  fois  dans  le  grand  port.  C'est 
là  qu'eût  lieu  la  fameuse  bataille  navale  entre  les  Athéniens  et 
les  Syracusains,  dans  laquelle  les  Athéniens  eurent  vingt  vais- 
seaux brûlés  et  soixante  coulés  à  fond.  Dix  ou  douze  barques 
dans  le  genre  de  celle  sur  laquelle  nous  étions  montés  compo- 
sent aujourd'hui  toute  la  marine  des  Syracusains. 

Noire  première  visite  fut  pour  le  fleuve  Alphée.  A  tout  sei- 
gneur tout  honneur.  Ce  fleuve  Alphée,  comme  nous  l'avons  dit, 
après  avoir  disparu  à  Olympie,  reparaît  dans  le  grand  port  à 
deux  cents  pas  de  la  fontaine  Arélhuse  ;  le  bouillonnement  de 
ses  flots  est  visible  à  la  surface  de  la  mer ,  et  on  prétend  qu'en 
plongeant  une  bouteille  à  une  certaine  profondeur,  on  la  retire 
pleine  d'une  eau  douce  et  parfaitement  bonne  à  boire.  Malheu- 
reusement, nous  ne  pûmes  vérifier  le  fait,  les  objets  d'expéri- 
mentation nous  manquant. 

Nous  nous  dirigeâmes  alors,  en  traversant  le  port  en  droite 
ligne,  vers  l'embouchure  de  l'Anapus,  autre  fleuve  qui  ne 
manque  pas  non  plus  d'une  certaine  distinction  mythologique, 
(juoiqu'il  soit  plus  connu  par  la  rivière  Cyané  qu'il  épousa,  que 
par  lui-même.  En  effet,  la  rivière  Cyané,  qui  se  joint  à  lui ,  à 
un  quart  de  lieue  à  peu  près  de  son  embouchure,  était  ce  qu'il 
y  avait  de  mieux  dans  l'aristocratie  des  nymphes  ,  des  nayades 
et  des  hamadryades.  On  ne  connaît  pas  précisément  ni  son  père 
ni  sa  mère,  mais  on  sait  de  source  certaine  qu'elle  était  cousine 
de  cette  autre  Cyané,  fille  du  fleuve  Méandre,  changée  eu  ro- 
cher pour  n'avoir  pas  voulu  écouter  un  beau  jeune  homme  qui 
l'aimait  passionnément  et  qui  se  tua  en  sa  présence  sans  que  sa 
mort  lui  causât  la  moindre  émotion.  Hâtons-nous  de  dire  que 
sa  cousine  n'était  point  de  si  dure  trempe;  aussi  fut-elle 
changée  en  fontaine,  ce  qui  autrefois  était  en  général  la 
métamorphose  usitée  pour  les  âmes  sensibles.  Voici  à  quelle 
occasion  cet  accident  mémorable  arriva.  Nous  le  laisserons 
raconter  à  M.  Renouard,  traducteur  des  Métamorphoses 
d'Ovide.  Ce  morceau,  qui  date  de  1628,  donnera  une  idée  de 
la  manière  dont  on  comprenait  l'antiquité  vers  le  milieu  du 


180  REVUE  DE  PARIS. 

règne  de  Louis  XIII ,  dil  le  Juste ,  non  pas ,  comnm  on  pourrait 
le  croire  ,  pour  avoir  fait  exécuter  MM.  de  Marsillac ,  de  Boute- 
ville,  de  Cinq-Mars,  de  Thou  et  dç  Montmorency,  mais  parce 
qu'il  était  né  sous  le  signe  de  la  balance. 

Pluton  vient  d'enlever  Proserpine ,  et  l'emporte  sur  son  char 
sans  trop  savoir  lui-même  où  il  la  conduit;  enfin  il  arrive  dans 
les  environs  d'Ortygie.  Voici  le  texte  du  traducteur. 

a  C'est  là  qu'était  Cyané  ,  la  nymphe  la  plus  renommée  qui 
fût  lors  en  Sicile,  et  qui  a  laissé  dans  ce  pays-là  son  nom  aux 
eaux  qui  le  portent  encore.  Elle  parut  hors  de  l'eau,  environ 
jusqu'au  ventre,  et,  reconnaissant  Proserpine,  se  présenta 
pour  la  secourir  :  —  Vous  ne  passerez  pas  plus  avant,  dit-elle 
à  Pluton.  Comment  voulez-vous  être  par  force  le  gendre  de 
Cérès?  La  fille  méritait  bien  d'être  gagnée  par  de  douces 
paroles  ,  non  pas  d'être  enlevée.  Pour  l'avoir ,  vous  la  deviez 
prier  et  non  pas  la  forcer.  Quant  à  moi ,  je  vous  dirai  bien,  s'il 
m'est  permis  de  mettre  en  comparaison  ma  bassesse  avec  sa 
grandeur,  que  j'ai  été  autrefois  aimée  du  fleuve  Anape,  mais 
il  ne  m'eut  pas  de  la  façon  en  mariage.  Il  rechercha  longtemps 
mon  amitié ,  et  il  ne  jouit  point  de  mon  corps  qu'il  n'eût  pre- 
mièrement acquis  mes  volontés.  —  En  faisant  telles  remon- 
trances ,  elle  étendait  les  bras  d'un  côté  et  d'autre  tant  qu'elle 
pouvait,  pour  empêcher  le  chariot  de  passer  outre  ;  dont  Pluton 
irrité  donna  de  son  trident ,  sceptre  de  son  empire ,  un  si  grand 
coup  contre  terre  ,  qu'elle  se  fendit  et  fit  une  ouverture  à  ses 
effroyables  chevaux,  par  laquelle  ils  se  rendirent  incontinent 
dans  le  sombre  palais  des  ombres  avec  la  proie  qu'ils  traînaient. 
Cyané  en  eut  tel  crêve-cœur ,  tant  d'avoir  vu  enlever  ainsi 
Proserpine  que  d'avoir  été  méprisée,  qu'elle  en  conçut  un  deuil 
en  son  âme  dont  elle  ne  put  jamais  être  consolée.  Nourrissant 
de  larmes  ses  peines  secrètes ,  elle  se  consuma  si  bien  qu'elle 
fondit  en  pleurs,  et  se  convertit  en  ces  ondes  desquelles  elle 
avait  été  déesse  tutélaire.  On  vit  peu  à  peu  ses  membres 
s'amollir,-  ses  os  perdirent  leur  dureté  et  se  rendirent  ploya- 
bles,  comme  firent  aussi  ses  ongles.  Tous  les  membres  les 
plus  faibles,  ainsi  que  les  cheveux,  les  doigts,  les  pieds  et 
les  cuisses,  devinrent  premièrement  liquides,  car  un  corps, 
moins  il  est  épais ,  plus  tôt  il  est  changé  en  eau.  Puis  après,  les 
épaules ,  les  reins ,  les  côtes  et  l'estomac  s'écoulèrent  en  ruis- 


REVUE  DE  PARIS.  181 

seaux.  Enfin  ses  veines  corrompiies,  au  lieu  de  sang,  ne  furent 
pleines  que  d'eau,  et  de  (ont  son  corps  rien  ne  lui  resta  qu'on 
pût  arrêter  avec  la  main,  ^i 

Celte  traduction  eut  le  plus  grand  succès  à  l'hôtel  Rambouillet. 
W^"  de  Scudéry  tenait  ce  que  nous  avons  cité  pour  un  morceau 
capital;  Chapelain  en  faisait  ses  délices,  et  M^'^  Paulet  tournait 
elle-même  en  fontaine  toutes  les  fois  qu'on  lisait  ce  passage  de- 
vant elle. 

Le  mariage  de  TAnapus  et  de  Cyané  fut  heureux,  s'il  faut  en 
croire  les  apparences,  car  les  bords  du  lit  où  ils  coulent  en- 
semble sont  ravissants.  Ce  sont  de  véritables  murailles  de 
verdure,  qui  se  recourbent  en  berceaux  pour  former  une  voûte 
fraîche  et  sombre.  De  temps  en  temps  des  échappées  de  vue  que 
l'on  croirait  ménagées  par  l'art ,  et  qui  cependant  ne  sont  rien 
autre  chose  que  des  accidents  de  la  nature  ,  permettent  de  dé- 
couvrir sur  la  rive  gauche  les  ruines  de  TÉpipoli ,  et  sur  la  rive 
droite  celles  du  temple  de  Jupiter  Urius,  construit  par  Gelon,  et 
dont  il  ne  reste  que  deux  colonnes.  C'était  dans  ce  temple 
qu'était  la  fameuse  statue  couverte  d'im  manteau  d'or  que 
Denys  s'appropria,  sous  l'ingénieux  prétexte  qu'il  était  trop 
lourd  en  été  et  trop  froid  en  hiver.  Verres,  qui  était  amateur  , 
n'en  apprécia  que  mieux  la  statue  pour  la  voir  sans  manteau , 
et  l'envoya  à  Rome.  C'était  une  des  trois  plus  belles  de  l'anti- 
quité; les  deux  autres  étaient ,  comme  on  sait,  la  Vénus  Calli- 
pyge  et  l'Apollon. 

Du  temps  de  Mirabella,  auteur  sicilien  qui  écrivait  vers  le 
commencement  du  xvii^  siècle ,  il  restait  encore  debout  sept 
colonnes  de  ce  temple  ;  elles  étaient  d'une  seule  pièce  et  avaient 
vingt-cinq  palmes  de  hauteur. 

En  face  de  ces  colonnes  à  peu  près ,  on  passe  sous  un  pont 
d'une  seule  arche  ,  jeté  sur  l'Anapus ,  et,  cent  pas  après,  on  se 
trouve  à  la  jonction  du  fleuve  et  de  la  rivière.  Par  galanterie 
nous  laissâmes  le  fleuve  à  notre  droite  ,  et  nous  continuâmes 
notre  route  sur  la  rivière  Cyané. 

Rien  de  plus  charmant,  au  reste,  que  les  mille  tours  et 
détours  de  cette  gracieuse  rivière,  entre  ses  deux  bords  tout 
chargés  de  papyrus ,  ce  roi  des  roseaux.  Ce  sont  tantôt  de  déli- 
cieux petits  lacs  dont  on  voit  le  fond  ,  tantôt  un  courant 
resserré  et  rapide,  qui  se  plaint  comme  si  la  voix  de  la  nymphe 
11  16 


182  KEVUE  DE  PARIS. 

elle-même  raconlait  encore  à  Ovide  sa  (riste  mélamorpliose  ; 
tantôt  de  peliles  îles  liabilées  par  des  milliers  d'oiseaux 
aquatiques,  qui  s'envolaient  à  notre  approche  ou  bien  plon- 
geaient dans  les  roseaux,  oiï  nous  pouvions  suivre  leur  fuite 
par  le  mouvement  qu'ils  imprimaient  à  cette  forêt  de  joncs 
flexibles  <  t  mouvants.  Nous  remontâmes  ainsi  pendant  une 
heure  à  peu  près,  puis  nous  arrivâmes  à  la  source  de  la  fon- 
taine, grand  bassin  d'une  centaine  de  pieds  de  tour.  C'est  là 
que  Plulon  frappa  la  terre  de  son  trident  et  disparut  dans 
l'enfer.  Aussi  prétend-on  que  cette  source  est  un  abîme  dont  on 
n'a  Jamais  pu  trouver  le  fond.  Les  gens  du  pays  l'appellent 
Lapisma.  C'est  autour  de  celte  source  que  les  Carthaginois 
avaient  établi  leur  camp. 

En  revenant,  le  comte  Gnrgallo  ordonna  à  nos  mariniers  de 
s'arrêter  un  instant  dans  un  délicieux  réduit  ombragé  de 
tous  côtés  par  d'énormes  touffes  de  i)apyrus,  qui,  au  moindre 
vent,  balancent  avec  grâce  leurs  têtes  chevelues.  C'est  là  que 
la  tradition  veut  que  se  soit  passée  la  scène  des  sœurs  Calli- 
pyges. 

Les  sœurs  Callipyges  étaient,  comme  on  le  sait,  Syracu- 
saines.  C'étaient  non-seulement  les  deux  plus  riches  héritières 
de  la  ville,  mais  encore  les  deux  plus  belles  pei'sonnes  qui  se 
pussent  voir  de  Mégare  au  cap  Pachinum.  Parmi  les  dons  que 
la  nature  libérale  s'était  plu  à  leur  prodiguer  ,  était  cette 
richesse  de  formes  dont  elles  liraient  leur  nom.  Or,  rin  jour  que 
les  deux  sœurs  baignaient  ensemble,  à  l'endi'oit  même  oiî  nous 
étions  ,  elles  se  prirent  de  dispute,  chacune  d'elles  prétendant 
l'emporter  en  beauté  sur  l'autre.  Le  procès  était  difficile  à 
juger  par  les  intéressées  elles-mêmes,  aussi  appelèrent-elles  un 
berger  qui  faisait  paître  ses  troupeaux  dans  les  environs.  Le 
berger  ne  se  fit  pas  faire  signe  deux  fois  ;  il  accourut,  et  les 
deux  sœurs,  sortant  de  l'eau,  et,  se  montrant  à  lui  dans  toute 
leur  éblouissante  nudité,  le  firent  juge  de  la  question.  Le  nou- 
veau Paris  regarda  longtemps  indécis,  portant  ses  yeux  ardents 
de  l'une  à  l'autre  ;  enfin  il  se  prononça  pour  l'aînée.  Enchantée 
du  jugement,  celle-ci  lui  offrit  sa  main  et  son  cœur,  que  le 
berger,  comme  on  le  comprend  bien,  accepta  avec  reconnais- 
sance. Quant  à  la  plus  jeune,  elle  fit  la  même  offre  au  frère 
cadet  du  juge,  qui,  arrivé  au  moment  où  il  venait  de  prononcer 


REVUE  DE  PARIS.  183 

son  jugement,  avait  déclaré  s'inscrire  en  faux  contre  lui.  Les 
quatre  jeunes  gens  élevèrent  alors  un  temple  à  la  Beauté;  et 
comme  chacun  d'eux  continuait  de  soutenir  son  opinion,  les 
deux  rivales  se  décidèrent  à  en  appeler  à  la  postérité  :  elles 
firent  faire  par  les  deux  meilleurs  statuaires  de  l'époque  les 
deux  Vénus  qui  portant  encore  leur  nom,  et  dont  l'une  est  à 
Naples  et  l'autre  à  Syiacuse.  Deux  mille  trois  cents  ans  sont 
écoulés  depuis  cette  époque,  et  la  iioslérité  indécise  n'a  point 
encore  porté  son  jugement  :  yJdliuc  sub  jtidice  lis  est,  comme 
dit  Horace. 

Heureux  temps,  où  les  bergers  épousaient  des  princesses  î  — 
El  quelles  princesses,  encore  ! 

ALEXA?inRE  DCMAS. 


(  La  suite  à  un  prochain  numéro. 


DE 


TOLEDE  A  GRENADE, 


Il  nous  fallait  repasser  par  Madrid  pour  prendre  la  diligence 
de  Grenade.  Nous  aurions  pu  l'aller  attendre  à  Aranjuez,  mais 
nous  courions  le  risque  de  la  trouver  pleine,  et  nous  nous  dé- 
cidâmes pour  le  premier  parti. 

Notre  guide  avait  eu  la  précaution  de  faire  partir  la  veille 
au  soir  une  mule  qui  devait  nous  attendre  à  mi-chemin  pour 
relayer  la  bête  attelée  à  notre  calessine,  car  il  est  douteux 
que,  sans  cette  précaution,  nous  eussions  pu  faire  le  trajet  de 
Tolède  à  Madrid  en  une  journée,  vu  l'intolérable  chaleur  de 
cette  route  poussiéreuse  et  sans  ombre,  à  travers  d'intermina- 
bles champs  de  blé. 

Nous  arrivâmes  vers  une  heure  à  Illescas  à  moitié  cuits , 
pour  ne  pas  dire  tout  à  fait,  et  sans  autre  incident.  Il  nous 
lardait  d'en  avoir  fini  avec  ce  chemin  qui  n'avait  rien  de  nou- 
veau pour  nous ,  sinon  que  nous  le  parcourions  en  sens  in- 
verse. 

Mon  compagnon  préféra  dormir ,  et  moi ,  déjà  plus  familia- 
risé avec  la  cuisine  espagnole,  je  me  mis  à  disputer  mon  dîner 
à  d'innombrables  essaims  de  mouches.  La  fille  de  l'hôtesse, 
gentille  enfant  de  douze  ou  treize  ans,  aux  yeux  arabes,  se  te- 
nait debout  auprès  de  moi,  un  éventail  d'une  main,  et  un 
petit  balai  de  l'autre,  tâchant  d'écarter  les  insectes  importuns, 


REVUE  DE  PARIS.  185 

qui  revenaient  à  la  charge  plus  furieux  et  plus  bourdonnants 
que  jamais  dès  qu'elle  ralentissait  ou  cessait  son  mouvement. 
Avec  ce  secours,  je  parvins  à  me  fourrer  dans  la  bouche  quel- 
ques morceaux  assez  exempts  de  mouches;  et  quand  mon  ap- 
pétit fut  un  peu  apaisé,  j'entamai  avec  ma  chasseuse  d'insectes 
un  dialogue  que  mon  ignorance  de  la  langue  espagnole  bornait 
nécessairement  beaucoup.  Cependant ,  avec  l'aide  de  mon  dic- 
tionnaire diamant,  je  parvins  à  soutenir  une  conversation  fort 
passable  pour  un  étranger.  La  petite  me  dit  qu'elle  savait 
écrire  et  lire  toutes  sortes  d'écritures  moulées  et  même  du  la- 
lin,  et  qu'en  outre  elle  jouait  passablement  du  pandero,  talent 
dont  je  l'engageai  à  me  donner  un  échantillon ,  ce  qu'elle  tit  de 
fort  bonne  grâce  au  détriment  du  sommeil  de  mon  camarade  , 
que  le  bruissement  des  plaques  de  cuivre  et  le  ronflement  sourd 
de  la  peau  d'âne  effleurée  par  le  pouce  de  la  petite  musicienne 
finirent  par  réveiller. 

La  mule  fraîche  était  attelée.  Il  fallait  se  remettre  en  route, 
et  réellement  on  a  besoin  d'un  grand  courage  moral  pour 
quitter,  par  trente  degrés  de  chaleur,  unQ  posada  oii  l'on  a 
pour  perspective  plusieurs  rangs  de  jarres  et  d'alcarrazas , 
couverts  d'une  transpiration  perlée.  Boire  de  l'eau  est  une  vo- 
lupté que  je  n'ai  connue  qu'en  Espagne  ;  il  est  vrai  qu'elle  y  est 
légère,  limpide  et  d'un  goût  exquis.  La  défense  de  boire  du  vin 
faite  aux  mahométans  est  la  prescription  la  plus  facile  à  suivre 
sous  de  tels  climats. 

Grâce  aux  discours  éloquents  que  notre  calessero  ne  cessa 
de  tenir  à  sa  mule  et  aux  petites  pierres  qu'il  lui  jetait  aux 
oreilles  avec  beaucoup  de  dextérité,  nous  allions  assez  bon 
train.  Il  l'appelait,  dans  les  circonstances  difficiles,  vieja, 
revieja  (vieille,  deux  fois  vieille),  injure  particulièrement  sen- 
sible aux  mules,  soit  parce  qu'elle  est  toujours  accompagnée 
d'un  coup  de  manche  de  fouet  sur  l'échiné,  soit  parce  qu'elle 
est  fort  humiliante  en  elle-même.  Cette  épithète ,  appliquée 
plusieurs  fois  avec  beaucoup  d'à-propos,  nous  fit  arriver  aux 
portes  de  Madrid  à  cinq  heures  du  soir. 

Nous  connaissions  déjà  Madrid,  et  nous  n'y  vîmes  rien  de 
nouveau  que  la  procession  de  la  Fête-Dieu  ,  qui  a  beaucoup 
perdu  de  son  ancienne  splendeur  par  la  suppression  des  cou- 

16. 


186  REVUE  DE  PARIS. 

vents  el  des  confréries  religieuses.  Cependant  la  cérémonie  ne 
manque  pas  de  solennité.  Le  passage  de  la  procession  est  pou- 
dré de  sable  fin,  et  des  tendidos  de  toile  à  voile ,  allant  d'une 
maison  à  l'autre,  entretiennent  l'ombre  el  la  fraîcheur  dans 
les  rues  ;  les  balcons  sont  pavoises,  et  garnis  de  jolies  femmes 
en  grande  toilette;  c'est  le  coup  d'œil  le  plus  charmant  qu'on 
puisse  imaginer.  Le  manège  perpétuel  des  éventails  qui  s'ou- 
vrent, se  ferment,  palpitent  et  battent  de  l'aile  comme  des 
papillons  qui  cherchent  à  se  poser,  les  mouvements  de  coude 
des  femmes  se  groupant  dans  leur  mantille  et  corrigeant  l'in- 
flexion d'un  pli  disgracieux,  les  œillades  lancées  d'une  croisée 
à  l'autre  aux  gens  de  connaissance,  le  joli  signe  de  tête  et  le 
geste  gracieux  qui  accompagnent /'«^wr  dont  les  senoras  ré- 
pondent  aux  cavaliers  qui  les  saluent ,  la  foule  pittoresque  en- 
tremêlée de  Gallegos,  de  Pasiegas,  de  Valençais,  de  Manolas 
el  de  vendeurs  d'eau  ,  tout  cela  forme  un  spectacle  d'une  ani- 
mation el  d'une  gaieté  charmantes.  Les  Ninos  de  la  Cuna 
(Enfants  Trouvés),  vêtus  de  leur  uniforme  bleu  ,  marchent  en 
tête  de  la  procession.  Dans  cette  longue  file  d'enfants,  nous  en 
vîmes  bien  peu  qui  eussent  une  jolie  figure,  et  l'hymen  lui- 
même,  dans  toule  son  insouciance  conjugale,  aurait  eu  de  la 
peine  à  faire  plus  laid  que  ces  enfants  de  l'amour.  Puis  vien- 
nent les  bannières  des  paroisses,  le  clergé,  les  châsses  d'ar- 
gent ,  et ,  sous  un  dais  de  drap  d'or  ,  le  corpus  Dei  dans  un 
soleil  de  diamants  d'un  éclat  insoutenable. 

La  dévotion  proverbiale  des  Espagnols  me  parut  très-refroi- 
dle,  et  sous  ce  rapport  l'on  eût  pu  se  croire  à  Paris  au  temps 
où  ne  pas  s'agenouiller  devant  le  saint  Sacrement  était  une 
opposition  de  bon  goût.  C'est  tout  au  plus  si,  à  l'approche  du 
dais,  les  hommes  louchaient  le  bord  de  leur  chapeau.  L'Espagne 
catholique  n'existe  plus.  La  péninsule  en  est  aux  idées  voltai- 
riennes  el  libérales  sur  la  féodalité,  l'inquisition  et  le  fana- 
tisme. Démolir  des  couvents  lui  paraît  être  le  comble  de  la 
civilisation. 

Un  soir,  étant  près  de  l'hôtel  de  la  poste,  au  coin  de  la  rue 
de  Carrelas ,  je  vis  la  foule  s'écarter  avec  précipitalion ,  et  s'ap- 
procher par  la  Calle-Maxor  une  i)léï  ide  de  lumières  scintillan- 
tes :  c'était  le  sainl  Sacrenu^nt ,  qui  se  rendait  dans  son  carrosse 
au  chevet  de  quelque  moribond ,  car  à  Madrid  le  bon  Dieu  ne 


REVUE  DE  PARIS.  187 

va  pas  encore  5  pied.  Cefte  fuite  avait  pour  but  d'éviter  de  se 
mettre  à  genoux. 

Puisque  nous  sommes  en  train  de  parler  de  cérémonies  reli- 
gieuses ,  disons  qu'en  Espagne  la  croix  du  drap  des  morts  n'est 
pas  blanche ,  comme  en  France  ,  mais  d'un  jaune  soufre  ,  tout 
aussi  lugubre.  On  ne  se  seit  pas  pour  les  emporter  d'un  corbil- 
lard, mais  d'une  bière  à  bras. 

Madrid  nous  élait  insupportable .  et  les  deux  jours  qu'il  nous 
fallut  y  rester  nous  parurent  deux  siècles  pour  le  moins.  Nous 
ne  rêvions  qu'orangers  ,  citronniers,  cachuchas,  castagnettes, 
basquines  et  costumes  pittoresques  ,  car  tout  le  monde  nous 
faisait  des  récits  merveilleux  de  l'Andalousie  avec  celte  emphase 
un  peu  fanfaronne  dont  les  Espagnols  ne  se  déshabitueront  ja- 
mais, pas  plus  que  les  Gascons  de  France. 

Le  moment  tant  souhaité  arriva  enfin  ,  car  tout  arrive ,  même 
le  jour  qu'on  désire  ,  et  nous  partîmes  dans  une  diligence  très- 
corafortable,  attelée  d'un  troupeau  de  mules  rasées,  luisantes 
et  vigoureuses,  qui  allaient  grand  train.  Cette  diligence  était 
tapissée  de  nankin,  et  garnie  de  stores  et  de  jalousies  vertes. 
Elle  nous  parut  le  suprême  de  l'élégance  après  les  abominables 
galères  ,  calessines  et  carrosses  où  nous  avions  été  secoués  jus- 
qu'alors; et  réellement  elle  eût  été  fort  commode  sans  cette 
température  de  four  à  plâtre  qui  nous  calcinait,  malgré  nos 
éventails  toujours  en  mouvement  et  i'extiême  légèreté  de  nos 
habits.  Aussi  c'était  dans  notre  étuve  roulante  une  litanie  per- 
l)étuelle  de  :  Jx  •  ^"^  ca/or.' j'étouffe  !  je  fonds  !  et  autres  excla- 
mations assorties.  Cependant  nous  prenions  notre  mal  en  pa- 
tience, et  nous  laissions  sans  trop  maugréer  couler  notre  sueur 
en  cascade  le  long  de  notre  nez  et  de  nos  tempes ,  car ,  au  bout 
de  nos  fatigues ,  nous  avions  en  perspective  Grenade  et  l'Al- 
hambra  ,  le  rêve  de  tout  poëte  ;  Grenade  ,  dont  le  nom  seul  fait 
éclater  en  formules  admiratives  et  danser  sur  un  pied  le  bour- 
geois le  plus  épais,  le  plus  électeur  et  le  plus  caporal  de  la  garde 
civique. 

Les  environs  de  Madrid  sont  tristes,  nus  et  brûlés,  quoique 
moins  pierreux  de  ce  côté  qu'en  venant  par  Guadarramaj  les 
terrains,  plutôt  tourmentés  qu'accidentés,  s'eiiveluppent  et  se 
succèdent  uniformément,  sans  nuire  particularité  que  des  vil- 
lages poussiéreux  et  crayeux  jetés  çà  et  là  dans  l'aridité  gêné- 


188  REVUE  DE  PARIS. 

raie,  et  qu'on  ne  remarquerait  pas  si  la  tour  carrée  de  leur 
église  n'attirait  l'attention.  Les  flèches  aiguës  sont  rares  en 
Espagne  ,  et  la  tour  à  quatre  pans  est  la  forme  la  plus  ordinaire 
des  clochers.  A  l'embranchement  des  chemins ,  des  croix  sus- 
pectes ouvrent  leurs  bras  sinistres;  de  temps  en  temps  passent 
des  chars  à  bœufs  avec  le  bouvier  endormi  sous  son  manteau, 
des  paysans  à  cheval ,  la  mine  farouche  et  la  carabine  à  l'arçon 
de  la  selle. 

Le  ciel ,  au  milieu  du  jour  ,  est  couleur  de  plomb  en  fusion; 
la  terre  d'un  gris  poudroyant  micacé  de  lumière  qui  s'azure  à 
peine  dans  le  plus  extrême  lointain.  Pas  un  seul  bouquet  d'ar- 
bres, pas  un  arbuste  ,  pas  une  goutte  d'eau  dans  le  lit  des  tor- 
rents desséchés;  rien  qui  repose  l'œil  et  rafraîchisse  l'imagina- 
tion. Pour  trouver  un  peu  d'abri  contre  les  rayons  dévorants  du 
soleil,  il  faut  suivre  l'étroite  ligne  d'ombre  bleue  et  rare  que 
projettent  les  murailles.  Il  est  vrai  de  dire  que  l'on  était  en 
plein  mois  de  juillet ,  ce  qui  n'est  pas  précisément  l'époque  pour 
voyager  fraîchement  en  Espagne;  mais  nous  sommes  d'avis 
qu'il  faut  visiter  les  pays  dans  leur  saison  violente  :  l'Espagne 
en  été,  la  Russie  en  hiver. 

Jusqu'à  la  résidence  royale  {sitio  real)  d'Aranjuez,  nous  ne 
rencontrâmes  rien  qui  mérite  mention  particulière.  Aranjuez 
est  un  château  de  briques  à  coins  de  pierre  ,  d'un  effet  blanc  et 
rouge,  avec  de  grands  loils  d'ardoises ,  des  pavillons  et  des  gi- 
rouettes ,  qui  rappellent  le  genre  de  construction  en  usage  sous 
Henri  IV  et  Louis  XIII,  le  palais  de  Fontainebleau  ou  les  mai- 
sons de  la  Place-Royale  de  Paris.  Le  Tage,  que  l'on  traverse 
sur  un  pont  suspendu  ,  y  entretient  une  fraîcheur  de  végétation 
qui  fait  l'admiration  des  Espagnols  et  permet  aux  arbres  du 
nord  de  s'y  développer  vigoureusement.  On  voit  à  Aranjuez  des 
ormes ,  des  frênes ,  des  bouleaux ,  des  trembles ,  curieux  là-bas 
comme  le  seraient  ici  des  figuiers  d'Inde ,  des  aloès  et  des  pal- 
miers. 

L'on  nous  fit  remarquer  une  galerie  construite  exprès,  par 
laquelle  Godoy ,  le  fameux  prince  de  la  Paix  ,  se  rendait  de  son 
hôtel  au  château.  En  sortant  du  village ,  l'on  aperçoit  à  gauche 
la  place  des  Taureaux,  qui  est  d'un  aspect  assez  monumental. 

Pendant  le  temps  qu'on  changeait  de  mules  ,  nous  courûmes 
au  marché  faire  provision  d'oranges  et  prendre  des  glaces ,  ou 


REVUE  DE  PARIS.  189 

plutôt  de  la  purée  de  neige  au  limon  ,  à  une  de  ces  boutiques 
de  refrescos  en  plein  vent  aussi  communes  en  Espagne  que  les 
cabarets  en  France.  Au  lieu  déboire  des  canons  de  vin  bleu  ou 
de  petits  verres  d'eau-de-vie,  les  paysans  et  les  vendeuses  d'her- 
bes du  marché  prennent  une  hebida  helada ,  qui  ne  leur  coûte 
pas  plus  cher  et  du  moins  ne  leur  trouble  pas  la  cervelle  et  ne 
les  abrutit  pas.  L'absence  d'ivrognerie  rend  les  gens  du  peuple 
bien  supérieurs  aux  classes  correspondantes  dans  nos  pays  pré- 
tendus civilisés. 

Le  nom  d'Aranjuez,  qui  est  formé  de  ces  deux  mots  ara  Jocis, 
indique  assez  que  cette  résidence  s'élève  sur  l'emplaceaient  d'un 
ancien  temple  de  Jupiter.  Nous  n'eûmes  pas  le  temps  d'en  visiter 
l'intérieur,  et  nous  le  regrettâmes  peu ,  car  tous  les  palais  se 
ressemblent.  Il  en  est  de  même  des  courtisans  ;  l'originalité  ne 
se  trouve  que  dans  le  peuple,  et  la  canaille  semble  avoir  con- 
servé le  privilège  de  la  poésie. 

D'Aranjuez  à  Ocana,  les  sites,  sans  être  remarquables ,  sont 
cependant  plus  pittoresques.  Des  collines  d'un  beau  mouvement, 
bien  frappées  par  la  lumière  ,  accidentent  les  côtés  de  la  route, 
quand  le  tourbillon  de  poussière  où  la  diligence  galope ,  enfer- 
mée comme  un  dieu  dans  son  nuage  ,  se  dissipe,  emporté  par 
quelque  haleine  favorable ,  et  vous  permet  de  les  apercevoir. 
Le  chemin,  quoique  mal  entretenu,  est  assez  beau,  grâce  à  ce 
merveilleux  climat,  où  il  ne  pleut  presque  jamais,  et  à  la  rareté 
des  voitures ,  presque  tous  les  transports  se  faisant  à  dos  de 
bêtes. 

Nous  devions  souper  et  coucher  à  Ocana  pour,  attendre  le 
correo  real  et  profiter  de  son  escorte  en  nous  joignant  à  lui , 
car  nous  allions  bientôt  entrer  dans  la  Manche,  infestée  alors 
par  les  bandes  de  Palillos ,  Polichinelle  et  autres  honnêtes  gens 
de  rencontre  désagréable.  Nous  arrêtâmes  à  une  hôtellerie  de 
bonne  apparence,  avec  nn patio  à  colonnes  recouvert  d'un  su- 
perbe iendido,  dont  la  toile,  doublée  ou  simple,  formait  des 
dessins  et  des  symétries  par  le  plus  ou  moins  de  transparence. 
Le  nom  du  fabricant  et  son  adresse  à  Barcelone  y  étaient  écrits 
de  la  sorte  fort  lisiblement.  Des  myrtes,  des  grenadiers  et  des 
jasmins,  plantés  dans  des  pots  d'une  argile  rouge,  égayaient  et 
parfumaient  cette  cour  intérieure,  éclairée  d'un  demi-jour  ta- 
misé et  plein  de  mystère.  Lq  patio  est  une  invention  charmante  j 


190  REVUE  DE  PARIS. 

on  y  jouit  de  plus  de  fraîcheur  et  d'espace  que  dans  sa  chambre  ; 
on  peut  s'y  promener  ,  y  lire  ,  être  seul  ou  avec  les  autres.  C'est 
un  terrain  neutre  où  l'on  se  rencontre  ,  où ,  sans  passer  par 
l'ennui  des  visites  formelles  et  des  présentations ,  l'on  finit  par 
se  connaître  et  par  se  lier;  et  lorsque,  comme  à  Grenade  ou  à 
Séville,  l'on  peut  y  joindre  l'agrément  d'un  jet  d'eau  ou  d'une 
fontaine,  je  ne  connais  rien  de  plus  délicieux,  surtout  dans  une 
contrée  où  le  thermomètre  se  maintient  à  des  hauteurs  séné- 
gambiennes. 

En  attendant  la  nourriture,  nous  allâmes  faire  la  sieste;  c'est 
une  habitude  qu'il  faut  prendre  absolument  en  Espagne,  car  la 
chaleur ,  de  deux  heures  à  cinq  heures ,  est  quelque  chose  dont 
un  Parisien  ne  peut  pas  se  faire  une  idée.  Le  pavé  brûle ,  les 
marteaux  de  fer  des  portes  rougissent ,  une  averse  de  feu  sem- 
ble pleuvoir  du  ciel ,  le  bîé  éclate  dans  l'épi,  la  terre  se  fend 
comme  l'émail  d'un  poêle  trop  chauffé,  les  cigales  font  grincer 
leur  corselet  avec  plus  de  vivacité  que  jamais  ,  et  le  peu  d'air 
qui  vous  arrive  semble  soufflé  par  la  bouche  de  bronze  d'un  ca- 
lorifère ;  les  boutiques  se  ferment ,  et  pour  tout  l'or  du  monde 
vous  ne  décideriez  pas  un  marchand  à  vous  vendre  quelque 
chose.  Il  n'y  a  dans  les  rues  que  les  chiens  et  les  Français,  sui- 
vant le  dicton  vulgaire ,  fort  peu  gracieux  pour  nous.  Les  gui- 
des ,  quand  même  vous  leur  donneriez  des  cigares  de  la  Havane 
ou  une  entrée  pour  la  course  de  taureaux ,  deux  choses  émi- 
nemment séduisantes  pour  un  domestique  de  place  espagnol, 
refusent  de  vous  conduire  devant  le  moindre  monument.  Le 
seul  parti  qui  vous  reste  à  prendre,  c'est  de  dormir  comme  les 
autres ,  et  l'on  s'y  résigne  bien  vite  ;  car  que  faire  tout  seul 
d'éveillé  au  milieu  d'une  nation  endormie? 

Nos  chambres,  blanchies  au  lait  de  chaux ,  étaient  d'une  pro- 
preté parfaite.  Les  insectes  dont  l'on  nous  avait  fait  de  si  four- 
millantes descriptions  ne  se  produisaient  pas  encore,  et  notre 
sommeil  ne  fut  troublé  par  aucun  cauchemar  à  mille  pattes. 

A  cinq  heures  du  soir,  nous  nous  levâmes  pour  aller  faire  un 
tour  en  attendant  le  souper.  Ocana  n'est  pas  riche  en  monu- 
ments ,  et  son  plus  grand  titre  à  la  célébrité  ,  c'est  l'attaque  dé- 
sespérée, par  les  troupes  espagnoles,  d'une  redoute  française 
pendant  la  guerre  de  l'invasion.  La  redoute  fut  prise,  mais 
presque  tout  le  bataillon  espagnol  resta  sur  le  carreau.  On  en- 


REVUE  DE  PARIS.  191 

lena  ces  héros  chacun  i\  la  place  où  il  était  tombé.  Les  rangs 
avaient  été  si  bien  gardés .  malgré  un  déluge  de  mitraille  ,  qu'on 
peut  les  reconnaître  encore  à  la  symétrie  des  fosses.  Diamante 
a  fait  une  pièce  intitulée  l'Hercule  d'Ocana,  composée  sans 
doute  pour  quelque  athlète  d'une  force  prodigieuse ,  comme  le 
Goliath  du  Cirque  Olympique.  Notre  passage  à  Ocana  nous  en 
rappela  le  souvenir. 

L'on  achevait  la  moisson  à  une  époque  où  le  blé  chez  nous 
commence  à  peine  à  jaunir,  et  l'on  portait  les  gerbes  sur  de 
grandes  aires  de  terre  battue,  espèce  de  manège  où  des  chevaux 
et  des  mules  égrainent  les  épis  sous  les  trépignements  de  leurs 
sabots.  Les  bêtes  sont  attelées  à  une  manière  de  traîneau  sur  le- 
quel se  tient  debout ,  dans  une  pose  d'une  grâce  hardie  et  fière, 
l'homme  chargé  de  diriger  l'opération.  Il  faut  beaucoup  d'a- 
plomb et  de  sûreté  pour  se  maintenir  sur  cette  frêle  machine, 
emportée  par  trois  ou  quatre  chevaux  fouettés  à  tour  de  bras. 
Un  peintre  de  l'école  de  Léopold  Robert  tirerait  grand  parti  de 
ces  scènes  d'une  simplicité  biblique  et  primitive.  Ici  les  belles 
tètes  basanées ,  les  yeux  étincelants,  les  figures  de  madone, 
les  costumes  pleins  de  caractère,  la  lumière  blonde,  l'azur  et 
le  soleil,  ne  lui  manqueraient  non  plus  qu'en  Italie. 

Le  ciel  était ,  ce  soir-là  ,  d'un  bleu  laiteux  teinté  de  rose  ;  les 
champs,  autant  que  l'œil  pouvait  s'étendre  ,  offraient  aux  re- 
gards une  immense  nappe  d'or  pâle,  où  apparaissaient  çà  et  là, 
comme  des  îlots  dans  un  océan  de  lumière,  des  chars  traînés 
par  des  bœufs  qui  disparaissaient  presque  sous  les  gerbes.  La 
chimère  d'un  tableau  sans  ombre,  tant  poursuivie  par  les  Chi- 
nois ,  était  réalisée.  Tout  était  rayon  et  clarté;  la  teinte  la  plus 
foncée  ne  dépassait  pas  le  gris  de  perle. 

On  nous  servit  enfin  un  souper  passable,  ou  du  moins  que 
l'appétit  nous  fit  trouver  tel,  dans  une  salle  basse  ornée  de  pe- 
tits tableaux  sur  verre  d'un  rococo  vénitien  assez  bizarre.  Après 
souper  ,  médiocres  fumeurs  ,  mon  compagnon  Eugène  et  moi, 
et  ne  pouvant  prendre  à  la  conversation  qu'une  part  fort  suc- 
cincte à  cause  de  l'obligation  de  faire  passer  tout  ce  que  nous 
avions  à  dire  par  les  deux  ou  trois  cents  mots  que  nous  savions, 
nous  remontâmes  dans  nos  chambres,  assez  attristés  par  diffé- 
rentes histoires  de  voleurs  que  nous  avions  entendu  raconter  à 


192  REVUE  DE  PARIS. 

table ,  et  qui ,  à  demi  comprises ,  ne  nous  en  paraissaient  que 
plus  terribles. 

II  nous  fallut  attendre  jusqu'à  deux  heures  de  l'après-midi 
l'arrivée  du  correo  real ,  car  il  n'eût  pas  été  prudent  de  se  met- 
tre en  route  sans  lui.  Nous  avions  en  outre  une  escorte  spéciale 
de  quatre  cavaliers  armés  d'espingoles ,  de  pistolets  et  de  grands 
sabres.  C'étaient  des  hommes  de  haute  taille,  à  figures  carac- 
téristiques ,  encadrées  d'énormes  favoris  noirs  ,  avec  des  cha- 
peaux pointus ,  de  larges  ceintures  rouges ,  des  culottes  de 
velours  et  des  guêtres  de  cuir ,  ayant  bien  plus  l'air  de  voleurs 
que  de  gendarmes ,  et  qu'il  était  fort  ingénieux  d'emmener  avec 
soi ,  de  peur  de  les  rencontrer. 

Vingt  soldats  entassés  dans  une  galère  suivaient  le  correo 
real.  Une  galère  est  une  charrette  non  suspendue  à  deux  ou 
quatre  roues;  un  filet  de  sparterie  tient  lieu  de  fond  de  plan- 
ches. Cette  description  succincte  vous  fera  juger  de  la  position 
de  ces  malheureux ,  obligés  de  se  tenir  debout  et  de  s'accrocher 
des  mains  aux  ridelles  pour  ne  pas  tomber  les  uns  sur  les  au- 
tres. Ajoutez  à  cela  une  vitesse  de  quatre  lieues  à  l'heure,  une 
chaleur  étouffante  ,  un  soleil  perpendiculaire,  et  vous  convien- 
drez qu'il  fallait  un  fonds  de  bonne  humeur  héroïque  pour  trou- 
ver la  situation  plaisante.  Et  pourtant  ces  pauvres  soldats,  à 
peine  couverts  de  lambeaux  d'uniforme,  le  ventre  creux, 
n'ayant  à  boire  que  l'eau  échauffée  de  leur  gourde,  secoués 
comme  des  rats  dans  une  souricière,  ne  firent  que  rire  à  gorge 
déployée  et  chanter  tout  le  long  de  la  roule.  La  sobriété  et  la 
patience  des  Espagnols  à  supporter  la  fatigue  est  quelque  chose 
qui  tient  du  prodige.  Ils  sont  restés  Arabes  sur  ce  point.  L'on 
ne  saurait  pousser  plus  loin  l'oubli  de  la  vie  matérielle.  Mais 
ces  soldats ,  qui  manquaient  de  pain  et  de  souliers ,  avaient  une 
guitare. 

Toute  cette  partie  du  royaume  de  Tolède  que  nous  traver- 
sions est  d'une  aridité  effroyable ,  et  se  ressent  des  approches  de 
la  Manche  ,  patrie  de  don  Quichotte ,  la  province  d'Espagne  la 
plus  désolée  et  la  plus  stérile. 

Nous  eûmes  bientôt  dépassé  la  Guardia  ,  petit  bourg  insigni- 
fiant et  de  l'aspect  le  plus  misérable.  A  Tembleque  nous  ache- 
tâmes, à  l'intention  des  jolies  jambes  de  Paris,  quelques  dou- 
zaines de  jarretières  cerise ,  orange ,  bleu-de-ciel ,  enjolivées  de 


REVUE  DE  PARIS.  193 

fil  d'or  ou  d'argent ,  avec  des  devises  en  lettres  (ramées  à  faire 
honte  aux  plus  godants  mirlitons  de  Saint-Cloud.  Tembleque  a 
la  réputation  pour  les  jarretières,  comme  Châtellerault  en  France 
pour  les  canifs. 

Pendant  que  nous  marchandions  nos  jarretières ,  nous  enten- 
dîmes à  côté  de  nous  un  grognement  rauque  ,  enroué  et  mena- 
çant, comme  celui  d'un  chien  en  fureur;  nous  nous  retournâ- 
mes brusquement  non  sans  quelque  appréhension  ,  ne  sachant 
pas  comment  on  parle  aux  dogues  espagnols,  et  nous  vîmes 
que  ce  hurlement  était  produit  non  par  une  bêle,  mais  par  un 
homme. 

Jamais  le  cauchemar ,  posant  son  genou  sur  la  poitrine  d'un 
malade  en  délire,  n'a  produit  un  monstre  plus  abominable. 
Quasimodo  est  un  Phœbus  à  côté  de  cela.  Vn  front  carré,  des 
yeux  caves  étincelant  d'un  éclat  sauvage,  un  nez  si  aplati  que 
les  trous  des  narines  en  marquaient  seuls  la  place ,  une  mâ- 
choire inférieure  plus  avancée  de  deux  pouces  que  la  supérieure, 
voilà  en  deux  mots  le  portrait  de  cet  épouvantail ,  dont  le  profil 
foimait  une  ligne  concave  comme  ces  croissants  où  l'on  des- 
sine la  figure  de  la  lune  dans  l'almanach  de  Liège.  L'industrie 
de  ce  misérable  était  de  n'avoir  pas  de  nez  et  de  contrefaire  le 
chien  ,  ce  dont  il  s'acquittait  à  merveille,  car  il  était  plus  ca- 
mard  que  la  mort  elle-même,  et  faisait  plus  de  train  à  lui  seul 
que  tous  les  pensionnaires  de  la  barrière  du  Combat  à  l'heure 
du  déjeuner. 

Puerto  Lapiche  consiste  en  quelques  masures  plus  qu'à  demi- 
ruinées  ,  accroupies  et  juchées  sur  le  penchant  d'un  coteau  lé- 
zardé, éraillé,  friable  à  force  de  sécheresse,  et  qui  s'éboule  en 
déchirures  bizarres.  C'est  le  comble  de  l'aridité  et  de  la  désola- 
tion. Tout  est  couleur  de  liège  et  de  pierre  ponce.  Le  feu  du  ciel 
semble  avoir  passé  par  là  ;  une  poussière  grise,  fine  comme  du 
grès  pilé ,  enfariné  encore  le  tableau.  Cette  misère  est  d'autant 
plus  navrante ,  que  l'éclat  d'un  ciel  implacable  en  fait  ressortir 
toutes  les  pauvretés.  La  mélancolie  nuageuse  du  Nord  n'est  rien 
à  côté  de  la  lumineuse  tristesse  des  pays  chauds. 

En  voyant  d'aussi  misérables  cahutes,  l'on  se  prend  de  pitié 

pour  les  voleurs  obligés  de  vivre  de  maraude  dans  un  pays  où 

l'on  ne  trouverait  pas  de  quoi  faire  un  œuf  à  la  coque  à  dix  lieues 

à  la  ronde.  La  ressource  des  diligences  et  des  convois  dcgalè- 

11  17 


194  REVUE  DE  PARIS. 

res  est  réellement  insiififisanle ,  et  ces  pauvres  I)rigaiKls  ([ui  croi- 
sent dans  la  Manche  doivent  se  contenter  souvent  pour  leur 
souper  d'une  poignée  de  ces  glands  doux  qui  faisaient  les  délices 
de  Sancho  Panza.  Que  prendre  à  des  gens  qui  n'ont  ni  sou  ni 
poche,  qui  hahitent  des  maisons  meublées  des  quatre  murs,  et 
ne  possèdent  pour  tout  ustensile  qu'un  poêlon  et  qu'une  cruche? 
Piller  de  semblables  villages  me  paraît  une  des  fantaisies  les 
plus  lugubres  qui  puissent  passer  par  la  tête  de  voleurs  sans 
ouvrage. 

Un  peu  après  Puerto  Lapiche  ,  Ton  entre  dans  la  Manche ,  où 
nous  aperçûmes  sur  la  droite  deux  ou  trois  moulins  à  vent  qui 
ont  la  prétention  d'avoir  soutenu  victorieusement  le  choc  de  la 
lance  de  don  Quichotte,  et  qui ,  pour  le  quart  d'heure,  tour- 
naient nonchalamment  leurs  tlascjucs  ailes  sous  l'haleine  d'un 
vent  poussif.  La  venta ,  où  nous  nous  arrêtâmes  pour  vider 
deux  ou  trois  jarres  d'eau  fraîche  ,  se  glorifie  aussi  d'avoir  hé- 
bergé l'immortel  héros  de  Cervantes. 

Nous  ne  fatiguerons  pas  nos  lecteurs  de  la  description  de  cette 
route  monotone  à  travers  un  pays  plat,  pierreux  et  poussiéreux, 
pommelé  de  loin  en  loin  d'oliviers  au  feuillage  d'un  vert  glauque 
et  malade,  où  Ton  ne  rencontre  que  des  paysans  hâves  ,  fauves, 
momifiés ,  avec  des  chapeaux  roussis ,  des  culottes  courtes  et  des 
guêtres  de  gros  drap  noirâtre  ,  portant  sur  l'épaule  des  vestes 
en  guenilles  et  poussant  devant  eux  quelque  âne  galeux  au  poil 
blanc  de  vieillesse  ,  aux  oreilles  énervées ,  à  la  mine  piteuse  j  où 
l'on  ne  voit  à  l'entrée  des  villages  que  des  enfants  demi-nus, 
bruns  comme  des  mulâtres,  qui  vous  regardent  passer  d'une 
mine  étonnée  et  farouche. 

Nous  arrivâmes  à  Manzanarès  au  milieu  de  la  nuit ,  mourant 
de  faim.  Le  courrier  ,  qui  nous  précédait,  usant  de  son  droit  de 
premier  occupant  et  de  ses  intelligences  dans  l'hôtellerie,  avait 
épuisé  toutes  les  provisions,  consistant ,  il  est  vrai,  en  trois  ou 
quatre  œufs  et  un  morceau  de  jambon.  Nous  poussâmes  les  cris 
les  plus  aigus  et  les  plus  attendrissants,  déclarant  que  nous 
mettrions  le  feu  à  la  maison  pour  faire  rôtir  l'hôtesse  elle-même 
à  défaut  d'autre  nourriture.  Cette  énergie  nous  valut  vers  deux 
heures  du  matin  un  souper  pour  lequel  on  avait  dû  réveiller  la 
moitié  du  bourg.  Nous  avions  un  quartier  de  cabri,  des  œufs 
aux  tomates ,  du  jambon  et  du  fromage  de  chèvre ,  avec  un 


REVUE  DE  PARIS.  195 

assez  passable  petit  vin  bl.mc.  Nous  dînâmes  tous  ensemble  dan» 
la  cour,  à  la  lueur  de  trois  ou  quatre  lampes  de  cuivre  jaune 
assez  semblables  aux  lampes  antiques  funèbres  ,  dont  Pair  de  la 
nuit  faisait  vaciller  la  flamme  en  ombres  et  en  lumières  bizarres 
qui  nous  donnaient  Pair  de  lamies  et  de  goules  déchirant  des 
morceaux  d'enfant  déterré.  Pour  que  le  repas  eût  l'air  tout  à 
fait  magique  ,  une  grande  fille  aveugle  s'approcha  de  la  table  , 
guidée  par  le  bruit  ,  et  se  mit  à  chanter  des  couplets  sur  un  air 
plaintif  et  monotone,  comme  une  vague  incantation  sibylline. 
Apprenant  que  nous  étions  étrangers  ,  elle  improvisa  en  notre 
honneur  des  stances  élogieuses  ,  que  nous  récompensâmes  par 
quelques  réaux. 

Avant  de  remonter  en  voiture,  nous  allâmes  faire  un  tour 
par  le  village  et  nous  promener,  un  peu  à  tâtons  il  est  vrai, 
mais  cela  valait  toujours  mieux  que  de  rester  dans  la  cour  de 
l'auberge. 

Nous  parvînmes  à  la  place  du  marché,  non  sans  avoir  posé 
dans  l'ombre  le  pied  sur  quelque  dormeur  à  la  belle  étoile. 
L'été  l'on  couche  généralement  dans  la  rue,  les  uns  sur  leur 
manteau,  les  autres  sur  une  couverture  de  mule;  ceux-ci  sur 
un  sac  rempli  de  paille  hachée  (ce  sont  les  sybarites),  ceux-là 
tout  uniment  sur  le  sein  nu  de  la  mère  Cybèle  avec  un  grès  pour 
oreiller. 

Les  paysans  venus  dans  la  nuit  dormaient  pêle-mêle  au  mi- 
lieu de  légumes  bizarres  et  de  denrées  sauvages ,  entre  les  jam- 
bes de  leurs  ânes  et  de  leurs  mulets ,  en  attendant  le  jour  qui  ne 
devait  pas  tarder  à  paraître. 

Un  faible  rayon  de  lune  éclairait  vaguement  dans  l'obscurité 
une  espèce  d'édifice  crénelé  antique,  où  l'on  reconnaissait,  à 
la  blancheur  du  plâtre,  des  travaux  de  défense  faits  pendant  la 
dernière  guerre  civile ,  et  que  les  années  n'avaient  pas  encore  eu 
le  temps  d'harmoniser.  En  voyageur  consciencieux,  voilà  tout 
ce  que  nous  pouvons  dire  de  Manzanarès. 

L'on  remonta  en  voiture;  le  sommeil  nous  prit,  et  quand 
nous  rouvrîmes  les  yeux  nous  étions  aux  environs  de  Val-de- 
Penas ,  bourg  renommé  pour  son  vin  :  la  terre  et  les  collines, 
constellées  de  pierres  ,  étaient  d'un  ton  rouge  d'une  crudité  sin- 
gulière, et  l'on  commençait  à  distinguer  à  l'horizon  des  bandes 


196  REVUE  DE  PARIS. 

de  montagnes  dentelées  comme  des  scies ,  et  d'une  découpure 
fort  nette  malgré  leur  grand  éloignement. 

Val-de-Penas  n'a  rien  que  de  fort  ordinaire,  et  il  doit  toute 
sa  réputation  à  ses  vignobles.  Son  nom  de  vallée  de  pierres  est 
parfaitement  justifié.  L'on  s'y  arrêta  pour  déjeuner,  et,  par  une 
inspiration  du  ciel,  j'eus  l'idée  de  prendre  d'abord  mon  chocO' 
lat  et  ensuite  celui  destiné  à  mon  camarade  qui  ne  s'était  pas 
réveillé,  et,  prévoyant  des  famines  futures,  j'enfonçai  dans 
mes  lasses  autant  de  bunuelos  (espèce  de  petits  beignets)  qu'il 
en  put  tenir,  de  manière  à  former  une  espèce  de  soupe  assez 
substantielle,  car  je  n'étais  pas  encore  arrivé  à  la  sobriété  de 
chameau  où  je  parvins  plus  tard  après  de  longs  exercices  d'ab- 
stinence dignes  d'un  anachorète  des  premiers  temps.  Je  n'étais 
pas  encore  acclimaté,  et  j'avais  apporté  de  France  un  appétit 
invraisemblable,  qui  inspirait  un  étonnement  respectueux  aux 
naturels  du  pays. 

Au  bout  de  quelques  minutes ,  l'on  repartit  en  toute  hâte,  cap 
il  fallait  suivre  le  correo  real  de  près,  pour  ne  pas  perdre  le 
bénéfice  de  son  escorte.  En  me  penchant  hors  de  la  voiture  pour 
jeter  un  dernier  coup  d'œil  sur  Val-de-Penas ,  je  laissai  tomber 
ma  casquette  sur  le  chemin  j  un  muchacho  de  douze  ou  quinze 
ans  s'en  aperçut,  et,  pour  avoir  quelques  quartos  en  récom- 
pense ,  la  ramassa  et  se  mit  à  courir  après  la  diligence  qui  était 
déjà  fort  éloignée  ;  il  la  rattrapa  cependant  quoiqu'il  allât  nu 
pieds  et  sur  un  chemin  pavé  de  pierres  aiguës  et  tranchantes. 
Je  lui  lançai  une  poignée  de  sous  qui  le  rendirent,  à  coup  sûr, 
le  plus  opulent  polisson  de  toute  la  contrée.  Je  ne  rapporte  celte 
circonstance  insignifiante  que  parce  qu'elle  est  caractéristique 
de  la  légèreté  des  Espagnols  ,  les  premiers  marcheurs  du  monde 
et  les  coureurs  les  plus  agiles  que  Ton  puisse  voir.  Nous  avons 
déjà  eu  occasion  de  parler  de  ces  postillons  à  pied  que  l'on 
nomme  zagat,  et  qui  suivent  des  voilures  lancées  au  galop  pen- 
dant des  lieues  entières  sans  paraître  éprouver  de  fatigue ,  et 
sans  entrer  seulement  en  transpiration. 

A  Santa-Crux,  l'on  nous  offrit  à  vendre  toutes  sortes  de  pe- 
tits couteaux  et  de  navajas  ;  Santa-Crux  et  Albaceyte  sont  re- 
nommés pour  cette  coutellerie  de  fantaisie.  Ces  navajas,  d'un 
goût  arabe  et  barbare  très-caraclérislique ,  ont  des  manches  de 
cuivre  découpé  dont  les  jours  laissent  voir  des  paillons  rouges , 


I 


REVUE  DE  PARIS.  197 

verts  ou  bleus;  des  niellures  grossières,  mais  enlevées  vive- 
ment, enjolivent  la  lame  faite  en  forme  de  poisson  et  toujours 
très-aiguë  ;  la  plupart  portent  des  devises  comme  celles-ci  :  Soy 
de  un  solo  (je  n'appartiens  qu'à  un  seul),  ou  cuando  esta  vi~ 
vora  pica  ,  no  hay  remédia  en  la  hotica  (quand  cette  vipère 
pique ,  il  n'y  a  pas  de  remède  à  la  pharmacie).  Quelquefois  la 
lame  est  rayée  de  trois  lignes  parallèles  dont  le  creux  est  peint 
en  rouge,  ce  qui  lui  donne  une  apparence  tout  à  fait  formida- 
ble. La  dimension  de  ces  navajas  varie  depuis  trois  pouces  jus- 
qu'à trois  pieds;  quelques  niajos  (paysans  du  bel  air)  en  ont 
qui ,  ouvertes  ,  sont  aussi  longues  qu'un  sabre  ;  un  ressort  arti- 
culé ou  un  anneau  qu'on  tourne  assure  et  maintient  le  fer.  La 
navaja  est  l'arme  favorite  des  Espagnols ,  surtout  des  gens  du 
peuple;  ils  la  manient  avec  une  dextérité  incroyable  et  se  font 
un  bouclier  de  leur  cape  roulée  autour  de  leur  bras  gauche. 
C'est  un  art  qui  a  ses  principes  comme  l'escrime,  et  les  maîtres 
de  couteau  sont  aussi  nombreux  en  Andalousie  que  les  maîtres 
d'armes  à  Paris.  Chaque  joueur  de  couteau  a  ses  bottes  secrètes 
et  ses  coups  particuliers  ;  les  adeptes,  dit-on,  à  la  vue  de  la  bles- 
sure ,  reconnaissent  l'artiste  qui  a  fait  l'ouvrage ,  comme  nous 
reconnaissons  un  peintre  à  sa  touche. 

Les  ondulations  du  terrain  commençaient  à  devenir  plus  for- 
tes et  plus  fréquentes  ,  nous  ne  faisions  que  monter  et  descen- 
dre. Nous  approchions  de  la  Sierra-Morena,  qui  forme  la  limite 
duroyaumed'Andalousie.  Derrière  cette  ligne  de  montagnes  vio- 
lettes se  cachait  le  paradis  de  nos  rêves.  Déjà  les  pierres  se  chan- 
geaient en  rochers ,  les  collines  en  groupes  étages,  des  chardons 
de  six  à  sept  pieds  de  haut  se  hérissaient  sur  les  bords  de  la 
route  comme  des  hallebardes  de  soldais  invisibles.  Quoique  j'aie 
la  prétention  de  n'être  point  un  âne  ,  j'aime  beaucoup  les  char- 
dons (goût  qui ,  du  reste ,  m'est  commun  avec  les  papillons),  et 
ceux-ci  me  surprirent  :  c'est  une  plante  superbe  et  dont  on  peut 
tirer  de  charmants  motifs  d'ornementation.  L'architecture  go- 
thique n'a  pas  d'arabesque  ni  de  rinceaux  plus  nettement  décou- 
pés et  d'une  ciselure  plus  fine.  De  temps  à  autre  nous  aperce- 
vions ,  dans  les  champs  voisins  ,  de  grandes  plaques  jaunâtres , 
comme  si  l'on  eût  vidé  là  des  sacs  de  paille  hachée  ;  cependant 
celte  paille,  quand  nous  passions  auprès  ,  se  soulevait  en  tour- 
billonnant et  s'envolait  avec  bruit  :  c'étaient  des  bancs  de  sau- 

17. 


198  REVUE  DE  PARIS. 

terelles  qui  se  reposaient  ;  il  devait  y  en  avoir  des  millions  :  ceci 
sentait  fort  son  Egypte. 

C'est  à  peu  près  vers  cet  endroit  que  j'ai ,  pour  la  première 
fois  de  ma  vie  ,  véritablement  souffert  de  la  faim  :  Ugolin  dans 
sa  tour  n'était  pas  plus  affamé  que  moi,  et  je  n'avais  pas,  comme 
lui,  quatre  fils  à  manger.  Le  lecteur,  qui  m'a  vu  à  Val-de  Penas 
m'ingurgiterdeux  tasses  de  chocolat,  s'étonne  peut-être  de  celte 
famine  prématurée ,  mais  les  tasses  espagnoles  sont  grandes 
comme  un  dé  à  coudre  et  contiennent  tout  au  plus  deux  ou  trois 
cuillerées.  Ma  tristesse  fut  surtout  augmentée  à  la  venta  où 
nous  laissâmes  notre  escorte,  en  voyant  blondir,  sous  un  rayon 
de  soleil  qui  descendait  par  la  cheminée,  une  magnifique  ome- 
lette destinée  au  dîner  de  la  troupe  ;  je  rôdai  autour  comme  un 
loup  dévorant ,  mais  elle  était  trop  bien  gardée  pour  pouvoir 
être  enlevée.  Heureusement,  une  dame  de  Grenade ,  qui  était 
dans  la  diligence  avec  nous,  prit  pitié  de  mon  martyre  et  me 
donna  quelques  tranches  de  jambon  de  la  Manche  cuit  au  sucre, 
et  un  morceau  de  pain  qu'elle  tenait  en  réserve  dans  une  des 
poches  de  la  voiture  ;  que  ce  jambon  lui  soit  rendu  au  centuple 
dans  l'autre  monde  ! 

Non  loin  de  cette  ve?îia ,  sur  la  droite  de  la  route ,  se  dres- 
saient des  piliers  où  étaient  exposées  trois  ou  quatre  têtes  de 
malfaiteurs  :  spectacle  toujours  rassurant  et  qui  prouve  que  l'on 
est  en  pays  civilisé. 

La  route  s'élevait  en  faisant  de  nombreux  zigzags.  Nous 
allions  passer  le  Puerto  de  los  Perros  :  c'est  une  gorge  étroite, 
une  brèche  faite  dans  le  mur  de  la  montagne  et  qui  laisse  tout 
juste  la  place  d'un  torrent  et  de  la  route  qui  le  côtoie.  Le  Puerto 
de  los  Perros  (passage  des  Chiens)  est  ainsi  nommé  parce  que 
c'est  par-là  que  les  Maures  vaincus  sortirent  de  l'Andalousie, 
emportant  avec  eux  le  bonheur  et  la  civilisation  de  l'Espagne. 
L'Espagne,  qui  touche  à  l'Afrique  comme  la  Grèce  à  l'Asie, 
n'est  pas  faite  pour  les  mœurs  européennes.  Le  génie  de  l  Orient 
y  perce  sous  toutes  les  formes ,  et  il  est  fâcheux  peut-être  qu'elle 
ne  soit  pas  restée  moresque  et  mahométane. 

On  ne  saurait  rien  imaginer  de  plus  pittoresque  et  de  plus 
grandiose  que  celte  porte  de  l'Andalousie.  La  gorge  est  taillée 
dans  d'immenses  roches  de  marbre  rouge  dunt  les  assises  gi- 
gantesques se  superposent  avec  une  sorte  de  régularité  archi- 


REVUE  DE  PARIS.  199 

teclurale  ;  ces  blocs  énormes  aux  larges  fissures  transversales, 
veines  de  marbre  de  la  montagne  ,  sorte  d'écorché  terrestre  où 
l'on  peut  étudier  à  nu  ranalomie  du  globe,  ont  des  proportions 
qui  réduisent  à  l'état  microscopique  les  plus  vastes  granits  égyp- 
tiens. Dans  les  interstices  se  cramponnent  des  chênes  verts , 
des  lièges  énormes  ,  qui  ne  semblent  pas  plus  grands  que  des 
touffes  d'herbe  à  un  mur  ordinaire.  En  gagnant  le  fond  de  la 
gorge,  la  végétation  va  s'épaississant  et  forme  un  fourré  im- 
pénétrable à  travers  lequel  on  voit  par  places  luire  l'eau  dia- 
mantée  du  torrent.  L'escarpement  est  si  abrupt  du  côté  de  la 
route,  que  l'on  a  jugé  prudent  de  la  gainir  d'un  parapet ,  sans 
quoi  la  voiture,  toujours  lancée  au  galop,  si  difficile  ù  diriger 
à  cause  de  la  fréquence  des  coudes,  pourrait  très-bien  faire  un 
saut  périlleux  de  cinq  à  six  cents  pieds  pour  le  moins. 

C'est  dans  la  Sierra-Morena  que  le  chevalier  de  la  Triste 
Figure,  à  l'imitation  d'Amadis  sur  la  roche  Pauvre,  accomplit 
celte  célèbre  pénitence  qui  consistait  à  faire  des  culbutes  en 
chemise  sur  les  roches  les  plus  aiguës,  et  que  Sancho  Panza  , 
l'homme  positif,  la  raison  vulgaire  à  côté  de  la  noble  folie, 
trouva  la  valise  de  Cardenio  si  bien  garnie  de  ducats  et  de  che- 
mises fines!  On  ne  peut  faire  un  pas  en  Espagne  sans  trouver 
le  souvenir  de  don  Quichotte ,  tant  l'ouvrage  de  Cervantes  est 
profondément  national,  et  tant  ses  deux  figures  résument  en 
elles  seules  tout  le  caractère  espagnol  :  l'exaltation  chevaleres- 
que ,  l'esprit  aventureux  joint  à  un  grand  bon  sens  pratique  et 
à  une  sorte  de  bonhomie  joviale  pleine  de  finesse  et  de  caus- 
ticité. 

A  Venta  de  Cardona,  où  l'on  changea  de  mules,  je  vis  cou- 
ché dans  son  berceau  un  joli  petit  enfant  d'une  blancheur 
éblouissante,  et  qui  ressemblait  à  un  Jésus  de  cire  dans  sa  crè- 
che. Les  Espagnols,  lorsqu'ils  ne  sont  pas  encore  halés  par  le 
soleil ,  sont  en  général  d  une  blancheur  extrême. 

La  Sierra-Morena  fianchie,  l'aspect  du  pays  change  totale- 
ment ;  c'est  comme  si  l'on  passait  tout  à  coup  de  l'Europe  dans 
l'Afrique  :  les  vipères  regagnant  leur  trou,  raient  de  traînées 
obliques  le  sable  fin  de  la  route,  les  aloès  commencent  à  bran- 
dir leurs  grands  sabres  épineux  au  bord  des  fossés.  Ces  larges 
éventails  de  feuilles  charnues,  épaisses,  d'un  gris  azuré,  don- 
nent tout  de  suite  une  physionomie  différente  au  paysage.  On 


200  REVUE  DE  PARIS. 

se  sent  véritablement  ailleurs,  l'on  comprend  que  l'on  a  quitté 
Paris  tout  de  bonj  la  différence  du  climat,  de  l'architecture, 
des  costumes,  ne  vous  dépayse  pas  autant  que  la  présence  de 
ces  grands  végétaux  des  régions  torrides  que  nous  n'avons 
l'habitude  de  voir  qu'en  serre  chaude.  Les  lauriers,  les  chênes 
verts ,  les  lièges,  les  figuiers  au  feuillage  verni  et  métallique, 
ont  quelque  chose  de  libre,  de  robuste  et  de  sauvage,  qui  in- 
dique un  climat  où  la  nature  est  plus  puissante  que  l'homme  et 
peut  se  passer  de  lui. 

Devant  nous  se  déployait  comme  dans  un  immense  pano- 
rama le  beau  royaume  d'Andalousie.  Cette  vue  avait  la  gran- 
deur et  l'aspect  de  la  mer;  des  chaînes  de  montagnes,  sur  les- 
quelles l'éloignement  passait  son  niveau ,  se  déroulaient  avec 
des  ondulations  d'une  douceur  infinie ,  comme  de  longues 
houles  d'azur.  De  larges  traînées  de  vapeur  blonde  baignaient 
les  intervalles;  çà  et  là,  de  vifs  rayons  de  soleil  glaçaient  d'or 
quelque  mamelon  plus  rapproché,  et  chatoyant  de  mille  cou- 
leurs comme  une  gorge  de  pigeon.  D'autres  croupes  bizarre- 
ment chiffonnées  ressemblaient  à  ces  étoffes  des  anciens  ta- 
bleaux, jaunes  d'un  côté  et  bleues  de  l'autre.  Tout  cela  élait 
inondé  d'un  jour  étincelant,  splendide ,  comme  devait  être 
celui  qui  éclairait  le  paradis  terrestre!  La  lumière  ruisselait 
dans  cet  océan  de  montagnes  comme  de  l'or  et  de  l'argent  en 
fusion,  jetant  une  écume  phosphorescente  de  paillettes  à  cha- 
que obstacle.  C'était  plus  grand  que  les  plus  vastes  perspec- 
tives de  l'Anglais  Martin,  et  mille  fois  plus  beau.  L'infini  dans 
le  clair  est  bien  autrement  sublime  et  prodigieux  que  l'infini 
dans  l'obscur  ! 

Tout  en  regardant  ce  merveilleux  tableau ,  qui  variait  et 
présentait  de  nouvelles  magnificences  à  chaque  tour  de  rouç, 
nous  vîmes  poindre  à  l'horizon  les  toits  aigus  des  pavillons  sy- 
métriques de  la  Carolina,  espèce  de  village  modèle,  de  phalan- 
stère agricole  ,  élevé  autrefois  par  le  comte  de  Florida  Blanca, 
et  peuplé  par  lui  d'Allemands  et  de  Suisses  amenés  à  grands 
frais.  Ce  village,  bâti  tout  d'un  coup,  éclos  au  souffle  d'une 
volonté,  a  cette  régularité  ennuyeuse  que  n'ont  pas  les  habita- 
tions qui  se  sont  groupées  peu  à  peu  au  caprice  du  hasard  et 
du  temps.  Tout  est  tiré  au  cordeau ,  du  milieu  de  la  place  on 
voit  tout  le  bourg  :  voici  le  Marché  et  la  Place  de  Taureaux , 


REVUE  DE  PARIS.  201 

voilà  l'église  et  la  maison  de  l'alcade.  Certainement  cela  est 
bien  entendu  ;  mais  j'aime  mieux  le  plus  misérable  village 
poussé  à  l'aventure.  Du  reste ,  cette  colonie  ne  réussit  pas  ;  les 
Suisses  prirent  le  mal  du  pays  et  mouraient  comme  des  mou- 
ches, rien  qu'en  entendant  tinter  les  cloches;  on  fut  obligé  de 
suspendre  les  sonneries.  Cependant  ils  ne  moururent  pas  tous, 
et  la  population  de  la  Carolina  conserve  encore  des  traces  de 
son  origine  germanique.  Nous  fîmes  à  la  Carolina  un  dîner 
sérieux,  arrosé  d'excellent  vin,  sans  être  obligés  de  mettre  les 
morceaux  doubles;  nous  n'allions  plus  de  conserve  avec  le 
courrier ,  les  chemins  étant  parfaitement  sûrs  de  ce  côté-là. 

Des  aloès,  d'une  taille  de  plus  en  plus  africaine,  conti- 
nuaient à  se  montrer  sur  les  bords  de  la  route,  et  vers  la  gau- 
che une  longue  guirlande  de  fleurs  du  rose  le  plus  vif,  élince- 
lant  dans  un  feuillage  d'émeraude ,  marquait  toutes  les 
sinuosités  du  lit  d'un  ruisseau  desséché.  Profitant  d'une  halte 
de  relai,  mon  camarade  courut  du  côté  des  fleurs  et  en  rap- 
porta un  énorme  bouquet;  c'étaient  des  lauriers-roses  d'une 
fraîcheur  et  d'un  éclat  incomparables.  On  ne  pouvait  pas 
adresser  à  ce  ruisseau,  dont  j'ignore  le  nom,  et  qui  n'en  a 
peut-être  pas,  la  question  de  M.  Casimir  Delavigne  au  fleuve 
grec  :    . 

Eurotas,  Eurotas ,  où  sont  tes  lauriers-roses? 


Aux  lauriers-roses  succédèrent,  comme  une  réflexion  mélan- 
colique à  un  vermeil  éclat  de  rire ,  de  grands  bois  d'oliviers 
dont  la  pâle  feuillage  rappelle  la  chevelure  enfarinée  des  saules 
du  Nord  ,  et  s'harmonise  admirablement  avec  la  teinte  cendrée 
des  terrains.  Ce  feuillage,  d'un  ton  sobre,  austère  et  doux,  a 
été  très-judicieusement  choisi  par  les  anciens,  si  habiles  ap- 
préciateurs des  rapports  naturels,  comme  symbole  de  la  paix 
et  de  la  sagesse. 

Il  était  environ  quatre  heures  lorsque  nous  arrivâmes  à 
Baylen,  célèbre  par  la  capitulation  désastreuse  qui  porte  ce 
nom.  Nous  devions  y  passer  la  nuit ,  et,  en  attendant  le  sou- 
per, nous  fûmes  nous  promener  par  la  ville  et  aux  environs 
avec  la  dame  de  Grenade  et  une  jeune  personne  fort  jolie  qui 


202  REVUE  DE  PARIS. 

allait  prendre  les  bains  de  mer  à  Malaga ,  en  compagnie  de  son 
père  et  de  sa  mère;  car  la  réserve  habituelle  des  Espagnols  fait 
bien  vite  place  à  une  honnête  et  cordiale  familiarité,  dès  que 
l'on  est  sûr  que  vous  n'êtes  ni  des  commis-voyageurs,  ni  des 
danseurs  de  corde,  ni  des  marchands  de  pommade. 

L'église  de  Baylen ,  dont  la  construction  ne  remonte  guère 
au-delà  du  xvi^  siècle,  me  surprit  par  sa  couleur  étrange.  La 
pierre  et  le  marbre,  confits  par  le  soleil  d'Espagne,  au  lieu  de 
noircir  comme  sous  notre  ciel  humide ,  avaient  pris  des  tons 
roux  d'une  chaleur  et  d'une  vigueur  extraordinaires ,  qui  al- 
laient jusqu'au  safran  et  au  pourpre,  des  tons  de  feuilles  de 
vigne  à  la  fin  de  l'automne.  A  côté  de  l'église ,  au-dessus  d'un 
petit  mur  doré  des  plus  chauds  reflets,  un  palmier,  le  premier 
que  j'eusse  jamais  vu  en  pleine  terre,  s'épanouissait  brusque- 
ment dans  l'azur  foncé  du  ciel.  Ce  palmier  inattendu  ,  révéla- 
lion  subite  de  l'Orient,  au  détour  d'une  rue,  me  fit  un  effet 
singulier.  Je  m'attendais  à  voir  se  profiler  sur  les  lueurs  du 
couchant  le  col  d'autruche  des  chameaux,  et  flotter  le  burnous 
blanc  des  Arabes  en  caravane. 

Des  ruines  assez  pittoresques  d'anciennes  fortifications  of- 
fraient une  tour  assez  bien  conservée  pour  que  l'on  pût  y  mon- 
ter en  s'aidant  des  pieds  et  des  mains  et  en  profitant  de  la 
saillie  des  pierres.  Nous  fûmes  récompensés  de  notre  peine  par 
une  vue  des  plus  magnifiques.  La  ville  de  Baylen  avec  ses  toits 
de  tuiles,  son  église  rouge  et  ses  maisons  blanches  accrou- 
pies au  pied  de  la  tour  comme  un  troupeau  de  chèvres ,  for- 
mait un  admirable  premier  plan;  plus  loin  les  champs  de  blé 
ondoyaient  en  vagues  d'or,  et  tout  au  fond ,  au-dessus  de  plu- 
sieurs rangs  de  montagnes,  l'on  voyait  briller,  comme  une  dé- 
coupure d'argent,  la  crête  lointaine  delà  Sierra-Nevada.  Les 
filons  de  neige,  surpris  par  la  lumière,  étincelaient  et  ren- 
voyaient des  éclairs  prismatiques,  et  le  soleil ,  semblable  à  une 
grande  roue  d'or  dont  son  disque  était  le  moyeu  ,  épanouissait 
comme  des  jantes  ses  rayons  enflammés  dans  un  ciel  nuancé 
de  toutes  les  teintes  de  l'agathe  et  de  l'aventurine. 

L'auberge  où  nous  devions  coucher  consistait  en  un  grand 
bâtiment  ne  formant  qu'une  seule  pièce  avec  une  cheminée  à 
chaque  bout,  un  plafond  de  charpentes  noircies  et  vernies  par 
la  fumée,  des  râteliers  de  chaque  côté  pour  les  chevaux,  les 


REVUE  DE  PARIS.  203 

mules  el  1rs  ànos.  el  pour  les  voya^îeurs  queU|i:es  petites  cham- 
bres latérales  contenant  un  lit  formé  de  trois  planches  posé  sur 
deux  tréteaux  et  recouvert  de  ces  pellicules  de  toile  entre  les- 
quelles flottent  quelques  tampons  de  laine  que  les  hôteliers  pré- 
tendent être  des  matelas  avec  l'efFronlerie  pleine  de  sang-froid 
qui  les  caractérise  ;  —  ce  qui  ne  nous  empêcha  pas  de  ronfler 
comme  Épiménide  et  les  sept  dormants  réunis. 

On  partit  de  grand  matin  pour  éviter  la  chaleur,  et  nous 
revîmes  encore  les  beaux  lauriers-roses  ,  éclatants  comme  la 
gloire  et  frais  comme  l'amour,  qui  nous  avaient  enchantés  la 
veille.  Bientôt  le  Guadalquivir  aux  eaux  troubles  et  jaunâtres 
vint  nous  barrer  le  chemin  ;  nous  le  passâmes  en  bac  ,  et  nous 
prîmes  la  roule  de  Jaën.  Sur  notre  gauche,  l'on  nous  fit  re- 
marquer, frappée  par  un  rayon  de  lumière,  la  tour  de  Torre- 
quebredilla  ,  et  nous  ne  tardâmes  pas  à  apercevoir  l'étrange 
silhouette  de  Jaën.  capitale  du  royaume  de  ce  nom. 

Une  énorme  montagne  couleur  d'ocre,  fauve  comme  une 
peau  de  lion,  pulvérulente  de  lumière,  mordorée  par  le  soleil, 
se  dresse  brusquement  au  milieu  de  la  ville  ;  des  tours  massives 
et  de  longs  zigzags  de  fortifications  antiques  zèbrent  ses  flancs 
décharnés  de  leurs  lignes  bizarres  et  pittoresques.  La  cathé- 
drale, immense  entassement  d'architecture,  qui ,  de  loin  ,  sem- 
ble plus  glande  que  la  ville  elle-même  ,  se  hausse  orgueilleuse- 
ment ,  montagne  factice  auprès  de  la  montagne  naturelle.  Celte 
cathédrale ,  dans  le  genre  d'architecture  de  la  renaissance,  et 
qui  se  vante  de  posséder  le  mouchoir  authentique  où  sainte 
Véronique  recueillit  l'empreinte  de  la  figure  de  ^'olre•Seigneur, 
a  été  bâtie  par  les  ducs  de  Medina-Cœli.  Elle  est  belle  sans 
doute,  mais  nous  la  rêvions  de  loin  plus  antique  el  surtout  plus 
curieuse. 

En  allant  du  Parador  à  la  cathédrale,  je  regardai  les  affi- 
ches du  spectacle;  la  veille,  on  avait  joué  Métope,  et  le  soir 
même,  on  devait  donner  El  Campanero  de  Saii-Pablo,  por 
el  ilustrissitno  senor  don  José  Bouchardy,  entre  autres  ter- 
mes :  le  Sonneur  de  Saint-Paul,  de  mon  camarade  Bou- 
chardy.  Être  représenté  à  Jaën,  une  ville  sauvage  oii  l'on  ne 
marche  que  le  couteau  à  la  ceinture  et  la  carabine  sur  Tépaule, 
voilà  qui  est  flatteur  assurément ,  et  bien  peu  de  nos  grands  gé- 
Uies  contemporains  pourraient  se  targuer  d'un  succès  pareil. 


204  REVUE  DE  PARIS. 

Si  autrefois  nous  avons  emprunté  quelques  chefs-d'œuvre  à 
Tancien  Ihéâtre  espagnol,  aujourd'hui  nous  leur  rendons  bien 
la  monnaie  de  leurs  pièces  en  vaudevilles  et  en  mélodrames. 

Notre  visite  faite  à  la  cathédrale,  nous  revînmes,  ainsi  que 
les  autres  voyageurs,  au  Parador,  dont  l'apparence  semblait 
nous  promettre  un  excellent  repas j  un  café  y  était  joint,  et  il 
avait  tout  à  fait  Tair  d'un  établissement  vraisemblable  et  civi- 
lisé. Mais  quelqu'un  avisa  ,  en  se  mettant  à  table  ,  que  le  pain 
était  dur  comme  de  la  pierre  meulière,  et  en  demanda  d'autre. 
L'hôtelier  ne  voulut  jamais  consentir  à  le  changer.  Pendant  la 
querelle,  une  autre  personne  s'aperçut  que  les  plats  étaient  ré- 
chauffés et  avaient  dû  être  déjà  servis  dans  les  temps  reculés. 
Tout  le  monde  se  mit  à  jeter  les  cris  les  plus  plaintifs,  et  à  de- 
mander un  dîner  neuf  et  entièrement  inédit. 

Voici  le  mot  de  l'énigme  :  la  diligence  qui  nous  précédait 
avait  été  arrêtée  par  les  brigands  de  la  Manche,  de  sorte  que 
les  voyageurs,  emmenés  dans  la  montagne ,  n'avaient  pu  con- 
sommer le  repas  préparé  pour  eux  par  l'hôtelier  de  Jaën. 
Celui-ci,  pour  ne  pas  perdre  ses  frais,  avait  gardé  les  mets, 
et  nous  les  avait  fait  resservir,  en  quoi  son  attente  fut  trompée, 
car  nous  nous  levâmes  tous,  et  nous  fûmes  manger  ailleurs.  Ce 
malencontreux  dîner  a  du  être  présenté  une  troisième  fois  aux 
voyageurs  suivants. 

L'on  se  réfugia  dans  une  posnda  borgne ,  où  ,  après  une 
longue  attente,  l'on  nous  servit  quelques  côtelettes,  quelques 
œufs  et  une  salade,  dans  des  assiettes  écornées,  avec  des  verres 
et  des  couteaux  dépareillés.  Le  régal  était  médiocre,  mais  il 
fut  assaisonné  de  tant  d'éclats  de  rire  et  de  plaisanteries  sur  la 
fureur  comique  de  l'hôtelier  voyant  son  monde  sortir  proces- 
sionnellement ,  et  sur  le  sort  des  malheureux  à  qui  il  ne  man- 
querait pas  de  représenter  ses  poulets  étiques  rafraîchis  pour 
la  troisième  fois  par  un  tour  de  poêle,  que  nous  fûmes  dédom- 
magés, et  au-delà,  de  la  maigreur  de  la  chère.  Quand  une  fois 
la  première  glace  de  froideur  est  rompue,  les  Espagnols  ont 
une  gaieté  enfantine  et  naïve  d'un  charme  extrême.  La  moin- 
dre chose  les  fait  rire  aux  larmes. 

C'est  à  Jaên  que  j'ai  vu  le  plus  de  costumes  nationaux  et  pit- 
toresques :  les  hommes  avaient  pour  la  plupart  des  culottes  en 
velours  bleu  ornées  de  boutons  de  filigrane  d'argent ,  des  gué- 


I 


REVUE  DE  PARIS.  .     205 

1res  de  Romla  ,  historiées  de  piqûres,  d'aiguiliedes  et  d'arabes- 
ques, d'un  cuir  plus  foncé.  L'élégance  suprême  est  de  n'attacher 
que  les  premiers  boutons  en  haut  et  en  bas ,  de  façon  à  laisser 
voir  le  mollet.  De  larges  ceintures  de  soie  jaune  ou  rouge,  une 
veste  de  drap  brun  relevée  d'agréments,  un  manteau  bleu  ou 
marron,  un  chapeau  pointu  à  larges  bords,  enjolivé  de  velours 
et  de  houppes  de  soie,  complètent  l'ajustement,  qui  ressemble 
assez  à  l'ancien  costume  des  brigands  italiens.  D'autres  por- 
taient ce  qu'on  appelle  un  vestido  do  cazador  (habit  de 
chasse),  tout  en  peau  de  daim ,  de  couleur  fauve,  et  en  velours 
vert. 

Quelques  femmes  du  peuple  avaient  des  capes  rouges  qui  pi- 
quaient de  vives  étincelles  et  de  paillettes  écarlales  le  fond  plus 
sombre  de  la  f(Hile.  L'accoulrement  bizarre,  le  teint  hâlé,  les 
yeux  élincelants  ,  l'énergie  des  physionomies,  l'altitude  impas- 
sible et  calme  de  ces  majos y  plus  nombreux  que  partout  ail- 
leurs, donnent  à  la  population  de  Jaën  un  aspect  plus  africain 
qu'européen,  illusion  à  laquelle  ajoutent  beaucoup  d'ardeur  du 
climat,  la  blancheur  éblouissante  des  maisons,  toutes  passées 
au  lait  de  chaux,  suivant  l'usage  arabe,  le  (on  fauve  des  ter- 
rains et  l'azur  implacable  du  ciel.  Il  y  a  en  Espagne  un  dicton 
sur  Jaën  :  —  laide  ville,  mauvaises  gens,  —  qui  ne  sera  trouvé 
vrai  par  aucun  peintre.  Du  reste,  là-bas  comme  ici,  pour  la 
plupart  des  gens,  une  belle  ville  est  une  ville  tirée  au  cordeau 
et  garnie  d'une  quantité  suffisante  de  réverbères  et  de  bour- 
geois. 

Au  sortir  de  Jaën,  l'on  entre  dans  une  vallée  qui  se  pro- 
longe jusqu'à  la  Vega  de  Grenade.  Les  commencements  en  sont 
arides;  des  montagnes  décharnées,  éboulées  de  sécheresse, 
vous  brûlent ,  comme  des  miroirs  ardents,  de  leur  réverbéra- 
tion blanchâtre  ;  nulle  trace  de  végétation  que  quelques  pâles 
touffes  de  fenouil.  Mais  bientôt  la  vallée  se  resserre  et  se 
creuse,  les  cours  d'eau  commencent  à  ruisseler,  la  végétation 
renaît,  l'ombre  et  la  fraîcheur  reparaissent.  Le  Rio  de  Jaën 
occupe  le  fond  de  la  vallée  ,  où  il  court  avec  rapidité  entre  les 
pierres  et  les  roches  qui  le  contrarient  et  lui  barrent  le  passage 
à  chaque  instant.  Le  chemin  le  côtoie  et  le  suit  dans  ses  sinuo- 
sités, car,  dans  les  pays  de  montagne,  les  torrents  sont  encore 
les  ingénieurs  ks  plus  habiles  pour  tracer  des  routes,  et  ce 
11  18 


206  REVUE  DE  PARIS. 

qu'on  peut  faire  de  mieux  ,  c'est  de  s'en  rappor(er  à  leurs  indi- 
cations. 

Une  maison  de  paysan  où  nous  nous  arrêtâmes  pour  boire 
était  entourée  de  deux  ou  trois  rigoles  d'eau  courante  qui  al- 
laient plus  loin  se  distribuer  dans  un  massif  de  myrtes,  de  pis- 
tachiers, de  grenadiers  et  d'arbres  de  toute  espèce,  d'une  force 
de  végétation  extraordinaire.  Il  y  avait  si  longtemps  que  nous 
n'avions  vu  du  véritable  vert,  que  ce  jardin  inculte  et  sauvage 
aux  trois  quarts  nous  parut  un  petit  paradis  terrestre. 

La  jeune  tîlle  qui  nous  donna  à  boire  dans  un  de  ces  char- 
mants pots  d'argile  poreuse  qui  font  l'eau  si  fraîche,  était  fort 
jolie  avec  ses  yeux  allongés  jusqu'aux  tempes  ,  son  teint  fauve 
et  sa  bouche  africaine,  épanouie  et  vermeille  comme  un  bel 
œillet,  sa  jupe  à  falbalas  et  les  souliers  de  velours  dont  elle 
paraissait  toute  fière  et  tout  occupée.  Ce  type  qui  se  retrouve 
fréquemment  à  Grenade,  est  évidemment  moresque. 

A  un  certain  endroit  la  vallée  s'étrangle,  et  les  rochers  se 
rapprochent  au  point  de  ne  laisser  (jue  tout  juste  la  place  du 
Rio.  Autrefois  les  voitures  étaient  forcées  d'entrer  et  de  mar- 
cher dans  le  lit  même  du  torrent,  ce  qui  ne  laissait  pas  d'avoir 
son  danger  à  cause  des  trous ,  des  pierres  et  de  l'élévation  de 
l'eau ,  qui ,  en  hiver,  doit  s'enfler  considérablement.  Pour  obvier 
à  cet  inconvénient,  l'on  a  percé,  de  part  en  part,  un  des  rochers 
et  pratiqué  un  tunnel  assez  long,  dans  le  genre  des  viaducs  des 
chemins  de  fer.  Cet  ouvrage,  assez  considérable ,  ne  date  que 
de  quelques  années. 

A  partir  de  là,  la  vallée  s'évase ,  et  le  chemin  n'est  plus  ob- 
strué. Il  existe  ici ,  dans  mes  souvenirs  ,  une  lacune  de  quelques 
lieues.  Abattu  par  la  chaleur,  que  le  temps,  tourné  à  l'orage, 
rendait  véritablement  suffocante ,  je  finis  par  m'endormir. 
Quand  je  m'éveillai,  la  nuit,  qui  vient  si  subitement  dans  les 
climats  méridionaux ,  était  tombée  tout  à  fait  5  un  vent  affreux 
soulevait  des  tourbillons  de  poussière  enflammée;  ce  vent-là 
devait  être  bien  proche  parent  du  sirocco  d'Afrique,  et  je  ne 
sais  pas  comment  nous  n'avons  pas  été  asphyxiés.  Les  formes 
des  objets  disparaissaient  dans  ce  brouillard  poudreux;  le  ciel, 
ordinairement  si  splendide  dans  les  nuits  d'été,  semblait  une 
voûte  de  four,  et  il  était  impossible  de  voir  à  deux  pas  devant 
soi.  Nous  fîmes  notre  entrée  à  Grenade  vers  deux  heures  du 


REVUE  DE  PARIS.  207 

matin  ,  et  nous  descendîmes  à  la  Fonda  del  commercio  ,  soi- 
disant  hôtel  tenu  à  la  française  ,  oîi  il  n'y  avait  pas  de  draps  au 
lit,  et  où  nous  couchâmes  tout  habillés  sur  la  table;  mais  ces 
petites  tribulations  nous  affectaient  peu,  nous  étions  à  Gre- 
nade, et  dans  quelques  heures  nous  allions  voir  TAlhambra  et 
le  Généralife. 

Théophile  Gautier. 


LE 


PRINCE  DE  LIGNE. 


L'enthousiasme  n'est  guère  du  ressort  du  critique;  je  pense 
même  qu'il  doit  lui  être  interdit  par  les  gens  qui  recommandent 
à  l'historien  l'impartialité  sans  se  douter  qu'une  histoire 
impartiale  serait  une  histoire  illisible.  Eh  bien!  cependant, 
nous  ne  pouvons  pas  nous  empêcher  d'éprouver  cette  passion 
proscrite  en  parlant  du  prince  de  Ligne  ,  car  il  n'exista  jamais 
d'esprit  plus  élégant  et  plus  hardi,  plus  fou  et  plus  profond  , 
plus  philosophique  et  plus  mondain.  Il  fut  parmi  les  écrivains 
ce  qu'il  était  parmi  les  guerriers,  un  homme  d'entrain  et  de 
génie,  s'abandonnant  toujours  à  une  heureuse  témérité. 
Gentilhomme  autant  qu'on  puisse  l'être,  il  traversa  la  période 
la  plus  orageuse  du  xviir  siècle  sans  s'éprendre  d'aucune  des 
chimères  qui  troublaient  toutes  les  têtes  autour  de  lui.  Pendant 
que  des  Montmorency,  des  Beauvau  et  des  La  Feuillade,  se 
faisaient  les  propagateurs  des  idées  nouvelles,  il  resta  inviola- 
blement  attaché  aux  principes  de  l'ordre  ancien.  C'était  dans  ses 
regards  que  les  yeux  de  Marie-Antoinette  cherchaient  une  ex- 
pression furtive  de  sympathie,  quand  les  applaudissements  de 
toute  une  salle  de  spectacle  accueillaient  quelque  allusion 
contre  la  royauté. 

On  sait  que  le  prince  de  Ligne  était  d'une  des  plus  vieilles  fa- 
milles de  Flandre,  mais  on  l'a  tant  de  fois  proclamé  Français 


REVUE  DE  PARIS.  209 

par  l'esprit,  que  nous  lui  chercherons  des  aïeux  parmi  nos 
écrivains.  Si  l'on  donnait  au  sage  Montaigne  un  peu  de  l'allure 
hardie  et  fanfaronne  de  Brantôme,  on  aurait  un  caractère  sem- 
blable à  celui  de  notre  héros.  Le  prince  de  Ligne  appréciait  la 
lecture  des  philosophes  anciens  aussi  vivement  que  l'auteur  des 
Essais;  mais  il  disait  comme  l'auteur  des  Dames  Galantes  : 
«  Nous  autres  gentilshommes,  nous  portons  l'épée  au  côté,  et 
l'honneur  sur  la  pointe.  «  Quand  une  action  se  passait  sous  ses 
yeux ,  il  cherchait  à  se  rendre  compte  ,  comme  Montaigne ,  des 
ressorts  qui  l'avaient  produite;  mais  s'il  avait  eu,  comme 
Brantôme,  à  décrire  l'entrée  de  M.  de  Guise,  il  n'aurait  pas 
plus  oublié  que  lui  le  cheval ,  le  pourpoint  et  la  plume  du 
Balafré.  En  un  mot,  il  saisissait  avec  une  égale  promptitude  et 
reproduisait  avec  une  égale  fidélité  le  côté  délicat  et  caché  des 
choses,  leur  côté  extérieur  et  frappant.  Saint-Évremond  doit 
être  aussi  compté  parmi  ses  précurseurs,  mais  Saint-Évremond 
ne  possédait  pas  plus  que  Montaigne  celte  fougue  belliqueuse 
qui  est  le  principal  charme  du  prince  étranger.  C'était  un  Nor- 
mand d'un  tempérament  assez  calme  ;  l'allure  un  peu  pesante  de 
son  style,  parfois  énergique  et  vigoureux,  rappelle  celle  des 
chevaux  de  son  pays.  Quand  il  veut  tourner  un  madrigal,  il 
mêle  au  gros  sel  de  Scarron  la  fadeur  de  VAstrée.  Il  y  a  la 
différence  de  tout  un  siècle  de  politesse  et  d'élégance  entre  ses 
longues  épîtres  à  la  duchesse  de  Mazarin  ou  à  la  comtesse 
d'Olonne,  et  les  adorables  lettres  du  prince  de  Ligne  à  la  mar- 
quise de  Coigny.  Ce  qui  rapproche  ces  deux  écrivains  ,  c'est  la 
même  préoccupation  de  tout  ce  qui  constitue  la  vie  humaine  : 
la  réflexion,  l'étude  ,  le  plaisir;  c'est  le  même  désordre  dans 
la  manière  de  présenter  les  sujets  et  de  les  traiter.  Pour 
s'efforcer  de  ramener  à  l'unité  d'une  seule  œuvre  tous  les  acci- 
dents de  l'existence,  toutes  les  émotions  de  l'àrae,  il  faut  se 
sentir  la  volonté  persévérante  et  forte  qu'inspire  une  véritable 
vocation  littéraire.  Il  est  mille  fois  plus  tentant  de  rendre  les 
impressions  telles  qu'on  les  reçoit,  de  peindre  les  aspects  tels 
qu'ils  se  présentent,  sans  ordre,  sans  suite,  sans  transition; 
c'est  ce  qu'a  fait  le  prince  de  Ligne ,  comme  presque  tous  les 
écrivains  de  qualité.  Il  en  résulte  qu'en  feuilletant  les  trente 
volumes  qui  composent  le  recueil  de  ses  œuvres,  on  croit  par- 
courir une  galerie  de  tableaux.  Les   batailles  de  Salvator 


210  REVUE  DE  PARIS. 

Rosa  sont  à  côté  des  paysajjes  de  Claude  Lorrain  et  des 
intérieurs  de  Metzu.  Si  nous  avions  affaire  à  un  auteur  de 
profession,  nous  lui  ferions  un  reproche  de  ce  désordre; 
mais  nous  ne  devons  pas  oublier  que  c'est  un  grand  seigneur 
qui  parle ,  et  qu'on  ne  le  lit  que  pour  se  consoler  de  ne  pas 
l'avoir  entendu. 

Ce  fut  en  1759  que  le  prince  de  Ligne  arriva  pour  la  pre- 
mière fois  à  Paris.  Quelle  époque  !  Voltaire  avait  déjà  écrit  son 
Essai  d'histoire  générale ,  Montesquieu  son  Esprit  des 
Lois,  Diderot  etd'Alerabert  leur Encxclopédie.  C'était  ce  qu'on 
peut  appeler  le  plein  xyiii-^  siècle.  La  société  était  poussée  hors 
des  voies  anciennes  par  une  inteini)érance  de  langage  encore 
plus  grande  <jue  celle  des  mœurs.  Le  prince  de  Ligne  eut  le 
succès  le  plus  brillant.  Il  élait  venu  à  la  cour  de  France  avec 
la  mission  d'annoncer  ù  Louis  XV  l'heureux  résultat  de  la  ba- 
taille de  Maxen.  C'était  y  faire  une  entrée  digne  de  lui.  Il  fut 
de  toutes  les  parties  de  plaisir,  de  tous  les  soupers.  11  se  trouva 
avec  La  Harpe  chez  M""  Du  Barry,  avec  d'Alembert  chez 
M""=  Geoffrin,  avec  Voltaire  chez  M"""  du  Deffand.  On  a  tou- 
jours eu  ù  Paris,  dans  tous  les  temps,  un  goût  passionné  pour 
ces  heureux  élus  du  génie  ou  de  la  fortune,  que  les  Anglais 
avaient  baptisés  de  ce  nom  si  pittoresque  et  maintenant  si  avili 
de  lions.  Les  manières  aimables  et  folles  du  prince  de  Ligne 
eurent  le  succès  qu'usurpèrent  plus  tard  l'austérité  affectée  et 
le  ton  déclamatoire  de  ces  affreux  Américains  en  habits  carrés 
et  en  perruques  rondes,  dont  on  fut  inondé  au  temps  de  la 
guerre  d'indépendance.  Le  général  autrichien  goûta  beaucoup 
l'esprit  de  M™e  du  Deffand  et  celui  de  M""=  Geoffrin  ;  mais  c'est 
M'"'  de  Sévigné  et  M""=  de  La  Fayette  qu'il  lui  aurait  fallu  ;  car, 
même  dans  les  conversations  si  vanlées  du  xvni«  siècle,  la 
décadence  du  goût  se  faisait  sentir.  La  véritable  élégance  avait 
disi)aru,  sous  l'arrogante  domination  des  gens  de  lettres,  i)0ur 
faire  place  ù  ce  ton  i)réleulieux  et  à  ces  tours  maniérés  qu'ils 
apportent  dans  le  monde,  comme  les  pédants  y  apportent  leur 
lalin.  Sous  Louis  XiV,  on  était  beaucoup  moins  religieux  qu'on 
le  croit  d'ordinaire  ,  mais  le  sentiment  profond  de  la  hiérarchie 
faisait  ([ue  l'on  avait  pour  Dieu  les  mêmes  ég.irds  (pie  pour  le 
roi.  Je  ne  sais  (piel  couitisun  disait  (pie  la  messe  était  le  lever 
du  souverain  des  cieux,  et  qu'il  ne  se  pernietlrail  pas  d'y  man- 


REVUE  DE  PARIS.  211 

quer.  Voilà  qui  est  comprendre  la  religion  en  homme  du  monde, 
sinon  en  chn-tien.  Sous  Louis  XV,  ou  traita  la  majesté  divine 
avec  la  même  irrévérence  que  les  autres  majestés. 


...  Ces  faquins  qui .  d'un  ton  familier, 
Parlent  au  roi  du  haut  de  leur  grenier, 

usèrent  envers  le  créateur  de  la  même  liberté  de  langage,  et 
c'est  ainsi  qu'on  substitua  à  un  scepticisme  élégant  et  voilé 
une  impiété  bruyante  et  de  mauvais  ton. 

Il  y  a  cependant  une  restriction  à  faire  en  faveur  d'ime 
petite  fraction  de  la  société,  et  c'est  surtout  cette  fraction  que 
le  prince  de  Ligne  fut  appelé  à  voir.  Ceux  qui  n'ont  lu  que  les 
mémoires  de  M™^  d'Épinay  sont  trop  portés  à  juger  du 
xviii^  siècle  tout  entier  d'après  ce  monde  d'actrices  et  de  finan- 
ciers, oîi  se  fourvoyaient  quelques  grands  seigneurs.  Quoi(jue 
la  maréchale  de  Luxembourg  chanîàt  jusqu'au  dernier  vi-rs  la 
fameuse  chanson  qu'on  avait  composée  sur  elle ,  quand  elle 
était  M'"^  de  BoufQers ,  je  crois  cependant  que  sa  pudeur  ne  se 
fût  pas  accommodée  aussi  facilement  que  celle  de  M^^e  Darty 
des  propos  de  d'Alerabert  aux  soupers  de  M'^e  Quinaut  :  ce  qui 
était  bien  reçu  dans  ce  qu'on  appelait  la  coterie  holbachique 
aurait  été  fort  mal  accueilli  dans  le  cercle  qu'elle  présidait.  La 
marquise  du  Deffand  elle-même  ,  malgré  son  penchant  à  la 
philosophie  et  son  goûl  pour  les  philosophes,  n'eût  jamais 
souffert  le  cynisme  irréligieux  qu'encourageait  la  maîtresse  de 
Grimm.  C'était  de  toutes  les  femmes  de  ce  temps-là  celle  qui 
avait  le  plus  des  grâces  naturelles  et ,  si  l'on  peut  parler  ainsi , 
de  l'enjouement  solide  de  M™^  de  Sévigné.  Les  livres  qui  char- 
maient la  solitude  des  Rochers  n'auraient  pas  été  déplacés  sur 
les  rayons  de  sa  bd)liolhèque.  Il  lui  appartenait  de  consoler 
dans  le  chagrin  de  sa  déception  un  étranger  qui  arrivait  tout 
rempli  du  souvenir  des  Giignan ,  des  Pomponne  et  des  Cou- 
lange.  Aussi  le  prince  de  Ligne  la  vit  beaucoup,  et  il  se  con- 
firma auprès  d'elle  dans  ce  sentiment  parfait  des  convenances 
et  cetîe  sûreté  de  jugement,  qui  lui  firent  blâmer  avec  tant  de 
force  l'impielé  fastueuse  des  d'Argens  ,  des  Maupertuis,  des 
Jordans ,  de  La  Beaumelle,  et,  comme  il  le  dit  lui-raème,  de 


2Î2  REVUE  DE  PARIS. 

tous  ces  gens  de  mauvais  goût,  dont  s'entourait  Frédéric. 

Après  ce  séjour  à  Paris ,  le  prince  de  Ligne  reprit  sa  vie  des 
champs  de  bataille  ,  animant  toujours  les  soldats  par  cette  bril- 
lante valeur  qu'il  se  reprochait,  avec  sa  grâce  inimitable  d'ex- 
pression ,  de  trop  déployer  j)Our  la  galerie.  L'année  1770, 
Frédéric  voulut  enfin  donner  à  son  infatigable  infanterie  quel- 
ques instants  de  repos,  et,  pendant  le  court  intervalle  d'une 
paix  armée  ,  il  s'en  alla  ,  moitié  respectueux  ,  moitié  railleur, 
présenter  hommage  à  l'empereur  Joseph  II ,  ce  suzerain  qu'il 
avait  si  souvent  battu.  Le  prince  de  Ligne  assistait  à  l'entrevue 
des  deux  monarques.  Tout  ce  qui  se  passa  alors  enrichit  sa 
mémoire  de  mille  précieux  souvenirs.  Frédéric  exerçait  une 
grande  puissance  sur  les  imaginations.  En  France,  on  l'admi- 
rait ,  grâce  à  Voltaire ,  comme  une  espèce  d'Antonin  ;  en  Alle- 
magne, on  lui  savait  bon  gré  de  s'être  forgé  une  épée  digne 
d'être  suspendue  à  côté  de  la  vieille  épée  de  Barberousse.  L'es- 
prit national  lui  faisait  trouver  des  admirateurs  même  dans  les 
rangs  de  ses  ennemis.  Je  me  souviens  qu'il  y  avait  alors  dans 
la  ville  libre  de  Francfort  un  jeune  homme  issu  d'une  famille 
attachée  au  service  impérial,  mais  ardent,  rêveur,  plein  d'un 
amour  exalté  pour  toutes  les  gloires ,  et  comme  tel ,  épris  de  la 
renommée  de  Frédéric.  Ce  jeune  homme  ,  c'était  Goethe.  Il 
nous  a  raconté  lui-même  les  vœux  qu'il  faisait  pour  l'armée 
prussienne ,  tandis  que  son  père  logeait  un  commissaire  de 
l'Autriche.  Frédéric  était  le  héros  populaire  par  excellence  ; 
avec  sa  chemise  tachée  de  tabac ,  son  uniforme  sévère  et  ses 
bottes  fortes,  il  avait  quelque  lointaine  ressemblance  avec 
l'homme  qui  devait  plus  tard  éveiller  tant  d'enthousiasme  au- 
delà  du  Rhin.  Aussi  Goethe  l'admirait  sincèrement,  et,  chose 
bizarre,  Goethe  était  le  réprésentant  futur  de  toute  une  Alle- 
magne pensante  que  Frédéric  n'aurait  pas  comprise  et  qu'il  ne 
soupçonnait  pas. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  tous  les  faits  et  gestes  du  roi  de  Prusse 
étaient  de  nature  à  exciter  un  vif  intérêt,  et  un  esprit  obser- 
vateur comme  celui  du  jeune  général  autrichien  ne  devait 
omettre  aucun  de  ceux  qu'il  lui  était  loisible  d'étudier.  Je  crois 
qu'il  n'existe  pas  une  seule  figure  dans  l'histoire,  ni  dans  la 
poésie,  ni  dans  les  arts,  sans  même  en  excepter  celle  du 
Charles  l^r  de  Vandyck ,  qui  soit  plus  vivante  et  plus  hardiment 


REVUE  DE  PARIS.  213 

dessinée  que  la  figure  de  Frédéric ,  telle  que  nous  l'a  peinte  le 
prince  de  Ligne.  On  le  voit  parler  et  marcher,  avec  sa  tenue 
savamment  négligée,  ses  pieds  poudreux,  son  jabot  froissé, 
et  cet  habit  blanc  toujours  sale  ,  qu'il  avait  mis  pour  épargner 
aux  Autrichiens  la  vue  de  cette  terrible  couleur  bleue  dont 
leurs  regards  avaient  été  importunés  si  souvent.  Le  prince  de 
Ligne  a  bien  su  démêler  et  décrire  ce  double  caractère  qui  était 
en  lui ,  du  grand  capitaine  et  du  petit  ])hilosophe.  Tantôt  il 
nous  montre  Frédéric  presque  sublime  en  nous  parlant  de  ses 
batailles  ,  en  jugeant  Loudon  ou  le  maréchal  de  Lacy;  tanlôt 
il  le  montre  vulgaire  et  mesquin  en  récitant  quelque  épigramme 
de  l'abbé  de  Prade  sur  la  cour  de  Rome,  ou  quelque  tirade  de 
Lamettrie  sur  ce  Spinosa  dont  ou  parle  tant  au  xvme  siècle 
sans  que  personne  semble  l'avoir  lu. 

Ce  qui  fait  surtout  le  charme  et  la  vérité  des  pages  que  le 
prince  de  Ligne  a  consacrées  à  Frédéric,  c'est  le  rang  de  celui 
qui  les  a  écrites.  Les  gens  de  lettres  de  profession,  admis  par 
hasard  dans  l'intimité  des  personnes  royales  ,  n'ont  pas  le  sang- 
froid  nécessaire  pour  se  livrer  à  une  étude  désintéressée  et  à 
un  examen  philosophique  5  ils  sont  trop  occupés  de  savoir  si 
leurs  manchettes  tombent  bien,  et  si  leur  épée  est  toujours 
derrière  eux.  Voltaire  lui-même ,  les  jours  où  il  allait  à  la  cour, 
élait  absorbé  dans  la  satisfaction  que  lui  causait  son  habit  mor- 
doré. Le  prince  de  Ligne  n'était  pas  détourné  de  ses  observa- 
tions par  ces  pensées  importunes  et  i)uériles;  il  savait  qu'il  était 
de  ceux  dont  les  rois  sont  forcés  de  s'entourer.  Sans  impa- 
tience de  briller,  sans  crainte  de  passer  inaperçu,  il  possédait 
celte  sécurité,  cette  aisance  qu'on  aime  tant  à  sentir  en  soi  et 
à  rencontrer  chez  les  autres.  C'est  lui  qui ,  le  premier,  fit  le 
panégyrique  de  la  science  la  plus  utile  dans  le  monde,  comme 
il  le  dit  avec  raison  ,  la  science  d'écouter.  Et  cependant  cet  art 
du  silence  ,  cette  attente  de  i'à-propos ,  enfin  tous  ces  ménage- 
ments que  le  tact  inspire ,  n'afiFaiblissaieut  en  rien  l'originalité 
de  ses  allures  et  la  vivacité  de  ses  reparties.  Dans  les  conver- 
sations qu'il  nous  a  transmises  ,  ses  saillies  égaient  souvent  les 
discours  un  peu  longs  et  un  peu  diffus  du  roi  de  Prusse.  Enfin, 
un  autre  avantage  qu'il  devait  encore  à  son  rang  au  moins  au- 
tant qu'à  sa  nature,  c'était  une  intelligence  complète  de  mille 
délicatesses  difficiles  à  saisir  pour  un  homme  dont  le  séjour 


214  REVUE  DE  PARIS. 

auprès  d'un  souverain  n'est  que  l'épisode  inattendu  d'une  vie 
accidentée.  Rien  ne  peut  donc  présenter  un  intérêt  plus  véri- 
table, et  donner  une  plus  juste  idée  des  mœurs  royales  ,  que  le 
récit  de  l'entrevue  du  roi  de  Prusse  et  de  l'empereur.  Dans  l'ad- 
mirable portrait  de  Frédéric,  cette  préoccupation  habituelle  et 
mélancolique  des  choses  élevées ,  ces  distractions  subites  qui 
ressemblent  à  des  mouvements  de  vertige ,  enfin  tout  ce  qui 
caractérise  un  prince  qui  vit  d'une  vie  intelligente  nous  est 
merveilleusement  retracé. 

Il  était  dans  la  destinée  du  prince  de  Ligne ,  ainsi  qu'il  l'a  dit 
lui-même,  de  visiter  toutes  les  cours,  d'être  admis  dans  le 
cercle  intime  de  tous  les  souverains.  Le  comte  d'Artois  le  vit 
dans  une  excursion  en  Autriche  ;  le  jeune  frère  de  Louis  XVI 
était  alors  aux  jours  heureux 

Où  son  âge  fleuri  roulait  son  gai  printemps, 

comme  dit  dans  la  charmante  traduction  de  M"«  de  Gournay 
un  poëte  latin  cité  par  Montaigne.  Il  se  prit  d'un  goût  pas- 
sionné pour  le  gentilhomme  flamand.  Le  hasard  réunissait  deux 
caractères  faits  pour  se  comprendre ,  possédant  au  même  degré 
les  qualités  aimables  et  liantes  ,  l'esprit,  la  gaieté  et  l'entrain. 
Le  prince  de  Ligne  nous  a  raconté  cette  rencontre  avec  toute 
la  grâce  et  l'éclat  de  son  style  :  «  Libre  pour  la  première  fois , 
M.  le  comte  d'Artois  ne  savait  comment  profiter  de  cette 
liberté.  Ce  premier  jet  de  la  gaieté,  de  la  pétulance  et  de  la 
jeunesse ,  me  charment  ;  sa  franchise  et  son  bon  cœur,  qui 
paraissent  toujours  dans  tout,  me  séduisent.  Il  veut  que  j'aille 
le  voir  à  Versailles ,  je  dis  que  je  le  verrai  à  Paris  lorsqu'il  y 
viendra  ;  il  insiste,  parle  de  moi  à  la  reine  ,  et  la  reine  m'or- 
donne de  venir.  » 

Voilà  donc  le  brillant  officier  qui  était  venu  porter  à 
Louis  XV  la  nouvelle  de  la  victoire  de  Maxen  ramené  de  nou- 
veau en  France.  La  cour  était  plus  attrayante  que  jamais  sous 
une  jeune  et  gracieuse  reine  ;  mais  que  la  France  elle-même 
était  changée!  La  société  renouvelait  jusqu'à  son  extérieur. 
On  avait  inventé  le  frac  ,  et  il  y  avait  des  heures  du  jour  où  un 
gentilhomme  pouvait  sortir  sans  épée.  L'enthousiasme  pour  les 


REVUE  DE  PARIS.  215 

patriotes  ann^ricains  el  les  penseurs  de  la  Grande-Bretagne 
remplissait  les  salons  dhommes  reciierchés  dans  leurs  discours 
et  négligés  dans  leur  toilette,  comme  Franklin  ,  Hume,  et  le 
digne  ami  de  Thomas ,  l'insupportable  Gibbon.  Enfin  ,  il  venait 
de  se  former  une  secte  encore  plus  pédante  que  celle  des  phi- 
losophes. Les  économistes  commençaient  à  être  à  la  mode.  Le 
pesant  Raynal  réclamait  le  silence  au  milieu  d'un  souper  en 
frappant  sur  la  table  avec  sa  grande  main  osseuse  ,  et,  chose 
incroyable  ,  il  se  faisait  écouler. 

Le  prince  de  Ligne  gémissait  de  tous  ces  changements,  mais 
il  trouvait  à  Trianon  un  asile  où  l'on  était  à  l'abri  des  Anglais, 
des  économistes  et  des  philosophes.  Le  baron  de  Besenval ,  le 
comte  de  Vaudreuil ,  le  comte  d'Adliémar,  la  princesse  de  Lam- 
balle,  et  la  belle  Jules  de  Polignac,  enfin  toute  la  réunion 
d'élus  qu'animait  Marie-Antoinette,  avait  bien  de  quoi  faire 
oublier  l'ennui  d'une  soirée  passée  avec  M,  Hume  ou  M.  Turgot. 
Quoiqu'il  protégeât  Beaumarchais,  M.  de  Vaudreuil  ne  donnait 
pas  dans  les  travers  du  jour,  et  quant  au  baron  de  Besenval, 
cet  aimable  fou  qui  demandait  avec  tant  d  instances  à  M.  le 
duc  d'Orléans  la  permission  de  brùîer  son  escalier,  il  aurait  été 
aussi  contrarié  sous  une  république  que  sous  une  monarchie, 
dans  le  goût  d'une  si  exigeante  et  si  capricieuse  liberté.  Il  y 
avait  donc  encore  un  cercle  oii  n'avaient  point  pénétré  les 
idées  nouvelles  j  c'était  là  que  le  prince  de  Ligne  se  lenfermait 
Te  plus  possible.  Cependant ,  tout  isolé  que  fût  ce  petit  monde  , 
il  ne  pouvait  pas  entièrement  se  préserver  du  contact  blessant 
des  mœurs  du  dehors.  Les  prétentions  toujours  croissantes, 
les  nouveautés  toujours  plus  hardies  y  portaient  par  moment 
l'effroi  et  le  chagrin.  Heureusement  que  tout  y  était  bien  vite 
adouci  par  le  sourire,  voilé  par  la  délicatesse  du  langage. 
Vauvenargues  dit  que  les  gens  de  cour  ont  le  secret  d'anéantir 
les  plus  grandes  pensées  ,  ils  ont  aussi  celui  d'anéantir  les  plus 
grandes  terreurs.  Qu'est-ce  que  le  récit  d'une  émeute  dans  la 
bouche  de  M.  de  Vaudreuil,  sous  les  ombrages  de  Trianon  ? 
Rien  ne  donne  mieux  l'idée  de  ce  genre  de  consolations  passa- 
gères et  de  sécurité  factice,  qu'une  délicieuse  scène  racontée 
par  le  prince  de  Ligne.  C'était  au  temps  de  cette  maudite  in- 
vention àe.  l'assemblée  de»  notables,  comme  il  appelle  la  pre- 
mière tentative  révolutionnaire;  on  jouait  le  Tableau parlatit 


216  REVUE  DE  PARIS. 

devant  la  reine,  dans  la  salle  même  où  celle  assemblée  devait 
se  réunir.  Quand  Cassandredit  : 


Les  notables  du  lieu  vont  ici  s'assembler, 

le  prince  de  Ligne  chercha  le  regard  de  Marie-Antoinette  : 
«Elle  me  fit,  dit-il,  des  yeux  terribles  pour  prévenir  toute 
plaisanterie  ,  mais  elle  avait  bien  de  la  peine  à  s'empêcher  de 
rire  :  c'était  chose  tout  à  fait  amusante  que  l'air  de  prudence 
qu'elle  prenait  alors.  « 

Quelques  années  après,  au  moment  oîi  le  mal  qu'annonçaient 
tant  de  sinistres  symptômes  va  définitivement  se  déclarer,  nous 
voyons  le  prince  de  Ligne  à  une  autre  cour  plus  excentrique  , 
mais  moins  aimable  que  celle  de  la  reine  de  France.  Il  suit 
l'impératrice  Catherine  dans  ce  fastueux  voyage  de  la  Crimée, 
qu'il  nous  a  raconté  si  poétiquement.  Dans  les  lettres  qu'il 
écrivait  à  la  marquise  de  Coigny,  des  rives  de  la  mer  Noire, 
l'imagination  trouve  de  quoi  satisfaire  ses  goûts  les  plus  capri- 
cieux pour  les  splendeurs  et  pour  les  féeries.  L'intrépide 
voyageur  avait  des  instants  d'éblouissement.  11  nous  a  dépeint 
l'espèce  d'ivresse  que  finissaient  par  produire  en  lui  l'éclat  con- 
tinuel de  la  majesté  impériale ,  les  magnificences  de  récep- 
tions,  la  rapidité  de  la  course,  et  cette  pluie  magnifique  de 
roubles  éternellement  alimentée  par  les  grands  coffres  pleins 
d'or  qui  garnissaient  le  carrosse  de  la  tzarine.  C'est  dans  cette 
excursion  qu'il  se  lia  avec  le  comte  de  Cobenlzel ,  celui  qu'il 
appelait  le  meilleur  et  le  plus  charmant  des  ambassadeurs ,  et 
avec  M.  de  Ségur,  le  représentant  de  la  France,  homme  d'une 
vie  et  d'un  esprit  faciles ,  ayant  des  rimes  au  service  de  tous 
les  petits  événements  de  l'existence ,  et  une  conversation  de 
voyage  enjouée  jusque  sous  le  bonnet  de  nuit. 

On  descend  le  Danube  dans  des  gondoles  plus  riches  que 
celles  qui  ont  porté  les  plus  puissants  d'entre  les  doges  sur  les 
flots  de  la  mer  Adriatique.  Aux  rivages  de  la  mer  Noire  on  ren- 
contre le  roi  de  Pologne,  qui  reste  trois  jours  et  dépense  trois 
millions.  Ou  fait  des  illuminations  à  éclairer  toute  la  terre,  et 
des  feux  d'artifice  à  incendier  le  ciel ,  s'il  était  encore  aussi 
inflammable  qu'au  temps  de  Phaélon.  Puis  on  traverse  mille 


REVUE  DE  PARIS.  217 

nations  barbares,  des  pays  où  on  cache  les  femmes,  d'aulres 
où  on  les  offre  à  Tétranger.  On  entend  mille  acclamations 
étourdissantes,  on  a  les  yeux  éblouis  par  cent  costumes  divers, 
et  dans  toute  celle  étendue  de  pays  qu'on  traverse,  soit  en 
gondole ,  soit  en  chaise  de  poste  ,  on  est  toujours  enfermé  dans 
un  monde  à  part,  où  Ton  lâche  de  vivre  comme  à  Saint-Péters- 
bourg, et  de  causer  comme  à  Trianon. 

Quoique  Catherine  n'eût  pas  le  charme  de  Marie-Antoinette, 
le  prince  de  Ligne  s'allacha  cependant  à  elle.  Son  esprit,  d'une 
incroyable  souplesse,  se  pliait  aussi  bien  au  ton  viril  et  aux 
habitudes  martiales  de  Timpératrice  de  Russie  ,  qu'à  la  vivacité 
étourdie,  mais  délicate,  de  la  reine  de  France.  Il  trouvait 
moyeu  de  répondre  les  billets  les  plus  fins  et  les  mieux  tournés 
à  des  lettres  de  la  tzarine,  commençant  par  ces  mots:  «Je 
vous  écris  au  bruit  du  canon  qui  ébranle  mes  vitres.  «  L'impé- 
ratrice ,  pour  le  flatter  dans  son  goût  de  l'antiquité ,  lui  avait 
donné  un  domaine  dans  la  Tauride.  Il  voulut  combattre  pour 
l'empire  qui  le  recevait  dans  son  sein.  D'ailleurs  il  appartenait 
à  cette  vieille  race  de  gentilshommes  qui,  au  temps  des  inva- 
sions de  Bohême,  liaient  volontiers  partie  contre  les  Turcs. 
Un  jour,  il  se  revêtit  de  l'uniforme  russe  ,  attacha  à  son  côté 
le  yatagan  ,  et  alla  faire  avec  Potemkin  une  campagne  contre 
les  barbares.  Les  récits  les  plus  entraînants  de  bataille,  les 
pages  où  l'on  sent  le  plus  l'inspiration  guerrière  ne  peuvent 
donner  qu'une  faible  idée  de  l'entrain  chevaleresque,  de  l'émo- 
tion belliqueuse  qu'on  respire  dans  ses  lettres  à  cette  belle 
époque  de  sa  vie.  Le  matin  ,  le  combat  après  le  déjeuner  était 
passé  en  habitude  ,  comme  la  promenade  dans  l'existence  de 
château.  On  allait  parader  gaiement  devant  les  boulets  ,  sur 
des  chevaux  fringants,  et  devisant  de  choses  et  d'autres.  Le 
soir,  le  prince  Potemkin,  qui  se  serait  fait  volontiers  amputer, 
comme  Christian  de  Brunswick,  au  son  des  instruments,  don- 
nait des  concerts  sous  sa  tente.  Là  se  trouvaient  des  officiers 
comme  ce  Roger  de  Damas ,  qui  était  brave  d'une  si  Jolie 
ardeur,  et  comme  ce  Guillaume  de  Psassau,  qui,  tout  en  se 
battant  avec  M.  de  Ségur,  et  en  le  blessant ,  lui  faisait  des 
compliments  sur  le  nœud  de  son  épée.  Les  propos  étaient  joyeux 
en  pareille  compagnie.  On  se  moquait  des  Turcs  avec  leurs 
habits  de  mascarade  et  leur  cri  sauvage ,  qui  veut  dire  pas  de 
11  19 


218  REVUE  DE  PARIS. 

quartier.  Rien  n'est  beau  et  frappant  comme  ce  dédain  de  la 
vie  ,  mêlé  à  tant  de  grâce  et  d'élégance.  Il  y  a  là  une  séduc- 
tion qui  opère  toujours.  La  valeur  est  aux  hommes  ce  que  la 
beauté  est  aux  femmes  ;  le  prince  de  Ligne  en  entendait  admi*- 
rablement  la  coquetterie. 

Après  les  périls  de  celte  brillante  campagne  contre  les  infi- 
dèles, revinrent  les  amusemenls  de  Saint-Pétersbourg.  Mais  un 
soir,  au  sortir  de  ce  (héâlre  de  TErmitage,  que  l'impératrice 
tâchait  de  rendre  égal  au  théâtre  de  Trianon  ,  un  courrier  vint 
apporter  à  M  de  Ségur  des  nouvelles  de  France.  L'esprit  de 
notre  ambassadeur  était  encore  rempli  du  succès  de  son  Crispin 
duègne;  et,  au  milieu  de  ses  projets  de  pièces,  de  ses  ébau- 
ches de  madrigaux,  de  ses  plans  de  mascarades,  enfin  de 
toutes  les  préoccupations  de  sa  politique  galante  ,  on  jetait 
impitoyablement  les  écrasantes  paroles  de  Mirabeau.  Il  apprit 
au  prince  de  Ligne  la  triste  nouvelle  ,  et  le  prince  de  Ligne 
comprit  le  sens  de  fout  ce  qui  s'était  passé  à  Paris  sous  ses 
yeux.  Cet  étranger,  qui  nous  a  donné  la  plus  précieuse  de  ses 
gloires,  sa  gloire  littéraire,  en  écrivant  dans  notre  langue, 
avait  une  véritable  tendresse  pour  notre  pays.  Notre  révolution 
lui  causa  un  profond  chagrin.  Quand  vient  la  honteuse  et  hor- 
rible époque  où  l'on  fait  monter  sur  l'échafaud  celle  qui  lui  a 
tant  de  fois  souri ,  on  sent  dans  ses  yeux  toutes  les  larmes  qui 
remplissent  ceux  de  Brantôme  quand  il  parle  de  Marie  Sluart. 

Le  prince  de  Ligne  se  rendit  à  Coblentz  pour  voir  les  débris 
de  cette  noblesse  française  qu'il  chérissait  entre  toutes  celles  de 
l'Europe.  Un  jour,  il  proposa  à  M.  le  comte  d'Artois  de  réunir 
quinze  cents  gentilshommes ,  et  de  se  jeter  avec  eux  dans  Ma- 
rienbourg.  «  Monseigneur  ,  lui  dit-il ,  si  l'on  sait  en  France  que 
vous  avez  une  place,  on  vous  feia  maître  du  royaume.  »  Mais 
on  était  entouré  de  mille  obstacles  :  on  ne  pouvait  ni  se  ras- 
sembler, ni  avoir  des  armes.  Ce  ne  fut  qu'un  élan  belliqueux 
rapidement  comprimé.  D'ailleurs  ces  scènes  d'horreur  si 
étranges,  si  inattendues,  dont  la  France  était  le  théâtre, 
avaient  frappé  la  noblesse  de  stupeur.  La  race  d'hommes  qu'il 
fallait  combattre  avait  un  aspect  si  insolite,  qu'on  avait  pour 
elle  la  crainte  que  fait  éprouver  aux  plus  braves  soldats  une 
nation  inconnue.  S'il  y  avait  eu ,  comme  piu  temps  de  la  Fronde, 
le  comte  d'Harcourt  d'un  côté ,  M.  de  Bouillon  de  l'autre .,  les 


REVUE  DE  FARJS.  M9 

épées  n'auraient  pas  manqué;  mais  qu'auraient  fait  des  gentils- 
hommes dans  une  guerre  où  M^e  de  Longueville  était  remplacée 
par  M^e  Roland? 

La  révolution  qui  se  passait  en  France  ne  coûta  pas  seule- 
ment au  prince  de  Ligne  la  perte  de  ses  plus  doux  plaisirs;  elle 
lui  apporta  unchagrin  bien  plus  réel  et  bien  plus  poignant.  Son 
fils  Charles,  celui  qui  après  la  prise  de  Sabacz  lui  écrivait: 
u  J'ai  la  croix;  vous  pensez  bien,  mon  père,  que  j'ai  pensé  à 
veus  en  montant  le  premier  à  l'assaut  ;  »  ce  fils  bien-aimé  qui 
l'avait  fait  si  souvent  pleurer  de  joie  par  ses  belles  actions, 
mourut  en  1792  dans  les  plaines  de  la  Champagne.  Plus  tard , 
il  vft  pénétrer  dans  son  pays  ce  drapeau  tricolore,  dont  la  pre- 
mière victoire  lui  avait  été  si  fatale.  Les  Autrichiens  se  plai- 
gnaient jadis  d'avoir  les  yeux  fatigués  par  la  couleur  bleue 
dont  était  vêtue  l'armée  prussienne.  Ces  fameux  habits  bleus  de 
nos  soldats,  queBéranger  a  chantés  avec  tant  d'enthousiasme, 
étaient  bien  autrement  redoulnbles.  Quel  devait  être  l'étonne- 
ment  du  prince  de  Ligne,  lui  à  qui  le  nom  de  Fi-ançais  rappelait 
toujours  les  jeunes  officiers  parés  de  Fontenoy  et  de  Raucoux  , 
en  apprenant  que  la  France  avait  maintenant  des  combattants 
en  bonnets  de  laine,  qui  marchaient  pieds  nus  contre  les 
canons! 

Il  assista  à  toutes  les  merveilles  de  l'empire  ,  mais  sans  laisser 
cette  époque  se  réfléchir  dans  ses  œuvres  ,  quoique  sa  vieillesse 
fût  vigoureuse  et  qu'il  n'ait  jamais  cessé  d'écrire.  Quel  charme 
pouvaient  avoir  pour  lui  les  cours  bizarres  de  ces  monarques 
improvisés,  obligés  ,  comme  Sancho  Pança  dans  son  île,  de 
demander  à  chaque  instant  des  conseils  sur  l'étiquette?  Il  avait 
été  rélégué  par  Léopold  II  dans  une  espèce  d'exil,  dont  on  ne 
le  tira  qu'en  1808,  année  où  il  fut  appelé  à  commander  la 
compagnie  des  trabans.  Il  reparut  à  Vienne,  mais  il  y  vécut 
isolé.  Prodigue  comme  tous  les  hommes  d'imagination  ,  il  avait 
laissé  les  débris  de  sa  fortune  dans  toutes  les  capitales  de 
l'Europe.  Il  s'était  donc  condamné  à  la  solitude.  Heureusement 
que,  grâce  à  ses  souvenirs ,  cette  solitude,  comme  dit  Jean- 
Jacques,  pouvait  se  peupler  d'êtres  chers  à  son  cœur.  M"'^  de 
Staël,  qui  parcourait  alors  l'Europe  en  exilée,  le  vit  à  cette 
époque  de  sa  vie.  Si  profonde  que  fût  la  retraite  du  prince  de 
Ligne,  un  philosophe  aussi  accoutumé  au  monde  ne  pouvait 


220  REVUE  DE  PARIS, 

pas  rompre  entièrement  avec  lui.  La  fille  de  Necker,  malgré 
son  enthousiasme  pour  le  triomphe  philosophique  de  89, 
n'avait  jamais  frayé  avec  d'autres  républicains  qu'avec  M.  de 
Montmorency  et  tous  ces  élégants  factieux  de  la  jeune  no- 
blesse ,  dont  le  prince  de  Ligne  disait  à  la  reine  de  France  : 
«Vos  charmants  vilains  sujets.  »  Elle  se  sentit  attirée  par  une 
vive  sympathie  vers  cet  ancien  courtisan  de  Marie-x\ntoinette, 
aussi  dépaysé  qu'elle  dans  cette  Europe  bouleverséepar  Bona- 
parte. Elle  avait  trouvé  une  conversation  qui  lui  plaisait;  et, 
pour  cette  nature  éloquente  et  expansive ,  quels  trésors  de  con- 
solation il  y  avait  là.  Aussi  elle  voua  au  prince  de  Ligne  une 
véritable  reconnaissance  pour  les  heureux  instants  qu'elle  avait 
passés  dans  son  entretien ,  et  plus  tard  ,  quand  elle  recueillit  ses 
œuvres,  ce  fut  avec  une  sorte  de  piété  enthousiaste,  comme  si 
elle  s'était  acquittée  d'un  devoir. 

Le  prince  de  Ligne  mourut  en  1814.  Une  voulut  pas  manquer 
au  vieil  usage  observé  par  tous  les  capitaines  de  trabans,  de 
laisser  un  legs  à  la  compagnie..  Il  avait  toujours  aimé  les  sol- 
dats. C'étaient  les  dragons  de  son  père,  dont  les  lèvres  couvertes 
de  moustaches  avaient  effleuré  les  premières  ses  joues  d'enfant. 
Il  voulut  laisser  un  témoignage  d'affection  à  sa  dernière  famille 
militaire,  et  il  ordonna  par  son  testament  qu'on  vendît  ses 
œuvres  au  profit  de  ceux  qu'il  avait  commandés.  L'empresse- 
ment que  mirent  l'Allemagne  et  la  France  à  accueillir  les  écrits 
du  prince  de  Ligne  donnèrent  à  ce  legs  tout  le  résultat  que 
pouvait  espérer  le  testateur. 

A  présent  que  nous  avons  fini  avec  les  détails  biographiques, 
voyons  quelle  valeur  réelle  avait  l'héritage  des  trabans.  Peu  de 
personnes  connaissent  le  prince  de  Ligne  autrement  que  par  le 
choix  charmant,  mais  incomplet,  que  M""*  de  Staël  a  publié. 
Ses  œuvres  se  composent  de  trente  volumes  ,  renfermant  tout 
ce  que  l'intelligence  humaine  peut  embrasser.  Histoire,  poésie, 
mémoires  ,  idylles,  comédies,  souvenirs,  anecdotes  ,  pensées , 
il  n'est  pas  un  seul  genre  qui  n'y  soit  abordé,  la  plupart  du 
temps  avec  talent,  toujours  avec  originalité  et  franchise.  Il  est 
heureux  pour  les  écrivains  qu'il  y  ait  dans  la  littérature  ce  que 
les  artistes  appellent  des  anatomies  ,  c'est-à-dire  que  des 
hommes  comme  Montaigne  et  comme  Jean-Jacques  moulent 
pour  nous  les  formes  de  leur  cerveau.  Le  critique  ,  en  face  de 


REVUE  DE  PARIS.  221 

ces  œuvres  multiples,  complexes ,  difficiles  ù  saisir  dans  leur 
ensemble  ,  et  cependant  marquées  d'un  caractère  d'unité  ,  peut 
faire  comme  le  professeur  qui  étend  la  main  sur  un  corps  en 
disant  :  «Voilà  un  homme.  » 

La  personnalité  se  montre  dans  les  lettres ,  sinon  avec  plus 
de  vérité  que  dans  les  maximes  ,  du  moins  avec  plus  d'intérêt  et 
de  grâce.  Qu'elles  aient  les  brillantes  saillies  de  la  conversa- 
tion ambitieuse  ou  les  tendres  épanchements  de  la  causerie  fa- 
milière,  les  lettres  ont  toujours  quelque  chose  de  vivant.  C'est 
là  qu'il  faut  chercher  celui  qu'on  juge.  Le  prince  de  Ligne  avait 
un  commerce  épistolaire  avec  touL  ce  que  l'Euiope  comptait  de 
souverains  illustres  par  leur  puissance  et  par  leur  génie.  Ce  bon 
roi  de  Pologne  ,  qui  n'eut  qu'un  seul  tort,  celui  d'appartenir 
toute  sa  vie  à  la  classe  des  monarques  sans  royaumes  ;  cet  em- 
pereur Joseph  ,  qui  fut  accueilli  à  Paris  avec  un  si  grand  em- 
pressement de  curiosité  ,  que  M^^e  Geoffriu  le  menaça  de  mourir 
s'il  ne  venait  pas  la  voir,-  enfin  cette  grande  Catherine  ,  que 
Voltaire  prônait  avec  tant  de  fracas  ,  sont  les  augustes  corres- 
pondants que  le  prince  de  Ligne  a  l'honneur  d'entretenir.  Et, 
ce  qu'on  ne  peut  se  lasser  d'admirer ,  c'est  que ,  dans  les  lettres 
où  l'ambition  du  style  pouvait  être  éveillée  par  celle  de  l'âme  , 
il  conserve  toujours  la  simplicité  et  l'aisance  sans  lesquelles  il 
n'y  a  ni  dignité  pour  l'homme ,  ni  originalité  pour  l'écrivain. 

Les  lettres  à  Stanislas  renferment  ce  portrait  de  Frédéric  de 
Prusse  dont  nous  avons  déjà  parlé.  L'ancien  roi  de  Pologne 
était  assez  philosophe  pour  s'occuper  sans  souvenirs  irritants  et 
sans  dépit  jaloux  d'un  roi  dont  le  voisinage  ne  lui  avait  fait  que 
du  mal,  et  dont  toute  la  vie,  pleine  d'activité  et  d'énergie, 
était  une  continuelle  épigramme  contre  la  sienne.  Cependant  ce 
sentiment  d'intérêt  historique  et  de  curiosité  désintéressée  était 
assez  peu  naturel  chez  un  monarque,  pour  que  le  prince  de  Ligne 
hésitât  à  y  croire.  Ce  fut  après  une  invitation  bien  formelle  de 
Stanislas  qu'il  se  détermina  à  faire  sur  le  roi  de  Prusse  un  essai 
conservé  tout  entier  dans  le  choix  de  M™^  de  Staël.  Le  Frédéric 
des  petits  soupers  littéraires  de  Berlin  y  est  fort  mal  traité, 
mais  le  Frédéric  de  Rosbach  et  de  Crevelt  y  est  loué  avec  di- 
gnité et  dépeint  avec  talent.  Quand  on  vient  de  relire  toute  la 
correspondance  de  Voltaire  avec  ce  marquis  d'Argens  qu'il  ap- 
pelait 7non  révérend  père  en  diable  ,  quand  on  a  l'esprit  tout 

19. 


929  REVUE  DE  PARIS. 

rempli  des  épîtres  rimées  adressées  tantôt  à  Frédéric  Marc- 
Aurèle ,  tantôt  à  Frédéric  Apollon,  on  trouve  un  véritable 
délassement  dans  le  style  simple  .  naturel  et  facile  du  prince  de 
Ligne  ;  on  a  du  plaisir  à  voir  enfin  sous  une  forme  humaine  , 
avec  les  habits  de  son  temps  ,  ce  personnage  si  grotesquement 
travesti.  Dans  une  galerie  de  tableaux,  si  vous  voyez  le  prince 
de  Condé  en  Mars,  avec  une  épée  grecque  à  son  côté  ,  des  bot- 
tines à  Tantique  et  un  casque  comme  Hector,  vous  détournez 
bien  vile  la  tête  ;  mais  qu'on  vous  le  montre  à  Rocroy  avec  son 
j)Oiirpoint  doublé  d'écarlate  ,  son  chapeau  à  plumes  et  son  bâton 
de  maréchal  ,  vous  vous  arrêtez,  vous  regardez,  et  vous  em- 
portez un  souvenir. 

L'empereur  Joseph  était  urt  tout  autre  souverain  que  le  roi 
Stanislas.  Il  n'avait  pas  assez  de  loisirs  pour  étudier  l'histoire  , 
même  celle  de  ses  contemporains ,  autre  part  que  dans  la  vie 
active.  Les  lettres  que  lui  adresse  le  prince  de  Ligne  sont 
courtes  et  portent  toujours  sur  l'événement  qui  vient  de  se 
passer.  Elles  sont  écrites  pendant  la  dernière  guerre  contre  les 
Turcs,  tantôt  du  camp  d'Arunstzka  ,  tantôt  du  camp  d'Ocza- 
kow.  Elles  abondent  en  contrastes  piquants  par  la  façon  sérieuse 
dont  sont  tracés  quelques  portraits  ,  dont  sont  développés  cer- 
tains plans ,  et  par  la  manière  enjouée  dont  sont  racontés  çà  et 
Ic^i  des  détails  pleins  de  nouveauté  et  de  bizarrerie.  Les  caprices 
et  les  fantaisies  du  prince  Potemkin  égaient  à  chaque  instant  le 
récit  des  opérations  militaires  et  des  intrigues  diplomatiques. 
«  Il  avait  eu  une  idée  unique  ,  celle  de  former  un  régiment  de 
juifs  qui  s'appelait  Israëlowsky.  Nous  en  avions  déjà  un  esca- 
dron qui  faisait  mon  bonheur,  caries  barbes,  qui  leur  tom- 
baient jusqu'aux  genoux  ,  tant  leurs  étriers  étaient  courts  ,  et 
la  peur  qu'ils  avaient  à  cheval ,  leur  donnaient  l'air  de  singes.  » 
Il  n'est  pas  une  seule  lettre  à  l'empereur  d'Autriche  oij  l'on  ne 
trouve  ainsi  quelque  fait  curieux ,  toujours  présenté  d'une  façon 
animée  et  pittoresque.  Il  fallait  du  reste  que  le  prince  de  Ligne 
eût  un  grand  fonds  de  verve  et  de  gaieté  pour  se  mettre  en  dé- 
pense continuelle  d'esprit  avec  un  souverain  fort  juste  et  fort 
vertueux  sans  doute  ,  mais  aussi  peu  homme  du  monde  que  le 
dernier  de  ses  sujets.  LV-mpereur  Joseph  était  venu  li  Paiis 
dans  le  temps  où  les  j)réLt'ntions  à  la  fraiichisL'  du  langage  et  les 
allures  puritaines  étaient  le  plus  à  la  mode  ;  c'est  là  ce  qui  fit 


REVUE  DE  PARIS.  ^  833 

son  succès.  Quand  on  parle  de  lui ,  les  traits  populaires  abon- 
dent; c'était  une  espèce  d'Henri  iV  ,  moins  celte  grâce  des 
Boni  bons  qui  brillait  avec  tant  d'éclat  dans  le  roi  de  Navarre.  Un 
jour  qu'il  se  promenait  dans  le  cabinet  de  Marie-Antoinette  en 
déclamant  contre  la  poudre  et  contre  le  rouge,  comme  l'aurait 
pu  faire  Jean-Jacques,  la  reine  le  reprit  vivement,  avec  un  de 
ces  coups  d'éventail  que  M™^  d'Épinay  appliquait  si  bien  aux 
griffes  d'ours  de  Rousseau.  Le  prince  de  Ligne  ne  paraît  jamais 
avoir  les  impatiences  de  Marie-Antoinette.  Toutes  ses  lettres  à 
Joseph  sont  aussi  pleines  d'esprit  français  que  si  elles  étaient 
adressées  au  comte  d'Artois. 

Un  mol  maintenant,  avant  de  quitter  les  têtes  couronnées, 
sur  son  commerce  épistolaire  avec  Calherine.  L'impératrice  de 
Russie ,  au  premier  abord ,  a  l'air  de  ressembler  un  peu  à  cette 
princesse  palatine  dont  le  cardinal  de  Relz  dit  :  «  Elle  n'aimait 
de  la  galanleiie  que  le  solide.  »  Et  cependant  ,  il  est  certain 
qu'elle  prenait  plaisir  à  toutes  les  recherches  délicates  du  plus 
aimable,  mais  du  plus  désintéressé  des  attachements.  A  propos 
de  Catherine,  comme  à  propos  de  Frédéric,  il  est  une  réflexion 
qui  revient  toujours  :  c'est  combien  les  plus  spiiituels  d'entre 
les  gens  de  lettres  sont  impuissants  à  nous  initier  à  la  vie  des 
grands  par  l'exlréme  difficulté  qu'ils  éprouvent  à  y  être  initiés 
eux-mêmes.  Quelle  différence  enlre  la  Calherine  qui  répond  au 
prince  de  Ligne  ,  et  celle  qui  répondait  à  Voltaire!  L'une  est  la 
souveraine  sur  son  trône,  avec  la  couronne  en  tête  et  le  globe 
dans  la  main  droite  j  l'autre  est  la  femme  du  monde  à  son  se- 
crétaire et  dans  ses  pantoufles.  El  puis,  comme  l'échange  des 
idées  est  plus  animé  et  i)lus  intime  !  Le  prince  de  Ligne  écrivait 
à  l'impératrice,  à  propos  de  sa  correspondance  avec  Voltaire  : 
«  Je  me  représente  votre  majesté  plus  grande  de  quatre  pouces, 
se  tenant  encore  plus  droile  que  de  coutume ,  le  menton  presque 
en  l'air,  un  grand  panier  ,  et  n'étant  seulement  digne  que  d'ad- 
miration, ce  qui  est  bien  fatigant.  »  Que  le  seigneur  de  Ferney 
aurait  ressenti  de  dépit,  si  une  pareille  lettre  était  tombée 
entre  ses  mains!  Mais  aussi  pourquoi  ne  iaissait-il  pas  de  côté 
ce  surnom  ampoulé  de  la  Séiniramis  du  Nord?  Le  prince 
de  Ligne  avait  simplement  appelé  la  czarine  Catherine  le 
Grand. 

Quoique  le  prince  de  Ligne  ,  par  l'originalité  de  son  esprit  et 


9ki  REVUE  DE  PARIS. 

rélévalion  de  son  rang,  ait  pu  donner  un  caractère  intime  et 
personnel  à  toutes  ses  lettres  ,  il  en  est  cependant  qui  le  font 
encore  mieux  connaître  que  celles  qu'il  adressait  aux  souve- 
rains. Il  avait  vu  à  Paris  la  marquise  de  Coigny.  Quelle  fut  la 
liaison  qui  exista  entre  lui  et  cette  aimable  femme  désignée 
longtemps  par  de  discrètes  initiales?  Je  n'en  sais  rien;  mais 
M'"'  de  Coigny  devint  la  confidente  de  ses  plus  belles  rêveries 
et  de  ses  plus  chères  pensées.  Qu'il  soit  emporté  sur  les  flots  du 
Danube  par  la  gondole  pavoisée  de  Catherine ,  qu'il  parcoure 
son  domaine  de  la  Crimée  ,  ou  qu'il  se  livre  avec  Potemkin  à 
de  longues  causeries  en  se  promenant  sous  le  feu  des  Turcs  ; 
enfin  ,  quelle  que  s'oit  la  situation  excentrique  où  le  place  tour 
à  tour  sa  fortune  voyageuse ,  il  a  toujours  un  souvenir  pour  son 
amie  de  la  cour  de  France.  Je  m'imagine  que  la  marquise  de 
Coigny  était  belle  et  séduisante  parmi  toutes  ces  femmes  du 
xviii'=  siècle ,  dont  les  romans  et  les  mémoires  nous  ont  déjà 
donné  tant  de  types  ravissants.  Toutes  les  lettres  que  le  prince 
de  Ligne  lui  écrit  sont  empreintes  de  cette  galanterie  moitié 
sentimentale  et  moitié  railleuse  ,  qui  a  tant  de  puissance  déli- 
cate et  de  charmes  voilés.  C'est 


Quelque  chose  à  la  fois  de  tendre  et  de  moqueur, 
Qui  chatouille  l'esprit  et  pénètre  le  cœur. 


Il  n'y  a  pour  offrir  de  pareilles  nuances  que  le  délicieux  conte 
de  ^h!  si,  du  chevalier  de  Boufîlers.  Eh  bien  !  si  précieux  que 
soit  ce  genre  d'attraits,  il  est  encore  le  moins  touchant  et  sur- 
tout le  moins  singulier  de  ceux  que  présentent  ces  lettres.  H 
n'est  pas  étonnant  qu'un  des  plus  élégants  habitués  du  cercle 
de  M™«  de  Sabran  se  soit  rencontré  avec  l'auteur  ù'Aline;  mais 
si  on  trouvait  dans  le  prince  de  Ligne  des  mouvements  sem- 
blables à  ceux  qui  ont  tant  ému  notre  génération  mélancolique 
et  désabusée  dans  les  Harmonies ,  cela  ne  paraîtrait-il  pas 
d'une  étrangeté  piquante  ?  Or  voici  ce  qu'on  lit  dans  une  lettre 
datée  de  Parthenizza  :  n  Hélas  !  me  dis-je  en  m'adressant  à 
quelques  personnes  auxquelles  je  pense  souvent,  peut-être 
suis-je  triste,  peut-être  l'ètes-vous  aussi  d'être  séparées  de  moi 
par  des  mers ,  des  déserts,  des  remords >  des  importuns ,  (les 


REVUE  DE  PARIS.  225 

préjugés?  Peut-être  aussi  suis-je  triste  pour  vous,  qui  m'avez 
aimé  sans  me  le  dire  ,  et  que  j'ai  quittée  faute  de  le  deviner? 
L'amour  des  vers  et  des  champs,  nos  lectures,  nos  promenades, 
mille  rapports  secrets ,  nous  avaient  réunis  sans  nous  en 
douter.  » 

Ne  dirait-on  pas  que  ces  deux  ou  trois  phrases  ont  été  ins- 
pirées par  notre  poésie  moderne?  N'est-ce  pas  le  penchant  de 
nos  auteurs  élégiaques  à  se  porter  toujours  vers  les  amis  in- 
connus ?  On  pourrait  continuer  les  rêveries  du  prince  de  Lijçne 
avec  deux  vers  des  Méditations  : 


Peut-être  dans  la  foule  une  âme  que  j'ignore 
Aurait  compris  mon  âme  et  m'aurait  répondu. 


Et  plus  loin,  après  avoir  vu  reparaître  dans  une  fantasmagorie 
rapide  tous  les  tableaux  de  son  existence ,  les  fêtes ,  les  voyages 
et  les  combats,  après  avoir  rencontré  partout  le  vide  et  le  men- 
songe ,  un  point  radieux  l'arrête  subitement  dans  ce  chaos 
mouvant  des  choses  humaines,  a  Aimer!  dit-il,  quel  motai-je 
prononcé?  Je  fonds  en  larmes  sans  savoir  pourquoi  ;  mais  que 
ces  larmes  sont  douces!  » 

Ainsi ,  dans  un  moment  de  désespoir,  le  poëte  des  Harmo- 
nies se  laisse  tout  à  coup  reprendre  au  charme  de  l'existence 
en  prononçant  le  même  mot  magique  : 


Amour,  être  de  l'être!  amour,  âme  de  l'âme! 


Femmes  !  anges  mortels  !  création  divine  ! 
Seul  rayon  dont  la  vie  un  moment  s'illumine! 

Je  ne  regrette  rien  en  ce  monde  que  vous. 


J'espère  qu'on  saura  gré  au  prince  de  Ligne  d'avoir  connu 
les  sources  de  l'élégie  dans  un  temps  d'épigrammes  et  de  ma- 
drigaux. On  s'attend  peu  à  rencontrer  une  pareille  façon  de 
sentir  et  de  s'exprimer  chez  un  homme  qui  ferraillait  si  joyeu- 
sement avec  le  baron  de  Besenval  à  la  clarté  des  réverbères.  On 


SiS  REVUE  DE  PARIS. 

voit  qu'on  peut  être  aussi  rêveur  que  Saint-Preux  ,  sans  quitter 
répée  et  la  poudre.  Le  prince  de  Ligne  avait  autant  d'enjoue- 
ment que  M.  de  Ségur ,  autant  de  bonne  grâce  que  M.  de  Vau- 
dreuil  ;  il  était  d'une  gaieté  aussi  folle  et  aussi  bruyante  que  le 
permettent  les  mœurs  mesurées  et  polies  du  monde;  mais, 
sous  ces  dehors  évaporés,  sous  ces  habitudes  de  grand  sei- 
gneur, 


Il  conservait  toujours  en  un  coin  de  lui-même 
Le  mot  mystérieux  ,  le  :  Sézame  ,  ouvre-toi  ; 

Le  sacré  ,  le  divin  ;  Je  t'aime  , 

Symbole  de  toute  une  foi. 


Je  préfère  les  lettres  du  prince  de  Li{7ne  à  ses  pensées,  et  pour- 
tant ,  dans  ce  genre  de  composition  comme  dans  tous  les 
autres  ,  ses  précieuses  qualités  amènent  à  chaque  instant  d'heu- 
reux effets.  Ses  maximes  nous  frappent  souvent  par  la  verve  et 
par  l'éclat  mondain  du  style  ,  loin  de  présenter  cette  teinte 
austère  et  presque  janséniste  que  le  jeune  et  mélancolique  mar- 
quis deVauvenarguesavaitconservéeau  milieu  du  xviiie  siècle. 
Suivant  une  vieille  expression  française  d'une  énergie  un  peu 
populaire,  elles  n'engendrent  pas  la  tristesse.  On  n'y  sent  au- 
cune de  ces  pensées  chagrines  qui  dominent  d'ordinaire  les 
œuvres  des  moralistes.  Le  côté  consolant  des  choses,  au  lieu 
d'être  méconnu  ou  affaibli  au  profit  d'un  système  ,  est  toujours 
aperçu  et  mis  en  relief.  «  Il  ne  faut  pas  se  faire  un  monstre  du 
plus  beau  des  malheurs,  de  la  guerre.  J'ai  vu  tant  de  beaux 
traits  d'humanité,  tant  de  bien  pour  réparer  un  peu  de  mal, 
qu'il  ne  m'est  pas  possible  de  regarder  la  guerre  lotit  à  fait 
comme  une  abomination....  J'ai  vu  mes  grenadiers  donner 
leur  pain  et  leurs  kreuzers  à  une  pauvre  famille;  j'ai  vu  nos 
houzards  rendre  à  des  prisonniers  leur  bourse  et  leur  ouvrir  la 
leur.  Il  semble  que  l'âme  s'exalte.  Plus  on  a  de  courage,  et 
plus  on  est  sensible.  En  toute  chose  ,  c'est  l'émotion  qui  est  su- 
blime. »  A  côlé  de  ces  pensées  écrites  par  un  soldat  honnête, 
il  en  est  où  l'on  trouve  le  tact  délicat  d'un  courtisan.  «  Il  ne 
faut  pas  avoir  toujours  raison  pour  plaire  ;  il  y  a  une  manière 
d'avoir  tort  qui  est  faite  pour  réussir.  »  Nous  pourrions  encore 


REVUE  DE  PARIS.  237 

ciler  el  commeiiler  cent  belles  on  inf^énieiises  maximes;  mais  , 
comme  le  dil  le  prince  de  Ligne  lui-même  à  propos  des  recueils 
de  Laioehefoucauld  et  de  Champfort  :  «  Ce  sont  des  feux  d'ar- 
tifice qui  durent  ti'op  longtemps.  « 

Tout  à  rheure  on  a  vu  le  spirituel  gentilhomme  du 
xviiit  siècle  dépasser  son  époque  pour  s'élever  dans  une  de  ses 
lettres  à  la  mélancolie  suprême  d'une  élégie  de  notre  temps.  Ce 
n'est  pas  seulement  par  la  sensibilité,  c'est  aussi  par  l'intelli- 
gence qu'il  a  pressenti  les  idées  et  le  goût  de  l'avenir.  Nul  n'a  su 
mieux  tirer  parti  que  lui  de  cette  fantaisie,  de  ce  caprice,  dont 
nous  faisons  tant  de  bruit  à  présent.  Les  merveilleuses  petites 
créations  que  des  talents  fantasques  et  journaliers  font  éclore, 
tantôt  sur  une  toile  de  chevalet,  tantôt  dans  le  coin  d'un  feuil- 
leton ,  ne  sont  pas  plus  saisissantes  de  physionomie  el  de  cou- 
leur que  certaines  blueiles  comme  le  Lapin  de  La  Fontaine, 
ou  l'État  le  plus  heureux.  Pres(|ue  tout  le  monde  connaît  le 
Lapin  de  La  Fontaine ,  mais  VÉtat  le  plus  heureux^  été 
moins  souvent  transcrit  dans  les  cours  de  littérature.  C'est  la 
description  du  bonheur  que  peut  goûter  un  maître  de  poste 
établi  dans  un  village  où  il  n"y  a  point  de  château  ,  où  sa 
maison  est  la  plus  belle  et  la  plus  riante.  <<  Il  prie  à  souper  les 
passants  ou  les  voyageurs  qui  lui  plaisent,  il  a  un  fusil  à  deux 
coups  pour  tirer  sur  la  rivière  des  hirondelles  de  mer  et  des 
oies  sauvages.  Il  a  une  cheminée  qui  ne  fume  jamais.  »  Est-ce 
un  contemporain  de  Florian  qui  écrit  ainsi?  Non,  ce  n'est 
même  pas  un  contemporain  de  Gessner.  Si,  comme  on  le  disait 
jadis  ,  il  y  a  des  pipeaux  pour  l'exil,  ceux-là  pourraient  jouer 
un  air  de  bourrée  à  faire  danser  de  vrais  paysans. 

Au  moment  où  les  Jardins  de  Delille  consommaient  par  leur 
succès  la  ruine  de  toute  saine  poésie  en  France,  le  prince  de 
Ligne  composait  sur  ce  sujet  si  mal  traité  un  essai  en  prose, 
dont  le  style  est  en  même  temps  plein  de  grâce  et  de  vigueur. 
Tous  les  jardins  de  l'Europe  y  sont  passés  en  revue,  depuis  les 
parcs  verdoyants  de  Moulin-Joli  et  d'Ermenonville  jusqu'à  ces 
jardins  de  la  Russie  dont  les  fleurs  délicates  et  frêles  semblent, 
comme  le  dit  U^^  de  Staël ,  une  jouissance  aristocratique. 

Quelle  que  fût  la  prodigalité  que  mît  le  prince  de  Ligne  à  ré- 
pandre de  l'or  sur  les  chemins  que  brûlaient  les  roues  de  sa 
chaise  de  poste ,  il  a  certainement  ^gaspillé  moins  de  florins  que 


228  REVUE  DE  PARIS. 

de  pensées.  L'aspect  général  de  ses  œuvres  esl  celui  d'un  ate- 
lier avec  des  ébauches  de  toutes  les  scènes  qui  ont  pu  se  passer 
depuis  la  création.  Il  a  fait  des  essais  sur  les  Égyptiens,  des 
essais  sur  les  Grecs ,  des  essais  sur  les  juifs  ,  des  essais  sur  les 
clirétiens  qui  habitent  les  villages  des  Alpes.  Il  n'est  pas 
d'hommes ,  pas  d'époques  ,  qu'il  n'ait  jugés.  Parmi  ces  amas  de 
fragments  écrits  sur  toute  chose,  j'en  trouve  un  sur  la  vieille 
Europe ,  et  un  sur  la  noblesse ,  qui  me  frappent  tous  deux 
par  l'énergie  des  sentiments  et  la  fierté  dédaigneuse  dulangage. 
Il  y  a  lu  quelques  traits  semblables  en  hardiesse  et  en  grandeur 
à  ceux  <|ue  traçaient  les  doigts  mutilés  de  Cervantes  dans  son 
immortel  portrait  de  l'hidalgo.  La  vieille  Europe  est  un  ta- 
bleau rapide  des  mœurs  que  la  révolution  a  détruites,  peint 
avec  ce  luxe  de  détails  saillants  et  de  couleurs  tranchantes 
qu'on  aime  tant  aujourd'hui.  «  J'ai  vu,  dit  le  prince  de  Ligne, 
les  jeunes  gens  de  qualité  habillés  tout  à  fait,  l'épée  au  côté, 
à  sept  heures  du  matin.  Pas  un  qui  allât  à  pied  dans  la  rue;  à 
cheval ,  en  habit  galonné  ,  avec  une  grande  suite  ,  et  jamais  au 
trot  j  les  grandes  dames  avaient  deux  heiducs  à  la  portière  , 
des  pages  et  un  peuple  de  valets  sur  la  voiture  5  les  fils  tremblant 
devant  leurs  mères,  les  filles  n'osant  presque  pas  parler  aux 
femmes  mariées;  des  ministres  écoutant  sans  répondre,  mais 
qui  faisaient  accorder;  les  grandes  actions  connues,  des  pluies 
de  bienfaits  et  de  distinctions.  » 

Dans  le  morceau  sur  la  noblesse,  le  style  a  la  même  force , 
la  même  véhémence,  la  même  rapidité.  Le  sentiment  aristocra- 
tique y  est  exprimé  dans  ce  qu'il  y  a  de  plus  pur  et  de  plus 
vrai;  c'est-à-dire  que  le  grand  seigneur  y  est  sacrifié  au  gen- 
tilhomme. Les  titres  y  sont  foulés  aux  pieds,  comme  dans  le 
blason  ,  où  les  écussons  n'ont  pas  de  couronnes.  Tout  ce  trafic 
honteux  que  les  financiers  enrichis  et  les  représentants  ruinés 
des  grandes  maisons  faisaient,  les  uns  de  leurs  filles,  les  autres 
de  leurs  noms,  y  est  énergiquement  flétri.  «  Les  raésaillances 
que  je  pardonnerais  en  faveur  de  l'amour  me  paraissent  détes- 
tables pour  de  l'argent  ;  les  premières  produiraient  de  beaux 
enfants,  et  les  autres  produificnt  à  la  longue  de  petites  figures 
de  courtauts  de  boutiques....  Le  baron  allemand  sur  son  rocher, 
le  noble  de  Hongrie  qui  laboure  avec  des  éperons  à  ses  bottes , 
s'ennuient  noblement  et  font  mauvaise  chère.,..  Mais  je  parie 


REVUE  DE  PARIS.  229 

plus,  pour  la  défense  d'un  poste,  sur  leur  fils  que  sur  celui 
d'un  grand  seigneur  qui  a  épousé  la  fille  d'un  entrepreneur  de 
vivres  ou  d'un  manufacturier.  r> 

Tous  ces  morceaux  détachés  font  connaître  le  prince  de  Ligne 
par  un  de  ses  côtés  qui  est  le  plus  important,  il  est  vrai ,  mais 
enfin  qui  n'est  pas  le  seul.  Sans  parler  de  ses  livres  militaires , 
dont  nous  abandonnons  l'appréciation  aux  gens  du  métier, 
nous  avons  de  lui  quelques  ouvrages  de  longue  haleine,  qui 
ont  joui  en  Allemagne  et  en  France  d'une  grande  popularité. 
La  P^i'e  du  prince  Eugène  renferme  une  fiction  dans  la 
forme,  puisque  le  récit  est  audacieusement  placé  dans  la  bouche 
de  l'émule  de  Malborough  lui-même ,  mais  le  fond  est  plein  de 
vérité.  Ce  prince  Eugène,  à  qui  Voltaire  écrivait  : 

Les  Grâces  vous  servent  d'escorte, 
Et  Cupidon  TOUS  tend  les  bras , 

est  peint  tel  qu'il  était,  plein  d'humeur  hautaine  avec  ses  offi- 
ciers ,  et  (le  mépris  farouche  pour  les  femmes ,  quoique  dans 
ses  derniers  jours  il  ait  eu  sa  veuve  Scarron ,  comme  son  ennemi 
le  roi  de  France.  Çà  et  là  des  portraits  comme  ceux  de  Bouf- 
flers,  de  Vendôme  ,  de  Villars  ,  sont  esquissés  avec  talent.  Par- 
tout les  événements  les  plus  arides  de  la  guerre  sont  racontés 
avec  intelligence,  avec  feu,  et  une  sorte  d'entraînement  ra- 
pide, que  le  lecteur  est  tout  étonné  de  partager. 

VHistoire  du  comte  de  Boiuieval  devait  être  l'œuvre  fa- 
vorite du  prince  de  Ligne.  On  voit  qu'il  l'a  écrite  de  passion, 
m  s'idenlifiant  avec  son  héros.  M.  de  Bonneval ,  dont  Voltaire  a 
rappelé  en  quelques  mots  la  singulière  destinée,  était  d'une 
fort  ancienne  famille  du  Limousin.  Garde  de  la  marine  à  treize 
ans ,  il  répondit  au  marquis  de  Seignelay  ,  qui  voulait  le  casser 
pour  son  extrême  jeunesse,  qu'on  ne  cassait  pas  des  hommes 
de  son  nom.  Il  entra  dans  le  service  de  terre  après  un  duel 
éclatant  avec  le  comte  de  Beaumont.  Il  avait  fait  merveille 
dans  nos  campagnes  contre  les  impériaux,  sous  les  ordres  du 
duc  de  Vendôme,  quand  une  maladresse  de  Chamiliart  priva 
le  roi  de  cette  bonne  épée.  Le  ministre  parvenu  crut  qu'il 
pourrait  traiter  le  gentilhomme  limousin  comme  un  de  ses 
11  20 


fSa  KEVUE  DE  PARIS. 

commis.  Bonn<;vnl  répoiulii  à  une  lellre  grossière  par  une  lettre 
qui  finissait  ainsi  :  «  J'irai  au  service  de  l'empereur,  où  tous 
les  ministres  sont  gens  de  qualité  ,  et  savent  comment  il  faut 
traiter  leurs  semblables.  »  Quelques  semaines  après,  il  com- 
mandait un  régiment  dans  Tarmée  du  prince  Eugène;  mais  la 
hauteur  de  son  nouveau  général  ne  lui  convenait  pas  plus  que 
l'insolencede  Chamillart.  Il  eut  des  démêlés  avec  lui  et  parla  de 
duel,  on  lui  répondit  par  des  menaces  d'emprisonnement.  Las 
alors  de  tous  les  gouvernements  d'Europe,  il  quitta  le  drapeau 
de  l'Autriche,  comme  il  avait  quitté  le  drapeau  de  la  France, 
et  passa  en  Turquie,  où  il  prit  le  turban.  Il  était  aussi  indisci- 
pliné dans  sa  religion  nouvelle,  qu'il  l'avait  été  dans  tous  les 
états  de  sa  vie.  Il  se  moquait  des  imans  ,  et  buvait  en  dépit  de 
leurs  préceptes ,  comme  s'il  eût  été  à  Vienne  ou  à  Paris.  Casa- 
nova ,  que  la  fortune  poussait  tour  à  tour  vers  les  régions  les 
plus  opposées,  vit  le  bâcha  Bonneval ,  comme  l'appelaient  ses 
nouveaux  compatriotes.  La  confiance  et  l'abandon  s'établirent 
bientôt  entre  les  deux  Européens.  «  11  faut,  dit  l'ancien  ofiBcier 
de  Louis  XIV  à  l'Italien,  que  je  vous  conduise  à  la  bibliothèque 
où  je  puise  les  consolations  de  la  philosophie.  »  Et  il  le  con- 
duisit dans  une  grande  pièce  entourée  de  vastes  armoires  fer- 
mées et  tendues  de  rideaux.  Après  un  moment  d'attente  ,  il  en 
ouvrit  une  brusquement  et  laissa  voir  une  collection  de  bou- 
teilles où  tous  les  pays  du  monde  connu  étaient  représentés  par 
leurs  vins.  Ce  n'étaient  pas  les  seuls  goûts  français  que  le  comte 
de  Bonneval  eût  conservés  :  il  aimait  à  reprendre  le  costume 
de  son  ancienne  patrie  ;  il  se  couchait  sur  son  divan  avec  un 
habit  de  velours  et  des  bas  de  soie  blancs  ;  c'était  toujours 
dans  celte  tenue  qu'il  recevait  les  étrangers.  On  conçoit  tout  ce 
qu'il  y  avait  d'attrayant  pour  une  imagination  comme  celle  du 
prince  de  Ligne  dans  la  peinture  d'une  vie  si  bizarre  et  d'un 
caractère  si  aventureux.  Il  est  peu  d'hommes  qui  aient  leurs 
fonts  baptismaux  dans  une  église  du  Limousin  et  leur  tombeau 
dans  une  mosquée  de  Constantinople.  Tous  les  incidents  de 
cette  existence  ont  un  aspect  étrange  ou  un  intérêt  romanesque; 
mais  il  en  est  un  surtout  qui  plaît,  qui  frappe,  et  qui  peut  être 
commenté  avec  un  charme  infini  par  les  esprits  portés  aux  di- 
vagations rêveuses.  Le  comte  de  Bonneval  s'était  marié,-  cet 
événement ,  qui  d'ordinaire  influe  sur  toute  une  destinée , 


REVUE  UE  PARIS.  8Si 

n'occupa  qu'un  jour  de  sa  vie.  Le  lendemain  de  son  mariage  , 
il  avait  une  physionomie  chagrine.  M""^  de  Binon  ,  dont  il  avait 
épousé  la  fille  ,  s'enquit  des  motifs  de  cette  tristesse;  il  lui  ré- 
pondit qu'il  avait  regret  à  l'acte  de  la  veille.  La  belle-mère  se 
piqua  .  le  gendre  partit  pour  l'Autriche  ,  et  de  là  pour  la  Tur- 
quie sans  jamais  revoir  sa  femme.  Et  celte  femme  ,  que  devint- 
elle?  L'histoire  ne  dit  pas  si  elle  ét^it  belle  ,  et  il  serait  impor- 
tant de  le  savoir;  mais  ce  qu'on  sait ,  et  ce  qui  touchera ,  je 
pense  ,  c'est  qu'elle  entretenait  une  tendre  correspondance  avec 
le  bizarre  mari  que  la  Providence  lui  avait  donné.  Sa  pensée 
infatigable  et  clémente  le  suivit  dans  tous  les  pays,  et  ne 
s'arrêta  qu'à  cette  fameuse  scène  chez  les  Turcs ,  où  le  comte 
de  Bonneval,  qui  donnait  un  banquet,  quitia  un  instant  ses 
convives  et  revint  circoncis.  Dès  lors  il  ne  pouvait  plus  y  avoir 
de  commerce  ,  même  par  lettres,  entre  un  musulman  et  une 
chrétienne.  Cependant,  sur  les  derniers  jours  du  comte  de 
Bonneval ,  elle  lui  écrivit  une  fort  longue  épître,  qui  lui  par- 
vint au  moment  où  les  prêtres  de  Mahomet  cherchaient  à  en- 
dormir son  âme  avec  les  riantes  promesses  de  leur  ciel  tout 
peuplé  de  houris. 

Si  le  prince  de  Ligne  avait  réussi  dans  les  vers  ,  ou  s'il 
n'avait  pas  essayé  d'en  faii  e  ,  sa  réputation  littéraire  serait  sans 
tache;  mais  notre  partialité  pour  lui  ne  va  pas  jusqu'à  le  pro- 
clamer poète.  Avec  autant  de  grâces  dans  le  style  que  M™'=  de 
Sévigné  ,  autant  de  saillies  dans  la  conversation  qu'un  Morle- 
mart ,  il  n'aurait  pas  pu  tourner  un  madrigal  comme  M.  de 
Ségur. 

Au  reste  ,  cette  faiblesse  que  le  grand  seigneur  étranger  avait 
le  tort  d'avoir  pour  notre  poésie,  jette  sur  l'éclat  réel  de  son 
nom  une  ombre  qui  disparaît  bien  vile.  Nous  savons  qu'en  se 
plaçant  au  point  de  vue  exclusivement  littéraire,  on  trouverait 
sans  peine  ,  dans  tous  les  genres  qu'a  traités  le  prince  de  Ligne, 
des  écrivains  supérieurs  à  lui;  mais,  quand  on  réunit  toutes 
ces  œuvres  si  différentes,  quand  on  rassemble  ces  lettres  ,  ces 
maximes,  ces  essais  d'histoire,  ces  réflexions  morales,  enfin 
tous  ces  fragments  avec  lesquels  on  reconstruit  ce  que  la  mort 
cherche  à  briser,  on  découvre  un  caractère,  on  voit  apparat  re 
un  homme ,  (pi'on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer  et  d'aimer. 
Extravagant  dans  sa  bravoure  et  dans  sa  gaieté,  le  prince  de 


252  REVUE  DE  PARIS. 

Ligne  était  le  représentant  le  plus  complet  de  cette  espèce  de 
chevalerie  fringante  et  poudrée,  qui,  moins  les  croyances  et 
l'amour  mystique  ,  continuait ,  au  xyiip  siècle  ,  par  le  mépris 
affecté  de  la  vie  et  Télan  dans  le  péril ,  la  chevalerie  du  moyen 
âge.  Il  appartenait  à  la  France  par  la  nature  de  sa  valeur 
comme  par  celle  de  son  esprit.  Si  par  le  style  11  était  de  la  fa- 
mille des  Sévigné ,  par  la  valeur  il  était  de  celle  des  Hocquin- 
court  et  des  Lafeuillade.  Steinkeike ,  Nervinde  ,  Fontenoy, 
étaient  des  noms  qui  lui  faisaient  tressaillir  le  cœur.  «  Je  ne 
puis  me  lasser,  disait-il  après  avoir  lu  les  charges  de  la  maison 
rouge  dans  les  récits  de  Voltaire ,  je  ne  puis  me  lasser  de  ré- 
péter les  noms  de  tous  ces  jolis  seigneurs.  »  Et,  avec  ces  qua- 
lités brillantes  d'un  mousquetaire  français,  il  avait  la  bonté 
honnête  et  généreuse  d'un  soldat  allemand.  On  doit  donc 
aimer  le  prince  de  Ligne  pour  lui-même  ,  mais  on  l'aime  aussi 
pour  le  monde  qu'il  a  vu.  Quand  on  a  l'esprit  saturé,  comme 
nous  l'avons  eu,  de  toutes  ces  fausses  peintures  du  xviiic  siècle, 
inspirées  par  des  mémoires  de  comédiens  et  de  danseuses  à 
ceux  qui  n'en  ont  étudié  que  le  côté  frivole  et  licencieux ,  on 
est  heureux  de  lire  des  œuvres  oii  l'on  respire  l'air  de  la  société 
véritable ,  de  cette  société  à  qui  les  changements  de  temps  et 
de  lieu  ne  font  subir  ,  au  moins  dans  les  formes  extérieures , 
que  d'insensibles  modifications.  Au  xviiio  siècle,  comme  à 
toutes  les  époques,  il  y  avait  un  monde  aimable,  élégant, 
poli,  sans  affectation  bruyante  dans  ses  vices  :  c'est  dans  celui- 
là  que  le  prince  de  Ligne  a  vécu ,  c'est  dans  celui-là  qu'il  nous 
introduit. 

Gaschon  de  Molènes. 


LES  POEMES  GALLOIS 


ET 


LES  ROMANS  DE  LA  TABLE-RONDE. 


A  aucune  époque  de  l'histoire  on  ne  s'est  plus  occupé  de  la 
poésie  chevaleresque  et  des  influences  diverses  qu'a  subies  cette 
poésie.  La  critique  a  constaté  les  plus  importantes  et  donné  des 
résultats  sur  lesquels  il  n'y  a  pas  à  revenir  ,•  les  influences  se- 
condaires fixent  maintenant  ses  regards.  Parmi  ces  dernières, 
il  faut  mettre  en  première  ligne  les  traditions  galloises.  Quelle 
part  ont  eu  ces  traditions  à  la  formation  du  cycle  chevale- 
resque d'Arthur  ou  de  la  Table-Ronde?  Telle  est  la  question  à 
résoudre. 

M.  Fauriel ,  qui  a  ouvert  avec  éclat  la  voie  aux  études  sur  les 
po(imes  du  moyen  âge  ,  persiste  à  croire  l'origine  des  éj)opées 
de  la  Table-Ronde  encore  ignorée  et  en  litige.  M.  Ampère  , 
qui  depuis  plusieurs  années  poursuit  les  mêmes  études  avec 
une  sagacité  non  moins  rare  et  un  succès  pareil ,  pense  aussi 
qu'on  n'a  pas  encore  exactement  déterminé  la  part  que  les  tra- 
ditions galloises  peuvent  revendiquer  dans  le  cycle  d'Arthur. 
D'autres  écrivains  de  France,  d'Angleterre  et  même  d'Allemagne 
sont ,  il  est  vrai ,  d'un  avis  contraire  ;  mais  ils  ne  peuvent  al- 
léguer en  leur  faveur  d'autorités  sérieuses ,  leurs  assertions 
de  tout  point  gratuites  ne  méritant  pas  qu'on  s'arrête  à  les  dis- 
cuter. Dans  l'état  actuel  de  la  critique  ,  comme  l'a  fort  bien  dit 

20. 


234  REVUE  DE  PARIS. 

M.  Fauriel,  elles  doivent  tomber  d'elles-mêmes  et  ne  peuvent 
plus  se  reproduire. 

L'espoir  de  voir  éclaircir  ce  point  obscur  de  notre  ancienne 
poésie  engagea  ,  il  y  a  deux  ans  ,  M.  le  ministre  de  Tinslruclion 
publique  à  me  cbarger  de  recherches  littéraires  dans  le  pays 
de  Galles.  Puis-je  me  flatter  d'avoir  atteint  le  but  ?  Un  des  cri- 
tiques distinguésdont  je  viens  de  prononcer  le  nom  a  bien  voulu 
le  dire  :  c'est  donc  avec  quelque  motif  de  confiance  que  je  vais 
exposer  le  résultat  de  mes  recherches. 

Pour  simplifier  autant  que  possible  la  question  ,  je  me  suis 
arrêté  aux  monuments  les  plus  importants  du  cycle  de  la  Table- 
Ronde,  à  ceux  qu'on  en  peut  regarder  comme  les  bases;  ce 
sontles  histoires  roraant^sques  d'Arthur, de  Tristan,  deLancelol, 
de  Merlin,  de  Perceval,  d'Ivain  et  d'Érec. 

On  est  surpris  de  trouver  dans  ces  histoires,  vues  d'ensemble, 
«ne  espèce  d'unité  de  temps  ,  de  lieu  et  d'action  :  on  dirait  des 
rameaux  d'un  même  arbre  de  poésie.  Milton  en  avait  été  frappé  : 
la  continuité,  les  contrastes,  l'originalité  des  caractères  ne 
rétonnaient  pas  moins.  C'était  d'abord  celui  d'Arthur,  dont  le 
front  couronné  domine  tous  les  autres  ,  dont  tous  relèvent , 
dont  la  cour  est  le  rendez-vous  des  plus  fameux  chevaliers  du 
monde,  la  sphère  poétique  au  centre  de  laquelle  apparaît  cette 
Table-Ronde  qu'il  a  instituée  pour  eux;  puis  ,  à  côté  de  lui, 
Merlin,  le  vieux  sorcier  Merlin,  son  devin  domestique;  puis 
Gauvain  le  Sage,  son  héraut  d'armes  et  son  conseiller,  puis 
son  bouteiller  Bedoer  et  son  sénéchal  maître  Keu  ,  personnage 
burlesque,  railleur,  fanfaron,  toujours  dupe;  Lancelot  sur- 
tout, le  beau,  généreux  et  courtois  Lancelot,  amoureux  de  la 
reine  Genièvre  ,  qui  donne  autant  de  soucis  ù  son  royal  époux 
que  la  reine  des  dieux,  qu'elle  rappelle  de  loin,  en  donnait 
jadis  au  roi  de  l'olympe  homérique.  Ici ,  l'émulation  du  grand 
aveugle  d'Albion  s'enflammait  sans  doute  au  souvenir  du  poëte 
dont  la  muse  a  immortalisé  leurs  amours  avec  ceux  de  Fran- 
çoise et  de  Paul.  La  passion  mutuelle  de  Tristan  et  d'Yseult  et 
leurs  mutuelles  infortunes  lui  offraient  un  thème  encore  plus 
varié  et  plus  touchant  de  galanterie  et  de  tendresse.  Enfin  il 
trouvait  un  pendant  à  souhait ,  en  grâce  chaste  et  demi-voilée, 
aux  amours  de  son  paradis  dans  l'histoire  d'Ivain  et  de  la  dame 
lie  la  Fontaine ,  d'Érec  et  d'Énide  ,  voire  de  Merlin  lui-même  et 


REVUE  DE  PARIS.  235 

de  la  fée  Viviane  ;  car,  à  la  cour  d'Arthur,  tous,  jusqu'aux 
sorciers  ,  se  mêlaient  d'aimer.  Mais  quel  parli  eût  lire  un  pareil 
génie  de  la  fable  mystérieuse  du  Saint-Graal  !  Quels  dévelop- 
pements, quelles  proportions  épiques  eût  pris  entre  ses  mains 
l'histoire  déjà  si  belle  de  Perceval ,  ce  symbole  chevaleresque 
de  la  déchéance  et  de  la  réhabilitation  humaine!  Par  malheur 
il  ne  put  réaliser  le  projet  qu'il  avait  de  fondre  tous  ces  romans 
en  une  vaste  épopée  ;  lorsque  l'idée  lui  en  vint ,  déjà  ,  pour  me 
servir  de  sa  belle  expression  ,  sa  flûte  était  suspendue  au  vieux 
pin  qui  ombrageait  ses  cheveux  blancs.  On  eût  pourtant  aimé 
à  donner  à  Milton  le  nom  de  dernier  des  (ro 
magnitîquement  le  cycle  de  la  Table-Ronde. 

L'ouverture  de  ce  cycle  ne  peut  guère  remonter ,  d'après 
M.  Fauriel  ,  avant  l'année  1150;  c'est  vers  cette  époque  (ju'il 
faut  placer  la  date  des  plus  anciens  poèmes  romanesques  pro- 
vençaux ou  français  qui  nous  restent  ou  dont  nous  avons  à  re- 
gretter la  perte.  La  plupart  de  ceux  que  nous  allons  examiner 
sont  postérieurs  à  cette  date ,  aucun  ne  remonte  au  delà.  Or , 
je  crois  pouvoir  affirmer  qu'antérieurement  à  la  seconde 
moitié  du  xii«  siècle,  les  principaux  acteurs  des  romans  en 
question  étaient  célébrés  par  les  Gallois  comme  des  héros  de 
leur  patrie  ,  et  devenus  pour  eux  le  thème  ,  soit  de  poëmes  bar- 
diques ,  soit  de  chants  populaires ,  soit  de  traditions  oralement 
transmises,  soit  de  chroniques  et  de  mémoires  appelés  triades  , 
soit  de  contes  chevaleresques  ;  le  sujet  en  un  mol  de  toute  une 
littérature  indigène  et  nationale. 


I.  —  Arthur. 

L'histoire  du  roi  Arthur  est  le  point  culminant  du  cycle  de  la 
Table-Ronde  :  elle  forme  la  partie  la  plus  importante  et  la  plus 
curieuse  de  la  chroni(iue  de  Brut,  rimée  par  maître  Wace  en 
1135,  et  vingt  fois  remaniée  depuis ,  paraphrasée  ,  amplifiée  , 
transformée  en  prose  dans  toutes  les  langues  de  1  Europe.  Le 
trouvère  raconte  comment  son  héros  naquit  par  un  prodige 
d'un  roi  cambrien  appelé  Uter-à-la-Tête-de-Dragon  et  d'une 
princesse  bretonne,  épouse  d'un  autre  roi  nommé  Gorloes  ,  en 
la  personne  duquel  Uter  se  transforma  ;  il  célèbre  ses  combats, 


236  REVUE  DE  PARIS. 

ses  victoires ,  ses  prouesses  chevaleresques  dans  l'île  de  Bre- 
tagne, ses  courses  triomphales  à  travers  l'Europe;  il  le  repré- 
sente tantôt  comme  un  autre  Alexandre ,  tantôt  comme  un  autre 
Thésée,  toujours  comme  l'idéal  de  la  chevalerie;  il  l'arme 
d'une  épée  magique  ,  présent  des  fées  ;  il  lui  fait  tenir  cour  plé- 
nière  à  Carlion  en  Galles  ,  aux  grandes  fêtes  de  l'aimée  ,  et 
réunir  autour  de  sa  Table-Ronde  la  fleur  des  rois ,  des  barons  et 
des  chevaliers  de  l'Europe,  qui  viennent  lui  rendre  hommage 
comme  au  plus  grand  monarque  qui  ait  porté  couronne.  Tou- 
tefois cette  gloire  a  ses  ombres,  et  Wace  ne  les  dissimule  pas  : 
après  les  triomphes  d'Arthur,  arrivent  la  trahison  de  son  neveu 
Mordred ,  le  rapt  de  sa  femme  ,  qui  fuit  dans  un  couvent ,  et  la 
bataille  de  Camlan,  où  il  est  blessé  à  mort.  L'histoire  devrait 
finir  là  ;  mais  cette  catastrophe  se  change  en  une  péripétie  qui 
relève  par  enchantement  et  immortalise  Arthur.  En  tombant 
sur  le  champ  de  bataille  ,  il  est  reçu  dans  les  bras  d'esprits 
mystérieux  qui  le  transportent  dans  une  île  lointaine ,  où  des  fées 
amies  doivent  guérir  ses  blessures ,  et  d'où  il  reviendra  un  jour. 
Telles  sont  les  situations  principales  de  l'histoire  romanesque 
d'Arthur.  Wace  en  est-il  l'inventeur?  —  Évidemment  non  ;  il  l'a 
empruntée  à  une  des  chroniques  galloises  de  Gauthier  d'Ox- 
ford ,  versions  amplifiées  d'un  très-ancien  livre  breton  venu 
d'Armorique  vers  l'an  1130,  ou  à  une  des  traductions  que 
GeofFroi  de  Monmouth  a  faites  de  ces  chroniques.  Mais  l'ori- 
ginal breton  ne  serait-il  pas  le  fruit  d'une  imagination  plus  ou 
moins  poétique  ?  L'auteur  s'est  chargé  lui-même  de  répondre  à 
celle  objection  ;  ce  n'est  ni  une  chronique,  ni  une  histoire  qu'il 
a  eu  l'intention  d'écrire,  c'est  de  la  tradition  qu'il  a  voulu  êire 
l'écho  ;  voilà  pourquoi  il  a  donné  à  son  ouvrage  le  titre  de 
Brut,  qui,  en  langue  galloise,  signifie  tradition  vulgaire. 
Malheureusement  on  ne  retrouve  plus  l'original  ;  on  ignore  la 
date  de  sa  composition,  et  l'on  est  réduit  à  en  juger  par  les 
versions  galloises  et  latines  qui  en  ont  été  faites.  Toutefois  ces 
versions  ,  offrant  le  même  thème  ,  peuvent  servir  de  base  aux 
études  dont  il  eût  dû  être  l'objet ,  et  permettre  de  voir  si , 
justifiant  le  titre  qu'il  porte,  il  était  véritablement  l'écho 
des  bruits  populaires ,  et  si  Geoffroi  de  Monmouth  n'en  im- 
pose pas  quand  il  afiirme  que  les  hauts  faits  d'Arthur  étaient 
gravés  dans  la  mémoire  du  peuple,  qui  prenait  plaisir  à  les 


REVUE  DE  PARIS.  237 

raconter  et  à  les  entendre  chanter   par  les  ménestrels  gallois. 

Pour  m'en  assurer,  j'ai  cherché  les  éléments  de  riiistoire 
romanesque  d'Arthur  dans  des  monuments  de  la  littérature 
galloise  d'une  époque  antérieure  à  Geoffroi,  et  les  ai  complétés 
ou  éclairés  par  des  témoignages  étrangers  de  son  temps  ou  d'une 
date  plus  ancienne.  Le  résultat  de  cette  recherche  m'a  paru 
très-satisfaisant  ;  on  pourrait  en  effet,  à  l'aide  des  sources  indi- 
quées, composer  aisément  une  histoire  dont  l'ensemble  s'accor- 
derait avec  celle  des  romanciers. 

Les  bardes  cambriens  du  vi=  au  x^  siècle  en  fourniraient  les 
bases.  Taliesin  ,  l'un  des  plus  anciens  ,  est  l'auteur  d'un  poiime 
où  Arthur  est  représenté  comme  tlls  d'Uter-à-la-Tète-de-Dragon . 
A  vrai  dire,  Uter  est  ici  un  personnage  mythologique  ;  il  se 
donne  à  lui-même  le  nom  de  roi  des  ténèbres,  d'être  mystérieux 
et  voilé  ,  d'ordonnateur  des  batailles,  se  vantant  d'avoir  fou- 
droyé cent  forts,  tué  cent  gouverneurs,  coupé  cent  têtes;  en 
un  mot,  d'être  le  dieu  de  la  guerre.  Mais  peu  importe  au  fond  j 
l'origine  d'Arthur  est  constatée.  Cette  origine  se  trouve 
enveloppée  des  mêmes  ombres  que  dans  le  roman.  On  est  tout 
surpris,  par  exemple,  d'entendre  dire  au  père  d'Arthur  que , 
pour  l'engendrer,  il  a  pris  la  forme  d'une  tuiée  ,  en  gallois 
Gorlais,  nom  commun  dont  la  tradition  romanesque  a  fait  \n\ 
nom  d'homme. 

L'Arthur  bardique  possède  la  neuvième  partie  de  la  puissance 
paternelle  j  il  est  le  chef  des  batailles  de  l'île  de  Bretagne. 
Rien  ne  résiste  à  ses  coups.  On  lui  donne  tantôt  le  nom  de  Tau- 
reau des  combats  et  tantôt  celui  de  Miracle  de  l'épée.  Le  synode 
des  bardes  chante-,  a  Qu'Arthur  soit  béni  du  grand  Être; 
qu'Arthur  soit  béni ,  selon  les  rites  sacrés  des  bardes  réunis  ! 
Gloire  à  sa  face ,  qui  rayonne  dans  la  mêlée  quand  tout  s'agite 
autour  de  lui!  » 

Arthur  reçoit  de  son  père  une  arme  merveilleuse ,  que 
Taliesin  appelle  la  grande  épée  du  grand  enchanteur,  et  les 
romanciers  Calibourne.  Comme  dans  le  roman,  il  entreprend 
plusieurs  expéditions  guerrières ,  s'empare  d'un  grand  nombre 
de  villes,  parcourt  l'univers  en  vainqueur  ,  et  est  proclamé  roi 
du  monde.  Les  anciens  bardes  le  font  toujours  suivre  de  son 
majordome,  Kai  le  Long  de  son  échanson  Beduyr,  et  de 
Goualmaï ,  son  héraut  à  la  langue  d'or,  dont  nos  romanciers 


238  REVUE  DE  PARIS. 

francisent  les  noms,  qu'ils  changeant  en  Keu,  Bi'doer  et 
Gaiivain,  comme  celui  de  Guenivar  en  Genièvre  et  de  Medrod 
en  Mordred. 

Les  uns  et  les  autres  peignent  Genièvre  sous  les  mêmes  traits, 
a  Elle  était,  dit  Taliesin,  d'une  humeur  altière  dans  son  enfance, 
et  plus  altière  encore  dans  son  âge  mûr.  »  Un  barde  anonyme 
du  xe  siècle  a  conservé  le  souvenir  de  ses  démêlés  avec 
son  mari  dans  un  dialogue  curieux  ,  oii  la  reine  prend  à  tâche 
de  le  railler  et  de  le  contredire  a  chaque  mot.  En  voici  un 
fragment  inédit. 

ARTHDR.  —  Mon  cheval  est  noir,  et  il  me  porte  bien  ;  il  n'évite 
poini  l'eau  ,  et  ne  fuit  devant  personne. 

Guenivar.  — Mon  cheval  est  gris  et  delà  couleur  delà  feuille. 
Puisse  le  vantard  être  éternellement  méprisé  !  Ses  propos  le 
charment  seul. 

Qui  chevauche  quand  bon  lui  semble  et  marche  en  lête  de 
l'armée  ?  —  Un  guerrier  que  nul  ne  peut  vaincre  :  Kai  le  Long, 
fils  de  Seuni. 

ARTHDR.  —  Je  chevaucherai  quand  il  me  plaira,  et  ferai 
bondir  mon  coursier  le  long  du  rivage  à  la  marée  montante j 
je  n'aurai  pas  de  peine  à  vaincre  Kai, 

Guenivar.  —  Tiens,  jeune  homme,  il  est  étrange  de  t'en- 
tendre  parler  de  la  sorte  ;  à  moins  que  tu  ne  vailles  mieux  que 
lu  ne  semblés,  tu  ne  pourrais  vaincre  Kai,  même  avec  cent 
guerriers  comme  toi. 

Arthur.  —  Guenivar  au  charmant  visage  ,  ne  me  raille  pas  ; 
quoique  je  sois  petit,  je  vaincrais  cent  guerriers  tout  seul.  » 

D'épouse  querelleuse  et  superbe,  la  reine  devient  femme 
adultère,  dans  les  poëmes  des  bardes  primitifs  comme  dans  le 
roman  ,  et  se  laisse  enlever  par  Medrod.  «  Mais  son  arrogance, 
dit  Mezzyn  ,  a  été  punie,  et  elle  en  a  gémi,  lorsque,  renfermée 
dans  un  cloître ,  elle  s'est  vue  forcée  d  obéir  à  un  maître 
ecclésiastique.  »  Le  même  poêle  chante  la  balaille  de  Camian , 
où  Arthur  tire  une  éclatante  vengeance  du  séducteur  Medrod. 
Taliesin  l'y  fait  disparaître  dans  la  mêlée ,  et  parle  de  sa  dis- 
parition comme  d'un  mystère  druidique  j  mais  un  aulre  barde 
moins  discret   nous  apprend  qu'il  est  monté  au  ciel  ,  où  il 


RliVLfc;  DE  PAKIS.  25d 

anime    un    aslri;    (|ui    poile   son    nom .    en   aliL-nclant  qu'il 
revienne  sur  la  terre  pour  livrer  de  nouveaux  combats. 

Je  n'insisterai  pas  sur  ces  analogies  de  rhisloire  hardique  et 
de  rhistoire  romanesque  d'Arthur;  mêmes  noms,  mêmes  rôles, 
mêmes  caractères;  la  seule  différence  vient  de  la  couleur, 
héroïque  et  chevaleresque  dans  l'une,  purement  mythologique 
dans  l'autre. 

Cependant  les  Gallois  i)Ossèdent  deux  poèmes  historiques 
du  VI"  siècle,  où  il  est  question  d'un  chef  cambrien  du  nom 
d'Arthur,  qui  a  réellement  existé.  Il  y  est  appelé  tantôt  «  chef 
des  nobles  ,  «  tanlôt  «  conducteur  des  travaux  de  la  guerre,  « 
généralissime,  empereur.  Mais  ce  personnage  n'a  rien  de 
commun  avec  son  homonyme,  rien  de  merveilleux,  rien  d'ex- 
traordinaire. 

Les  triades  (  et  je  me  hàle  de  dire  que  j'admets  pour  seule 
légitime  la  collection  du  moine  de  Lancarvan,  mort  vers 
l'an  lloO),  les  triades  me  paraissent  avoir  voulu  faire  un  per- 
sonnage réel  de  l'Arthur  mythologique,  et  l'avoir  substituée 
l'Arthur  de  l'histoire,  dont  les  actions  peu  importantes  auront 
été  oubliées  au  bout  d'un  certain  temps  :  c'est  bien  encore  le 
héros  des  anciens  bardes,  mais  dépouillé  de  son  auréole;  il 
n'est  plus  fiis  d'un  dieu;  il  n'est  plus  roi  du  monde;  il  ne  par- 
court plus  l'univers  en  vainqueur;  il  n'a  plus  d'épée  magique; 
il  n'a  plus  d'astre  au  ciel  ;  il  ne  doit  plus  revenir  sur  la  terre  ;  il 
meurt .  comme  le  dernier  de  ses  soldats .  à  la  bataille  de  Camlan. 

Les  personnages  qui  l'entourent  ont,  au  contraire,  assez 
fidèlement  gardé  leur  type  originel  hardique.  Medrod  est  géné- 
ralement signalé  comme  un  traître,  usurpateur  des  États  de  son 
oncle,  séducteur  de  sa  femme  et  cause  de  sa  morl;  et  Genièvre, 
comme  une  épouse  altière  ,  violente  et  infidèle.  Beduyr  et  Kai 
font  toujours  à  la  cour  du  prince  breton  l'ofiice  d'échanson  et 
de  maitre  d'hôtel  ;  ce  dernier  a  conservé  le  sobriquet  qui  fait 
allusion  à  la  longueur  démesurée  de  sa  taille.  Goualmaï,  est 
toujours  le  *  héraut  à  la  langue  d'or,  »  l'un  des  trois  sages  de 
l'île  de  Bretagne,  l'un  des  trois  guerriers  les  plus  affables;  sa 
mort  est  pour  l'ile  un  sujet  de  larmes. 

Mais,  parmi  ces  triades  historiques,  ou  qui  voudraient  l'être, 
il  s'en  trouve  un  petit  nombre  oîi  Arthur  n'a  point  entièrement 
perdu  sa  physionomie  primitive  ;  je  me  borne  à  en  indiquer 


2i0  REVUE  DE  PARIS. 

une  ,  où,  suivi  de  Kai  el  de  Beduyr,  il  prend  part  à  des  expédi- 
tions extravagantes,  qui  font  allusion  à  quelque  mystère 
druidique.  Dans  d'autres  triades,  relativement  plus  modernes  , 
il  ressemble  assez  à  un  chef  gallois  de  la  fin  du  xi^  siècle: 
toutefois  sa  petite  cour  n'est  pas  encore  celle  des  chroniques 
nationales  de  Tépoque  suivante.  Les  chevaliers  des  triades  n'y 
paraissent  point  encore  au  milieu  des  tournois,  parés  des  cou- 
leurs de  leurs  dames ,  combattant  sous  leurs  yeux ,  jaloux 
d'avoir  vaincu  trois  fois  pour  mériter  leurs  faveurs  j  on  ne  les 
voit  point  animés  de  cet  amour  qui  tempère  la  fougue  du  guer- 
rier, purifie  le  cœur  de  la  femme,  et  qui  est  pour  l'un  et 
l'autre  un  principe  de  vertu  et  d'honneur;  l'amour  chevale- 
resque ,  en  un  mot,  ne  respire  pas  en  eux  tel  qu'il  sera  compris 
et  proclamé  théoriquement  plus  tard  par  Geoffroi  deMonmoulh, 
Gauthier  d'Oxford ,  maître  Wace ,  et  tous  les  romanciers  à 
dater  de  l'année  lloO. 

II  s'en  suit  qu'il  y  a  une  lacune  à  remplir  dans  l'histoire  des 
transformations  traditionnelles  d'Arthur  :  la  chronique  primi- 
tive bretonne,  remaniée  en  gallois  par  Gauthier  d'Oxfort,  devait 
la  combler.  Nous  aurions  donc  lieu  de  regretter  la  perte  de  ce 
monument  littéraire  si  elle  était  irréparable,  mais  heureusement 
elle  ne  l'est  pas;  le  passage  immédiat  de  l'Arthur  des  triades 
au  héros  chevaleresque  du  roman  se  montre  dans  d'autres  mo- 
numents de  la  littérature  cambrienne  :  les  contes  populaires  du 
pays  de  Galles. 

Les  contes  en  question  ont  été  rédigés,  dans  les  premières 
années  du  xiv  siècle,  par  un  barde  du  Glamorgan,  nommé 
leuaur  Vaour,  à  la  prière  du  chef  Griffizap  Conan,  dont  le 
règne  fut  le  siècle  d'Auguste  de  la  littérature  galloise.  Il  en  est 
plusieurs  qui  nous  restent  en  vers  et  en  prose.  On  pourrait  les 
considérer  comme  une  modification ,  une  refonte  tardive  d'an- 
ciens chants  bardiques  ou  populaires.  Ils  ont  une  liaison  intime 
avec  les  poëmes  des  bardes  primitifs  et  les  triades,  sans  l'aide 
desquels  il  est  souvent  impossible  de  les  entendre,  et  présentent 
les  mêmes  caractères  d'originalité.  Ils  offrent  l'expression 
exacte  de  la  société  galloise  à  l'aurore  de  la  chevalerie.  On  n'y 
rencontre  pas  plus  que  dans  les  triades  ces  sentiments  de  ten- 
dresse exaltée ,  cet  amour  systématique,  platonique,  raffiné, 
qu'on  remarque  dans  les  ouvrages  postérieurs  ;  l'enthousiasme 


REVUE  DE  PARIS.  241 

guerrier,  les  f^raiuls  coups  de  lance  ,  y  liennent  une  plus  large 
place.  Les  mœurs  des  personnages  portent  l'empreinte  d'une 
rudesse  qui  dénote  un  état  voisin  de  la  barbarie  ,  et  qu'on  ne 
retrouve  plus  ni  dans  la  société  ni  dans  les  chroniques  cam- 
briennes  en  1150  ;  l'esprit  chevaleresque,  en  un  mot,  s'y  montre 
sous  des  traits  beaucoup  plus  vagues,  qu'il  ne  l'était  à  pareille 
époque. 

Arthur  est  le  héros  d'un  cycle  de  ces  contes  populaires.  Les 
auteurs  lui  donnent  le  litre  d'empereur,  comme  les  bardes  à 
son  homonyme  de  l'histoire;  comme  dans  les  triades,  il  tient 
sa  cour  à  Carlion  en  Galles.  On  l'y  représente  assis  au  milieu 
(le  la  salle  d"honneur,  sur  un  siège  de  joncs  verts  ,  avec  un 
lapis  de  drap  aurore  sous  lui  et  un  coussin  de  drap  rouge  sous 
son  coude.  Les  personnages  principaux  qui  l'entourent  sont 
Goualmaï  à  la  langue  d'or,  Kai,  le  maître  des  cuisines,  la  reine 
Guenivar  et  ses  femmes.  Tout  se  passe  dans  cette  cour  sans 
beaucoup  d'étiquette ,  j'allais  dire  d'une  manière  assez  bour- 
geoise ;  le  prince  dort  parfois  sur  son  trône,  comme  son  épée 
dans  le  fourreau  ;  les  chevaliers  boivent  de  l'hydromel  et 
mangent  des  brochettes  en  contant  des  histoires,  la  reine  est 
occupée  à  coudre  près  de  la  fenêtre  ;  les  portes  du  palais  sont 
ouvertes  à  tout  venant,  et  il  n'y  a  point  de  portier,  usage  qui 
était  regardé  à  cette  époque ,  dans  le  pays  de  Galles  ,  comme 
une  marque  d'hospitalité  pour  les  voyageurs. 

Les  caractères  et  les  mœurs  sont  ceux  que  nous  ont  peints  les 
bardes  et  les  auteurs  des  triades  ;  mais  ils  offrent  une  foule  de 
détails  et  de  développements  nouveaux.  Les  conteurs  prennent 
plaisir  à  mettre  en  jeu  l'humeur  superbe  de  la  reine ,  à  donner 
à  Goualmaï  mille  occasions  de  faire  preuve  d'éloquence  et  de 
sagesse.  Pour  la  première  fois  ,  nous  le  voyons  opposé  au  ma- 
jordome Kai  le  Long ,  dont  le  caractère  caustique,  vaguement 
indiqué  par  les  bardes  ,  commence  à  se  dessiner  plus  nette- 
ment et  à  fournir  des  traits  comiques  que  les  romanciers 
futurs  doivent  multiplier  à  l'infini.  Quant  aux  personnages 
subalternes  ,  il  est  inutile  d'en  parler  ;  je  me  bornerai  à  dire 
pour  le  moment  qu'ils  ont  aussi  leur  type  dans  les  poèmes  des 
bardes  et  les  triades  ,  type  dont  ils  émanent  comme  les  autres , 
dont  ils  ne  sont ,  comme  eux ,  que  la  mise  en  action  sous  des 
influences  nouvelles. 

11  21 


242  REVUE  DE  PARIS. 

Ces  influences  atleignaient  toute  leur  force,  au  moment  où 
Gauthier  d'Oxford,  Geoffroi  de  Monmouth  et  maître  Wace 
remanièrent,  l'un  en  gallois,  l'autre  en  latin,  et  le  troisième 
en  français  d'après  eux,  la  vieille  chronique  du  Brut,  source 
de  tous  les  romans  du  même  nom  ,  et  à  laquelle  je  me  trouve 
naturellement  ramené.  J'ai  dit  que  l'œuvreoriginale  était  l'écho 
de  la  tradition  cambrienne  sur  Arthur,  telle  qu'elle  s'était 
construite  antérieurement  à  l'année  1150,  et  Je  viens  de  le 
prouver  par  des  titres  écrits  de  la  littérature  galloise  ;  je  crois 
devoir  ajouter  que  l'histoire  romanesque  du  même  personnage 
me  semble  empruntée  moins  aux  livres  qu'à  des  récits  ou  des 
chants  populaires  oralement  transmis  jus(|ue  dans  la  première 
moitié  du  xii^  siècle.  Je  trouve,  en  effet,  que  les  écrivains 
latins  de  cette  époque  ou  d'une  date  plus  ancienne,  qui  ont 
parlé  du  roi  Arthur  d'après  la  tradition  courante,  font  allusion 
aux  points  les  plus  caractéristiques,  les  plus  essentiels  de  son 
histoire  romanesque  ,  qu'ils  paraissent  connaître  à  merveille  et 
représentent  comme  très-populaire.  Ainsi  Nennius,  qui  écrivait 
en  945  et  déclare  avoir  puisé  aux  sources  nationales  galloises, 
donne  à  Arthur  le  nom  de  fils  d'Uter  et  le  litre  de  généralissime 
ou  d'empereur,  comme  les  bardes  ;  il  vante  son  courage ,  il  en 
fait  un  guerrier  invincible,  il  lui  suppose  des  armes  merveil- 
leuses, il  parle  de  ses  voyages  en  Orient.  Alain  des  Iles  ,  né 
en  1 109.  nous  affirme  qu'on  croyait  généralement,  au  xir  siècle, 
que  la  renommée  et  les  armes  d'Arthur  avaient  fait  le  tour  du 
monde.  Le  moine  de  Lancarvan,  son  contemporain,  déjA  mort 
en  1150,  nous  représente  le  prince  breton  suivi  de  ses  fidèles 
compagnons  Kai  et  Beduer,  et  nous  initie  aux  chagrins  que  lui 
cause  la  reine  Guenivar,  sa  femme.  Guillaume  de  Malinesbury 
et  Giraud  le  Gallois  parlent  de  sa  disparition  et  de  son  retour 
dans  les  mêmes  termes  que  les  romanciers.  «  Comme  on  ne 
voit  nulle  part  le  tombeau  d'Arthur,  remarque  le  premier,  on 
se  fonde  sur  de  très-anciens  contes  en  vogue  parmi  le  peuple 
pour  débiter  qu'il  reviendra.  »  — «  Les  Bretons  amoureux  des 
fables  et  leurs  chanteurs  populaires,  dit  Giraud  le  Gallois, 
avaient  coutume  autrefois  de  raconter,  dans  leurs  fictions, 
qu'après  la  bataille  de  Camlan ,  où  le  traître  Mordred  fut  tué  et 
Arthur  mortellement  blessé,  une  déesse  imaginaire,  appelée 
Morgane ,  transporta  le  corps  du  prince  dans  une  île  nommée 


REVUE  DE  PARIS.  245 

Avalon  ,  où  ses  blessures  devaient  èlre  guéries ,  et  d'où  il  devait 
revenir  fort  et  puissant  pour  gouverner  les  Bretons.  »  Je  pour- 
rais multiplier  les  citations. 

Cependant ,  je  dois  l'avouer,  il  est  un  point  de  Thisloire 
romanesque  d'Arthur  sur  lequel  les  écrivains  latins  du  moyen 
âge ,  aussi  bien  que  les  bardes  ,  les  auteurs  des  triades ,  les  con- 
teurs gallois  ,  et  même  les  originaux  suivis  par  maître  Wace, 
gardent  un  silence  absolu  :  je  veux  parler  de  la  fameuse  Table- 
Ronde.  Un  barde  du  x«  siècle  nous  montre  bien  le  prince  breton 
assis  dans  son  palais ,  avec  ses  guerriers  ,  ù  une  table  qui  porte 
son  nom  ;  mais  il  ne  nous  apprend  rien  de  particulier  de  cette 
table,  et  n'en  décrit  pas  la  forme.  Wace  dit  brièvement 
qu'Arthur  la  fit  faire  pour  ses  nobles  barons,  qu'elle  servait  aux 
jours  de  fêle,  que  les  convives  formaient  un  ordre  dont  l'égalité 
élait  la  première  loi.  11  ajoule  qu'à  la  fin  du  repas ,  au  moment 
où  le  roi  se  levait  de  table  ,  les  chevaliers  de  l'ordre  entraient 
en  lice  et  se  livraient  à  des  jeux  militaires  sous  les  yeux  des 
dames,  qui,  du  haut  des  murailles,  excitaient  leur  courage. 
Mais  où  le  trouvère  a-t-il  pris  ces  détails  ?  Il  assure  qu'il  les  a 
empruntés  à  la  tradition  populaire;  il  invoque  le  témoignage 
des  Bretons  ses  contemporains,  et  prétend  qu'il  leur  doit  tout 
ce  qu'il  sait  de  la  Table-Ronde,  dont  ils  racontent  mainte  fable. 
Faut-il  le  croire  sur  parole,  ou  bien  existe-t-il  des  monuments 
qui  puissent  garantir  sa  bonne  foi  ?  Il  en  est  un ,  et  je  m'étonne 
de  ne  l'avoir  jamais  vu  cité  :  je  le  trouve  parmi  les  fragments 
qu'Athénée  nous  a  conservés  des  écrits  de  Possidonius.  «  Chez 
les  Gaulois,  dit  le  philosophe  d'Apamée,  qui  voyageait  en  Gaule 
quelques  années  avant  l'ère  chrétienne;  chez  les  Gaulois,  dans 
les  festins  nombreux  et  d'apparat,  la  table  est  row</e ,  et  les 
convives  se  rangent  en  cercle  à  l'entour.  Après  des  repas 
copieux  ,  les  guerriers  aiment  à  prendre  les  armes  et  à  se  pro- 
voquer mutuellement  à  des  combats  simulés.  «  Cette  table  et 
ces  jeux  militaires  ne  sont-ils  pas  le  prototype  de  la  Table-Ronde 
chevaleresque  ,  que  les  Bretons  du  temps  de  Wace  attribuaiant 
au  roi  Arthur,  et  des  tournois  du  moyen  âge?  Cela  est  telle- 
ment vrai  ,  que  ces  fêtes  étaient  encore  désignées  à  cette 
époque  sous  le  nom  de  Table- Ronde ,  et  que  les  écrivains  des 
siècles  de  la  chevalerie  en  font  le  synonyme  de  tournoi. 

.ïe  conclus  que  l'histoire  romanesque  d'Arthur    i>rend    sa 


244  REVUE  DE  PARIS. 

source  dans  les  traditions  galloises  ,  qu'elles  aient  été  conser- 
vées dans  les  chants  des  bardes,  les  triades,  les  contes,  les 
chroniques  nationales  des  Gallois  ,  ou  retenues  de  mémoire  par 
le  peuple. 

Parmi  les  ruines  du  cloître  de  Glastonbury  ,  en  Angleterre  , 
croît,  au  bord  d'une  fontaine,  un  buisson  d'aubépine  qtii  fleurit 
en  toute  saison.  Cet  arbuste,  qui  partageait  avec  le  chêne  les 
honneurs  sacrés  chez  les  Bretons  ,  y  fut  planté  par  les  druides. 
Lorsque  leur  culte  eut  été  détruit  et  que  la  foi  nouvelle  se  fut 
emparé  de  leur  sanctuaire  ,  le  bruit  se  répandit  qu'autrefois  un 
apôtre,  arrivant  d'un  pays  lointain  pour  convertir  l'île  de 
Bretagne ,  avait  pris  possession  de  la  terre  en  y  plantant  son 
bâton  de  voyage  ,  qui  s'était  couvert  de  fleurs.  Le  culte  des 
druides  a  passé  dans  ces  lieux,  hélas  !  comme  la  foi  de  l'apôtre, 
et  l'aubépine  fleurit  toujours. 

C'est  l'image  de  la  destinée  qu'a  subie  la  légende  d'Arthur. 
Les  bardes ,  qui  chantaient  en  lui  le  dieu  des  combats  ,  ne  sont 
plusj  les  trouvf'res,  qui  en  tirent  depuis  l'idéal  du  roi-chevalier, 
ont  eu  le  même  sort,  et  pourtant  elle  brille  encore  sur  les 
ruines  des  siècles,  la  fleur  de  poésie  éclose  au  souvenir  du  héros 
breton. 


II.  —  Tristan. 


Le  roman  de  Tristan  est  un  des  plus  célèbres  du  cycle 
d'Arthur.  Il  est  aujourd'hui  prouvé  que  les  troubadours  pro- 
vençaux chantaient  les  aventures  de  Tristan  dès  l'année  1150; 
malheureusement  leurs  poèmes  sont  perdus.  Quelques  parties 
de  ceux  des  trouvères  ont  survécu,  mais  ils  ne  remontent  pas  à 
une  époque  aussi  reculée.  L'un  des  trois  plus  anciens  doit  avoir 
été  rédigé  par  un  certain  Bérox ,  dans  les  dernières  années  du 
règne  d'Henri  II ,  roi  d'Angleterre  ;  le  second  est  l'œuvre  d'un 
poète  nommé  Thomas,  postérieur  au  moins  d'un  quart  de  siècle 
au  premier;  le  troisième  est  généralement  attribué  à  Chrétien 
de  Troyes  ,  déjà  mort  au  commencement  du  xiiip  siècle.  Quant 
à  la  version  en  prose  de  Luc  du  Gast ,  M.  Fauriel  ayant 
démontré  jusqu'à  l'évidence  qu'elle  n'est  qu'une  amplification, 


REVUE  DE  PARIS.  215 

qu'un  remaniement  des  poèmes  originaux,  il  ne  faut  point  s'y 
arrêter.  Je  passe  donc  tout  de  suite  à  l'examen  des  trois  princi- 
pales versions  riraées  qui  aient  paru  des  aventures  de  Tristan  j 
elles  sont  incomplètes,  comme  je  Tai  dit,  mais  elles  s'éclairent 
l'une  par  l'autre  ,  et  l'on  peut  aisément  reproduire  un  tout  en 
les  rapprochant. 

Tristan  fait  ses  premières  armes  en  Cornouailles  ,  à  la  cour 
du  roi  March  son  oncle,  quand  un  chevalier  irlandais  appelé 
Morhoult  s'y  présente,  réclamant  un  tribut  injuste.  Tristan  le 
combat  et  le  tue;  mais,  ayant  reçu  dans  la  cuisse  un  dard 
empoisonné,  et  ne  trouvant  pas  en  Cornouailles  de  médecin 
assez  habile  pour  guérir  sa  blessure  ,  il  se  déguise  en  joueur  de 
harpe  et  se  rend  en  Irlande.  C'est  là  qu'il  voit  la  belle  Yseult, 
dont  il  fait,  à  son  retour,  un  portrait  si  flatteur  à  son  oncle, 
que  le  roi  veut  l'épouser.  Tristan,  chargé  de  la  demander,  part 
déguisé  en  marchand,  et  il  revient  en  Cornouailles  avec  la 
future  du  roi,  quand,  ayant  porté  par  mégarde  à  ses  lèvres  et 
présenté  ù  la  princesse  irlandaise  une  coupe  contenant  un 
philtre  magique  destiné  à  March  et  confié  à  Brangien,  servante 
d'Yseult,  ils  sentent  aussitôt  l'amour  couler  dans  leurs  veines. 
Peu  de  jours  après  les  noces  ,  le  sénéchal,  puis  le  nain  de  la 
cour  s'aperçoivent  de  la  liaison  coupable  de  Tristan  et  d'Yseult, 
en  informent  le  roi  et  lut  ménagent  l'occasion  de  les  surprendre; 
mais  Tristan  déjoue  leurs  ruses.  Enfin  les  deux  amants  sont 
pris,  et  on  les  mène  au  supplice,  quand  le  chevalier  trouve 
moyen  de  s'échapper  et  revient  délivrer  la  reine.  Trois  ans  s'é- 
coulent,  au  bout  desquels,  un  bon  ermite  ayant  réconcilié  les 
deux  époux,  l'amant  reçoit  ordre  de  ne  plus  reparaître  à  la 
cour.  Il  y  reparaît  pourtant  ;  il  trouve  moyen,  sous  l'habit  d'un 
fou,  de  tromper  tous  les  yeux  et  de  renouer  ses  liaisons  avec 
Yseult.  Trois  barons  s'en  doutent  et  suggèrent  au  roi  leurs 
scoipçons.  La  reine,  pour  les  confondre,  se  met  sous  la  protec- 
tion du  roi  Arthur  et  des  chevaliers  de  la  Table-Ronde ,  et 
propose  à  son  mari  de  prouver  son  innocence  par  un  serment 
solennel.  Le  jour  marqué,  comme  la  suite  de  March  et  celle 
d'Arthur  se  rendaient  au  lieu  désigné,  Tristan,  déguisé  en 
mendiant,  s'offre,  au  passage  d'un  gué,  pour  transporter  la 
reine.  Elle  accepte  ,  et,  sur  un  signe  d'elle,  son  amant  l'ayant 
laissée  tomber;  elle  peut  sans  parjure  faire  serment  qu'elle  u'a 

ai. 


24«  REVUE  DE  PARIS. 

jamais  eu  de  familiarité  avec  personne,  excepté  avec  son  époux 
elle  maladroit  mendiant  qui  vient  de  la  jeter  parterre.  La  reine 
ainsi  justifiée,  tout  le  monde  se  livre  à  la  joie  :  des  joutes  ont 
lieu.  Tristan  y  vient  prendre  part  sous  un  déguisement  nou- 
veau, et  bat  l'un  après  l'autre  tous  les  chevaliers  de  la  Table- 
Ronde;  Arthur,  émerveillé  de  sa  bravoure,  propose  une  grande 
récompense  à  quiconque  le  lui  amènera  ,  mais  il  évite  prudem- 
ment une  nouvelle  rencontre  et  s'éloigne.  Quoique  l'innocence 
d'Yseult  soil  reconnue,  son  amant  n'est  point  rappelé  à  la  cour; 
il  se  retire  dans  la  Petite-Bretagne  et  prend  le  parti  de  se  marier 
à  la  fille  d'Houel,  roi  du  pays,  qui  porte  aussi  le  nom  dTseull. 
Toutefois  c'est  en  vain  qu'il  essaye  d'oublier  son  premier 
amour,  c'est  en  vain  qu'il  court  les  aventures  périlleuses;  au 
lieu  d'une  distraction ,  il  y  trouve  une  blessure  morlelle.  La 
femme  du  roi  March  peut  seule  le  guérir;  il  l'envoie  chercher. 
Mais  la  fille  du  roi  de  la  Petite-Bretagne,  qui  a  surpris  le 
secret  des  amours  de  son  mari ,  lui  fait  accroire  que  la  reine  de 
Cornouailles  refuse  de  se  rendre  à  ses  vœux  ,  et  Tristan  meurt 
de  chagrin. 

J'ai  dit  que  la  rédaction  la  plus  ancienne  de  cette  histoire  ro- 
manesque ne  datait  que  du  milieu  du  xii« siècle  au  plus  tôt;  or, 
dès  le  commencement  de  ce  siècle  et  antérieurement ,  on  la 
trouve  populaire  parmi  les  Gallois. 

Un  barde  de  cette  nation  ,  qui  vivait  au  moins  deux  cents  ans 
avant  Raimbaud  d'Orange ,  le  premier  troubadour  qui  men- 
tionne Tristan  ,  nous  a  laissé  un  curieux  dialogue  où  il  prend 
l'histoire  in  médias  res .  Comme  le  poëme  gallois  n'a  jamais 
été  traduit  en  français,  on  me  permettra  de  le  citer  tout  entier; 
j'indiquerai  ensuite  les  rapports  qu'il  offre  avec  le  roman. 
L'auteur  le  fait  précéder  du  sommaire  suivant  :  «  C'est  le 
dialogue  qui  eut  lieu  entre  Tristan,  fils  de  Tallourh,  et 
Goualmaï,fils  de  Gouyar,  après  que  Tristan  eut  passé  trois 
ans  loin  de  la  cour  d'Arthur ,  en  proie  à  ses  peines  de  cœur. 
Arthur  avait  envoyé  vingt-huit  de  ses  guerriers  avec  ordre  de 
le  prendre  et  de  le  lui  amener;  mais  Tristan  les  abattit  tous, 
l'un  après  l'autre,  et  ne  se  rendit  ([u'à  la  prière  de  Goualmaï  à 
la  langue  d'or.  »  Après  ce  couit  exposé,  le  barde  met  en  scène 
les  deux  acteurs. 


REVUE  DE  PARIS.  847 

GoDALMAÏ.  —  Bruyants  sont  les  flots  quand  la  mer  est  haute. 
Qui  es-tu  ,  mystérieux  guerrier  ? 

TRiSTArf.  —  Bruyants  sont  les  flols  et  la  foudre.  Laisse-les 
bruire  dans  leur  fureur.  Au  jour  de  la  bataille,  je  suis  Tristan 
(  le  turbulent  ). 

GoiALMAï.  —  Tristan  aux  discours  sans  reproche,  toi  qui  ne 
fuis  jamais  au  jour  du  combat,  tu  avais  jadis  pour  compagnon 
Goualmai. 

Tristan.  —  Je  ferai  pour  Goualmaï,  au  jour  du  carnage,  ce 
qu'un  frère  d'armes  ferait  pour  son  frère. 

GoDALMAÏ.  —  Tristan  aux  brillantes  qualités,  toi  dont  l'épée 
rayonne  dans  les  travaux  de  la  guerre,  je  suis  Goualmaï,  neveu 
d'Arthur. 

Tristan.  —  Goualmaï,  plus  vif  que  le  renard  ,  si  tu  es  ja- 
mais en  péril ,  je  ferai  monter  le  sang  jusqu'aux  genoux. 

Goualmaï.  -  Tristan,  pour  toi,  je  me  battrai  aussi,  tant 
que  mon  bras  ne  me  faillira  pas  ;  je  me  battrai  du  mieux  que  je 
pourrai. 

Tristan.  —  Je  te  le  demande  (  non  que  je  les  craigne  ,  mais 
parce  que  je  m'en  défie  ) ,  quels  sont  ces  guerriers  qui  sont  là 
devant  moi  ? 

Goualmaï.  —  Tristan  aux  grandes  qualités,  ne  les  connais- 
tu  pas?  C'est  la  suite  d'Arthur  qui  s'approche. 

Tristan.  —  Je  ne  crains  pas  Arthur,  je  le  brave  en  neuf 
cents  combats;  si  on  me  tue  ,  je  tuerai  aussi. 

Goualmaï.  —  Tristan,  ô  toi  l'ami  des  dames,  avant  de 
livrer  un  combat,  il  est  bon  de  proposer  un  accommodement. 

Tristan.  —  Tant  que  j'aurai  mon  épée  sur  ma  cuisse 
et  ma  main  droite  pour  me  défendre ,  je  ne  redouterai  per- 
sonne. 

Goualmaï.  —  Tristan  aux  brillantes  qualités,  n'entreprends 
point  de  combattre  Arthur,  ton  ami. 

Tristan.  —  Goualmaï,  par  amour  pour  loi ,  je  veux  réflé- 
chir à  ceci }  je  te  le  dis  en  vérité,  comme  l'on  m'aime,  j'aime 
aussi. 

Goualmaï.  —  Tristan  à  l'âme  opiniâtre,  la  pluie  mouille  cent 
chênes;  viens  t'aboucher  avec  ton  parent. 

Tristan.  —  Goualmaï  aux  répliques  contraires ,  que  la  pluie 
mouille  cent  sillons!  je  te  suivrai  partout. 


248  REVUE  DE  PARIS. 

a  Et  Tristan  (dit  le  barde)  vint  avec  Goualmaï  trouver 
Arthur.  » 

Goualmaï.  —  Arthur  aux  réponses  aimables,  la  pluie  mouille 
cent  (êtes  :  voici  Tristan,  réjouis-toi  ! 

Arthur.  —  Goualmaï  aux  répliques  irréprochables,  la  pluie 
mouille  cent  toils  5  sois  le  bienvenu,  Tristan,  mon  neveu,  cher 
Tristan,  chef  de  l'armée;  aime  ta  race;  souviens-toi  du  passé 
et  de  moi ,  le  chef  de  la  tribu. 

Tristan,  chef  des  batailles,  sois  honoré  comme  le  plus  digne, 
et  honore-moi  comme  ton  souverain. 

Tristan,  sage  et  illustre  chef,  aime  ta  parenté,  personne 
ne  le  fera  de  mal  ;  qu'il  n'y  ait  point  de  froideur  entre  deux 
amis. 

Tristan. — Arthur,  je  t'écouterai  et  me  soumettrai  à  les 
ordres ,  et  ferai  ce  que  tu  voudras. 

Remarquons  tout  de  suite  que  l'auteur  de  ce  poëme  fait  allu- 
sion aux  deux  points  sur  lesquels  roule  toute  la  fable  roma- 
nesque :  1°  les  amours  de  Tristan,  qu'il  suppose  tellement 
connues ,  qu'il  appelle  sans  plus  amples  détails  son  héros 
«  l'ami  des  dames»  ,  traduction  parfaite  du  surnom  que  donne 
à  Tristan  le  poêle  Thomas  ;  2«»  ses  peines  de  cœur,  suite  de  ses 
amours  et  principe  de  la  vie  solitaire  que  le  barde  lui  fait  mener 
pendant  trois  ans,  comme  le  romancier. 

Je  pourrais  m'arrêter  là  ;  mais  le  poëme  est  si  fécond  en  rap- 
ports curieux  avec  le  roman,  qu'il  m'est  impossible  de  ne  pas 
en  indiquer  quelques-uns.  J'omettrai  toutefois  ceux  qui  sautent 
aux  yeux  ,  comme  l'identité  d'origine  et  de  patrie,  le  caractère 
guerrier,  les  qualités  brillantes  des  deux  Tristan  ,  leurs  rela- 
tions avec  Arthur,  sa  cour  et  ses  chevaliers.  Je  me  bornerai  à 
l)arler  de  l'idée  fondamentale  du  poëme  gallois.  Or,  cette  idée, 
ne  l'avons-nous  i)as  vue  développée  dans  le  roman?  Quand 
Tristan  paraît  ù  l'extrémité  de  la  plaine  où  s'avance  le  roi 
Arthur  et  sa  suite,  qui  se  rendent  au  lieu  de  l'assemblée,  ce 
prince  ne  donne-t-il  pas  ordre  à  ses  chevaliers  de  s'emparer  de 
leurs  personnes  et  de  les  lui  amener?  Loin  d'en  venir  à  bout, 
ne  sont-ils  pas  tous  battus  les  uns  après  les  autres?  Mais  voici 
un  rapport  encore  plus  frappant  :  selon  le  trouvère,  Gauvain, 
voyant  venir  Tristan ,  dit  à  quelqu'un  :  a  Je  ne  le  connais  pas  j 


I 


REVUE  DE  PARIS.  249 

sais-(u  qui  c'est  ?»  Et  plus  lard  encore  il  adresse  la  même  de- 
mande, manifestant  tout  haut  la  crainte  que  le  chevalier  ne 
soit  un  fantôme. 

D'où  venait  cette  erreur  ?  Pourquoi  ne  le  reconnaît-il  pas  ? — 
Tristan  ,  dit  le  poète  français ,  portait  un  bouclier  couvert  d'un 
voile  noir,  et  un  autre  voile  noir  lui  cachait  le  visage.  —  Eh 
bien  !  cette  circonstance  si  caractéristique,  si  précise  du  dégui- 
sement de  Tristan,  qui  le  fait  prendre  pour  un  fanlôme,  elle 
existe  ,  nous  l'avons  vu  ,  dans  ie  poëme  du  barde ,  où  Goualmaï, 
ne  reconnaissant  pas  Tristan  ,  l'aborde  en  lui  demandant  son 
nom  et  en  l'appelant  un  (juerrier  '))ixsténeux. 

L'épisode  du  combat  de  Tristan  contre  les  chevaliers  du  roi 
Arihur  a  donc  évidemment  été  emprunté  aux  anciennes  tradi- 
tions galloises.  Il  est  vrai  que  dans  le  roman  il  a  un  dénoue- 
ment différent  de  celui  du  poëme  :  dans  l'un  ,  Tristan  cède  à 
l'éloquence  de  Goualmaï ,  et  vient  trouver  Arthur  ;  dans  l'autre, 
au  contraire  ,  il  s'éloigne  après  avoir  battu  les  chevaliers  de  la 
Table-Ronde.  Mais  une  telle  différence  n'a  rien  d'étonnant;  si 
nous  en  croyons  le  poëte  Thomas ,  on  racontait  de  mille  ma- 
nières l'histoire  de  Tristan;  elle  n'a  même  rien  que  de  très- 
naturel,  car  le  trouvère  ne  pouvait  pas  faire  démasquer  son 
héros  par  le  roi  Arthur  en  présence  du  roi  March  ,  de  sa  suite 
et  de  la  reine  Yseult,  sans  manquer  à  toutes  les  convenances, 
en  même  temps  qu'aux  plus  simples  notions  de  l'art. 

Le  romancier  joint  au  caractère  amoureux  et  guerrier  de 
Tristan  ,  que  les  bardes  lui  prêtent  aussi,  celui  de  poëte  et  de 
musicien.  L'instrument  dont  il  joue  de  préférence  est  la  harpe; 
il  paraît  deux  fois  avec  une  harpe  à  la  main  ;  il  joue  aussi  de 
la  rote  en  s'accompagnant  de  la  voix,  c  Je  suis ,  dit-il ,  bon  mé- 


«  Je  sais  bien  temprer  harpe  et  rote, 
o  Et  chanter  après  à  la  note.  » 

La  harpe  et  la  rote  sont  deux  instruments  de  musique  na- 
tionaux des  Gallois.  Le  barde  de  Taliesin  se  vante,  comme 
Tristan  ,  de  savoir  jouer  de  l'un  et  de  l'autre.  A  juger  sur  les 
seules  apparences ,  les  romanciers  n'auraient  donc  fait  un  mu- 


250  REVUE  DE  PARIS. 

sicien  de  Tristan  qu'en  suivant  les  traditions  celtiques;  mais 
ces  apparences  sont  parfaitement  conformes  à  la  réalité,  depuis 
que  le  savant  Jones  a  prouvé  par  des  témoignages  anciens  que 
Tristan  était  barde  et  disciple  de  Merzyn. 

Ce  fait  m'induit  naturellement  à  parler  de  la  fable  du  philtre 
magique.  Elle  est  conçue  tout  à  fait  dans  le  sens  des  plus 
vieilles  traditions  bardiques.  Parmi  celles-ci,  il  y  en  a  une  qui 
offre  avec  elle  une  ressemblance  frappante.  «  Ce  boire  d'amour, 
ce  breuvage  d'Iierbes  magiques,  que  fit  bouillir  la  mère  d'Yseult 
pour  le  roi  March  et  pour  sa  fille,  dit  le  romancier,  Tristan, 
accablé  de  chaleur  et  de  soif,  le  prit  et  le  partagea  avec  son 
amante,  et  en  souffrit  mainte  douleur.  » 

La  tradition  bardique  suppose  qu'une  mère,  voulant  aussi 
douer  son  enfant ,  non  pas  d'un  amour  surhumain,  seniiment 
étranger  aux  bardes,  mais  d'un  savoir  universel ,  idée  parfai- 
tement d'accord  avec  leur  système ,  fait  bouillir  des  herbes 
merveilleuses  dont  le  mélange  doit  produire  un  philtre  appelé 
breuvage  de  science.  Toutefois  celui  à  qui  il  est  destiné  n'en 
profite  pas  plus  que  le  roi  March  ;  il  échoit  par  hasard  au  jeune 
barde  Taliesin.  Pressé,  comme  Tristan,  par  la  chaleur,  le 
jeune  homme  en  porte  quelques  gouttes  à  ses  lèvres,  el  aussitôt 
la  science  inonde  son  intelligence;  mais  il  se  voit  en  même 
temps  exposé  à  tous  les  travaux,  à  toutes  les  angoisses  qu'elle 
entraîne  à  sa  suite,  travaux  non  moins  rudes  que  ceux  dont 
l'amour  accabla  Tristan. 

Celte  conformité  remarquable  de  la  tradition  et  du  roman 
porte  à  croire  que  les  trouvères  ont  retourné  et  transformé  la 
fable  celtique.  Tristan  étant  barde ,  ils  ont  fort  bien  pu  lui 
prêter,  en  la  défigurant ,  une  aventure  attribuée  au  barde  par 
excellence,  aventure  qui,  du  reste,  lui  serait  aussi  arrivée  à 
lui-même  si  elle  était ,  comme  on  l'a  dit,  la  figure  des  divers 
stages  d'initiation  par  lesquels  devaient  passer  tous  les  mem- 
bres de  l'ordre. 

Les  allusions  des  triades  du  moine  de  Lancarvan  aux  prin- 
cipaux faits  de  l'histoire  romanesque  sont  encore  plus  directes 
que  celles  des  bardes.  Elles  signalent  la  reine  Yseult  et  le  roi 
March  son  époux,  comme  oncle  et  tante  de  Trislan  ;  elles  in- 
sistent sur  la  passion  adultère  et  incestueuse  ,  mais  constante, 
du  guerrier  gallois  pour  cette  princesse;  elles  mettent  la  reine 


KtVUE  DE  PARIS.  251 

au  nombre  des  trois  épouses  céh'hres  pu-  leur  incontinence, 
et  comptent  Tristan  parmi  les  amants  bretons  les  plus  fameux. 
Si  l'on  veut  des  traits  moins  généraux,  les  triades  en  offriront. 
Une  d'elle  est  ainsi  conçue  :  «  Tristan  était  un  des  trois  guer- 
riers de  l'île  de  Bretagne  que  personne  n'avait  jamais  pu 
vaincre  ,  soit  par  contrainte  ,  soit  par  vaillance,  soit  par  ruse; 
un  des  trois  guerriers  qui  pouvaient  prendre  en  cas  de  besoin 
telle  forme  qui  leur  plaisait.» 

On  avait  donc  essayé  de  triompher  de  Tristan  par  contrainte. 
Qui  en  avait  usé  à  son  égard  ?  Le  rédacteur  ne  croit  pas  néces- 
saire de  nous  le  dire  ;  mais  à  coup  sûr  son  silence  sous-enlend 
le  nom  du  roi  March,  qui ,  d'après  les  romanciers,  fit  vaine- 
ment prendre  ,  enchaîner  et  conduire  son  neveu  à  la  mort. 
On  avait  voulu  triompher  de  lui  par  vaillance  :  —  les  bardes  et 
les  romanciers  se  sont  accordés  à  nous  en  donner  la  preuvej  — 
par  ruse:  — et  qui?  Évidemment  encore  son  oncle  ou  ses 
agents.  La  triade  n'a  aucun  sens  ,  ou  c'est  celui-là  qu'elle  pré- 
sente ;  rirse  du  roi,  qui  se  cache  dans  l'arbre  au  pied  du(|uel 
doivent  se  réunir  sa  femme  et  son  neveu  ;  ruse  du  nain,  qui 
répand  de  la  farine  enlre  les  chambres  des  deux  amants;  ruses 
qui  toulessont  déjouées  par  Tristan.  Enfin  ,  d'après  la  triade, 
Tristan  changeait  à  son  gré  de  forme.  Une  telle  assertion  sup- 
pose des  faits  ;  ces  faits  ne  peuvent  être  que  ceux  dont  les  ro- 
manciers nous  sont  garants  lorsqu'ils  nous  le  montrent  dé- 
guisé en  joueur  de  harpe,  en  marchand  ,  en  fou,  en  mendiant, 
enfin  sous  l'armure  étrange  qui  le  fait  prendre  pour  un  fan- 
tôme. 

C'en  est  assez  pour  prouver,  d'une  part  ,  que  le  rédacteur 
des  triades  connaissait  les  gestes  de  Tristan  ;  d'une  autre,  que 
ces  gestes  étaient  populaires  parmi  les  Gallois  dès  le  commen- 
cement du  xiie  siècle.  S'il  en  eût  été  autrement,  lauteur  cam- 
brien  aurait-il  pu  être  aussi  laconique?  Son  laconisme  même 
suppose  des  lecteurs  instruits. 

Cette  conclusion  n'est  pas  une  hypothèse.  Le  docteur  Owen 
assure  avoir  découvert  un  ancien  conte  populaire  du  cycle  d'Ar- 
thur sur  le  thème  de  Tristan  ,  mais  n'avoir  pu  Toblenir.  Privé, 
par  la  mort  du  savant  gallois,  de  toute  notion  sur  le  proprié- 
taire du  conte  en  question ,  je  n'ai  pu  moi-même ,  malgré  toutes 
mes  recherches ,  parvenir  à  en  prendre  connaissance.  Espérons 


252  REVUE  DE  PARIS. 

qu'un  aulre  plus  heureux  le  livrera  à  la  publicilé.  En  adendant, 
il  faut  croire  qu'appartenant  au  cycle  d'Arthur  ,  il  est  chevale- 
resque comme  tous  les  autres  ouvrages  du  même  cycle,  comme 
eux  des  premières  années  du  xii^  siècle ,  et  que  les  aventures 
dont  il  entretient  le  lecteur  sont  celles  du  Tristan  des  bardes 
et  des  triades  reproduites  dans  le  roman.  On  a  d'autant  plus 
lieu  de  le  penser,  qu'un  aulre  conte  populaire  gallois  met  en 
scène  deux  personnages  du  roman  en  leur  faisant  jouer  le  rôle 
qu'ils  y  jouent.  C'est  le  prince  irlandais  Morhouit,  oncle  de  la 
reine  Yseult ,  dont  le  véritable  nom  celtique  est  Martholouch  , 
et  sa  servante  Brangien.  Comme  les  romanciers  ,  les  conteurs 
|)arlent  d'un  tribut  exigé  des  Bretons  par  le  prince  irlandais  , 
mais  en  nous  faisant  connaître  ses  droits.  D'après  eux,  un  chef 
cambrien  aurait  coupé  les  oreilles  et  les  lèvres  des  chevaux  d'un 
chef  irlandais.  En  dédommagement  de  cette  insulte ,  les  Bretons 
devaient  payer  un  certain  nombre  de  barres  d'or  et  d'argent ,  et 
autant  de  chevaux  qu'il  y  en  avait  eu  de  mutilés.  Les  mêmes 
conteurs  nous  a|)prennent  que  Bronguen ,  la  Brangien  du 
roman,  était  femme  de  Martholouch,  qu'elle  était  Bretonne, 
et  avait  suivi  son  mari  en  Irlande;  ils  ajoutent  qu'elle  fut 
victime  des  démêlés  de  ses  compatriotes  et  des  Irlandais , 
qu'elle  eut  à  subir  à  la  cour  toutes  sortes  d'outrages ,  au  point 
qu'on  lui  fit  remplir  l'office  de  servante  :  c'est  aussi  dans 
cette  position  subalterne  que  nous  la  montrent  les  roman- 
ciers. 

Tels  sont  les  rapports  des  traditions  galloises  écrites  et  du 
roman  ;  comme  on  le  voit ,  ils  sont  nombreux  ;  quant  aux  tra- 
ditions orales ,  je  n'en  ai  pu  découvrir  que  deux.  La  première 
nous  est  fournie  par  l'auteur  d'une  des  branches  du  roman  même 
de  Tristan.  Après  avoir  dit  comment  Tristan,  surpris  avec  la 
reine  Yseult,  fut  condamné  à  être  biûlé  vif,  et  comment  il 
trouva  moyen  d'échapper  à  ceux  qui  le  menaient  au  supplice  eu 
franchissant  une  hauteur  considérable,  le  trouvère  Bérox  af- 
firme qu'en  mémoire  de  ce  fait  dont  le  récit  était  encore  popu- 
laire au  moment  où  il  écrivait,  les  habitants  de  la  Cornouaille 
appellent  Saut  de  Tristanle  lieu  mentionné  dans  le  roman.  On 
trouve  effectivement  près  de  Tintagel ,  dans  la  Cournouaille  an- 
glaise, au  bord  de  la  mer,  un  rocher  désigné  sous  le  nom  breton 
de  Lam  Tristan ^  ou  Saut  de  Tristan. 


REVUE  DE  PARIS.  iSS 

La  seconde  tradition  orale  dont  ranlorité  confirme  le  récit 
du  romancier,  est  relative  au  roi  xMarch  et  à  son  nain  favori. 
L'idée  de  ce  nain,  sorcier,  laid  ,  bossu  .  difforme,  noir,  plein 
de  malice  ,  connaissant  l'avenir  ,  est  évidemment  empruntée  à 
la  myihologie  cellique.  D'après  Jestraditionssalloises,  bretonnes 
et  irlandaises ,  la  sorcellerie  ,  la  laideur ,  la  difformité  ,  la  noir- 
ceur ,  la  méchanceté,  la  connaissance  de  l'avenir,  sont  les  at- 
tributs caractéristiques  d'une  des  classes  d'êtres  surnaturels  à 
laquelle  appartiennent  les  nains.  Les  mêmes  traditions  gal- 
loises, armoricaines  et  irlandaises,  rapportent  la  fable  des  oreilles 
de  cheval  ,  que  le  romancier  prête  au  roi  March  ,  et  dont  son 
nain  révèle  le  secret.  Le  docteur  O'Connor  pour  les  Irlandais  , 
et  Cambry  pour  les  Bretons ,  la  citent  à  peu  près  dans  les  mêmes 
termes  ;  mais  ,  afin  qu'on  n'y  voie  point  une  imitation  du  conte 
de  Midas,  je  crois  devoir  faire  observer  que  le  nom  du  roi , 
Marck  (cheval)  ,  sur  le  sens  duquel  elle  roule  ,  a  la  même  si- 
gnification dans  tous  les  dialectes  de  la  langue  celtique.  L'iden- 
dité  des  trois  fables  est  incontestable;  on  ne  peut  nier  qu'elles 
n'appartiennent  à  des  rédactions  différentes  d'une  seule  légende 
primitive  celtique,  que  le  romancier  a  tronquée  pour  l'accom- 
moder à  son  ouvrage.  Ayant  à  venger  d'un  seul  coup  Tristan 
et  la  reine  ,  il  ne  se  contente  pas  de  faire  trahir,  comme  la 
tradition  ,  le  roi  March  par  son  favori,  qui  a  trahi  tant  de  fois 
Tristan,  il  suppose  que  le  traître  périt  victime  de  sa  félonie, 
et  qu'il  en  est  puni  par  le  roi  March  lui-même.  Du  reste,  la 
preuve  que  les  auteurs  du  roman  de  Tristan  n'ont  fait,  comme 
quelques  autres  trouvères ,  que  dégrossir  et  arranger,  d'après 
les  idées  de  leur  temps  ,  un  type  simple  et  primitif,  la  preuve 
de  ce  fait  se  trouve  dans  toutes  les  parties  de  l'ouvrage  :  je  n'en 
citerai  qu'une,  mais  elle  est  concluante. 

Après  avoir  raconté  comment  Yseult  fut  sauvée  du  bûcher 
par  les  ladres  auxquels  le  roi  March  l'abandonna,  et  comment 
Tristan  l'arracha  d'entre  leurs  mains ,  Bérox  ajoute  :  «  selon  les 
conteurs  populaires  bretons ,  Tristan  fit  tuer  le  chef  des  ladres; 
mais  ces  conteurs. 

N'en  savent  pas  bien  l'histoire  : 
Trop  est  Tristan  preux  et  courtois 
Pour  occire  gens  de  telles  lois.  » 
11  22 


25Î  REVUE  DE  PARIS. 

Ne  voit-on  pas  liiKer  ici  le  poeie  ledré  et  poli  avec  le  conteur 
aux  mœurs  riisliiiiies  et  isnies  ,  mais  fiauchi  s ,  et  portant  avec 
elles  des  signes  d'antériorité?  L'élément  traditionnel  du  roman 
doit  avoir  subi  en  général  la  même  transfornation  entre  les 
mains  du  romancier;  toutefois,  si  j'en  juge  par  le  dénoue- 
ment de  l'ouvrage,  il  n'a  pas  été  détiguré  au  point  d'être  mé- 
connaissable, il  a  même  conservé  |)arfois  quelques  traits  de  sa 
physionomie  primitive.  Ce  dénouement  me  semble  imité  de 
quelque  chant  populaire  breton  ou  gallois.  J'y  découvre  plu- 
sieurs motifs  qui  n'ont  pu  être  empruntés  qu'à  une  poésie  an- 
térieure et  traditionnelle.  Une  ballade  aussi  répandue  en  Armo- 
rique  que  dans  le  pays  de  Galles ,  et  par  conséquent  plus 
ancienne  que  le  j)0ême  français  ,  m'en  fournit  la  preuve;  la 
similitude  du  sujet  permet  d'établir  une  comparaison  entre 
l'œuvre  du  chanteui'  rustique  et  celle  du  trouvère.  Voici  les 
points  de  conformité  les  plus  remarquables  des  deux  ou- 
vrages. 

Le  héros  de  la  ballade  est  un  jeune  guerrier  breton  qui  a  été 
fait  prisonnier.  Voulant  en  informer  sa  mère  ,  il  lui  envoie  un 
messager  porteur  d'un  anneau  qui  doit  le  faire  reconnaître; 
ce  messager  se  déguise  en  mendiant,  afin  de  pouvoir  plus 
aisément  traverser  le  pays  étranger.  Tristan ,  comme  on  s'en 
souvient,  tombe  aussi  malade  en  pays  étranger  ;  il  veut  le  faire 
savoir  à  Yseult  ;  il  charge  son  ami  Kaerden  d'un  message  pour 
elle.  Kaerden  se  déguise  en  marchand  pour  tromper  le  roi 
March  ;  l'anneau  qui  brille  à  son  doigt  lui  sert  d'introducteur 
prèsd'Yseult. 

La  mère  du  jeune  guerrier  breton  reçoit  le  message  et  part  à 
l'instant;  mais  elle  arrive  trop  tard  :  induite  en  erreur  par  la  per- 
fidie du  geôlier  ,  qui  lui  a  fait  accroire  que  le  messager  revient 
seul,  son  fils  n'existe  plus. 

«  La  dame,  dit  le  poète  populaire  ,  demandait  aux  gens  de  la 
ville,  en  abordant  :  — Qu'y  a-t-il  de  nouveau  ici,  que  j'entende 
les  cloches  sonner  ? 

«  Un  vieillard  répondit  à  la  dame  ,  quand  il  l'entendit  :  — 
Un  jeune  guerrier  blessé  que  nous  avons  ici  vient  de  mourir  ce 
soir. 

>>  Il  avait  à  peine  fini  de  parler  ,  que  la  dame  courait  vers  la 
prison  ; 


REVUE  DE  PARIS.  3S5 

r>  Que  la  dame  courait  tout  en  pleurs  ,  ses  cheveux  blancs 
épars; 

»  Si  bien  que  les  gens  de  la  ville  étaient  étonnés  en  voyant 
une  damfi  élrangèi-e  mener  un  lel  deuil  dans  la  rue  ; 

«  Si  bien  que  chacun  demandait  :  Quelle  est  celle-ci  et  d'où 
vient-elle  ?  —  Et  la  pauvre  dame  dit  au  portier  en  arrivant  au 
pied  de  la  tour  : 

»  —  Ouvrez  vite,  ouvrez-moi  la  porte  :  mon  fils  !  mon  (ils  ! 
que  je  le  voie. 

»  Quand  la  grande  porte  fut  ouverte,  elle  se  jeta  sur  le 
corps  de  son  fils ,  le  serra  entre  ses  deux  bras  et  ne  se  releva 
plus.  » 

Trislan  et  Yseult  ont  le  même  sort.  Tandis  que  son  amante 
accourt,  Tristan  ,  abusé  par  sa  femme,  la  croit  infidèle  et  rend 
rame.  Cependant  elle  débarque,  u  En  sortant  de  la  nef ,  elle  en- 
tend de  grandes  plaintes  dans  la  rue,  et  les  cloches  sonner  aux 
monastères  et  aux  chapelles  ;  elle  demande  aux  gens  quelles 
nouvelles  il  y  a ,  pourcjuoi  on  sonne  ainsi  les  cloches,  et  pour- 
quoi l'on  verse  tant  de  pleurs.  Alors  un  vieillard  lui  dit  :  — 
Belle  dame,  nous  avons  ici  une  douleur  comme  personne  n'en 
eut  jamais  ;  Tristan  ,  le  preux,  le  franc  ,  est  mort  ;  c'est  une 
désolation  pour  tous  ceux  du  royaume;  il  était  généreux  en- 
vers les  pauvres  gens  et  secourable  envers  les  affligés  ;  il  vient 
de  mourir  en  son  lit  d'une  blessure  qu'il  a  reçue  ;  jamais  si  grand 
malheur  n'advint  dans  ce  pays. 

»  En  entendant  la  nouvelle,  YseuU  perd  la  voix  de  douleur; 
elle  est  si  désolée  de  la  mort  de  Tristan  !  Elle  va  par  la  rue  ,  les 
vêtements  en  désordre;  elle  court  au  palais.  Les  Bretons  ne  vi- 
rent jamais  femme  d'une  telle  beauté  ;  ils  s'émerveillent  dans  la 
cité,  et  se  demandent  d'où  elle  vient  et  qui  elle  est.  Yseult 
court  où  elle  voit  le  corps;  elle  se  tourne  vers  l'orient,  elle  prie, 
en  sanglotant ,  pour  lui  :  —  Ami  Tristan ,  quand  je  vous  vois 
raort,  je  ne  puis  vivre  plus  longtemps  ;  vous  êtes  mort  d'amour 
pour  moi .  je  meurs  aussi  d'amour  ,  ami,  puisque  je  n'ai  pu 
venir  à  temps. 

T>  Elle  va  donc  se  coucher  j>rès  de  lui ,  elle  le  serre  dans  ses 
bras  ,  puis  se  roidit  et  r^  nd  l'esprit.  » 

Voilà  bien  tous  les  éléments  poétiques  de  la  bltlade  :  la  de- 
mande en  entrant  dans  la  ville  et  en  entendant  sonner  les  clo- 


256  REVUE  DE  PARIS. 

ches,  le  vieillard  et  sa  réponse  ,  la  douleur  de  la  dame ,  le  dé- 
sordre de  ses  vêtements,  sa  physionomie  étrangère,  l'étonnement 
de  la  foule ,  la  catastrophe  enfin  ,  et  si  brusque  ,  en  deux  vers. 
Tous  ces  traits  sont  des  lieux  communs  qui  appartiennent  en 
propre  à  la  poésie  populaire  ,  qui  s'y  représentent  uniformé- 
ment ,  et  dont  il  me  serait  facile  de  produire  une  multitude 
d'exemples.  Est-ce  une  raison  de  croire  qu'il  était  Breton ,  le 
chanteur  oublié  auquel  le  trouvère  a  pu  emprunter  le  dénoû- 
ment  de  son  ouvrage?  One  dernière  analogie  entre  la  ballade 
et  le  poëme  semblerait  autoriser  cette  pensée  :  dans  l'une  et 
dans  l'autre,  il  est  question  d'un  certain  voile  comme  d'une 
cause  de  mort;  reste  à  savoir  si  l'idée  de  ce  voile  n'est  pas  grec- 
que et  non  celtique. 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  ce  qui  me  paraît  résulter  de  l'en- 
semble de  mes  observations  sur  les  rapports  des  romans  de 
Tristan  avec  les  poèmes  des  bardes ,  les  triades  ,  les  contes  gal- 
lois ,  les  anciennes  traditions  et  chants  populaires  d'origine  cel- 
tique. Antérieurement  aux  récits  romanesques  des  troubadours 
et  des  trouvères,  il  existait  une  fable  de  Tristan  écrite  eu 
gallois ,  à  laquelle  les  pôëmes  des  bardes  et  les  triades  font 
positivement  allusion.  Celte  fable,  depuis  longtemps  répétée 
par  les  conteurs  cambriens ,  avait  subi  l'influence  de  la  che- 
valerie naissante  ,  comme  les  autres  fables  du  cycle  d'Arthur. 
Enfin  elle  avait  été  le  sujet  de  quelques  chants  populaires. 


III. 


PERCEVAL. 

La  Table-Ronde  est  le  centre  de  deux  sphères  de  poésie  che- 
valeresque ,  l'une  profane  ,  à  laquelle  appartiennent  les  romans 
de  Tristan  et  ù' Arthur,  l'autre  religieuse ,  dont  le  poème 
inédit  de  Perceval  est  le  monument  le  plus  ancien  et  le  plus 
important.  Chrétien  de  Troyes  commença  ce  poème  à  la  prière 
de  Philippe  d'Alsace  ,  comte  de  Flandre;  il  fut  continué  par 
Cauchier  de  Dordan ,  et  fini  par  Manessior,  dans  les  dernières 
années  du  xii^  siècle.  Le  Parcival  de  Wolfram  n'est  qu'une 


REVUE  DE  PAFvIS.  297 

maladroite  copie  de  leur  ouvrage,  loin  d'en  être  l'original, 
comme  on  l'a  prétendu.  Le  poërae  de  Chrétien  de  Troyes  raconte 
l'histoire  de  la  conquête  du  saint  Graal. 

Perceval,  dernier  fils  d'une  pauvre  veuve  ruinée  par  les  mal- 
heurs de  la  guerre,  est  simple  ,  ignorant  et  grossier.  Sa  mère 
éloigne  de  lui  avec  soin  toute  image  guerrière;  mais,  un  jour, 
l'enfant  rencontre  des  chevaliers  du  roi  Arthur;  il  apprend  le 
secret  qu'on  lui  tient  caché,  et,  ne  rêvant  plus  que  tournois 
et  halailles,  il  abandonne  le  toit  maternel  et  se  rend  à  la  cour 
d'Arthur.  Chemin  faisant,  il  voit  s'élever  un  pavillon  qu'il 
prend  pour  une  église  ,  et  il  y  entre.  Au  bruit  des  pas  de  son 
cheval,  une  dame  endormie  dans  le  pavillon  s'éveille  et  pousse 
un  cri;  Perceval  la  trouve  jolie,  se  jette  sur  elle,  l'embrasse 
de  force  et  lui  arrache  son  anneau.  Après  avoir  dévoré  deux 
pâtés  de  chevreuil  et  bu  un  grand  pot  de  vin  ,  il  sort,  et  bientôt 
arrive  à  Cardueil,  mal  vêtu  ,  mal  armé  ,  mal  monté;  il  s'avance 
à  cheval  jusqu'au  milieu  de  la  salle  du  palais,  et  va  heurter 
brutalement  le  roi.  Mais  Arthur,  plongé  dans  une  méditation 
profonde,  se  détourne  à  peine  :  un  chevalier  félon  vient  d'em- 
porter sa  coupe  d'or,  en  défiant  tout  guerrier  de  la  lui  re- 
prendre. Perceval  accepte  le  défi,  à  condition  que  le  roi  lui 
donnera  les  armes  du  chevalier,  poursuit  le  ravisseur,  le  tue, 
lui  enlève  la  coupe  et  lui  prend  son  armure.  Après  cet  exploit, 
il  va  demander  l'hospiialité  à  un  vieux  châtelain,  qui,  le 
jugeant  digne  d'être  admis  dans  l'ordre  de  la  chevalerie,  lui 
chausse  l'éperon  d'or.  De  là  il  se  rend  chez  une  jeune  demoi- 
selle en  peine  nommée  Blanche-Fleur,  la  délivre  et  reçoit  ses 
faveurs  en  retour.  Mais  ni  la  gloire  ni  l'amour  ne  peuvent  lui 
faire  perdre  le  souvenir  de  sa  mère,  qui  le  poursuit  partout. 
Inquiet  et  rêveur,  il  prend  congé  de  la  châtelaine  et  s'éloigne. 
Que  cherche-t-il?  il  ne  le  sait  pas  lui-même;  il  va  au  hasard 
et  sans  but  où  le  porte  son  libre  coursier.  C'est  ainsi  qu'il  entre 
dans  un  château  qui  s'offre  à  lui  ;  un  vieillard  malade  y  repose 
sur  un  lit;  un  valet  paraît ,  portant  une  lance  d'oii  coule  une 
goutte  de  sang,  puis  deux  autres  tenant  des  chandeliers  d'or, 
puis  deux  demoiselles,  Tune  avec  un  tailloir  ou  assiette  d'ar- 
gent ,  l'autre  avec  un  graal  ou  bassin  d'or  pur  émaillé.  On  se 
met  à  table;  le  graal  passe  et  repasse  plusieurs  fois  devant  les 
convives.  Perceval  a  envie  de  demander  l'explication  de  ce 

22, 


258  REVUE  DE  PARIS. 

qu'il  voit,  mais  il  n'ose  pas.  Le  lendemain  ,  au  soitir  du  châ- 
teau ,  on  lui  apprend  que  le  vieillard  malade  se  nomme  le  Roi 
Pécheur,  qu'il  a  été  blessé  d'un  coup  de  lance  à  la  cuisse  ,  et 
passe  sa  vie  à  pécher;  mais  on  lui  reproche,  en  même  temps, 
de  ne  l'avoir  point  interrogé. 

Cependant  le  roi  Arthur,  émerveillé  des  prouesses  de  Perceval 
dont  tout  le  monde  l'entretient,  s'est  mis  à  sa  recherche;  le 
Gallois,  par  hasard,  vient  droit  à  la  i)rairie  oij  se  trouve  le 
roi;  mais,  ayant  vu  voler  quatre  huppes  dorées,  et  en  ayant 
blessé  une  qui  rougit  la  neige  de  son  sang  ,  la  couleur  du  sang 
et  celle  de  la  neige  lui  rapjjellent  le  teint  rose  et  blanc  de  sa 
mie  Blanche-Fleur,  et  il  tombe  dans  une  rêverie  profonde,  qui 
aboutit  à  un  sommeil  plus  piotond  encore.  Keu  l'aperçoit,  et 
demande  au  roi  la  permission  d'aller  le  tirer  du  sommeil,  mais 
déjà  Perceval  est  trop  bien  éveillé  pour  le  malheur  du  pauvre 
sénéchal,  car  il  lui  casse  un  bras.  Alors  Arthur  envoie  son  sage 
messager  Gauvain ,  qui,  par  ses  manières  affables,  réussit 
mieux. 

Le  lendemain  arrive  à  la  cour  une  demoiselle  vêtue  de  noir, 
qui  aborde  brusquement  Perceval  ,  lui  reprochant  délre  la 
cause  des  souffrances  du  Roi  Pêcheur,  dont  la  blessure  est  de- 
venue incurable  ,  parce  qu'il  a  négligé  de  demander  pourquoi 
saignait  la  lance  merveilleuse. 

Le  chevalier  cherche  vainement  à  retrouver  le  château  du 
roi;  il  en  est  repoussé  comme  par  une  main  invisibie.  Alors  le 
désespoir  s'empare  de  lui  ;  il  perd  la  mémoire ,  il  oublie  tout  et 
même  Dieu.  Depuis  cinq  ans  ,  il  n'a  pas  mis  le  pied  dans  une 
église,  quand,  un  vendredi-saint,  il  rencontre  une  trouj)e  de 
chevaliers  et  de  dames  en  pèlerinage,  qui  le  blâment  de  porter 
les  armes  un  pareil  jour.  Perceval  rentre  en  lui-même ,  el  va 
trouver  un  saint  ermite,  auquel  il  se  confesse.  Le  prêtre  lui 
apprend  que  la  cause  de  toutes  ses  terreurs  est  son  ingratitude 
envers  sa  mère,  que  le  péché  lui  a  coupé  la  langue  quand  il 
eût  fallu  demander  l'explication  du  graal;  il  lui  impose  une 
pénitence,  lui  donne  des  conseils,  lui  lévèle  une  oraison  mys- 
térieuse ,  où  il  y  a  des  mots  terribles  qu'il  lui  défend  de  faire 
connaître  ,  et  P<'rceval .  absous  de  ses  péchés  ,  jeune  ,  adure  la 
croix,  entend  la  messe ,  communie  el  renaît  à  une  vie  nou- 
velle. 


REVUE  DE  PARIS.  259 

Ainsi  finit  la  première  partie  du  roman.  Je  passe  plusieurs 
longs  épisodes  oii  figurent  divers  chevaliers  de  la  cour  d'Ai- 
lliur,  el  j'arrive  à  la  seconde  parlie.  Peroeval,  réhabilité,  se 
remet  avec  une  nouvelle  ardeur  ù  la  quête  du  saint  graal  ;  mais 
mille  obstacles  naissent  sous  ses  pas,  mille  aventures  le  détoui-- 
nenl.  C'est  d'abord  la  maîtresse  d'un  château  oîi  il  y  a  un  échi- 
quier dont  joue  une  main  invisible;  il  devient  amouicux  du  la 
dame  j  elle  met  pour  prix  à  ses  faveurs  la  tête  d'un  cerf  blanc  ; 
il  lue  le  cerf  ;  mais,  tandis  (prii  combat  un  chevalier  enchanté, 
un  autre  chevalier  arrive,  qui  s'emjiare  de  la  tête  du  cerf.  Per- 
oeval le  poursuit,  le  rejoint ,  la  lui  reprend,  la  i)orte  à  la  châ- 
telaine, et  ordonne  au  vaincu  d'aller  raconter  sa  défaite  au 
roi  Arthur,  qui  tient  sa  cour  à  Kt^mj)er-Corantin.  Plus  tard  , 
c'est  Blanche-Fleur  elle-même  qui  l'iurêle  ;  toutelois  il  parvient 
encore  à  lui  échapper  et  continue  la  qnéie  du  graal.  Pour  h; 
rendre  plus  digne  de  le  retrouver,  la  Providence  ie  conduit  au 
tombeau  de  sa  mère  ;  il  y  pleure  sa  faute,  il  la  confesse  encoie 
une  fois  ,  en  obtient  de  nouveau  le  pardon  et  rtçoit  d'une  jeune 
demoiselle  une  pierie  précieuse  qui  ie  met  sur  la  voie  du  châ- 
teau du  graal.  Mais ,  avant  d'y  arriver,  il  doit  j)rouver  qu'il  est 
le  meilleur  chevalier  du  mond  ■ .  en  attachant  son  cheval  à  l'an- 
neau d'or  d'un  pilier  merveilleux  qui  s'élève  sur  une  montagne 
ai)pelée  le  mont  des  Dou'eurs  ;  il  sort  viclorieux  de  l'épreuve, 
et,  peu  de  jours  après  ,  il  trouve  le  château  du  Roi  Pêcheur. 
Cette  fois,  il  n'est  pas  aussi  discret  que  la  première;  en  voyant 
la  lance  ,  il  se  hâte  de  demander  pouiijuoi  elle  saigne ,  et  Phis- 
loire  du  graal.  La  lance  est  celle  dont  Longus  perça  le  côté 
du  Christ ,  le  graal  est  le  ijassin  où  Joseph  d'Arimalhie  recueillit 
son  divin  sang.  Il  est  venu  par  héritage  au  Roi  Pêcheur,  qui 
descend  de  Joseph;  il  procure  tous  les  biens  spirituels  et  tem- 
porels; il  guérit  toutes  les  bles.sures  et  rend  même  la  vie  aux 
morts;  il  tient  lieu  d'aliineiiis  terrestres  et  se  re.nplit ,  au  gré 
de  son  propriétaire,  des  mets  l-is  plus  exquis.  IN'ul  homme,  s'il 
n'est  en  état  de  grâce,  ne  peut  l'approcher;  les  pécheurs  n'y 
doivent  point  prétendre.  Il  n"y  a  qu'un  prêtre  ou  qu'un  saint 
personnage  (jui  puisse  en  raconter  les  merveilles;  c'est  un 
mystère  sacré.  Après  la  lance  et  le  gi  aal ,  on  apporte  une  épée 
brisée  :  le  Roi  Pécheur  la  présente  à  Perceval ,  en  le  priant 
iVan  rejoindre  les  pièces;  il  y  réussit.  Alors  le  roi  lui  apprend 


260  REVUE  DE  PARIS. 

que  le  plus  brave  et  le  plus  religieux  chevalier  du  monde  devait 
la  réparer,  selon  les  prophéties;  qu'il  a  tenté  lui-même  d'en 
souder  les  tronçons  ,  mais  qu'elle  l'a  châtié  de  sa  témérité  en 
lui  faisant  une  blessure  à  la  cuisse ,  dont  il  doit  guérir  le  jour 
où  périra  un  chevalier  ai)pelé  Pertiniax,  qui  a  brisé  l'épée 
merveilleuse  en  tuant  son  frère  par  trahison.  Perceval  jure  de 
punir  le  traître,  mais  il  faut  auparavant  qu'il  triomphe  de 
toutes  les  tentations  du  diable ,  qui  lui  apparaît  tantôt  sous 
l'armure  d'un  chevalier,  tantôt  sous  la  figure  de  Blanche-Fleur, 
et  met  à  de  si  dures  épreuves  son  humilité,  sa  chasteté ,  et 
même  sa  vie,  qu'il  succomberait  infailliblement  sans  le  secours 
du  saint  graal.  Enfin  il  découvre  le  château  de  Pertiniax,  lui 
coupe  la  tête  et  l'apporte  au  Roi  Pêcheur.  A  l'instant  le  roi 
guérit,  puis  il  abdique  en  faveur  de  son  neveu.  Perceval  est 
couronné  par  le  roi  Arthur,  et  règne  avec  gloire  pendant  sept 
années.  Au  bout  de  ce  temps  ,  il  abdique  lui-même  pour  se  faire 
prêtre  ;  le  graal  et  la  sainte  lance  le  suivent  dans  son  ermitage, 
et,  le  jour  où  il  meurt,  un  ange  les  emporte  au  ciel. 

Tel  est  le  thème  que  les  romanciers  développent  en  cinquante 
mille  vers. 

Peut-on  parvenir  à  savoir  s'ils  ont  eu  l'idée  du  graal  ou  s'ils 
l'ont  puisée  dans  quelque  auteur  précédent  de  leur  pays  ou  de 
toute  autre  nation  ? 

Un  fait  sur  lequel  on  tombera  d'accord  ,  c'est  qu'antérieure- 
ment à  tous  les  poèmes  du  graal ,  il  existait  une  légende  latine 
composée  par  un  ermite  cambrobreton  ,  qui  semble  ,  dit  Usse- 
rius,  avoir  été  postérieur  de  peu  d'années  à  Guillaume  de  Mal- 
mesbury  (mort  en  1145) ,  quoique  le  moine  Hélinand  ,  écrivain 
du  xii'=  siècle  ,  le  fasse  vivre  au  VIIl^  «  En  ce  temps-là ,  dit 
Hélinand  ,  sous  la  date  de  717,  un  certain  ermite  breton  eut, 
par  l'entremise  d'un  ange,  une  vision  merveilleuse  du  bassin  ou 
paropsyde  dans  lequel  le  Seigneur  fit  la  cène  avec  ses  disciples, 
et  il  en  décrivit  l'histoire  qu'on  appelle  ^2*  Graciai.  Je  n'ai  pu 
me  procurer  cette  histoire ,  qui  ne  se  trouve  pas  aisément ,  et 
est  écrite  en  latin.  » 

Mais  l'ermite  gallois  lui-même  a-t-il  pris  quelque  part  l'idée 
de  ce  vase?  S'il  m'est  permis  d'exposer  mon  opinion  à  cet  égard, 
je  dirai  qu'il  l'a  empruntée,  non  pas ,  comme  on  l'a  prétendu, 
à  l'évangile  apocryphe  de  Nicodème ,  qui  n'en  dit  pas  un  maC» 


REVUE  DE  PARIS.  261 

mais  aux  traditions  des  bardes  de  son  pays ,  dont  Bàle  assure 
qu'il  mena  la  vie  et  connut  les  secrets.  Les  plus  anciennes  de 
ces  traditions,  celles  qu'on  peut  regarder  comme  myliiolo- 
giques,  parlent  en  effet  d'un  vase  qui  a  le  nom  et  les  propriétés 
du  graal.  Les  bardes  du  vie  siècle  se  servent ,  pour  le  désigner, 
du  moi per,  qu'un  vocabulaire  gallois,  écrit  en  l'année  882, 
traduit  par  bassin,  et  qu'un  dictionnaire  plus  moderne  dit 
signifier  «un  ustensile  de  ménage  où  l'on  sert,  où  Ton  fait 
cuire  des  mets  de  toute  espèce.  »  Or,  c'est  justement  la  signi- 
fication du  mot  graal.  «  On  donne  en  français  ,  dit  Hélinand  , 
le  nom  de  gradal  ou  graal  à  un  vase  large  et  un  peu  profond 
dans  lequel  on  sert  aux  riches  des  mets  avec  leur  jus.  »^  Graal 
est  donc  traduit  du  gallois.  Taliésin  place  le  bassin  bardique 
dans  le  temple  d'une  déesse  qu'il  appelle  la  patrone  des  bardes  ; 
il  inspire,  dit-il,  le  génie  poétique,  il  donne  la  sagesse,  il  dé- 
couvre à  ses  adorateurs  la  science  de  l'avenir,  les  mystères  du 
monde,  le  trésor  entier  des  connaissances  humaines.  Le  graal 
procure  quelques-uns  de  ces  avantages.  Quant  au  bassin  lui- 
même,  ses  bords  sont  ornés,  comme  ceux  du  graal,  d'une 
rangée  de  perles  et  de  diamants. 

Ce  vase  ,  après  avoir  été  adoré  et  chanté  par  les  bardes  du 
VIO  siècle  ,  devint  plus  tard  le  thème  d'un  grand  nombre  de 
fictions  populaires  galloises.  J'en  ai  noté  deux  :  l'une  mytholo- 
gique et  sans  couleur  chevaleresque,  l'autre  chevaleresque  et 
romanesque. 

La  première  ,  évidemment  la  plus  ancienne ,  a  pour  sujet  un 
personnage  qui  joue  un  rôle  capital  dans  les  poèmes  sacrés  de 
Taliésin.  Il  se  nomme  Bran-le-Béni. 

Un  jour  ,  étant  à  la  chasse  en  Irlande,  Bran  arriva  au  bord 
d'un  lac  appelé  le  lac  du  Bassin;  il  vit  un  homme  noir  d'une 
taille  gigantesque  ,  d'un  aspect  hideux  ,  accompagné  d'une  sor- 
cière et  d'un  nain,  sortir  tout  à  coup  des  eaux  avec  un  bassin 
dans  les  bras.  L'homme  noir  et  la  sorcière  l'ayant  suivi  en 
Cambrie,  il  les  héberga  dans  son  palais,  et  en  reçut  le  vase 
pour  prix  de  Thospitalilé.  Ce  vase  avait,  comme  le  graal,  la 
propriété  de  guérir  les  blessures  mortelles ,  et  même  de  rendre 
la  vie;  mais ,  de  peur  que  la  personne  ressuscitée  ne  révélât  le 
secret  de  sa  guérison  ,  elle  recouvrait  la  vie  sans  l'usage  de  la 
parole  ;  c'est  la  remarque  expresse  de  l'auteur.  Veut-il  par-là 


263  REVUE  DE  PARIS. 

donner  à  entendre  qu'il  était  défendu  aux  favoris  du  bassin  ma- 
gique d'en  divulguer  les  mystères?  Je  suis  porté  à  le  croire, 
car  Ta'.iésin  ,  au  moment  où  il  vient  d'être  initié  aux  mystères 
du  bassin,  s'écrie,  dans  son  chant  bardi(|ue  :  «J'ai  perdu  la 
parole.  »  Le  graal  impose  la  même  discrétion. 

Quoi  qu'il  en  soit,  un  démêlé  suivi  d'un  banquet  de  récon- 
ciliation étant  survenu  entre  Bran  et  un  prince  d'Irlande,  son 
gendre,  Bran  fit  servir  à  manger  dans  le  bassin  magique,  et 
l'offrit  au  chef  irlandais.  Depuis  cette  époque ,  de  nouveaux  dé- 
mêlés éclatèrent  entre  eux,  et  Bran  envahit  l'Irlande,  Mais, 
comme  chaque  soldat  que  perdait  l'ennemi  recouvrait  la  vie 
par  la  vertu  du  vase  merveilleux  ,  les  Gallois  ne  pouvaient  les 
vaincre,  et  ils  allaient  prendre  la  fuite,  quand  un  prince 
irlandais,  nommé  l'Esprit-Mauvais ,  ayant  été  tué  et  sa  tête 
jetée  dans  le  bassin,  ce  vase  ,  dont  les  méchants  ne  pouvaient 
approcher  pas  plus  que  du  graal ,  se  brisa  de  lui-même. 

Le  bassin  que  l'on  comple  parmi  les  tieize  merveilles  de  l'île 
de  Bretagne  qu'emporta  Merzyn  dans  son  vaisseau  de  verre, 
doit  également  appartenir  à  la  donnée  bardique  primitive  ,  car 
il  est  question  d'un  vase  tout  semblable  dans  les  traditions  des 
paysans  d'Arraorique.  Un  de  leurs  plus  anciens  contes  popu- 
laires suppose  l'existence  d'un  bassin  merveilleux ,  qui  se 
remplit ,  comme  le  vase  emporté  par  Merzyn  et  comme  le  graal, 
de  toutes  sortes  de  mets  au  gré  de  son  propriétaire,  et  comme 
ces  deux  vases  disparaît  un  jour. 

La  seconde  fable  galloise  roule  sur  les  recherches  auxquelles 
donne  lieu  celte  disparition,  et  la  découverte  du  vase.  Elle  a 
été  composée  dans  les  premières  années  du  xii'=  siècle,  elle 
héros  s'appelle  Pérédur  ,  c'est-à-dire  V Nomme  des  bassins.  Le 
barde  Aneurin  le  désigne  comme  un  des  chefs  mythologiques 
les  plus  fameux  de  l'île  de  Bretagne,  et  le  fait  prendre  part  à 
de  grandes  batailles  druidiques  où  des  objets  sacrés  sont  le 
prix  des  vainqueurs.  Le  conteur  populaire  lui  donne  le  même 
caractère;  mais,  naturellement  étranger  à  la  science  occulte  des 
bardes  et  nés  à  l'aurore  de  la  chevalerie  ,  il  en  fait  un  person- 
nage plutôt  romanesque  que  mythologique.  11  le  lange  parmi 
les  compagnons  d'Arthur,  et  le  met  aux  prises,  non  seulement 
avec  des  chevaliers  et  des  géants ,  mais  avec  des  lions ,  des 
serpents ,  des  dragons,  des  castors  d'une  formidable  espèce  qui 


HEVLE  I)K  PARIS,  265 

joiienl  un  grand  rôle  dans  les  traditions  bardiqiies.  des  sor- 
cières, enfin  .  portant  cniiassp  et  bouclier.  Les  niétnmorplioses, 
les  anneaux  magitiues  ,  les  cromlechs ,  les  menhirs,  tout  le 
vieil  attirail  druidique  décoloré  Tenloure. 

Le  conteur  populaire  altère  de  la  même  façon  la  nature  sacrée 
des  objets  dont  Pérédur  entreprend  la  découverte.  Ils  ne  sont 
pas  désignés  dans  le  poëme  d'Aneurin  ;  dans  le  conte  ,  c'est  uti 
bassin  et  une  lance  sanglante,  mais  ce  bassin  n'est  plus  le 
vase  divin  des  bardes  ,  ses  bords  ne  sont  plus  ornés  de  perles 
et  de  diamants,  il  n'est  plus  gardé  dans  un  temple  5  le  sanc- 
tuaire devient  un  cbàteau  magique,  et  la  prêtresse,  une  sor- 
cière. Ainsi  fut  transformée,  dans  le  poème  des  yiebelungen, 
la  donnée  païenne  de  l'Edda.  Cependant  le  conteur  ne  paraît 
pas  s'éloigner  autant  de  la  tradition  primitive  lorsqu'il  place 
dans  le  bassin  une  têle  ensanglantée.  Cette  tête,  à  laquelle  il 
donne  une  origine  banale,  faute  de  connaître  la  véritable, 
rappelle  un  des  mystères  druidiques,  c  Ce  n'est  pas  la  tête 
d'un  lâche .  dit  Taliésin  .  que  je  porte  dans  mon  bassin.  « 

Quant  à  la  lance  .  qui .  comme  le  bassin  ,  n'offre  plus  qu'un 
caractère  insignifiant,  son  histoire  est  curieuse.  Lorsque  la 
gi»erre  entra  par  la  force  des  choses  dans  l'institution  religieuse 
et  pacifique  des  bardes  ,  à  l'époque  de  la  grande  lutte  des 
Bretons  contre  les  Saxons,  le  bassin  cessa  d'être  leur  unique 
symbole;  ils  y  joignirent  une  lance  sanglante  ,  image  de  la 
guerre  à  mort  qu'ils  devaient  faire  aux  étrangers.  Depuis  lors, 
l'initié  bardique  dut  jurer  sur  la  lance  une  haine  éternelle  à  la 
race  des  envahisseurs.  De  là  cette  fameuse  prédiction  de  Ta- 
liésin ,  qui  rappelle  celle  des  anciens  druides  sur  l'affranchisse- 
ment de  la  Gaule  et  la  chute  de  l'empire  romain  :  c.  Le  pays 
des  Loègres  (l'Angleterre)  périra  par  la  lance  sanglante.  «  La 
prophétie  du  barde  inspira  une  telle  créance,  non-seulement 
aux  Gallois,  mais  aux  étrangers,  que,  plus  de  cinq  siècles 
après,  elle  n'était  pas  encore  oubliée  en  France,  et  qu'un 
poète  du  pays,  parlant  de  la  lance  qui  saigne ,  disait,  vers 
l'année  1160  : 


Il  est  écrit  qu'il  est  une  heure 
Où  tout  le  royaume  de  Logres , 


264  REVUE  DE  PARIS. 

Qui  jadis  fut  la  terre  aux  ogres, 
Sera  détruit  par  cette  lance. 

Ce  poëte ,  c'est  Chrétien  de  Troyes.  La  fable  de  la  lance  et  du 
bassin  magique  était  destinée  à  subir  sous  sa  plume,  et  sous 
celles  de  Cauchier  de  Dordan  et  de  Manessier,  une  métamor- 
phose nouvelle.  Ils  en  élargirent  le  cadre,  ils  en  rejetèrent 
quelques  faits  ,  ils  en  adoptèrent  un  plus  grand  nombre ,  ils  en 
rajeunirent  le  héros  qu'ils  appelèrent  Perceval,  et  renouvelèrent 
toute  son  histoire  sous  TinQuence  des  idées  chrétiennes ,  à 
l'exemple  de  Termite  breton  ,  auteur  de  la  première  légende  du 
graal.  Cette  péripétie  singulière  retrempa  le  type  original  dans 
l'élément  religieux,  son  élément  naturel,  qui  est  l'âme  du 
poëme  chrétien  comme  il  l'était  de  la  donnée  primitive  païenne  : 
tout  y  subit  cette  action.  Tandis  que  le  conte  n'offre  qu'une 
gradation  profane  dans  le  perfectionnement  de  Pérédur,  qui  de 
stupide  devient  intelligent,  d'ignorant  instruit,  de  batailleur 
brutal  bon  chevalier,  et  parvient  d'initiation  en  initiation,  de 
travaux  en  travaux,  la  plupart  magiques  ,  à  un  nombre  marqué 
de  triomphes ,  à  un  certain  degré  d'élévation  guerrière  auquel 
est  attachée  la  possession  du  bassin;  tandis  qu'il  représente 
bien  l'homme  des  premiers  temps  de  la  chevalerie ,  se  dévelop- 
pant peu  à  peu  sous  la  seule  action  de  l'héroïsme  militaire  ; 
ainsi  Perceval  est  d'abord  l'expression  du  même  personnage, 
et  comme  lui  se  dépouille  insensiblement  de  son  matérialisme 
primitif  ;  mais ,  arrivé  d'épreuve  en  épreuve  à  l'apogée  de 
l'héroïsme  guerrier,  il  y  joint  l'héroïsme  moral  et  chrétien, 
qui  adoucit  ses  mœurs ,  tempère  et  dirige  sa  fougue  chevale- 
resque ,  purifie  ses  affections  ;  de  sorte  qu'au  moment  oi^  il  est 
jugé  digne  d'être  initié  aux  mystères  du  saint  Graal,  il  est  de- 
venu non-seulement  un  parfait  chevalier,  mais  encore  un  par- 
fait chrétien. 

Tels  sont  les  rapports  généraux  du  conte  et  du  poëme  :  pro- 
grès matériel  dans  Tun,  dans  l'autre  développement  matériel  et 
moral,  résultat  d'influences  chrétiennes.  Quant  aux  rapports 
particuliers  en  dehors  de  ces  influences,  comme  la  jeunesse  de 
Pérédur  et  de  Perceval ,  leur  admission  dans  l'ordre  de  la  che- 
valerie ,  leurs  premiers  combats  ,  celui  surtout  où  leur  courage 
réfléchi  et  la  sagesse  éloquente  de  Gauvain  brillent  aux  dépens 


REVUE  DE  PARIS.  265 

de  Torgueil  ridicule  (lu  sénéchal  d'Arthur;  quant  aux  coïnci- 
dences parlicullères  qu'offrent  les  points  des  deux  ouvraj^es  , 
je  ne  crois  pas  nécessaire  de  m'y  arrêter.  Je  me  bornerai  à  une 
simple  observation  ,  qui  m'est  dictée  par  un  passage  du  roman. 
Le  conteur ,  après  avoir  dit  quels  avis  la  mère  de  Pérédur  donne 
à  son  fils  quand  il  la  quitte  ,  ajoute  :  «  Pérédur  enfourcha  son 
chevalet;  prenant  dans  sa  main  une  poignée  de  dards,  il 
partit.  »  Chrétien  de  Troyes  avoue  le  fait  ;  mais,  comme  il  le 
trouve  choquant ,  il  assure  que  la  mère  de  Perceval  lui  fit  laisser 
tous  les  dards,  à  l'exception  d'un  seul  ,  parce  qu'il  eût  semblé 
trop  Gallois! 

Le  poêle  se  trahit  là  ;  si  donc  il  remanie  les  contes  populaires 
qull  met  en  roman  ,  s'il  polit  les  mœurs  des  personnages  qu'il 
leur  emprunte  ,  s'il  peint ,  par  exemple  ,  le  jeune  Perceval  plus 
galant  que  Pérédur,  plus  sensuel  et  moins  gourmand  ,  plus 
naïf  et  moins  bête,  pleurant  la  mort  de  sa  mère,  et  non  pas 
endurci  et  cherchant  une  excuse  à  son  ingratitude  ;  s'il  civilise 
les  chevaliers  de  la  Table-Ronde  et  leur  fait  recevoir  l'enfant 
avec  égard  et  non  à  coups  debâlon  ,  comme  est  reçu  Pérédur; 
s'il  se  borne  à  dire  qu'un  chevalier  félon  enleva  la  coupe  d'Ar- 
thur et  en  répandit  la  liqueur  sur  la  robe  de  Genièvre,  et  non 
qu'il  la  lança  toute  pleine  au  visage  de  la  reine  en  lui  donnant 
un  grand  soufflet;  s'il  corrige  ainsi  son  modèle,  c'est  de  peur 
de  paraître  trop  Gallois  lui-même  aux  seigneurs  bien  élevés  de 
la  fin  du  xiio  siècle ,  ou  trop  ridicule ,  ce  qui  est  tout  un ,  car 
les  Gallois, dit-il, 

Les  Gallois  sont  tous,  par  nature, 
Plus  sots  que  bêtes  en  pâture. 

Je  reviens  donc  à  l'influence  des  idées  chrétiennes,  sur  l'his- 
toire de  Pérédur,  et  j'aborde  quelques  scènes  correspondantes 
du  conte  et  du  poème.  L'arrivée  du  chevalier  au  château  des 
Merveilles  ,  les  moyens  qu'il  prend  pour  le  retrouver  ,  son  re- 
tour ,  son  initiation ,  la  vengeance  qu'il  tire  du  meurtre  de  son 
parent ,  me  semblent  les  plus  caractéristiques. 

La  description  des  merveilles  du  château  où  Pérédur  reçoit 
rhospitalité  roule  sur  un  fond  commun  aux  deux  ouvrages  ; 
11  23 


266  lŒVUE  DE  PAKIS 

cependant  le  conte  respire  nn  [îénie  plus  rude  et  plus  barbare. 

«  El  comme  Pérédur  et  son  oncle  discouraient  ensemble, 
voici  venir  dans  la  salle  deux  jeunes  hommes  portant  une  lance 
d'une  longueur  démesurée,  de  la  pointe  de  laquelle  coulaient 
jusqu'à  terre  trois  gouttes  de  sang.  Et  quand  toute  la  compagnie 
vit  cela ,  elle  se  mit  à  pleurer  et  à  se  lamenter  ;  mais  le  vieillard 
n'en  continua  pas  moins  de  causer  avec  Pérédur ,  et  comme  il 
n'apprit  point  à  Pérédur  la  raison  de  ce  qui  se  passait ,  Pérédur 
n'osa  la  lui  demander,  et  quand  les  cris  furent  un  peu  apaisés, 
voici  venir  deux  jeunes  filles  avec  un  bassin,  dans  lequel  était 
une  tête  d'homme  ,  nageant  dans  le  sang.  Et  alors  la  compagnie 
poussa  une  clameur  telle,  qu'on  ne  pouvait  ^entendre  sans  en 
être  péniblement  affecté;  et  à  la  longue  elle  se  tut.  » 

Chrétien  de  Troyes  n'a  pas  osé  reproduire  cette  teinte  lu- 
gubre et  effrayante  :  point  de  tête  sanglante  dans  le  graal ,  une 
seule  goutte  de  sang  à  la  lance  ;  point  de  lamentations ,  mais  en 
revanche  une  assiette  d'argent  dont  le  conteur  ne  dit  mot,  un 
luxe  éblouissant  d'or  ,  de  pierreries  et  de  flambeaux  ,  dont  il 
ne  parle  pas  davantage  ;  une  illumination  soudaine  qui  fait 
pâlir  les  cierges  à  l'apparition  du  graal ,  comme  les  étoiles  de- 
vant le  soleil ,  merveilleux  qui  s'accorde  mieux  avec  le  symbole 
chrétien. 

Le  trouvère  interprète  dans  le  même  sens  la  discrétion  de 
Perceval,  et  lui  donne  pour  cause,  non-seulement  le  silence 
du  châtelain,  comme  le  conteur  populaire,  mais  il  ajoute  et 
met  en  avant  l'état  de  péché  où  l'a  jeté  son  ingratitude  envers 
sa  mère.  Le  désespoir  de  Perceval  a  la  même  origine;  il  y  est 
amené  par  un  enchaînement  de  fautes.  Pérédur  ne  se  décourage 
point  de  la  sorte,  il  dit  seulement  :  «  Je  ne  dormirai  pas  tran- 
quille, que  je  n'aie  su  l'histoire  de  la  lance,  et  pourquoi  elle 
saigne.  «  Son  trouble  n'est  qu'indiqué.  L'impiété  dans  laquelle 
tombe  Perceval  est  de  l'invention  des  romanciers;  l'idée  de  sa 
pénitence,  au  contraire,  a  pu  leur  être  suggérée  par  un 
passage  de  l'original.  La  comparaison  des  deux  morceaux  fera 
loucher  au  doigt  et  à  l'œil  les  différences  et  analogies  morales 
du  conte  et  du  roman.  Voici  ce  que  dit  le  premier  :  «  Pérédur 
parcourut  toute  l'île  de  la  Bretagne,  et  il  arriva  dans  un  désert 
au  milieu  d'une  vallée  où  coulait  une  rivière  ;  et  comme  il 
cheminait  dans  la  vallée ,  voici  venir  un  cavalier  velu  d'habits 


REVUE  DE  PARIS.  267 

de  prêtre;  il  lui  demanda  sa  bénédiction.  —  Je  n(^  te  bénirai 
point,  répondit-il ,  je  n'obligerai  point  un  misérable  qui  porte 
les  armes  un  jour  comme  aujourd'hui.  —  Et  quel  jour  est-ce 
donc?  demanda  Pérédur.  —  C'est  le  vendredi  saint,  —  Ne  me 
blâmez  pas,  je  n'en  savais  rien  ;  voilù  un  an  que  je  voyage  loin 
de  mon  pays. 

»  Alors  il  descendit  et  prit  son  cheval  par  la  bride.  Il  n'était 
pas  loin  de  la  roule ,  quand  il  trouva  un  chemin  de  traverse  , 
ce  chemin  de  traverse  passait  par  un  bois,  et  dans  le  fond  du 
bois  il  vit  une  masure  qui  semblait  habitée  ;  il  s'y  rendit,  et  à 
la  porte  de  la  masure  il  retrouva  le  prêtre  et  lui  demanda  sa 
bénédiction.  —  Que  le  ciel  te  bénisse  !  lui  dit  le  prêtre  ,  il  e^it 
plus  convenable  de  voyager  ainsi  que  de  l'autre  manière;  lu 
passeras  cette  nuit  chez  moi.  —  Et  il  y  passa  la  nuit. 

>?  Et  le  lendemain  Pérédur  voulut  partir.  —  II  n'est  point 
permis  de  voyager  aujourd'hui ,  lui  objecta  le  prêtre;  tu  res- 
teras avec  moi  aujourd'hui  et  demain  et  le  jour  suivant ,  et  je 
t'indiquerai  de  mon  mieux  la  route  du  lieu  que  tu  cherches. 
—  Et  le  quatrième  jour ,  Pérédur,  sur  le  point  de  partir,  pria 
le  prêtre  de  lui  apprendre  le  moyen  de  trouver  le  château  des 
Merveilles. 

—  Ce  que  j'en  sais ,  je  te  le  dirai  ;  gravis  cette  montagne  ,  et 
de  l'autre  côté  de  la  montagne  tu  trouveras  une  rivière ,  et 
dans  la  vallée  où  coule  la  rivière  ,  un  chef  tient  sa  cour  à  l'oc- 
casion des  fêtes  de  Pâques.  S'il  t'est  possible  d'avoir  des  nou- 
velles du  château  des  Merveilles,  tu  en  trouveras  là.  » 

Le  romancier  rend  le  même  passage  de  la  manière  suivante  : 
«  Comme  Perceval  traversait  un  désert,  il  rencontra  trois 
chevaliers  avec  leurs  dames,  qui  s'en  allaient  à  pied,  en  che- 
mise et  déchaussés ,  faisant  leur  pénitence  pour  le  salut  de 
leurs  âmes.  Et  un  des  trois  chevaliers  l'appelle  et  lui  dit  : 
Beau  doux  ami,  vous  ne  croyez  donc  pas  en  Jésus-Christ? 
Certes  ce  n'est  pas  bien  ,  mais  très-mal  au  contraire  de  porter 
les  armes  le  jour  oij  Jésus-Christ  est  mort.  —  Quel  jour  est-ce 
donc?  —  C'est  le  vendredi  saint,  le  jour  où  l'on  doit  adorer  la 
croix  et  pleurer  ses  péchés.  «  Puis  le  chevalier  lui  raconte 
l'histoire  du  mystère  de  l'incarnation  de  Jésus,  et  de  la  ré- 
demption du  monde.  «  Quiconque  croit  en  Dieu,  ajoule-t-il  , 
doit  faire  aujourd'hui  pénitence  ,  et  se  garder  de  i)orter  les 


268  REVUE  DE  PARIS. 

armes.  —  Et  d'où  venez-vous  donc  ainsi?  — De  l'ermitage 
d'un  saint  homme  qui  habile  en  cette  forêt.  —  Pour  Dieu  ,  sei- 
gueur  ,  et  qu'y  fîtes-vous?  —  Ce  que  nous  fîmes?  dit  une  des 
dames,  nous  lui  confessâmes  nos  péchés  et  lui  demandâmes  des 
conseils.  C'est  l'œuvre  la  plus  méritoire  que  puisse  faire  uu 
chrétien  qui  veut  aller  à  Dieu. 

»  Ce  que  Perceval  entendit  le  fit  pleurer  et  le  charma.  Il  s'en 
alla  pleurant  vers  le  bosquet ,  et  quand  il  arriva  à  l'ermitage  , 
il  se  dépouilla  de  ses  armes.  Il  trouva  l'ermite  ,  un  prêtre  et  un 
clerc  qui  chantaient  l'office  dans  une  petite  chapelle ,  et  le 
prêtre  l'appela  et  l'engagea  à  lui  confesser  ses  péchés,  disant 
qu'il  en  aurait  rémission  s'il  s'en  accusait  et  s'en  repentait.  >» 
Perceval  obéit.  On  sait  le  reste.  Il  reçoit  le  pardon  de  ses  fautes, 
il  jeûne ,  il  fait  pénitence ,  il  prie ,  il  pleure  ses  péchés ,  il  com- 
munie le  jour  de  Pâques,  il  est  relevé  moralement,  et  en  même 
temps  son  éducation  tend  à  se  compléter  :  il  apprend  que  le 
Roi  Pêcheur  est  son  oncle  et  que  le  prêtre  lui-même  est  frère 
de  sa  mère  ;  quelle  est  la  sainteté  du  graal ,  quelles  vertus  il 
faut  avoir,  quelles  secrètes  oraisons  il  faut  prononcer  pour  le 
conquérir  ;  il  travaille  à  s'en  rendre  digne. 

Ce  qui  frappe  dans  cette  partie  du  roman,  c'est  la  glorifica- 
tion de  l'Église,  et  son  ascendant  sur  la  chevalerie  ;  le  sentiment 
chrétien  n'est  qu'indiqué  dans  le  conte  gallois. 

Nous  savons  avec  quelle  aisance  le  trouvère  dénoue  son 
poëme,  parti  qu'il  est  d'une  idée  religieuse  et  morale  j  le  point 
de  vue  du  conteur  étant  purement  profane ,  le  séjour  de  Pé- 
rédur  chez  le  prêtre  n'a  aussi  qu'un  résultat  profane  :  Pérédur 
le  quitte,  non  pas  meilleur,  ni  plus  chrétien,  ni  repentant  et 
converti ,  mais  seulement  plus  éclairé  sur  les  moyens  humains 
de  retrouver  l'objet  de  ses  recherches. 

Au  contraire ,  le  progrès  de  Perceval  dans  la  science  profane 
est  le  complément  de  ses  progrès  dans  la  science  divine.  S'il 
parvient  à  retrouver  le  château  merveilleux,  à  résister  à  toutes 
les  épreuves,  à  vaincre  tous  les  obstacles,  c'est  que  sa  péni- 
tence l'en  a  rendu  digne.  Aucunes  raisons  de  ce  genre  dans  le 
conte;  ù  vrai  dire,  elles  y  eussent  été  déplacées.  Quelle  est,  en 
effet ,  la  nature  de  l'objet  des  recherches  de  Pérédur  ?  Un  bassin 
confié  à  la  garde  d'une  magicienne ,  une  lance  sanglante.  Le 
bassin  contient  le  sang  et  la  tète  d'un  cousin  de  Pérédur ,  que 


REVUE  DE  PARIS.  269 

neuf  sorcières  de  Glocestre  ont  tué;  la  lance  est  l'arme  avec 
laquelle  elles  ont  blessé  son  oncle,  le  roi  malade;  une  antique 
prédiction  porte  qu'il  doit  le  venger  un  jour.  Voilà  le  secret  du 
conte.  A  quoi  bon  ici  des  vertus  morales ,  des  larmes  expialrices 
sur  la  tombe  d'une  mère  qu'on  a  fait  mourir,  ùgs  confessions, 
des  jeûnes,  des  mortifications,,  une  préparation  chrétienne? 
Mais,  dans  le  poème  ,  c'est  bien  différent  :  le  vase  que  cherche 
Perceval  est  celui  où  a  été  recueilli  le  sang  de  Jésus-Christ ,  la 
lance  est  celle  qui  a  percé  son  divin  côté.  On  conçoit  qu'il 
faut,  pour  s'approcher  de  ces  sacrées  reliques ,  une  sainteté 
très-grande,  qu'il  faut  traverser  encore  plus  d'épreuves  mo- 
rales que  d'épreuves  merveilleuses  et  chevaleresques.  Non  toute- 
fois que  celles-ci  manquent  dans  le  poëme,  on  a  vu  le  con- 
traire ;  elles  sont  même  empruntées  en  général  à  l'œuvre 
populaire  ;  témoin  l'histoire  de  l'échiquier  merveilleux  ,  de  la 
chasse  du  cerf,  du  noir  chevalier  du  dolmen,  du  pilier  de 
pierre,  du  mont  des  Douleurs,  de  l'épée  brisée  dont  Pérédur 
resoude  les  fragments ,  et  quelques  autres;  mais  ces  épreuves 
matérielles  ne  sont  placées  qu'au  second  rang  ,  tandis  que  les 
épreuves  morales  occupent  le  premier. 

Même  gradation,  et  plus  marquée  encore,  dans  la  dernière 
partie  du  poëme ,  car  cette  fois  le  diable  s'en  mêle.  On  sait 
qu'après  avoir  tenté  Perceval  de  plusieurs  manières  ,  il  le  tente 
par  la  volupté.  Il  prend  la  figure  de  Blanche-Fleur,  pour  la- 
quelle le  chevalier  n'a  plus  qu'un  amour  platonique  depuis  la 
découverte  du  saint  graal,  et  va  le  porter  au  péché,  quand 
Perceval ,  ayant  jeté  par  hasard  les  yeux  sur  la  croix  de  son 
épée,  se  signe  et  met  le  diable  en  fuite.  Il  est  curieux  de  voir 
comment  le  trouvère  ,  qui  a  déjà  purifié  tous  les  sentiments  de 
son  héros ,  transforme  en  amour  idéal  ses  affections  terrestres. 
L'amour  de  Pérédur  pour  la  dame  désignée  dans  le  poëme  sous 
le  nom  de  Blanche-Fleur ,  et  que  le  conteur  ne  nomme  pas , 
n'a  rien  de  mystique,  rien  de  chrétien,  rien  que  de  très-na- 
turel. Ayant  vaincu  le  diable,  Perceval  triomphe  aisément  du 
chevalier  qui  a  tué  son  parent,  et  la  prophétie  est  vérifiée.  Une 
prédiction  semblable,  on  l'a  vu  plus  haut  ,  réservait  à  Pérédur 
une  pareille  vengeance  ;  seulement  le  conteur  gallois  (peut-être 
parce  qu'il  ne  lui  a  pas  donné  de  diable  à  combattre)  oppose  à 
son  héros,  au  lieu  d'un  simple  chevalier,  les  neuf  sorcières  de 

25. 


870  REVUE  DE  PARIS. 

Gloceslre.  Leur  défaite  couronne  son  ouvrage.  Le  poêle,  au 
contraire,  suivant  les  conséquences  de  ses  doubles  prémisses 
nialérielles  et  morales,  élève  encore  de  quelques  degrés  Per- 
ceval ,  et  le  mène  de  l'apogée  chevaleresque  à  la  royauté  ,  de  la 
perfection  chrétienne  au  sacerdoce  ,  et  du  sacerdoce  à  la  gloire 
du  paradis.  «  Si  bien  ,  dit-il  en  linissant,  que,  le  jour  oii  Dieu 
prit  son  âme,  il  ne  se  trouva  personne  digne  de  veiller  à  la 
garde  du  saint  graal  et  de  la  lance  ,  qui  furent  enlevés  au  ciel 
et  ne  parurent  plus  sur  la  terre.  » 

La  progression  mystique  va  croissant  dans  le  poëme  allemand 
de  Parcival  et  dans  les  romans  français  en  prose.  Ici  le  graal 
est  un  talisman  souverain,  une  panacée  divine,  un  symbole 
terrestre  de  la  manifestation  des  volontés  du  ciel;  être  en  com- 
munication avec  lui ,  c'est  être  en  rapport  avec  Dieu;  il  a  un 
temple  et  des  prêtres  dont  le  chef  prend  le  titre  de  roi  du 
graal.  Parcival  parvient  à  cette  royauté;  mais,  plus  saint  que 
son  homonyme  français,  il  n'a  point  son  enthousiasme  guerrier, 
et  ne  met  son  épée  qu'au  service  de  la  foi  ;  il  n'a  pas  davantage 
son  exaltation  amoureuse;  il  reste  chaste  de  corps  et  d'esprit 
d'un  bout  à  l'autre  du  poëme.  Il  n'a  conservé  du  Perceval  fran- 
çais que  l'enthousiasme  religieux.  Il  appartient  moins  à  la 
chevalerie  qu'à  l'église,  puissances  rivales,  dont  l'une  n'a  plus 
seulement  de  l'ascendant  sur  l'autre,  comme  dans  le  roman 
français,  mais  semble  au  moment  de  la  vaincre.  Les  romans 
en  prose,  postérieurs  de  quelques  années,  proclament  le 
triomphe  de  l'église.  Ils  vont  jusqu'à  distinguer  deux  chevale- 
ries, l'une  mondaine  ,  dont  les  chevaliers  sont  en  état  de  péché 
mortel,  l'autre  de  Jésus-Christ,  dont  les  membres,  toujours 
en  état  de  grâce,  n'ont  point  perdu  leur  fleur  baptismale.  Quant 
à  la  sainteté  du  graal ,  elle  ne  peut  être  expliquée  en  langue 
humaine  ,  sans  que  les  quatre  éléments  soient  bouleversés  ,  le 
ciel  fondu,  l'air  obscurci,  la  terre  ébranlée,  l'eau  décolorée, 
car  il  est  la  vie  de  la  vie. 

Si  je  ne  craignais  d'abuser  de  la  patience  du  lecteur,  je  passe- 
rais en  revue  les  poëmes  de  Merlin,  de  Lancelot ,  d'Érec  et 
d'Ivain,  et  je  prouverais  qu'ils  appartiennent  aussi  à  la  littéra- 
ture galloise. 

On  verrait  que  laplupartdes  faits  de  Thistoire  romanesque  de 
Merlin  s'accordent  avec  la  tradition  répandue  dans  le  pays  de 


REVUE  DE  PARIS.  271 

Galles,  antérieurement  à  l'époque  où  le  poëme  français  a  été 
rédigé  j  qu'ils  se  trouvent  épars  ou  coordonnés  ,  soit  dans  des 
chants  bardiques  du  vi^  siècle,  soit  dans  les  triades  du  moine 
de  Lancarvan,  soit  dans  les  chroniques  chevaleresques  des 
Cambriens  ou  leurs  traductions  latines  de  la  pieraière  moitié 
du  xiP  siècle,  soit  enfin  dans  des  monuments  de  même  date, 
ou  plus  anciens,  en  langue  étrangère.  Les  bardes  nous  offri- 
raient le  type  du  sorcier  romanesque  fils  d'une  vestale  et  dun 
incube  ,  amoureux  d'une  fée  ,  et  victime  de  son  amour.  Les  au- 
teurs des  triades  développeraient  leurs  témoignages,  les 
chroniqueurs  gallois  les  orneraient  du  vernis  chevaleresque , 
et  nous  apprendrions  de  Geoffroi  de  Monmouth  que  les  conteurs 
populaires  bretons,  ses  contemporains,  en  faisaient  le  llième 
d'une  de  leurs  fictions  en  l'année  1130. 

L'examen  des  romans  de  Lancelot  présenterait  le  même 
résultat.  Son  nom  français,  qui,  au  premier  abord,  semblerait 
pour  lui  un  titre  d'exclusion,  est  traduit  de  celui  d'un  person- 
nage dont  l'histoire  s'accorde  en  tout  point  avec  la  sienne.  Ce 
personnage  et  un  ancien  chef  breton,  dont  le  nom,  Mael , 
signifie  serviteur  en  gallois,  comme  Jncel  (diminutif 
Ancelot)  (1)  signifie  valet  dans  la  langue  romane.  D'ai)rès 
Taliésin ,  ce  chef  breton  était  vaillant  et  beau  comme  le  héros 
français,  comme  lui,  au  témoignage  d'un  autre  barde  posté- 
rieur de  quelques  siècles ,  il  devint  amoureux  de  l'épouse 
d'Arthur,  Selon  les  romanciers  aussi  bien  que  selon  les  écrivains 
latins  antérieurs,  et  particulièrement  Gildas  et  le  moine  de 
Lancarvan,  l'un  et  l'autre  enlevèrent  la  reine  Genièvre  j  l'un  et 
l'autre  furent  poursuivis  par  le  roi  Arthur;  l'un  et  l'autre  se 
réconcilièrent  avec  lui  ,  touchés  par  les  prières  d'un  saint 
ermite  ;  l'un  et  l'autre  embrassèrent  la  vie  monastique.  11  n'est 
pas  jusqu'à  leur  physionomie  qui  ne  soit  identique.  Geoffroi  de 
Montmouth,  dans  sa  traduction  du  Brut,  peint  trait  pour  trait 
le  prince  Mael,  et  sous  les  mêmes  couleurs  chevaleresques  que 
les  romanciers  représentent  Lancelot.  Or,  aucun  de  ces  roman- 
ciers n'ayant  écrit  avant  l'année  1130,  il  s'ensuit  que  le  héros 

(1)  L'usage  a  prévalu  d'écrire  Lancelot  d'un  seul  mot  ;  mais  les  plus 
anciens  manuscrits  supposent  Tapostrophe  ,  car  ils  portent  souvent 
Ancelol,  sans  arlidc. 


272  REVUE  DE  PARIS. 

gallois  a  été  célébré  par  la  muse  chevaleresque  de  son  pays  au 
moins  vingt  ans  avant  de  l'avoir  été  par  celle  des  autres  con- 
trées de  l'Europe. 

Quant  à  Érec  et  à  Ivain ,  il  en  est  d'eux  comme  de  Perceval  ; 
après  avoir  servi  de  thème  aux  récits  historiques  des  bardes 
du  vie  siècle,  jis  sont  devenus,  à  l'aurore  du  xiP  ,  le  sujet  des 
contes  chevaleresques  de  ménestrels  gallois.  Si  nous  en  croyons 
le  moine  Godwin  ,  auteur  contemporain,  ces  contes  jouissaient 
d'une  grande  vogue  en  1147,  et  il  est  probable  qu'elle  durait 
encore  de  1160  à  1170,  époque  où  Chrétien  de  Troyes  les  mit 
en  vers  français.  Dire  quels  développemeots  hors  de  proportion 
ils  ont  pris  entre  les  mains  du  trouvère  ,  quels  changements  il 
leur  a  fait  subir,  quel  poli  il  a  donné  aux  mœurs,  aux  idées  , 
aux  sentiments,  aux  caractères  originaux  des  personnages  gal- 
lois, serait  répéter  ce  que  j'ai  déjà  dit  de  sa  méthode  d'amplifi- 
cation au  sujet  du  saint  graal. 

Comme  la  fable  de  Perceval ,  comme  celle  de  Tristan ,  de 
Merlin  et  de  Lancelot ,  comme  toutes  les  autres  fables  du  cycle 
d'Arthur,  les  histoires  d'Érec  et  d'Ivain  pénétrèrent  dans  toutes 
les  contrées  de  l'Europe,  u  Une  fois  traduits  dans  les  autres 
langues  ,  dit  M.  Augustin  Thierry  avec  ce  merveilleux  instinct 
du  génie  qui  devine,  lorsque  l'érudition  tâtonne,  les  contes 
gallois  devinrent  pour  les  étrangers  la  lecture  la  plus  atta- 
chante et  le  thème  sur  lequel  les  romanciers  du  moyen  âge 
bâtirent  le  plus  volontiers  leurs  fictions.  »  Il  eurent  même  une 
influence  sur  les  temps  postérieurs.  Les  plus  grands  poêles 
des  XIII',  xiv%  xve  et  xvf  siècles  en  sont  nourris.  Dante  leur 
doit  son  charmant  récit  de  Françoise  de  Rimini  j  un  passage  du 
roman  de  Lancelot  l'a  fait  naître.  Chaucer  met  en  scène  des 
chevaliers  de  la  cour  d'Arthur,  et  vante  la  grâce  des  vieux 
contes  bretons.  Boyardo  et  l'Ariosle  leur  empruntent  l'histoire 
de  Merlin  et  de  Viviane  ;  le  Tasse  y  a  trouvé  le  germe  de  la 
forêt  d'Armide;  Spencer  tout  ce  qu'il  dit  d'Arthur,  de  Merlin  et 
des  chevaliers  de  la  Table-Ronde.  Cervantes  et  Shakspeare 
laissent  voir  des  traces  des  lectures  qu'ils  ont  faites  dans  les 
romans  d'Arthur,  de  Lancelot  et  de  Tristan.  Milton,  nous 
l'avons  dit ,  voulait  les  réunir  en  une  vaste  épopée  ,  projet  que 
son  compatriote  Southey  devait  en  partie  réaliser  de  nos  jours. 
Enfin,  pourquoi  ne  le  dirais-je  pas,  puisque  je  louche  aux 


REVUE  DE  PARIS.  273 

contemporains?  le  plus  beau  génie  de  la  France  moderne 
éternise  une  scène  des  romans  de  la  Table-Ronde  dans  ces 
Mémoires  attendus  avec  une  si  juste  impatience. 

Telle  a  été  l'influence  des  fictions  galloises  ;  mais  en  même 
temps  avait  lieu  une  réaction  singulière.  Ces  fictions ,  sous  leur 
nouveau  costume,  parurent  si  belles  aux  Gallois,  si  supérieures 
à  leurs  modèles,  qu'ils  en  accuillirent  quelques-unes,  au 
mépris  des  originaux.  Voilà  pourquoi  l'on  trouve  une  collec- 
tion de  triades  qui  parle  de  Lancelot-du-Lac ,  de  Galaad  et  du 
roi  Boort,  noms  étranges  que  les  Gallois  ont  besoin  de  déna- 
turer pour  les  accommoder  à  leur  idiome  ;  voilà  pourquoi  ils 
ont  un  roman  du  Gréai  traduit  de  la  prose  française  et  qui  en  a 
gardé  le  litre;  voilà  pourquoi  des  bardes  même,  héritiers 
modernes  de  la  harjjc  de  ces  anciens  druides  qui  cherchaient 
l'inspiration  dans  le  bassin  magique  de  la  déesse  leur  patrone , 
et  juraient  sur  la  lance  sanglante,  pourquoi  des  bardes  dégé- 
nérés du  xve  siècle  adoptent  ce  terme  français  de  gréai,  dont 
ils  ne  connaissent  plus  l'équivalent  gallois.  Ainsi,  quand  le 
pilier  sacré  eut  été  changé  en  croix,  les  fils  chrétiens  des 
Bretons  idolâtres,  oubliant  le  symbole  antique  et  le  nom  pri- 
mitif, n'y  virent  plus  que  le  nouveau  symbole  désigné  par  le 
nom  nouveau.  Mais  les  triades  qui  font  allusion  aux  romans 
français  de  la  Table-Ronde  ,  et  la  traduction  du  Gréai  en 
langue  cambrienne,  sont  postérieures  de  trois  siècles  pour  le 
moins  aux  triades  rédigées  dans  la  première  moitié  du  xii«,  et 
aux  fictions  galloises  populaires  et  chevaleresques  du  cycle 
d'Arthur,  avec  lesquelles  elles  contrastent  de  la  manière  la 
plus  bizarre. 

Maintenant  l'on  se  demande  quel  motif  les  romanciers  fran- 
çais pouvaient  avoir  d'aller  chercher  ces  fictions  de  préférence 
à  d'autres  ,  et  d'en  choisir  le  héros  pour  le  mettre  à  la  tête  d'un 
cycle  de  poésie  épique,  à  côté  des  grandes  figures  de  Charle- 
magne  et  d'Alexandre.  C'est,  dit  M.  Fauriel ,  une  difficulté  à 
résoudre  dans  l'histoire  de  l'épopée  chevaleresque,  M.  Augustin 
Thierry  me  semble  l'expliquer  d'une  manière  très-satisfaisante 
par  la  renommé  extraordinaire  du  roi  Arthur  dans  toute  l'Eu- 
rope au  moyen  âge ,  la  poésie  des  livres  gallois  oîi  il  figure  ,  et 
la  forte  teinte  qu'ils  offrent  d'enthousiasme  et  de  conviction.  Il 
y  avait  là  effectivement  de  quoi  frapper  l'imagination  des  poëtes 


274  REVUE  DE  PARIS. 

étrangers.  Mais  comment  ces  ouvrages  sont-ils  venus  à  leur- 
connaissance  ?  Probablement  par  le  triple  intermédiaire  des 
moines  gallois  et  anglo-normands,  des  ménestrels  et  conteurs 
ambulants  du  pays  de  Galles,  et  des  colonies  flamandes 
établies,  dès  l'année  1108,  dans  le  Glamorgan ,  où  elles  ont 
biissé  des  traces  jusqu'à  nos  jours.  Robert  Wace  ,  Vun  des  plus 
anciens  trouvères  .  leur  doit  en  effet  les  matériaux  de  son  his- 
toire du  roi  Arthur  faite  à  la  demande  d'Henri  II,  qui  aimait 
beaucoup  les  fables  bretonnes.  Écrivant  pour  un  prince  de 
Flandre,  qui  partageait  les  goûts  d'Henri  il,  Chrétien  de 
Troyes,  plus  célèbre  encore  que  Wace  ,  a  dû  recevoir  par  la 
même  voie,  de  quelque  abbaye  du  Glamorgan,  les  originaux 
de  ses  poèmes  de  la  Table-Ronde.  Je  le  crois  d'autant  plus 
qu'un  trouvère  flamand  du  xiii«  siècle,  qui  a  chanté  comme  lui 
un  des  personnages  de  la  Table-Ronde,  déclare  avoir  eu  dans 
les  mains  un  recueil  de  contes  populaires  gallois  provenant 
d'un  monastère  du  pays  occupé  par  ses  compatriotes  d'outre- 
mer. Il  faut,  je  le  sais,  se  défier  de  pareils  témoignages,  mais 
celui-ci  me  semble  admissible  en  bonne  critique  ,  car  les  contes 
populaires  gallois  du  cycle  d'Arthur ,  qui  correspondent  aux 
poèmes  de  Chrétien  de  Troyes  ,  ont  été  rédigés  au  commence- 
ment du  xn^  siècle  ;  ils  sont  précisément  écrits  dans  le  dialecte 
du  Glamorgan,  et  il  n'y  a  rien  d'extraordinaire  à  ce  que  des 
moines  du  pays  en  aient  possédé  une  copie  et  l'aient  communi- 
quée aux  Flamands,  leurs  voisins. 

Richard  Cœur  de  Lion  ,  le  roi-ménestrel ,  découvrit ,  dit  un 
chroniqueur,  au  fond  d'un  tombeau  l'épée  raerveilleused'Arthur. 
Il  la  retrempa,  la  dora,  en  garnit  de  diamants  la  croix,  et, 
réalisant  la  ficUon  qui  la  faisait  toucher  aux  deux  extrémités  de 
l'Occident,  il  la  promena  rayonnante  d'un  bout  de  l'Europe  à 
l'autre. 

Cette  tradition  poétique  ne  cacherait-elle  pas,  sous  le  voile  de 
l'allégorie,  l'histoire  des  fables  galloises  du  cycle  de  la  Table- 
Ronde?  Elles  aussi,  longtemps  ignorées  des  étrangers  et  comme 
ensevelies  dans  la  tombe  ,  ont  été  produites  au  grand  jour  par 
des  princes  amis  des  lettres;  elles  aussi  ont  été  retrempées  au 
feu  d'un  génie  nouveau;  elles  aussi,  dorées,  brillanles,  admi- 
rées ,  ont  parcouru  l'Europe. 

Tu.  DE  ],\  ViLLEMARQCB. 


DE 

LA  PEINTURE  GALANTE 

EN  FRANCE. 

WATTEAU  ET  LANCRET. 

I. 

En  France,  depuis  deux  siècles,  la  poésie  et  la  peinture  ont 
toujours  voyagé  de  concert  dans  le  chemin  du  génie,  se  don- 
nant la  main  ,  tantôt  couronnées  du  laurier  antique,  tantôt 
couronnées  de  roses  mondaines  ,  tantôt  sévères  et  le  front  levé, 
tantôt  folâtres  et  souriantes.  La  même  grandeur  ,  la  même 
force  ou  la  même  giàce  les  domine  ensemble.  Le  Poussin  ,  Le- 
sueur,  Champaigne  et  Lebrun  font  bien  le  pendant  de  Cor- 
neille ,  Molière,  Boileau  et  Racine.  Pour  La  Fontaine  ,  il  n'a 
point  de  pendant ,  mais  il  a  été  lui-même  un  poète  et  un  peintre. 
Au  xviii^  siècle  ,  le  siècle  de  l'esprit  et  de  la  grâce ,  la  grandeur 
et  la  naïveté  s'effacent.  Voltaire  ,  qui  n'est  poète  que  par  ses 
grâces  légères,  est  le  pendant  de  W'atteau  j  c'est  le  même  feu 
et  le  même  caprice.  Fontenelle ,  Gentil  Bernard,  l'abbé  de 
Bernis,  Dorât  et  Boufflers  se  sont  trouvés  en  regard  de  Lan- 


276  REVUE  DE  PARIS. 

cret,  Lemoine,  Boucher,  Baudouin  el  Fragonard.  Vers  la  fin 
(iu  siècle,  Greuze  et  Florian  apparaissent  au  même  horizon. 
Bientôt  David,  Prud'hon  et  Géricault  viennent  lutter  nohle- 
ment  avec  les  Chénier  et  Chateaubriand.  A  cette  heure  qu'il  y 
a  cent  poëtes  qui  vont  au  hasard,  n'y  a-t-il  pas  aussi  cent  pein- 
tres qui  vont  à  l'aventure?  L'inspiration  du  ciel  passe  dans  le 
vent ,  dans  un  rayon  de  soleil ,  dans  le  parfum  d'une  fleur  j  les 
peintres  et  les  poëtes  la  recueillent  d'une  ardeur  pareille.  Au 
xviip  siècle,  un  savant  académicien  a  soutenu  un  curieux  pa- 
radoxe sur  l'inspiration  :  selon  lui,  l'inspiration  divine  est  un 
baromètre  qui  varie ,  qui  monte  au  génie  ,  ou  qui  descend  à  la 
bêtise,  selon  l'inconstance  du  temps.  Il  appuie  son  paradoxe 
sur  l'exemple  des  contrées  malfaisantes,  qui  ne  produisent  pas 
de  purs  esprits.  Ainsi  les  années  brumeuses  ,  pleines  de  vents 
et  de  tempêtes  ,  n'ont  vu  naître  que  des  esprits  lourds  ,  épais  , 
froids  ,  toujours  en  lutte  avec  tout  le  monde  ;  au  contraire  ,  les 
années  pures  et  belles  ,  pleines  de  roses  et  de  soleil ,  ont  nourri 
ces  imaginations  ardentes  qui  jettent  des  éclairs  de  divine  lu- 
mière ,  qui  répandent  à  pleines  mains  les  plus  belles  fleurs  de 
l'art  et  de  l'amour.  Notre  académicien  affirme  que  tous  les  gé- 
nies du  grand  siècle  ont  été  illuminés  par  un  soleil  de  feu, 
qu'ils  ont  grandi  sous  des  saisons  sans  nuages ,  mais  çà  et  là 
embellies  par  des  orages  magnifiques;  il  ajoute  qu'à  l'aurore 
du  xviiie  siècle,  le  soleil  était  plus  doux  ,  le  ciel  plus  gai ,  les 
roses  plus  abondantes.  Jamais  on  n'avait  vu  tant  de  jardins  en 
France  ,  jamais  vents  si  légers  n'avaient  secoué  dans  l'air  de  si 
enivrants  parfums.  C'était  une  féerie  ,  tout  le  monde  souriait  ; 
la  grâce  française  devenait  coquette  et  recherchait  l'éclat  des 
couleurs;  l'Opéra  ,  à  peine  créé  ,  enchantait  tous  les  yeux.  On 
berçait  alors  en  France  deux  enfants  délicats  qui  devaient  donner 
l'esprit,  la  grâce  et  la  couleur  à  leur  siècle;  c'étaient  Voltaire 
et  Watteau  ,  qui ,  après  tout,  sont  demeurés  ,  l'un  le  poëte  et 
l'autre  le  peintre  du  xviir  siècle. 

Une  âme  faite  pour  la  poésie  la  cherche  dans  les  bruits  de  la 
vie  ,  dans  les  joies  du  monde ,  ou  dans  le  silence  de  la  solitude. 
Sous  la  régence,  on  avait  perdu  le  chemin  de  la  solitude;  la 
poésie  était  à  l'Opéra,  dans  un  boudoir,  sur  l'herbe  d'un  parc, 
dans  un  trait  d'esprit,  sur  un  sourire,  dans  un  bouquet.  La 
poésie  animait  les  aventures  amoureuses ,  les  petits  soupers , 


REVUE  DE  PARIS.  277 

le  vin  et  l'ivresse  ;  l'âme  d'Horace  était  revenue  en  France.  SI 
vous  voulez  retrouver  cette  poésie  trop  dédaignée  par  les  pleu- 
rards en  nacelle ,  lisez  les  épîtres  de  Voltaire  ,  voyez  les  ta- 
bleaux de  Watteau  ;  tout  est  là ,  mais  surtout  dans  les  tableaux. 
A  la  vue  de  ces  jolis  chefs-d'œuvre  mignons  .  si  étincelants  ,  qui 
semblent  venir  d'un  autre  monde,  vous  étudierez  le  caractère 
duxviii»  siècle;  esprit,  grâce,  laisser-aller,  sans  façon  ,  co- 
quetterie ,  fraîcheur .  tout  le  xviiie  siècle  est  là  qui  vous  sourit . 
Watleau  avait  deviné  son  siècle,  ou  ce  siècle  a  été  une  copie 
de  Watteau.  Ainsi  la  belle  Louise  d'Orléans  donnait  des  fêtes 
galantes,  étudiées  sur  celles  du  peintre.  Plus  tard,  M^e  de 
Pompadour  disait  que  sa  mère ,  la  première  nuit  des  noces ,  son- 
geait aux  gracieuses  créations  de  Watteau. 

Antoine  Watleau  est  Flamand  ou  Français  ,  à  votre  gré.  Il 
est  né  à  Valenciennes ,  quand  celte  ville  était  tour  à  tour  du 
domaine  de  Louis  XIV  et  des  Pays-Bas.  Mais,  malgré  les  brumes 
de  la  Flandre ,  les  fumées  de  la  bière  ou  du  tabac  ,  le  spectacle 
des  kermesses ,  les  grivoiseries  du  cabaret  ,  il  est  devenu  un 
peintre  tout  parisien,  le  peintre  de  la  grâce  et  de  la  galanterie, 
cependant  avec  un  souvenir  de  la  Flandre.  Il  est  né  en  1684  ,  à 
l'heure  où  le  roi  de  France  bombardait  Luxembourg.  Sa  famille 
était  pauvre  ,  cela  va  sans  dire.  On  le  mit  à  l'école  ,  tout  juste 
le  temps  qu'il  faut  pour  ne  rien  savoir.  Il  n'a  jamais  lu  et  écrit 
qu'à  grand'peine,  mais  là  n'était  pas  sa  science.  Il  apprit  de 
bonne  heure  à  déchiffrer  le  génie  dans  un  tableau ,  à  copier 
d'un  joli  trait  la  face  égayée  de  la  nature.  II  y  avait  eu  des 
peintres  dans  sa  famille,  entre  autres  un  grand-oncle  mort  à 
Anvers  sans  laisser  d'héritage.  Aussi  le  père  de  Watteau  ne  pen- 
chait guère  pour  la  peinture  ;  cependant  il  était  de  ceux  qui 
laissent  ici-bas  les  hommes  et  les  choses  aller  leur  train.  On 
laissa  donc  faire  Watteau.  Or  Watteau  était  né  peintre;  Dieu 
lui  avait  donné  le  feu  du  génie,  sinon  le  génie.  Son  premier 
maître  fut  le  hasard  ,  le  plus  grand  de  tous  les  maîtres  après 
Dieu.  Son  père  habitait  le  haut  d'une  maison  à  pignon  sur  rue; 
Watteau  avait  plus  souvent  le  nez  à  la  fenêtre  que  dans  un 
livre  ;  il  aimait  à  se  distraire  au  spectacle  varié  delà  rue.  Tan- 
tôt c'était  la  fraîche  paysanne  flamande  qui  chassait  au  marché 
son  âne  devant  elle  ,  tantôt  c'étaient  les  fillettes  du  voisinage 
qui  jouaient  au  volant  durant  les  beaux  soirs.  Paysanne  et  fil- 
11  24 


278  BEVUE  DE  PARIS. 

leKe  se  dessinaient  à  merveille  avec  un  trail  original  dans  la 
mémoire  de  l'écolier;  il  admirait  déjà  l'indolente  naïveté  de 
l'jine ,  la  grâce  gazouillante  de  l'autre.  Il  avait  bien  aussi  en 
regard  quelque  voisine  souriante  comme  il  y  en  a  partout  ;  mais 
pour  lui  le  spectacle  le  plus  attrayant,  c'était  quelque  troupe 
errante  de  baladins  ou  comédiens  de  campagne.  Les  jours  de 
fêle,  il  arrivait  qjie  les  marchands  d'élixir ,  les  diseurs  de 
bonne  aventure,  les  conducteurs  d'ours  et  de  serpenls  à  son- 
nettes, s'arrêtaient  sous  sa  fenêtre;  ils  étaient  sûrs  d'un  spec- 
tateur. Watteau  tombait  tout  d'un  coup  dans  une  rêverie  pro- 
fonde à  la  vue  de  Gilles  et  de  Margot  sur  l'estrade;  rien  ne 
pouvait  l'arracher  à  ce  plaisir,  pas  même  sa  voisine;  il  souriait 
aux  grotesques  coquetteries  de  Margot ,  il  riait  à  perdre  ha- 
leine des  quolibets  de  Gilles.  On  l'a  vu  plus  d'une  fois  assis  sur 
la  fenêtre,  les  jambes  en  dehors,  la  tête  inclinée  ,  se  retenant 
à  peine,  ne  perdant  pas  un  mot  et  pas  une  gentillesse.  Que 
n'eût-il  pas  alors  donné  pour  être  le  compagnon  de  Margot, 
pour  baiser  les  paillettes  rouillées  de  sa  robe,  pour  vivre  avec 
elle  de  la  bonne  vie  insouciante  et  aventureuse  !  Hélas  !  ce  bon- 
heur n'était  pas  fait  pour  lui.  Margot  descendait  de  l'estrade, 
Gilles  redevenait  un  homme  comme  devant,  le  théâtre  était 
renversé ,  que  Watteau  regardait  encore;  mais  il  s'attristait 
peu  à  peu  ;  ses  amis  allaient  partir ,  partir  sans  lui ,  avec  leurs 
robes  de  gaze,  leurs  écharpes  à  franges  d'or,  leurs  dentelles 
d'argent,  leurs  culottes  de  soie  et  leurs  quolibets  :  «  Ceux-là 
sont  bien  heureux,  disait-il;  ceux-là  vont  courir  le  monde 
avec  la  gaieté,  ils  vont  jouer  la  comédie  à  tous  les  vents, 
sans  soucis  et  sans  larmes.  »  Wntleau  ne  voyait ,  par  ses  yeux 
de  douze  ans,  que  le  beau  côté  de  la  vie;  il  ne  devinait  pas  , 
bien  entendu,  que  sous  chaque  sourire  de  Margot  il  y  avait 
une  larme  dévorée.  Watteau  semble  avoir  toujours  vu  par  les 
mêmes  yeux;  son  regard,  séduit  par  le  trait  et  la  couleur,  n'est 
pas  descendu  jusqu'à  l'âme.  C'est  un  peu  la  faute  de  son  temps. 
En  peignant  des  reines  de  comédie  ou  des  dryades  d'opéra  , 
qu'avail-il  à  débattre  avec  le  cœur,  les  larmes,  le  divin  senti- 
ment? 

Quand  les  baladins  étaient  partis,  il  crayonnait  sur  les  grandes 
marges  de  la  rie  des  Saints  le  profil  de  Gilles,  Tébahissement 
d'un  badaud ,  une  des  scènes  grotesques.  Comme  il  s'enfermait 


REVUE  DE  PARIS.  279 

souvent  avec  ce  livre  ,  son  père,  l'ayant  surpris  plus  d'une  fois 
rêveur  et  mélancolique,  s'imaginait  qu'il  tournait  à  la  reli[;ion. 
Mais  il  découvrit  bientôt  que  Walteau  n'aimait  l'in-folio  qu'en 
raison  du  p;ipier  blanc  et  non  pas  du  texte.  Il  porta  le  livre  à 
un  peintre  de  la  ville.  Ce  peintre  ,  tout  mauvais  qu'il  était,  fut 
frappé  de  la  grâce  originale  de  certaines  figures  de  Walteau  ; 
il  sollicita  la  gloire  de  devenir  son  maître.  Dans  l'alelier  du 
bonhomme,  Watteau  ne  désapprit  pas  trop  ce  qu'il  savait, 
quoiqu'il  fit  des  saints  de  pacotille  et  des  saintes  à  la  douzaine. 
De  cet  atelier  il  passa  dans  un  autre  plus  profane  et  plus  à  son 
gré.  La  mythologie  était  le  grand  livre  du  lieu  ;  ce  n'était  plus 
saint  Pierre  avec  ses  éternelles  clefs  ou  sainte  Madeleine  avec 
ses  larmes  infinies  ;  c'était  une  danse  de  faunes  et  des  naïades, 
Vénus  sortant  des  lilots  ou  des  filets  de  Vulcain.  Watteau  s'in- 
clina amoureusement  devant  les  dieux  et  les  demi-dieux  de  l'O- 
lympe ;  il  avait  trouvé  la  porte  de  son  Éden.  Il  s'avança  de  jour 
en  jour ,  grâce  aux  dieux  profanes,  dans  la  religion  de  l'art. 
On  le  vit  pâlir  tout  jeune  encore  sous  cet  amour  de  la  beauté  et 
de  la  gloire  ((ui  dévore  tous  les  autres  amours.  Au  retour  d'un 
voyage  à  Anvers  ,  on  l'ut  surtout  frappé  de  son  enthousiasme 
pour  les  merveilles  de  l'art  ;  il  avait  vu  les  chefs  d'œuvre  de 
Rubens  et  de  Van  Dyck,  la  grâce  ineffable  des  vierges  de  Mu- 
rillo  ,  les  fantaisies  si  ingénieusement  grotesques  de  Teniers  et 
Van  Ostade,  les  beaux  paysages  de  Berghem  ;  il  revenait  la  tète 
inclinée,  les  yeux  battus,  l'esprit  plein  de  souvenirs  durables. 
Il  n'avait  pas  vingt  ans  quand  il  partit  pour  Paris  avec  son 
maître.  L'Opéra,  dans  ses  plus  beaux  jours,  appelait  à  lui  toutes 
les  mains  légères  de  la  peinture.  A  l'Opéra,  Watteau  jeta  à  tort 
et  à  travers  les  flammes  de  son  pinceau  :  montagnes,  lacs,  cas- 
cades ,  forêts  ,  rien  ne  l'effrayait,  pas  même  les  Camargo  qu'il 
prenait  pour  modèles.  Il  finit  par  s'apprivoiser  dans  cette  cage 
de  gais  oiseaux  voltigeants  et  chantants.  Une  danseuse  qui  n'a- 
vait pas  grand'chose  à  faire  daigna  accorder  au  petit  barbouil- 
leur flamand   la   grâce  de  se   laisser  peindre   par  lui.  Tout 
Flamand  qu'il  était,  Walteau  fit  durer  le  portrait  plus  long- 
temps que  les  dédains  de  M^'''  La  Montagne.  Ce  ne  fut  pas 
tout;  on  trouva  le  portrait  si  gracieux  dans  le  monde  des  dan- 
seuses ,  qu'il  lui  vint  tous  les  jours  des  portraits  à  faire  au  même 
prix. 


280  REVUE  DE  PARIS. 

Il  quitta  l'Opéra  avec  son  maître ,  une  fois  le  nouveau  décor 
fini.  D'ailleurs  Gillot ,  le  grand  créateur  des  faunes  et  des 
naïades,  y  était  revenu  plus  flambant  que  jamais.  Le  maître 
retourna  à  Valenciennes,  Watteau  demeura  à  Paris,  voulant 
s'abandonner  à  sa  bonne  ou  mauvaise  fortune.  De  l'Opéra  il 
passa  dans  l'atelier  d'un  peintre  religieux  qui  fabriquait  à  juste 
prix  des  saint  Nicolas  pour  Paris  et  la  province.  Watteau  fit 
donc  des  saint  Nicolas.  «  Mon  pinceau,  disait-il,  fait  péni- 
tence. »  L'Opéra  lui  souriait  toujours  j  là  il  pouvait  se  laisser 
aller  à  toutes  les  extravagances  de  sa  verve  ,  à  tous  les  char- 
mants caprices  de  son  pinceau  ;  mais  à  l'Opéra  son  maître  et 
lui  avaient  cédé  le  pas  à  Gillot  j  celui-ci  ne  devait  céder  le  pas  à 
qui  que  ce  fût.  C'est  ici  le  lieu  de  dire  le  peu  que  l'histoire  a 
recueilli  sur  ce  peintre,  qui  fut  par  excellence  le  peintre  des 
grotesques. 

Claude  Gillot  est  né  à  Langres ,  en  1675.  Diderot ,  du  même 
pays  ,  aurait  dû  le  rappeler  à  notre  souvenir.  Gillot  avait  un 
peu  la  tournure  d'esprit  de  Watteau  ,  mais  plus  ouvert  et  plus 
gai.  11  allait  aussi  rire  à  belles  dents  devant  les  farces  des  sal- 
timbanques du  boulevard.  II  avait  étudié  sous  Jean  Cornille , 
mais  il  n'avait  jamais  écoulé  que  lui-même.  Sa  nature  tout  ori- 
ginale le  jetait  dans  des  écarts  sans  nombre,  mais  en  même 
temps  elle  donnait  à  son  pinceau  du  tour  et  de  la  hardiesse. 
On  pouvait  surtout  dire  de  lui  qu'il  faisait  des  bons  mots  en 
peinture.  Il  peignait  en  courant,  à  grands  traits  et  à  grands 
coups;  cependant  il  avait  en  main  le  don  de  la  création;  ses 
forêts  s'agitaient,  ses  fontaines  coulaient,  ses  figures  respi- 
raient. Il  trouvait  sans  chercher  de  merveilleux  effets  de  lu- 
mière et  de  clair-obscur.  On  a  parlé  longtemps  d'un  enfer  dû  à 
son  pinceau,  qui  jetait  feu  et  flamme  avec  tant  de  vérité  que 
tous  les  spectateurs  de  l'Opéra  poussèrent  des  cris  d'effroi.  C'é- 
tait le  meilleur  homme  du  monde,  naïf,  insouciant,  toujours 
philosophe  et  toujours  pauvre  ,  n'ayant  d'autre  passion  que  la 
peinture  et  la  comédie  bouffonne.  Il  aurait  pu  faire  fortune  à 
l'Opéra ,  si  toutefois  on  pouvait  alors  faire  fortune  au  théâtre  ; 
mais  à  quoi  bon  s'enrichir?  il  eût  fallu  compter  ses  écus ,  les  ca- 
cher en  avare  ou  les  prêter  en  juif.  Il  faut  du  temps  à  perdre 
pour  être  riche  ;  Gillot  n'avait  pas  trop  de  temps  pour  se  pro- 
mener au  soleil. 


REVUE  DE  PARIS.  281 


II. 


Watteau  alla  à  lui  :  «  Je  passe  mes  beaux  jours  à  faire  des 
saint  Nicolas  qui  ne  sont  guère  catholiques;  je  regrette  l'Opéra, 
qui  m'enchantait;  ne  pourrais-je  donc  pas,  grâce  à  vous,  re- 
tourner à  mes  brûlants  satyres  et  à  mes  nonchalantes  naïades  , 
à  mes  jardins  d'Armide  et  à  mes  châteaux  en  Espagne?  »  Wat- 
teau craignait  un  refus,  mais  Gillot  le  rassura  bien  vite.  «  Tu 
es  un  garçon  d'esprit,  lui  dit-il ,  on  s'en  souvient  à  l'Opéra; 
La  Montagne  m'a  parlé  de  ta  jolie  façon  de  faire  le  portrait. 
Sois  donc  le  bien  venu.  Si  tu  n'as  pas  de  gîte ,  viens  loger  dans 
ma  maison.  Mon  pain  ,  mon  vin  ,  mon  pinceau  ,  tout  cela  est  à 
loi  de  moitié.  En  avant  sur  l'échelle ,  comme  les  peintres  d'en- 
seigne. » 

A  l'Opéra  ,  Walteau  retrouva  tous  ses  jolis  caprices,  sans 
oublier  M""  La  Montagne.  Les  dieux  et  demi-dieux  païens  se 
ranimèrent  sous  son  pinceau  folâtre  ,  fantasque  et  gracieux  ; 
mais  il  se  complaisait  surtout  avec  les  divinités  bocagères  et 
aquatiques.  Syrènes  ,  naïades,  faunes,  satyres,  hamadryades, 
le  dieu  Pan  jouant  de  la  flûte  dans  les  roseaux ,  Diane  la  chas- 
seresse poursuivant  un  cerf,  enfin  toutes  les  ravissantes  créa- 
tions des  poêles  profanes,  enchantèrent  le  regard  comme  elles 
avaient  enchanté  l'imagination.  Gillot,  tout  émerveillé  du  feu 
et  de  la  grâce  que  répandait  Watteau  comme  avec  une  baguette 
de  fée,  passait  des  heures  entières  à  le  regarder  faire.  M"^  La 
Montagne,  toujours  dédaigneuse,  demanda  à  Watteau  un  second 
portrait.  «  Va  pour  le  second  ,  dit  Watteau  ,  mais  je  ne  ferai 
pas  le  troisième.  » 

Il  passa  de  l'Opéra  au  Luxembourg,  où  l'appelait  Claude  Au- 
dran.  Audran  était  le  plus  célèbre  peintre  d'ornements  ;  mais , 
s'il  fallait  une  figure  parmi  les  guirlandes  et  les  festons  ,  Au- 
dran n'y  pouvait  rien  faire.  Il  avait  pensé  avec  raison  que  la 
main  légère  de  Watteau  lui  serait  d'un  grand  secours.  Walteau 
jeta  çà  et  là  dans  les  ornemenls  de  ravissantes  figures  allégori- 
ques :  Cupidon,  les  Grâces ,  la  Musique,  la  Peinture,  la  Poésie, 
Silène ,  Diane,  des  troupes  de  bergers ,  des  fêles  champêtres  et 

24. 


S8i  REVUK  Dli  PARIS. 

galantes.  Malgré  tous  ces  légers  chefs-d'œuvre ,  il  n'avait  en- 
core ni  renommée  ni  argent  comptant;  mais  après  tout  il  n'é- 
tait plus  à  plaindre,  il  habitait  un  palais,  il  dînait  tous  les 
jours,  il  allait  le  soir  se  délasser  par  quelque  promenade  avec 
son  ami  Gillot.  Et  puis,  au  Luxembourg,  il  peignait  eu  regard 
des  œuvres  de  Rubens  et  de  Van  Dyck.  o  L'Opéra  m'a  gâté  ,  di- 
sait-il ;  j'avais  le  génie  flamand  ;  j'ai  bien  encore  la  couleur, 
mais  qu'ai-je  fait  du  trait  naïf?  J'ai  la  fureur  d'avoir  de  l'esprit 
partout,  même  dans  mes  paysages.  J'ai  peint  trop  de  fois  les 
trois  Grâces  pour  bien  peindre  une  femme,  n  Voilà  ce  qu'il  di- 
sait en  voyant  l'œuvre  des  grands  maîtres;  mais,  quand  son 
regard  revenait  à  sa  peinture,  il  souriait  avec  orgueil  au.x  ado- 
rables caprices  de  son  génie  original.  — Qui  sait  ?  reprenait-il  , 
qui  sait? 

Il  eut  le  mal  du  pays  ;  il  voulut  revoir  les  pignons  de  Valen- 
ciennes ,  le  seuil  de  la  maison  paternelle,  celte  cheminée  silen- 
cieuse où  sa  mère  l'avait  bercé,  ce  champ  de  colza  où  son  père 
lui  avait  dit  adieu,  ce  grand  diable  de  moulin  dont  l'aile  agitée 
lui  avait  fait  au  loin  un  dernier  signe  d'ami.  Il  partit  dans  la 
pataehe  ;  il  retrouva  tous  ses  amis,  le  moulin  le  premier.  —  Je 
veux  vivre  dans  mon  pays  ,  dit-il  en  respirant  de  toutes  ses 
forces  l'air  natal. 

Après  avoir  embrassé  tout  le  monde,  jusqu'à  la  servante,  qui 
ne  l'avait  jamais  vu ,  mais  qui  pleurait ,  bien  entendu,  Watteau 
jeta  un  fagot  dans  l'àlre,  quoiqu'on  fût  aux  plus  beaux  jours  de 
juillet. 

—  Tu  perds  la  tète ,  Antoine  ,  dit  le  père. 

—  Laisse-le  faire  ,  dit  la  mère  ;  notre  grand-oncle  avait  bien 
d'autres  caprices. 

Watteau  alluma  le  feu  ,  fit  asseoir  sa  mère  dans  le  vit<ux 
fauteuil ,  mit  les  besicles  au  nez  de  son  j)ère  ,  donna  un  bâion 
enflammé  à  sa  petite  sœur  et  pria  la  servante  de  mettre  la  cafe- 
tière au  feu.  Le  chat  vint  de  lui-même  faire  la  roue  près  des 
chenets. 

—  A  merveille,  dit  Watteau,  mais  je  ne  l'aurais  pas 
oublié. 

—  Il  est  fou  ,  dit  !e  jx're  avec  in<iuiélude. 

—  Non,  non,  dit  la  mère,  qui  croyait  comprendre  et  qui 
souriait  avec  une  tendresse  sereine. 


REVUE  DE  PARIS.  283 

Quand  Watteau  vit  tout  le  monde  à  sa  place,  il  ouvrit  de 
grands  yeux  ,  il  contempla  encore  une  fois  ce  tableau  tout 
patriarcal  qui  le  ramenait  à  son  enfance  ;  un  bon  sourire  d'au- 
trefois  ,  un  peu  attristé  comme  le  souvenir,  épanouit  sa  figure 
l)àlie.  —  C'est  bien  cela,  voilà  le  feu  qui  flamboie,  mon  père 
qui  lit  l'aimanacU,  ma  mère  qui  regarde  ses  enfants,  la  ser- 
vante qui  range  et  qui  dérange,  le  soleil  qui  promène  son  rayon, 
la  caft;lière  qui  babille,  la  vieille  horloge  qui  marque  le  pas  du 
temps j  c'est  bien  cela;  j'ai  retrouvé  le  vrai  tableau  de  ma 
vie. 

—  Cependant,  disait-il  le  lendemain,  d'où  vient  donc 
qu'il  manque  quelque  chose  au  tableau?  II  y  manque  mon 
cœur  de  douze  ans.  J'ai  perdu  toute  la  simplicité  de  mon  cœur, 
je  me  suis  laissé  dominer  par  la  gloire,  par  le  bruit,  par  M"=  La 
Montagne  et  ses  pareilles.  Mon  cœur  est  inquiet  et  agité  comme 
Paris  :  rien  ne  pourra  l'apaiser.  Mon  théâtre  n'est  plus  ici  ;  j'y 
mourrais  d'ennui  en  moins  de  six  semaines. 

Quelques  joui  s  après,  AValteau  retournait  à  Paris,  emportant 
larmes  et  bénédictions.  A  l'heure  du  départ ,  sa  pauvre  mère 
était  abattue  et  défaillante. 

—  Adieu,  mon  ami,  dit-elle  d'une  voix  étouffée;  adieu.  J'ai 
le  pressentiment  que  tu  ne  me  verras  plus.  Tu  aurais  dû  faire 
mon  portrait. 

>  —  Il  QàL  là,  dit  Watteau  en  frappant  son  cœur  de  la 
main.  Dès  mon  retour  à  Paris,  j'en  prendrai  copie  sans 
peine. 

Il  était  parti  sur  ces  paroles.  Quand  il  vit  s'éloigner  sa  ville 
uatale,  les  riches  campagnes  de  Flandres,  le  dernier  clocher 
et  le  dernier  moulin  de  son  pays,  il  se  sentit  plus  triste  que 
jamais;  la  figure  souffrante  de  sa  mère  était  toujours  sous 
son  regard  attendri.  —  La  pauvre  femme  mourra  bientôt, 
pensait-il  avec  douleur.  Watteau  cependant  mourut  avant  sa 
mère. 

li  retourna  chez  Audran  peindre  des  figures  d'arabesques  ,  il 
consacra  ses  veilles  et  ses  heures  perdues  à  un  tableau  pour  le 
prix  stérile  de  l'Académie.  Ce  tableau,  tout  le  monde  en  a  vu 
la  gravure,  le  Pèlerinage  à  Cjthère.  C'est  de  la  féerie.  C'est 
plein  de  feu,  d'esprit,  de  grâce,  mais  surtout  de  charme, 
d'attrait,  d'enchantement.   Comme  on  partirait  bien  sur  ce 


284  REVUE  DE  PARIS. 

vaisseau  qui  n'a  que  des  amours  pour  matelots,  avec  ces 
femmes  si  nonchalamment  amoureuses  !  L'Académie ,  qui 
n'était  pas  trop  académique  ce  jour-là  ,  daigna  couronner 
AValteau  ;  elle  fit  plus,  elle  lui  donna  le  titre  d'académicien 
comme  peint î'e  des  /'êtes  galantes.  Watteau,  jusque-là  obscur 
et  pauvre,  eut  bientôt  de  la  gloire  et  de  l'argent  à  jeter  par  la 
fenêtre.  Il  devint  le  peintre  à  la  mode,  mais  seulement  à  la 
mode  parmi  les  hommes.  Les  femmes  ne  furent  jamais  de  son 
parti;  d'abord,  parce  que  les  figures  de  ses  tableaux  leur 
faisaient  beaucoup  de  tort ,  ensuite,  parce  que  Walteau  n'était 
pas  joli  garçon.  Sa  tête  contrastait  singulièrement  avec  son 
génie.  Il  avait  le  trait  dur,  l'air  sombre,  la  face  pâle.  A  vingt 
ans  il  était  misanthrope ,  malgré  ses  aventures  souriantes  de 
l'Opéra  ;  il  n'allait  qu'à  grand'peine  dans  le  monde,  où  il 
n'était  ni  galant  ni  beau  parleur.  Vous  voyez  qu'il  ne  pouvait 
faire  fortune  parmi  les  femmes;  mais  les  roués  prônaient  par- 
tout Watteau;  il  était  recherché  ardemment;  les  grands 
seigneurs  voulaient  des  pèlerinages  à  Cylhère  ,  des  mascarades 
champêtres,  des  promenades  dans  les  prés,  enfin  des  fêtes 
galantes.  Palais,  châteaux,  salons,  boudoirs,  il  alla  partout 
faire  l'aumône  du  bout  de  son  pinceau.  Il  y  avait  toujours  un 
tableau  prêt  à  prendre  dans  son  imagination,  toujours  pour  la 
galerie  amoureuse  ,  mais  avec  d'autres  groupes.  Sa  comédie 
galante,  comme  la  comédie  philosophique  de  La  Fontaine, 
avait  cent  actes  divers. 

Pour  la  première  fois  de  sa  vie,  il  avait  enfin  un  logis  et  des 
meubles  à  lui;  il  avait  longtemps  rêvé  ce  petit  bonheur,  mais 
ce  bonheur-là  ne  fut  qu'une  calamité.  Son  logis  devint  en  peu 
de  mois  le  refuge  de  tous  les  curieux  et  de  tous  les  oisifs  en 
beaux-arts.  Le  premier  venu  demandait  un  dessin,  quelquefois 
son  portrait  ;  il  faisait  le  portrait  de  la  première  venue  ,  mais 
non  du  premier  venu.  Bientôt,  obsédé  par  les  importuns,  il 
alla  encore  demander  rhospitalité ,  cette  fois  à  M.  Crozat. 
C'était  un  mauvais  peintre  grand  seigneur  qui  avait  une 
galerie  ;  or,  tous  les  visiteurs  demandaient  à  voir  M.  Watteau 
comme  le  tableau  le  plus  curieux  de  la  galerie.  Le  pauvre 
peintre  s'en  alla  ailleurs,  chez  son  ami  le  chevalier  VIeughels, 
plus  tard  directeur  de  l'Académie  de^Rome.  Dans  sa  nouvelle 
demeure,  il  eut  enfin  un  peu  de  loisir.  Le  génie  es!  comme 


REVUE  DE  PARIS.  SSS 

Pamour,  il  aime  le  silence  et  la  solitude;  Tespérance  et  l'inspi- 
ration  attendent,  pour  visiter  l'amant  ou  le  poète ,  que  tout  le 
monde  soit  parti. 


m. 


Vers  ce  temps-lù  ,  Watteau  eut  presque  une  jolie  aventure. 
Un  matin,  c'est-à-dire  à  deux  heures  de  l'après-midi,  un 
laquais  tout  galonné  des  pieds  à  la  tète  vint  le  prier  ,  avec 
quelque  mystère,  de  le  suivre  à  l'hôtel  de  sa  maîtresse.  Watteau 
s'habille  tout  simplement  comme  de  coutume ,  car  Watteau 
n'éiait  rien  moins  qu'un  petit  maître  ;  il  avait  trop  le  souci  de 
parer  gracieusement  ses  héros  et  ses  héroïnes  pour  songer  à 
lui-même.  Il  suivit  le  laquais  sans  lui  dire  un  mot.  Arrivé  à 
l'hôtel,  qui  était  des  plus  magnifiques,  on  le  conduisit  en  silence 
dans  un  boudoir  tout  resplendissant  de  velours,  de  soie  et  d'or. 
«  Il  paraît,  dit-il  en  s'asseyant  sur  le  divan,  que  je  suis  en 
bonne  fortune.  »  Une  demi-heure  après,  comme  il  était  toujours 
seul  dans  le  boudoir,  il  ajoutait  en  souriant  :  «  Jusqu'ici  je  ne 
suis  guère  qu'en  bonne  fortune  avec  moi-même.  Mais  patience, 
tout  vient  à  point  pour  qui  sait  attendre.  »  Il  se  leva,  détourna 
le  rideau  de  taffetas  et  appuya  son  front  à  la  fenêtre ,  en  regard 
du  jardin  de  l'hôtel.  H  vit  du  premier  coup  d'œil  une  Marinelte 
ou  une  Marlon  ,  œil  éveillé  ,  bouche  friponne ,  minois  agaçant , 
qui  semblait  chercher  avec  inquiétude.  Elle  allait,  elle  venait , 
par-ci ,  par-là ,  deçà ,  delà  ;  c'étaient  des  zig-zags  sans  nombre. 
Que  cherchait-elle  ainsi  ?  Rien  qu'une  rose  ,  mais  c'était  la  rose 
des  contes  de  fées  :  l'automne  était  venu  ,  les  feuilles  jonchaient 
le  parterre  des  roses.  Les  rosiers  fanés  et  tremblottanls  ne 
balançaient  plus  que  des  calices  flétris  et  des  boutons  qui  n'o- 
saient s'ouvrir  à  la  bise  d'octobre.  Watteau  prit  plaisir  à  voir 
toutes  les  vaines  recherches  de  la  suivante.  A  la  fin,  dans  son 
dépit  et  son  impatience,  elle  remonta  l'escalier  de  marbre  du 
perron.  Mais  presque  au  même  instant  Watteau  la  vit  reparaître, 
suivie  de  sa  maîtresse,  qui  la  grondait.  Watteau  n'eut  plus 
d'yeux  que  pour  celle-là.  Elle  était  belle  et  langoureuse  ,•  elle 
traînait  indolemment  des  mules  de  satin;  elle  avait  jeté  négli- 
gemment une  pelisse  de  soie  grise  sur  son  épaule  demi-nue  ;  ses 


28a  REVUE  DE  PARIS. 

cheveux  flottaient  en  longues  boucles  comme  les  cheveux  de  la 
belle  de  Lude  dans  le  portrait  de  Mignard.  Elle  alla  par  le 
jardin,  se  détournant  et  s'arrêtant  à  chaque  rosier.  Comme  les 
roses  n'étaient  plus  fraîches,  elle  les  effeuillait  dans  ses  jolis 
doigts,  toute  rêveuse,  avec  le  sourire  attristé  de  la  rêverie. 
«  Vous  voyez  bien  ,  madame  ,  lui  dit  la  suivante  au  milieu  de  la 
grande  allée,  vous  voyez  bien  que  les  voilà  toutes  perdues.  — 
Tu  as  beau  dire,  Juliette,  lu  sais  qu'il  me  faut  une  rose.  On  ne 
peut  plus  me  peindre  sans  cela.  Si  je  n'avais  que  vingt  ans,  à  la 
bonne  heure!  —  A  merveille,  dit  Watteau,  la  rose  est  pour 
moi,  c'est-à-dire  pour  mon  pinceau.  »  La  belle  dame  s'était 
arrêtée  avec  un  petit  ah!  d'admiration  devant  un  rosier  encore 
vert.  Elle  cueillit  une  rose  des  plus  fraîchement  épanouies  ;  elle 
détourna  un  peu  sa  pelisse  et  ses  cheveux  ;  elle  mit  la  rose  à  son 
corsage  en  se  mirant  devant  Juliette.  Le  miroir  lui  répondit  à 
son  gré.  Elles  rentrèrent  aussitôt.  "Watteau  s'imagina  que  la 
maîtresse  allait  venir  avec  sa  rose  ;  il  se  détacha  tout  tremblant 
de  la  fenêtre.  Un  bruit  de  chevaux,  de  carrosse  et  de  laquais, 
se  répandit  dans  la  cour.  En  une  seconde  ,  tout  l'hôtel  fut  sens 
dessus  dessous.  —  Allons,  dit  Watteau,  voilà  un  fâcheux 
contre-temps.  C'est  peut-être  quelqu'un  qui  vient  cueillir  la 
rose  !  —  Il  attendit  paisiblement  qu'on  vînt  à  lui,  n'ayant  pour 
distraction  que  la  vue  du  ciel  par  la  fenêtre  du  boudoir.  Il 
entendit  des  cris  joyeux  et  des  éclats  de  rire.  Il  se  demanda  si, 
au  lieu  d'être  en  bonne  fortune,  il  ne  serait  que  le  peintre  de  la 
bonne  fortune  d'un  autre.  Entin ,  après  plus  d'une  heure  d'at- 
tente ,  des  pas  légers  dans  la  chambre  voisine  l'avertirent  que 
la  belle  dame  allait  apparaître.  La  porte  s'ouvrit,  il  se  leva  tout 
en  s'inclinant. 

—  Monsieur  Watteau  ,  dit  la  dame  ,  je  regrette  bien  de  vous 
faire  perdre  tant  de  temps. 

—  Madame,  le  temps  passé  à  vous  attendre  n'est  pas  du  temps 
perdu. 

—  Monsieur  Watteau,  reprit  la  dame  avec  une  certaine 
dignité,  j'aime  bien  les  madrigaux  et  les  galanteries ,  mais  en 
peinture. 

Se  tournant  vers  la  suivante  : 

—  Juliette  ,  apportez  la  palette  et  les  pinceaux. 

—  Ma  foi  !  dit  Watteau  piqué  au  vif,  je  ne  suis  puère  en  train 


REVUE  OE  PARIS.  2i7 

de  |)eindre  aujourd'hui.  D'ailleurs,  Je  ne  fais  que  des  poih-ails 
de  fantaisie. 

—  Voyons,  monsieur  Watleau,  pas  trop  de  coquetterie  :  on 
attend  mon  portrait  ces  jours-ci.  Il  n'y  a  que  vous  au  monde 
j)our  le  peindre  avec  grâce. 

—  Je  reviendrai  demain  ,  madame  ;  demain  la  rose  de 
votre  corsage  sera  plus  fraîche  ,  je  l'espère.  Jamais  je  ne  sau- 
rais trouver  de  couleurs  pour  bien  peindre  celle  que  vous 
avFZ  là. 

Là -dessus.  Watteau  s'inclina  avec  une  humilité  profonde,  prit 
son  chapeau  et  sortit,  à  la  grande  surprise  de  la  dame.  Mais, 
dans  la  rue  ,  il  apprit  que  c'était  M"'^  de  Parabère. 

—  Diable  !  dit-il ,  celui  qui  est  venu  si  bruyamment  et  si  mal 
à  propos  à  l'hôtel,  c'était  Philippe  d'Orléans,  le  régent  du 
royaume. 

AVatleau  fut  un  peu  étourdi  d'abord  par  ces  deux  noms;  il 
eut  peur  de  la  Bastilie,  il  n'osa  retourner  chez  M'"=  de  Parapère. 
Comme  il  ne  savait  pas  écrire  pour  demander  grâce,  il  imagina 
de  demander  grâce  par  un  tableau  où  M""=  de  Parabère  serait 
peinte  de  souvenir  avec  tous  les  charmes  du  monde  ;  mais,  sans 
y  penser  sans  doute,  Watteau  fit  une  satire  au  lieu  d'une 
galanterie.  Il  avait  vu  M'"^  de  Parabère  cherchant  des  roses  ,  il 
peignit  M'"^  de  Parabère  cherchant  des  roses. 

Watteau  ,  perdant  de  vue  la  Bastille,  vendit  son  tableau  ,  à 
peine  achevé  ,  à  son  ami  Crozat.  J'ai  vu  une  assez  bonne  copie 
de  ce  petit  tableau  au  boulevart  Beaumarchais  ;  la  satire  est 
très-violente  :  le  jardin  de  M™»  de  Parabère  est  tout  dévasté  par 
les  mauvais  vents. 

Watteau  lui-même  était  dévasté  par  les  mauvais  vents  ;  les 
luttes  avec  la  misère  ,  la  soif  dévorante  de  gloire,  les  passions 
trop  vagahondes  sous  le  ciel  de  l'Opéra  ,  avaient  peu  à  peu 
épuisé  celte  nature  frêle  et  nerveuse,  toute  de  feu  et  d  injuié- 
lude.  11  tournait  de  plus  en  plus  à  la  misanthropie  et  à  la  soli- 
tude. Il  avait  été  mélancolique  :  il  devint  triste  ,  il  n'eut  plus  de 
cœur  à  rien  ;  pourtant,  par  habitude,  il  eut  encore  dans  ses 
tableaux  toutes  les  grâces  légères  et  tontes  les  nonchalantes 
gaietés  de  son  génie.  Pour  se  distraire ,  il  alla  chez  le  prince  de 
Condé,  au  château  de  Chantilly,  peindre  par  allégorie  les 
passions  profanes  du  régent.  Il  revint  à  Paris  plus  ennuyé  et 


â88  REVUE  DE  PARIS. 

plus  Iriste  encore.  D'où  lui  venait  celle  frislesse  oljstinée? 
Élail-ce  toujours  le  mal  du  pays?  Songeait-il  à  faire  son 
salut?  Avait-il  un  amour  malheureux  ?  Rien  de  tout  cela  :  il 
était  atteint  de  la  pire  des  tristesses,  la  tristesse  sans  raison.  Il 
avait  à  Nogent-sur-Marne  un  vieil  ami ,  le  curé  du  pays.  Il  alla 
passer  six  semaines  au  presbytère  comme  pour  se  recueillir. 
Savez-vous  quel  fut  le  fruit  de  ce  recueillement  ?  Il  trouva  que 
le  curé  avait  une  parfaite  figure  de  Gilles;  ayant  un  si  bon 
modèle  sous  les  yeux ,  il  ne  put  s'empêcher  de  faire  encore  des 
grotesques,  mais  toujours  sans  se  dérider.  De  là  dalent,  dit-on, 
ses  plusjolis  Pierrots  et  Pantalons,  mais  à  coup  sûr  son  Médecin 
harnaché  d'un  collier  de  cheval  de  charrette.  11  avait  le  spleen, 
il  voulut  voyager.  Vous  ne  devineriez  pas  où  il  alla  avec  son 
spleen  ?  Il  partit  pour  l'Angleterre.  Ce  fut  là  son  coup  de  grâce. 
Il  en  revint  plus  pâle  et  plus  sombre,  ennuyé  de  tout,  même  du 
travail,  naguère  son  plus  cher  refuge. 

Jusque-là  Walleau  avait  eu  des  copistes,  mais  pas  d'élèves.  A 
son  retour  de  Londres  ,  il  lui  vint  un  disciple  jeune  ,  joli ,  gra- 
cieux comme  les  gentilshommes  de  ses  Fêtes  galantes.  Il  sem- 
blait que  la  nature  eût  fait  là  un  rêve  de  Watteau  :  ce  disciple 
se  nommait  Mcolas  Lancret. 


IV. 


Nicolas  Lancret,  né  à  Paris  en  1690,  eut  de  bonne  heure  la 
main  légère.  Son  père  le  destinait  à  la  gravure;  il  éludia  sous 
d'Ulin.  Mais  un  soir,  voyant  à  TOpéra  les  féeries  de  Gillot  et  de 
Watteau,  il  s'écria  :  «  Voilà  mon  pays.  »  Le  lendemain  ,  il  alla 
trouver  Gillot,  qui  l'accueillit  de  tout  son  cœur,  comme  de 
coutume.  —  J'ai  jusqu'ici  gravé  de  l'histoire  sacrée;  j'aimerais 
mieux  peindre  avec  vous  des  contes  profanes.  —  Lancret  était 
déjà  bel  esprit;  il  jouait  de  l'antilhèse,  il  agençait  gentiment 
la  phrase.  Gillot  lui  apprit  la  science  de  l'ombre  et  de  la 
lumière  ,  la  hardiesse  et  la  grâce  du  contour.  Cependant,  sous 
Gillot,  il  ne  lit  pas  grand'  chose  qui  vaille;  il  n'entendait  rien 
au  paysage,  Gillot  ne  lui  donnant  guère  à  peindre  que  des 
grotesques.  11  manquait  un  peu  de  verve  et  de  gaieté;  il  était 


llLVCt  DE  FAKJS.  289 

patient  comme  un  graveur ,  partant  peu  naïf.  Ses  grotesques 
étaient  donc  froids  et  maussades.  Après  quelques  années 
d'études  sans  fruit,  il  alla  i)rier  Watteau  de  lui  donner  des 
leçons.  Watteau  ,  qui  n'était  pas  bel-esprit  dans  ses  paroles,  lui 
fut  d'un  grand  secours  :  il  le  fit  peindre  sous  ses  yeux.  Voyant 
que  Lancret  se  donnait  beaucoup  de  peine  pour  le  copier ,  il 
saisit  le  pinceau,  le  brisa,  et  dit  au  jeune  peintre  :  Puisque  vous 
en  êtes  là  ,.je  vais  vous  bien  servir  ailleurs. 

Ils  étaient  à  Nogent.  Watteau  emmena  Lancret  dans  la  cam- 
pagne. Il  garda  longtemps  le  silence.  A  la  fin ,  voyant  que  Lan- 
cret, tout  interdit,  semblait  insensible  aux  beautés  de  la  nature, 
il  lui  parla  ainsi  : 

—  Vous  êtes  trop  Parisien,  mon  cher  garçon ,  vous  ne  prenez 
jamais  le  temps  de  rien  voir.  Il  s'agit  bien  de  contempler  un 
de  mes  tableaux  pendant  deux  heures!  Les  tableaux  qu'il  faut 
voir,  les  voilà.  Si  vous  n'avez  d'yeux  pour  ceux-ci,  prenez 
garde,  vous  ne  serez  jamais  qu'un  peintre  d'éventails  ;  vous 
ferez  des  chinoiseries  sur  les  paravents  ou  des  dessus  de  portes 
verts  et  rouges.  Mes  tableaux  sont  des  chefs-d'œuvre,  je  le  sais  ; 
mais  qu'est-ce  qu'une  copie  de  mes  tableaux?  N'êtes-vous  donc 
pas  séduit  en  ce  moment  par  ces  lointains  si  doux  et  si  tendres, 
par  ce  petit  clocher  qui  brille  au  soleil ,  par  celte  prairie 
fuyante  qui  borde  un  étang?  Mon  cher  garçon  ,  songez-y  bien  : 
en  copiant  la  nature,  vous  saisirez  son  âme  ,  sa  force,  sa  viej 
en  me  copiant ,  vous  n'aurez  qu'une  nature  morte.  On  ne  saura 
jamais  tout  le  temps  que  j'ai  passé  à  voir  trembler  les  feuilles, 
fuir  les  nuages ,  couler  les  fontaines  ;  et  je  ne  parle  pas  du 
temps  que  j'ai  passé  à  voir  sourire  les  femmes  j  mais  ici,  pour- 
suivit Watteau  en  souriant,  il  y  a  eu  beaucoup  de  temps  perdu. 
C'est  une  tout  autre  histoire. 

Dès  ce  jour;  Lancret  eut  les  yeux  ouverts  sur  la  science  de  la 
peinture;  les  leçons  de  Watteau  furent  si  bonnes,  qu'en  peu  de 
temps  l'élève  fut  plus  recherché  que  le  maître.  Au  premier 
abord,  c'était  la  même  magie,  mais  pour  les  yeux  savants  il 
y  avait  encore  loin  de  là  à  Watteau.  Cependant,  comme  Lan- 
cret courait  le  beau  monde  ,  qu'il  était  joli  garçon  ,  qu'il  avait 
de  l'esprit  et  de  la  coquetterie ,  il  fit  presque  oublier  le  misan- 
trophe  Watteau. 

Watteau  était  fatigué  de  tout,  même  de  la  vie,  mais  non 
11  25 


290  HEVUE  DE  PAlUS. 

pas  de  la  gloire  ,  la  plus  légère  des  choses  d'ici-bas.  Quand  il 
vit  la  gloire  floUer  de  lui  à  Lancrel,  quand  il  seiilit  autour  de 
lui  Tair  glacial  du  délaissement ,  il  en  voulut  au  nouveau  venu, 
il  devint  jaloux;  sa  tristesse  eut  désormais  une  cause.  Un 
matin,  se  promenant  sur  les  quais,  il  vit  à  la  fenêtre  d'un 
marchand  de  tableaux  une  scène  champêtre  de  Lancret.  Il  y 
avait  foule  devant  la  fenêtre,  et  tout  le  monde  de  s'écrier  :  Quel 
joli  fVatteau !  quelle  grâce!  quel  esprit!  quelle  magie  de 
couleur!  H>'atteau  s'est  surpassé.  Le  pauvre  peintre  s'éloigna 
avec  une  flèche  empoisonnée  dans  le  cœur.  Son  ami  Gillot  était 
jaloux  aussi;  le  brave  homme,  dans  son  insouciance  ,  avait  été 
détrôné  à  rO|)éra  ;  il  n'avait  pins  d'asile  pour  la  peinture,  il 
était  réduit  à  ce  métier  de  patience  que  Lancret  avait  aban- 
donné :  il  gravait  pour  les  livres  d'église.  Un  jour  Watteau  le 
renconira  triste  sur  le  boulevart ,  ne  s'amusant  plus  aux  farces 
des  saltimbanques. 

—  D'où  vous  vient  aujourd'hui  cet  air  sombre  et  sévère? 

—  Mon  pauvre  ami,  lui  dit  Gillot  en  lui  pressant  la  main, 
lu  m'as  fait  bien  du  mal ,  tu  m'as  mis  à  l'ombre.  Tu  as  pris 
toute  la  part  du  gâteau  ,  je  ne  trouve  plus  à  peindre  ,  je  suis 
réduit  à  graver. 

—  Mais,  mon  Dieu,  lui  dit  Watteau ,  je  n'en  suis  ni  plus 
riche  ni  plus  glorieux.  A  Paris  on  oublie  un  homme  de  génie 
du  jour  au  lendemain,  comme  on  oublie  sa  maîtresse.  Après 
avoir  fait  tant  de  chemin,  en  suis-je  plus  avancé?  Ce  petit 
maître  de  Lancret  est  déjà  plus  loin  que  moi  ;  mais  qu'importe? 
j'ai  pris  mon  parti. 

—  Je  sais  bien  ,  reprit  Gillot,  que  tu  n'as  rien  gagné  à  lout 
cela  .  mais  tu  as  créé  des  imitateurs  sans  nombre  ,  qui  font  à 
l'Opéra  mes  naïades  au  rabais.  11  ne  me  reste  rien  en  ce  monde, 
et  qui  sait  si  une  fois  dans  l'autre  monde  on  se  souviendra  du 
pauvre  Gillot  ?  Au  moins,  loi,  tu  laisseras  un  nom  et  une  œuvre  ; 
mais  moi,  des  lambeaux  de  décorations,  des  paravents,  des 
dessus  de  portes  ,  la  proie  des  araignées  :  autant  en  emporte 
le  vent! 

Gillot  essuya  des  larmes. 

—  Vous  pleurez  ,  dit  Watteau  lout  ému. 

—  Oui ,  dit  Gillot  en  reprenant  son  sourire  et  sa  philosophie, 
je  pleure  ma  défunte  gloire. 


REVUE  DE  PARIS.  «M 

—  Bienheureuse  insouciance  !  dit  Walleau. 

Et  il  poursuivit  en  lui-même  :  La  blessure  est  raille  fois  plus 
profonde  dans  mon  cœur. 

Il  se  retira  du  monde.  Il  alla  habiter  à  Nogent,  près  de  son 
cher  curé,  le  Moulin-Joli ,  qui  était  la  maison  de  plaisance  de 
son  ami  Lefèvre,  l'intendant  des  Menus-Plaisirs.  M'ie  La  Mon- 
l;igne,  dont  la  beauté  avait  passé  vile  comme  l'amour  à  l'Opéra, 
suivit  Walleau  dans  sa  Ihébaïde.  Ces  deux  amoureux  des  plus 
volages  ne  s'étonnèrent  pas  troi)  de  se  retrouver  sous  le  même 
loilj  mais  l'haï  monie  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Walleau  , 
las  de  s'en  prendre  à  la  gloire  ,  s'en  prit  à  l'amour  dans  ses 
heures  de  sombre  misanthropie;  il  sentait  venir  la  mort,  il 
voyait  tous  les  soirs  tomber  une  feuille  à  l'arbre  de  sa  jeunesse  ; 
quand  il  respira  l'odeur  de  la  lombe  ,  il  se  rattacha  de  toutes 
ses  forces  à  la  vie.  —  C'est  le  travail  qui  l'a  tué  ,  dit  M''-^  La 
Montagne.  —  C'est  l'amour,  c'est  toi,  dit  Walleau  avec  la  fran- 
chise d'un  homme  qui  n'a  plus  rien  à  risquer.  Une  fois  le  pre- 
mier mol  lâché,  il  parla  sans  retenue;  la  ci-devant  danseuse, 
qui  mourait  de  dépit  de  n'être  plus  ni  jeune  ni  jolie  ,  répliqua 
avec  amertume.  Selon  M™e  de  Lambert,  ils  allèrent  jusqu'à  se 
battre.  C'était  un  triste  tableau  que  la  vue  de  ces  deux  amou- 
reux sans  amour,  déjà  morts  à  toutes  les  joies  de  la  jeunesse, 
n'ayant  pour  dernier  sentiment  que  le  désespoir,  le  regret  ou 
la  colère.  N'y  pouvant  plus  tenir,  M"«  La  Montagne  vint  jouir 
de  son  reste  à  Paris.  Walleau  demeura  seul,  n'ayant  pour  dis- 
traction que  la  bonhomie  et  la  gaieté  du  curé  de  Nogent.  » 

Il  n'alla  plus  guère  à  Paris.  Dans  ses  derniers  voyages,  il 
peignit  le  plafond  de  la  boutique  de  son  ami  Gersaint,  mar- 
chand sur  le  pont  Notre-Dame  ;  on  ne  dit  pas  mai  chand  de 
quoi.  Selon  les  écrits  du  temps  ,  ce  plafond  était  un  des  chefs- 
d'œuvre  de  Walleau ,  mais  ce  plafond  est ,  à  coup  sûr,  tombé  à 
l'eau.  Notre  peintre  s'affaiblissait  de  jour  en  jour.  On  le  voyait 
errer  tristement ,  matin  et  soir,  sur  les  rives  de  la  Marne  j  il 
était  desséché,  blafard,  «incliné  vers  la  tombe.»  Ce  n'était 
déjà  plus  qu'une  ombre.  Enfin  ,  brûlé  par  ce  feu  de  la  gloire  , 
du  génie  et  de  l'amour,  qui  aurait  dû  animer  sa  vie,  mais  qui 
la  dévorait,  il  se  coucha  pour  ne  plus  se  relever.  Sa  mort  fut 
louchante  et  comique  à  la  fois.  Dans  la  même  matinée  il  fit  son 
testament  et  sa  confession.   Par   son   testament,   il   légua, 


292  REVUE  DE  PARIS. 

qu'avait-il  à  léguer?  des  dettes  :  il  légua  ses  dettes  à  ses  quatre 
amis,  de  Julienne  ,  Haranger,  Hénln  etGersaint.  Ces  messieurs 
sont  dignes  de  la  postérité  ,  car,  en  vrais  amis ,  ils  acceptèieut 
la  succession  du  peintre  ,  non  pas  sous  bénéfice  d'inventaire. 
Tout  en  se  confessant,  Watteau  n'oublia  pas  le  péché  fameux 
d'avoir  pris  le  bon  curé  pour  modèle  de  ses  meilleurs  Gilles. 
Le  curé  lui  donna  pourtant  l'absolution.  Comme  il  offrait  à 
baiser  au  moribond  un  christ  en  ivoire,  Watteau  regarda  ce 
christ  avec  surprise;  le  voyant  très-mal  sculpté  :  «  Otez-moi  ce 
crucifix ,  dit-il  en  levant  les  yeux  au  ciel ,  il  me  fait  pitié  ;  est-il 
possible  qu'un  artiste  ait  si  mal  accommodé  son  maître!  »  Ce 
n'est  pas  là  le  dernier  mot  de  Watteau,  mais  c'est  le  dernier 
mot  recueilli.  Cependant  M^^^  de  Lambert,  qui  a  aussi  habité 
Nogent,  rapporte  ceci  :  «  Au  moment  de  la  mort ,  le  souvenir 
de  son  pays  et  de  sa  famille  ranima  son  cœur.  —  Ingrat ,  dit-il, 
je  n'ai  jamais  pris  le  temps  ,  dans  tant  de  temps  perdu,  de  faire 
le  portrait  de  ma  mère.  Voyons ,  à  l'œuvre.  —  Il  traça ,  avec 
l'index ,  des  traits  dans  le  vide ,  s'imaginant  peindre  sur  la 
toile.  » 

Il  mourut  seul.  Il  fut  enterré  dans  un  cimetière  où  il  ne  con- 
naissait personne.  Il  avait  dit ,  peu  de  jours  avant  de  mourir  : 
«  C'est  triste  d'être  enterré  là  ,  je  n'y  reverrai  pas  âme  qui 
vive.  »  On  n'ira  jamais  chercher  l'ombre  de  Watteau  au  cime- 
tière de  Nogent-sur-Marne;  comme  tous  les  grands  maîtres, 
Watteau  repose  dans  ses  œuvres. 

Avant  de  remettre  en  regard  le  peu  que  j'en  ai  vu  ,  je  veux 
vous  finir  l'histoire  de  Lancret.  Ce  fut  un  heureux  peintre , 
qui  recueillit  les  fruits  des  œuvres  de  Watteau.  Il  n'avait  pas 
vingt-quatre  ans  qu'on  le  recevait  à  l'Académie  sur  une  Con- 
versation galante,  «  oii  on  ne  se  disait  rien ,  »  disait  Watteau  ; 
mais  Watteau  jaloux  n'était  plus  écouté.  Lancret  fut  nommé 
comme  son  maître  peintre  des  fêtes  galantes.  S'il  n'avait  pas  le 
génie  original  de  son  maître,  il  avait,  je  l'ai  dit,  des  dehors 
aimables;  c'était  un  des  gracieux  cavaliers  du  temps,  à  la  mode 
parmi  les  roués  et  les  marquises.  Watteau  avait  laissé  venir  la 
renommée  ,  qui  a  des  pieds  de  plomb  quand  elle  vient ,  et  des 
ailes  de  feu  quand  elle  s'en  va  ;  Lancret  allait  à  elle  en  homme 
qui  a  peur  d'attendre  en  vain.  Il  peignait  le  matin;  le  soir,  il 
allait  faire  le  bel-esprit  chez  la  duchesse  du  Maine  avec  Fonte- 


REVUE  DE  PARIS.  293 

nelle.  Celait  d'ailleurs  un  arlisle  laborieux,  aimant  sa  palette 
et  son  pinceau  ;  un  galant  homme  tout  dévoué  ,  toujours  sin- 
cère dans  l'amitié.  Il  avait  la  plus  douce  et  la  plus  candide 
figure  du  monde  :  contour  pur,  un  peu  raignard  ,  mais  plein 
de  charme.  Il  comprenait  dignement  les  devoirs  de  l'artiste. 
Un  brocanteur  lui  offrit  dix  mille  livres  par  an  pour  retoucher 
de  vieux  tableaux  dévastés;  il  refusa.  «J'aime  mieux,  dit-il, 
faire  de  mauvais  tableaux  que  d'en  gâter  de  bons.  »  Il  était  le 
meilleur  juge  de  son  temps  ;  il  avait  le  coup  d'œil  si  sûr  qu'il 
reconnaissait  à  vingt  pas  un  original  ou  une  copie  de  Rem- 
brandt. Quand  il  voyait  faire  du  froid  enthousiasme  sur  quelque 
mauvaise  œuvre  d'un  vieux  maître,  il  s'écriait  avec  justice: 
«  N'encensez  donc  pas  des  idoles  !  » 

II  peignit  pour  le  régent,  pour  Louis  XV,  pour  tous  les 
grands  seigneurs  de  la  cour ,  pour  les  grandes  dames ,  pour  les 
filles  d'Opéra.  II  déguisait  en  bergères  dansantes  la  Camargo  et 
Mi'«  Salle,  en  bergers  galants  les  roués  à  la  mode.  Le  cardinal 
Dubois  posait  pour  les  héros  des  contes  de  La  Fontaine;  je  ne 
sais  s'il  a  pris  ses  héroïnes  en  si  haut  lieu.  Il  fit ,  avant  Gentil- 
Bernard  et  l'abbé  de  Bernis ,  les  Quatre  Saisons  ,  les  Quatre 
parties  du  Jour,  les  Quatre  éléments ,  les  Quatre  parties  du 
Monde,  les  Douze  Heures ,  les  Douze  Mois ,  les  Cinq  Sens, 
les  Sept  Péchés  capiteaux;  «  sans  compter  le  péché  du  peintre,» 
disait  Duclos.  Vous  comprenez  bien  de  quelle  façon  il  peignait 
toutes  ces  choses  ;  c'étaient  presque  les  contes  de  Grécourt  en 
peinture ,  moins  le  trait  licencieux  ;  il  y  ayait  d'ailleurs  plus  de 
galanterie  que  de  gaillardise.  Il  est  vrai  que  Lancret  n'était  pas 
un  abbé  de  la  régence. 

Lancret ,  par  son  talent ,  son  esprit ,  et  surtout  sa  figure  ,  eut 
des  aventures  piquantes  ;  mais  je  ne  suis  pas  l'historiographe 
de  ces  œuvres-là.  Tout  le  monde  sait  les  histoires  d'amour  qui 
se  passaient  au  xviiie  sièle.  C'est  toujours  amusant  à  raconter , 
mais  ce  n'est  rien  qu'amusant.  L'amour  n'était  pas  ennuyeux 
alors,  il  avait  pris  une  rose  pour  blason;  aujourd'hui  il  a  pris 
un  saule  pleureur;  l'amour  était  trop  gai,  mais  n'est-il  pas 
devenu  trop  triste?  Tout  finissait  par  un  éclat  de  rire  ou  par 
des  chansons;  l'éclat  de  rire  n'est  plus  qu'un  sanglot,  la 
chanson  une  litanie  en  belles  rimes.  Nous  sommes  ainsi  faits  : 
nous  allons  toujours  trop  loin  j  ne  nous  arrêterons-nous  pas 


294  REVUE  DE  PARIS. 

enfin  à  la  gaieté  que  tempère  la  rêverie ,  à  l'ombre  bordée  de 
lumière.  Lancret  passa  donc  très-gaiement  à  travers  toutes  les 
fantaisies  des  joyeuses  amours  de  son  temps.  Pourtant ,  aux 
derniers  jours  de  l'âge  mûr ,  il  eut  le  cœur  touché,  il  devint 
amoureux  sérieusement. 

En  descendant  l'escalier  de  sa  maison  ,  il  remarquait  souvent 
avec  admiration  une  jeune  fille  de  dix-huit  ans  à  i)eine  ,  qui 
n'avait  pas  l'enjouement  des  filles  de  cet  âge.  Elle  était  d'une 
beauté  tendre  et  douce ,  peu  commune  à  la  fin  de  la  régence. 
Quand  elle  passait  dans  l'escalier,  il  se  détournait  avec  un  res- 
pect involontaire;  elle  baissait  la  tête  et  s'envolait  comme  un 
oiseau.  Il  s'accoutuma  si  doucement  h  la  voir,  qu'il  se  surprit 
plus  d'une  fois  descendant  l'escalier  sans  penser  à  sortir.  Il 
apprit  sans  peine  que  celte  belle  fille  vivait  en  silence  dans  une 
pauvre  chambre  avec  sa  mère,  qui  était  sans  ressources.  Lan- 
cret était  le  grand  seigneur  de  la  maison;  il  alla  frapper  à  la 
porle  de  la  mansarde ,  poussé  par  une  charité  toute  chrétienne. 
La  jeune  fille  vint  ouvrir  en  essuyant  des  larmes  :  sa  mère  était 
mourante.  Lancret  n'avait  jamais  vu  un  pareil  tableau  ;  habitué 
à  la  soie ,  à  l'or  ,  à  la  gaieté  ,  il  fut  pour  ainsi  dire  tout  dépaysé. 
Il  s'approcha  de  la  malade  avec  sollicitude.  La  malade ,  qui 
était  une  noble  femme  battue  par  la  mauvaise  fortune,  sembla 
lui  demander  d'un  regard  fier  de  quel  droit  il  venait  les  troubler 
dans  leur  douleur  cachée ,  dans  leur  misère  silencieuse. 

Lancret  fut  le  plus  troublé  ;  ne  sachant  que  dire,  il  parla 
trop  vite  de  secours. 

—  Je  ne  veux  pas  d'aumône ,  dit  la  malade  ;  je  dois  respecter 
le  nom  de  mon  père.  Si  Dieu  lui-même  ne  me  vient  point  en 
aide ,  je  saurai  mourir  et  bien  mourir.  Pour  ma  fille  ,  elle  ira 
au  couvent. 

—  Madame,  dit  Lancret  très-ému  ,  je  n'oserais  dire  que  c'est 
Dieu  qui  m'envoie  ;  cependant  dites-moi  le  nom  de  votre  père , 
peut-être.... 

—  Mon  père,  monsieur,  c'était  Boursault. 

—  Quoi ,  Boursault  !  tant  favorisé  par  Louis  XIV  !  Voilà  ce 
qu'il  vous  a  laissé. 

Lancret  avait  tourné  les  yeux  vers  la  jeune  fille  j  c'était 
l'ange  de  la  douleur. 

—  Madame,  reprit-il  en  saisissant  la  main  delà  mère,  je  suis 


REVUE  DE   PARIS.  895 

ai  loin  do  vouloir  vous  fnire  l'aumône  ,  que  je  viens  vous  de- 
mander une  grâce. 

—  Une  grâce,  monsieur?  dit-elle  avec  araerlume  ,  que 
voulez-vous  dije? 

—  Je  suis  le  peintre  Lancret  !  J'étais  pauvre  aussi  ;  j'ai  tra- 
vaillé, je  suis  devenu  riche;  eh  bien,  tout  ce  que  j'ai,  mon 
nom  ,  mon  cœur,  ma  fortune  ,  c'est  à  votre  fille  si  vous  voulez. 

La  malade  regarda  Lancret  avec  surprise. 

—  Monsieur  Lancret,  dit-elle  en  cherchant  dans  ses  souve- 
nirs ,  oui,  vous  êtes  un  peintre  célèbre. 

—  Je  n'ai  plus  ma  mère,  poursuivit  Lancret  en  pressant  la 
main  de  la  fille  de  Boursaull;  je  n'ai  plus  ma  mère,  mais,  si 
vous  voulez  ,  je  la  retrouverai. 

—  Hélas!  monsieur  Lancret ,  je  ne  sais  que  vous  répondre. 
A  cet  instant ,  la  jeune  fille ,  touchée  vivement  par  les  paroles 

simples  et  généreuses  de  Lancret,  s'avança  près  du  lit,  prit 
l'autre  main  de  sa  mère,  et  dit  d'une  voix  faible  : 

—  Je  me  trouverai  heureuse  et  honorée  d'épouser  M.  Lan- 
cret. 

Le  mariage  fut  célébré  quinze  jours  après  (1744).  Il  y  eut  un 
sacrifice  dans  ce  mariage  :  Lancret  n'avait  rien  à  perdre; 
c'était  la  richesse  qui  prend  là  pauvreté  pour  compagne;  mais 
la  richesse  avait  cinquante-quatre  ans;  la  pauvreté  sacrifiait 
toutes  les  joies  du  cœur  et  de  la  jeunesse.  Le  sacrifice  fut  no- 
blement accompli  jusqu'à  la  fin  ;  le  temps  que  la  pelile-fille  de 
Boursault  passa  avec  Lancret  fut  rempli  pour  lui  de  cette 
amitié  toujours  tendre  et  pleine  de  sollicitude  qui  vaut  bien 
l'amour  et  ses  contre-temps.  Il  mourut  deux  ans  après  ;  il  serait 
mort  seul ,  en  [iroie  à  quelque  Thérèse  Levasseur,  qui  eût ,  le 
lendemain  de  l'enterrement,  épousé  à  ses  frais  son  valet  de 
chambre  :  il  mourut  assisté  des  bénédictions,  du  dévouement  et 
des  prières  d'une  noble  femme ,  qui  le  pleura  et  qui  respecta 
toujours  son  nom. Le  mariage  est ,  après  tout,  un  refuge  pour  le 
cœur,  pour  la  fortune  et  pour  l'art,  peut-être;  la  main  d'une 
belle  et  bonne  femme  empêche  souvent  la  plume  et  le  pinceau 
d'aller  de  travers. 

Le  jour  même  de  sa  mort,  il  peignit  encore,  deux  heures 
durant,  le  Savoyard  montrant  la  curiosité.  Boucher ,  allant 
le  voir  ,  fut  bien  surpris  de  le  trouver  dans  l'atelier,  entouré 


296  REVUE  DE  PARIS. 

d'une  troupe  de  femmes  qui  posaient  dans  les  altitudesles  plus 
grotesques, 

—  Je  croyais  bien  finir  mon  tableau  ,  dit  le  pauvre  peintre, 
qui  n'avait  plus  qu'un  soufiQe  ,  mais  je  vais  finir  avant  lui. 

Sa  jeune  femme  était  là ,  essuyant  une  larme  à  la  dérobée  , 
le  suppliant  à  toute  minute  d'aller  se  reposer;  mais,  au  der- 
nier instant ,  l'amour  de  l'art  l'emportait  sur  tout. 

—  Monsieur  Boucher ,  je  vous  en  prie ,  faites  qu'il  revienne 
se  coucher. 

—  Me  coucher  !  dit  Lancret ,  voilà  comme  vous  êtes  tous.  Me 
coucher!  A  merveille  !  on  voit  bien  que  cela  ne  vous  coûte  rien. 
La  nuit  sera  toujours  assez  longue.  Voulez-vous  prendre  ma 
place,  vous ,  Boucher. 

Boucher,  regardant  la  jeune  femme ,  se  dit  en  lui-même  :  Ta 
place  ici-bas,  oui,  mais  là-haut,  non.  Il  répondit  à  Lancret  : 
—  Allons,  allons,  ce  n'est  pas  le  lieu  de  faire  de  l'esprit; 
laissez-vous  gouverner  par  votre  femme  et  par  moi. 

—  Je  vous  dis,  reprit  Lancret  avec  force  et  avec  frayeur, 
que  je  ne  veux  pas  mourir  dans  mon  lit. 

—  A  merveille!  vous  voulez  mourir  en  héros,  l'arme  à  la 
main  ;  mais ,  mon  pauvre  ami ,  croyez-moi,  l'heure  de  mourir 
n'est  pas  venue  encore. 

Lancret,  s'affaiblissant  de  plus  en  plus,  se  résigna  enfin  à 
retourner  à  sa  chambre. 

—  Reviendrons-nous  demain  ?  dit  une  des  femmes  en  le 
voyant  partir. 

—  Oui,  oui ,  revenez  toutes ,  dit  le  peintre  en  jetant  un  der- 
nier regard  sur  la  toile. 

A  peine  fut-il  couché ,  qu'il  expira  sans  secousses.  Quand 
Boucher  racontait  sa  mort,  il  ajoutait  :  J'ai  bien  regret  d'avoir 
forcé  le  pauvre  Lancret  de  se  coucher  ,  je  suis  sûr  qu'il  m'en 
garde  rancune.  Si  je  le  retrouve  là-haut,  sa  première  parole, 
en  me  voyant ,  sera  celle-ci  :  Je  vous  l'avais  bien  dit  qu'il  ne 
fallait  [)as  me  coucher. 

Lancret  mort ,  l'héritage  de  Walteau  ne  fut  pas  recueilli.  Les 
Vanloo,  Lemoine  et  Boucher  avaient  commencé  dans  la  pein- 
ture galante  une  autre  galerie  où  il  y  avait  des  souvenirs  du 
peintre  de  Valenciennes  ,  mais  pourtant  l'école  de  Watleau  était 
fermée.  Lancret ,  avec  son  esprit  et  sa  patience ,  n'a  été  qu'un 


REVUE  DE  PARIS.  297 

écho  ,  un  rayon  dans  l'eau ,  un  clair  de  lune;  il  n'a  eu  ni  le 
feu  ,  ni  le  Irait,  ni  l'âme  du  maître.  J'ai  vu,  chez  M.  le  général 
du  Monl-Louis ,  une  des  fêtes  champêtres  de  Lancret  ;  cell«s-là 
est  des  plus  singulières.  Il  s'y  trouve  ,  comme  dans  tous  les  ta- 
bleaux du  genre,  de  belles  amoureuses  qui  dansent  avec  des 
cavaliers  galants  et  souriants.  Mais  là  n'est  pas  le  côté  bizarre. 
Il  y  a  dans  le  tableau  des  joueurs  de  violon  ,  des  joueurs  de 
flûte ,  qui  jouent  pour  tout  de  bon  des  airs  de  LuUy  = 

Les  amours  ont  choisi  pour  asile 
Ce  séjour  amoureux  et  tranquille  ; 

Que  ces  prés  sont  charmants 

Pour  les  heureux  amants  ! 


Il  n'y  manque  guère  que  la  parole  :  les  mains  s'agitent  sur  la 
flûte  et  sur  le  violon  ,  les  pieds  battent  la  mesure ,  les  danseurs 
dansent  avec  beaucoup  de  bonne  volonté.  Ce  tableau  artificieux 
qui  s'anime  ,  qui  chante  et  qui  danse,  avec  cette  musique  qui 
va  si  bien  aux  personnages,  n'est  pas  encore  si  vivant  qu'une 
fête  champêtre  de  Walteau  où  il  n'y  a  que  le  seul  artifice  de  la 
peinture.  Lancret  n'ayant  donc  été  que  l'ombre  de  Walteau ,  je 
n'en  dirai  plus  rien. 


Watteau  fut  par  excellence  le  peintre  de  la  grâce  et  de  l'a- 
mour ,  le  peintre  des  fêtes  galantes.  Il  a  bien  saisi  le  secret  de 
la  nature,  mais  c'est  un  enchanteur  qui  la  fait  voir  par  un 
prisme.  Il  a  été  le  plus  coquet  et  le  plus  doux,  le  plus  fin  et  le 
plus  souriant  de  tous  les  peintres  du  xviiio  siècle.  Son  pinceau 
était  pétillant,  son  dessin  avait  la  légèreté  de  l'oiseau.  Il  y  a 
dans  sa  couleur  le  feu  du  diamant  et  la  fraîcheur  de  la  rosée. 
C'est  une  magie  pour  le  regard ,  qui  s'étonne ,  cherche  et  s'é- 
tonne encore.  II  y  a  des  horizons  sans  bornes  que  cacherait  une 
main  de  femme,  du  soleil  et  de  l'ombre  à  s'y  tromper.  Son 
oeuvre  est  des  plus  variées  ;  outre  ses  mascarades  champêtres 
et  ses  fêles  galantes  ,  il  a  peint  des  haltes  de  soldats  qui  font 

11  n 


298  REVUE  DE  PAUIS. 

lort  à  celles  de  Wouvermans,  des  chinoiserie:?  ravissantes 
comme  au  rFiâieaii  de  la  Muette,  des  singeries  pleines  de  ma- 
lice comme  au  château  de  Chantilly.  Un  jour  de  distraction  ,  il 
s'est  même  avisé  de  faire  la  peinture  sévère ,  une  Vierge  à 
Tenfanl,  qui  fut  jugée  digne  de  Van  Dyck.  Où  sont  allés  ses 
mille  tableaux?  On  en  retrouve  à  peine  quelques-uns  comme 
l'Enchanteur  j  le  Charme  de  la  yie,  les  Ombrages,  l'Es- 
carpolette ,  les  Jeux  de  l'Amour.  La  plupart  de  ses  jolies 
ligures  de  marquises  déguisées  se  sont  évanouies  comme  les 
marquises  elles-mêmes.  En  1792,  on  fuyait  son  château, 
laissant  aux  fureurs  des  sans-culottes  les  fraîches  images  de 
Watteau ,  répandues  çà  et  là  au-dessus  d'une  porte  ou  d'une 
cheminée,  sur  un  panneau  ou  sur  un  paravent.  Les  sans-cu- 
lottes dévastateurs,  les  héros  et  les  vandales  du  xviiie  siècle, 
mettaient  en  pièces  ces  légers  chefs-d'oeuvre,  coupables  sans 
doute  parce  qu'ils  rappelaient  les  fêtes  de  l'esprit  et  de  l'anwur. 
Watteau  n'a  guère  eu  de  critiques  pour  le  juger.  Voltaire  se 
contente  de  dire  que  le  peintre  des  fêtes  galantes  a  été  dans  le 
gracieux  ce  que  David  Teniers  a  été  dans  le  grotesque.  La- 
raotte  Houdard  a  écrit  à  sa  gloire  quelques  vers  ingénieux  : 

Parée  à  la  française,  un  jour  dame  Nature 
Eut  le  désir  coquet  de  voir  sa  portraiture  ; 
Que  fit  la  bonne  mère?  Elle  enfanta  Watteau. 

Cette  peinture  est  juste.  Watteau  est  bien  l'enfant  de  dame 
uaiure  parée  à  la  française  f  ayant  le  désir  coquet  de  voir  son 
image.  Lamofte  Houdard  rappelle  souvent  Watteau  dans  ses 
odes  anacréontiques ;  après  lui,  Gentil  Bernard  et  l'abbé  de 
Bernis  ont  souvent  mis  en  vers  les  tableaux  de  ce  peintre  : 

La  vendangeuse  qui  sourit 
Au  jeune  Sylvain  qu'elle  enivre, 
Et  lui  fait  sentir  que  pour  vivre 
L'enjoûment  vaut  mieux  que  l'esprit, 

La  naïade  qui  par  hasard 

fious  laisse  entrevoir  qu'elle  est  une , 


R£VUE  DE  PARIS.  999 

Ses  pieds  disparaissent  sous  l'herbe  ; 
Tout  son  corps  n'est  plus  qu'une  gerbe 
De  longs  et  d'humides  rameaux; 
Et  quand  ,  dans  son  transport  extrême  , 
Pan  croit  embrasser  ce  qu'il  aime  , 
II  n'embrasse  que  des  roseaux. 


Junon,  après  mille  disgrâces, 
Enchaîne  son  volage  époux 
Avec  la  ceinture  des  Grâces. 

Au  bruit  des  faunes  qui  se  jouent , 
Les  chastes  naïades  dénouent 
Leurs  cheveux  tressés  de  roseaux. 
Le  front  couronné  d'amarantes  , 
Les  nymphes  sortent  des  forêts  ; 
Un  air  plus  doux  ,  un  vent  plus  frais 
Ranime  les  roses  mourantes. 
En  descendant  du  haut  des  monts  , 
Les  bergères  plus  vigilantes 
Rassemblent  leurs  brebis  bêlantes 
Qui  s'égaraient  dans  les  vallons. 

L'oiseau  de  Vénus  se  marie , 
Et  la  tourterelle  attendrie 
Gémit  d'amour  au  fond  des  bois. 

Au  pied  d'un  rocher  solitaire  , 
Dans  la  nacelle  il  la  poursuit  ; 
Et  l'Amour  en  riant  conduit 
Soudain  la  nacelle  à  Cylhère, 


Ces  jolis  tableaux  sont  tous  inspirés  de  Walleau.  Bernis 
adorait  les  œuvres  de  ce  peintre  ,  dont  le  nom  a  souvent  rimé 
dans  les  vers  de  l'abbé.  Je  reproduis  encore  celte  strophe,  qui 
indique  assez  bien  le  goût  frivole  du  temps  : 

Fille  aimable  de  la  Folie, 
La  Chanson  naquit  parmi  nous  ; 
La  Chanson  railleuse  et  jolie 
Convient  aux  sages  comme  aux  fous. 


300  REVUE  DE  PARTS. 

Amoureux  de  la  bagatelle , 
Nous  quittons  la  lyre  immortelle 
Pour  le  tambourin  d'Erato  ; 
Homère  est  moins  lu  que  Chapelle, 
Et  si  nous  admirons  Apelle, 
Nous  aimons  Teniers  et  Watleau. 


L'œuvre  de  Walleau  est  en  trois  volumes  renfermant  cinq 
cents  soixante-trois  planches.  Cent  trente  sujets  historiés 
composent  le  premier  volume  ;  le  second  et  le  dernier  con- 
tiennent des  figures  de  fantaisie ,  des  ornements ,  des  paysages, 
des  chinoiseries,  des  caprices  de  paravent.  Il  s'est  gravé  lui- 
même  avec  bonheur.  Ses  dessins  sont  très-curieux  à  voir  et  à 
étudier.  Presque  toujours  il  dessinait  au  crayon  rouge  sur  du 
papier  blanc,  ce  qui  lui  donnait  des  contre-épreuves.  Il  ne  re- 
levait presque  jamais  ses  dessins  de  blanc ,  le  fond  du  papier  les 
relevant  assez  pour  sa  manière.  Il  a  aussi  dessiné  aux  deux 
crayons  de  pierre  noire  et  sanguine,  ou  mine  de  plomb  et  san- 
guine ;  quelquefois  les  trois  crayons  étaient  à  l'œuvre,  surtout 
dans  les  tètes  et  les  mains.  Dans  les  premiers  temps,  il  a  fait  des 
gouaches  et  des  pastels  ;  enfin  tout  allait  merveilleusement  à  sa 
main ,  hormis  la  plume.  L'heureux  et  singulier  effet  des  ha- 
chures, la  légèreté  et  la  finesse  du  trait,  l'esprit  et  la  grâce  des 
profils ,  la  coiffure  d'un  goût  charmant,  mais  surtout  le  carac- 
tère original  des  figures,  grotesques  ou  gracieuses,  vous  ap- 
prendront toujours  le  nom  de  Watteau.  Tous  les  bons  graveurs 
ont  plus  ou  moins  mal  gravé  d'après  Watteau  ;  Audran ,  Tho- 
massin,  Tardieu,  Cochin,  Slmonneau  ,  Larmessin,  Aveline  , 
Moreau,  Petit,  Lebas,  Lépieié  et  Boucher,  n'ont  pu  rendre 
l'adorable  fantaisie  de  ce  peintre  charmant. 

Ce  qui  a  le  plus  manqué  à  Watteau ,  c'est  peut-être  la  pensée. 
Il  a  su  nous  enchanter  par  ses  paysages  souriants  et  ses  adora- 
bles figures.  Avant  lui  les  poètes  et  les  conteurs  avaient  égaré 
notre  imagination  sur  ces  rivages  inconnus  ,  çà  et  là  entrevus 
dans  un  rêve  charmant  j  avant  lui  mille  oasis  et  mille  Eldorado 
nous  avaient  souri  par  leurs  nymphes,  leurs  roses  et  leurs 
chansons.  Nous  avions  dormi  dans  l'île  de  Cythère  sur  les  pieds 
mignons  de  Vénus,  nous  avions  traversé  la  mer  sur  le  chant 
des  syrènes,  nous  avions  soupiré  dans  l'île  de  Calypso,  nous 


REVUE  DE  PARIS.  5(M 

avions  rêvé  dans  tous  les  mystérieux  détours  de  TOlympe.  Un 
nouvel  enchanteur  était  venu  qui  s'appelait  le  Tasse  ,  un  autre 
qui  s'appelait  d'Urfé;  nous  avions  adoré  Armide  dans  son  pa- 
lais; nous  avions  cueilli,  sur  les  bords  du  Lignon,  des  cou- 
ronnes pour  les  bergères.  Il  n'est  pas  jusqu'aux  fées  de 
Perrault  qui  ne  nous  aient  égarés  dans  leur  enchantement. 
Watleau  fut  le  dernier  enchanteur.  Ces  Eldorado  que  nous 
avions  vus  dans  les  vapeurs  confuses  du  songe,  nous  les  vîmes, 
grâce  à  lui,  les  yeux  ouverts.  Quel  joli  roman  à  faire  dans  un 
paysage  de  Watteau  !  Mais  le  roman  est  tout  fait  ;  il  n'y  a  qu'une 
seule  page,  c'est  tout  ce  qu'il  faut  pour  le  roman  du  bonheur. 
Voilà  bien  les  arbres  toujours  verts  où  le  soleil  répand  tout  son 
feu.  Avancez  à  l'ombre,  où  sont  éparpillées  les  plus  belles 
femmes  et  les  plus  gracieux  galants.  Écoutez,  c'est  un  concert 
enivrant  :  le  vent  secoue  les  roses  et  les  violettes ,  la  fontaine 
répand  son  cristal  sur  la  mousse  ,  la  colombe  bat  des  ailes  en 
passant  en  si  beau  lieu,  la  tourterelle  roucoule  au  voisinage. 
Écoutez  encore,  ici  ces  lèvres  de  rose  chantent  l'amour,  cette 
bouche  charmante  promet  le  bonheur.  Plus  loin  entendez-vous 
ces  doux  propos,  ce  baiser  pris  avant  d'être  accordé?  En- 
tendez-vous ce  silence  éloquent  ?  L'herbe  est  fraîche  et  fleurie, 
avancez  encore  pour  admirer  la  parure  de  ces  belles  femmes; 
elles  n'ont  rien  que  leur  sourire  et  leur  regard.  Trouvez-moi 
un  diamant  qui  vaille  cette  œillade,  une  rose  fraîche  comme 
cette  bouche  qui  sourit  !  Elles  sont  vêtues  de  rien ,  comme  pour 
l'amour  de  Dieu.  Un  corsage  indiscret  où  il  y  a  quelquefois  une 
main  qui  plante  un  bouquet ,  une  jupe  chiffonnée  ,  une  écharpe 
qui  lutte  avec  le  vent  et  avec  l'amour,  plus  souvent  un  domino, 
des  mules  de  satin  et  un  éventail ,  voilà  tout  ;  c'est  bien  assez  , 
j'imagine.  Mais  il  arrive  souvent  que  cet  habillement  est  mis  de 
côté  pour  le  bain  dans  la  rivière.  Quelles  capricieuses  naïades! 
Alors  il  n'y  a  plus  d'autre  voile  que  les  flots  ,  le  feuillage  ou  la 
brume  du  soir.  Le  paysage  est  toujours  un  chef-d'œuvre  de 
grâce  et  de  fantaisie.  Près  du  vieil  orme  il  y  a  une  statue  : 
l'art  dans  la  nature.  Les  lointains  vaporeux  vous  séduisent,  la 
lumière  des  abords  vous  éblouit;  enfin,  tout  est  pour  le  mieux. 
Je  regrette  pourtant  de  ne  pas  voir,  dans  un  coin  du  tableau , 
le  petit  mendiant  broyant  gaiement  ses  croûtes  sur  le  bord  du 
sentier.  Ce  nouveau  personnage  serait  peut-être  un  heureux 

26. 


302  REVUE  DE  PARIS. 

contraste  à  toutes  ces  figures  amoureusement  enjouées  j  il 
serait  le  souvenir  de  la  vérité  humaine  en  face  de  tous  ces 
brillants  mensonges  ;  les  femmes  n'en  seraient  pas  moins 
jolies,  les  amoureux  moins  galants;  au  contraire,  tout  le 
monde  y  gagnerait ,  surtout  le  spectateur.  Un  grand  maître 
n'oublie  jamais  que  la  poésie  n'est  belle  que  par  les  contrastes; 
un  sourire  éternel  dure  trop  longtemps  ,  le  plus  joli  mensonge 
n'a  qu'un  instant  d'illusion.  Quand  le  Poussin  peignait  l'Arcadie, 
cet  autre  Eldorado  si  cher  à  tous  les  rêveurs,  il  n'avait  garde 
de  peindre  le  sourire  éternel.  Son  paysage  rappelle  Dieu  par  sa 
grandeur;  c'est  bien  là  le  pays  de  l'âge  d'or.  Tous  tant  que 
nous  sommes ,  rois,  poètes ,  soldats  ,  nous  irions  y  prendre  la 
houlette  ou  y  conduire  la  charrue.  Cependant,  au  milieu  du 
paysage,  ce  ne  sont  pas  de  folles  danses  ou  d'amoureux  ébats, 
c'est  un  tombeau.  L'inscription  sépulcrale  n'est  pas  longue, 
mais  elle  parle  bien  à  l'imagination  du  passant  :  Et  in  Ar- 
cadia  ego  (Et  moi  aussi ,  je  vivais  en  Arcadie).  Là  n'est  pas 
tout  le  côté  humain  du  paysage  ;  deux  garçons  et  deux  filles  de 
la  contrée,  heureux  comme  des  amoureux  de  seize  ans  qui 
vivent  en  Arcadie ,  sont  soudainement  arrêtés  par  ce  tombeau 
dans  leur  promenade  poétique  :  ils  s'en  allaient  gaiement ,  les 
amants  tout  rayonnants  de  joie,  les  amantes  toutes  parées  de 
guirlandes  de  roses  ,  chercher  l'amour;  mais  voilà  qu'ils  ren- 
contrent la  mort,  la  mort  qui  frappe  la  fleur  comme  la  tige 
flétrie,  l'oiseau  qui  chante  comme  le  hibou.  Sur  la  figure  des 
amants  la  tristesse  voile  peu  à  peu  l'enjouement  ;  un  rayon  du 
ciel  descend  dans  leurs  âmes.  Ils  envisagent  la  mort  qui  pour- 
suit son  œuvre  impitoyable  dans  tous  les  pays,  jusqu'en  Ar- 
cadie. Le  cœur  est  touché;  ces  amants ,  croyez-moi,  ont  fait  là 
un  grand  pas  vers  l'amour;  ils  sont  allés ,  grâce  à  cette  leçon 
du  temps  ,  jusqu'à  la  divine  tendresse,  jusqu'à  la  science  de  la 
vie.  Mais  Watteau  n'avait  aimé  qu'à  l'Opéra;  dans  son  temps 
on  ne  croyait  plus  à  rien,  ni  à  Dieu  ni  à  l'amour;  du  moins 
l'amour  n'était  encore  que  le  Cupidon  suranné  des  anciens,  le 
dieu  de  la  galanterie  et  du  plaisir;  on  ne  lui  demandait  qu'un 
peu  d'ivresse,  l'oubli  de  ce  monde  et  de  l'autre  monde,  des 
jupes  de  soie  ,  des  madrigaux  ,  des  bouquets  artificiels,  enfin  le 
ciel  du  lit  en  attendant  l'autre ,  comme  disait  Crébillon.  Il  n'y 
avait  pas  de  veuvage  ni  de  délaissement  ;  comme  les  yeux  seuls 


REVUE  DE  PARIS.  305 

étaient  épris ,  une  belle  femme  consolait  d'une  belle  femme  :  le 
cœur  n'avait  pas  un  mot  à  dire.  Ainsi  le  coupable  ,  ce  n'est  pas 
Watteau,  c'est  son  siècle.  Voyant  donc  partout  des  fêtes  ga- 
lantes ou  s'épanouissaient  des  grands  seigneurs  et  des  grandes 
dames  sans  souci  du  lendemain,  Watteau,  sans  souci  de  la 
raison,  peignit  des  fêtes  galantes  où  s'épanouissait  son  génie 
aimable  dans  tout  le  feu  et  dans  toute  la  magie  de  la  couleur  , 
dans  toute  la  grâce  de  l'esprit.  Qui  sait  cependant?  Dans  tous 
les  tableaux  de  ce  peintre  charmant ,  il  y  a  un  clocher  loin- 
tain qui  s'élève  dans  le  ciel  en  faisant  ombre  au  cimetière; 
c'est  toujours  un  clocher  flamand ,  aigu  et  léger,  un  souvenir 
de  son  cher  pays.  Or,  ce  clocher  silencieux  ne  dit-il  pas  à  l'ho- 
rizon ce  que  dit  sur  le  chemin  la  tombe  de  l'Arcadie? 


Arsène  Houssaye. 


UNE  TRAVERSÉE 


DE 


LCBECK  A  SAINT-PÉTERSBOURG. 


Voulez-vous  avoir  une  idée  exacte  du  morcellement  de  l'Al- 
lemagne ?  Il  faut  partir  un  jour  de  Francfort  par  une  belle  ma- 
tinée, quitter  cette  ville  libre  ù  cinq  heures  du  matin  ,  et  vous 
diriger  vers  le  Taunus.  A  cinq  heures  et  demie  vous  êtes  à  Bo- 
kenheim  dans  la  Hesse-Électorale ,  et  vous  voilà  en  pays 
étranger.  A  six  heures  vous  foulez,  dans  le  village  de  Rœdel- 
heim ,  le  territoire  d'un  autre  souverain ,  le  grand-duc  de  Hesse- 
Darmstadt.  Continuez,  et  à  sept  heures  vous  pouvez  vous  re- 
poser dans  le  village  de  Hausen ,  qui  appartient  à  la  ville  libre 
de  Francfort,  que  tantôt  vous  avez  quittée.  A  huit  heures  vous 
traversez  à  Eicliborn  le  duché  de  Nassau  ,  pour  arriver  sur  le 
Felsberg ,  que  vous  gravissez  par  un  sentier  qui  appartient  au 
landgrave  de  Hesse  j  et  si  vous  déjeunez  sur  cette  montagne 
après  avoir  fait  trois  lieues  depuis  votre  lever,  vous  pourrez 
à  neuf  heures  du  matin  avoir,  dans  cette  promenade  à  pied 
de  quatre  heures ,  aiguisé  votre  appétit  dans  les  états  de  cinq 
souverains  très  -  distincts ,  qui  sont  heureux  de  vivre  en 
si  bon  voisinage ,  leurs  sujets  ne  pouvant  guère  faire  autre- 
ment que  d'être  sans  cesse  les  uns  chez  les  autres ,  comme  vous 
voyez. 


REVUE  DE  PARIS.  505 

Un  beau  jour,  pourtant,  je  résolus  de  franchir  toutes  ces 
petites  enclaves,  et  de  gagner,  à  travers  la  Hesse-ÉIectorale  et 
le  Hanovre,  les  villes  de  Hambourg  et  de  Lubeck  que  me  dési- 
gnait mon  itinéraire.  Je  passai  par  l'université  de  Giessen  ,  où 
j'allai  embrasser  un  vénérable  Français,  le  père  Borre,  qui, 
émigré  depuis  quarante  ans  ,  a  employé  sans  interruj)tion  tout 
ce  temps  à  enseigner  le  français  à  des  Allemands  dont  il  n'a  pas 
fait,  au  moins  pour  ce  qui  le  concerne,  de  merveilleux  élèves. 
M.  Borre  est  un  excellent  homme  qui  a  fui  la  France  pendant 
la  révolution  parce  qu'il  aimait  la  famille  de  ses  rois  ,  et  qui 
ne  pourra  jamais  concevoir  pourquoi  l'on  a  fait  une  révolution 
nouvelle.  La  charte,  le  gouvernement  représentatif,  le  régime 
parlementaire  ,  tout  cela  est  de  l'hébreu  pour  le  vieil  émigré  , 
et  il  ne  voudrait  certes  pas  avoir  sur  la  conscience  le  péché 
de  ceux  qui  ont  chassé  Charles  X,  bien  convaincu  que  ces 
gens  seront  un  jour  damnés ,  ce  qui  au  fond  lui  fait  de  la 
peine ,  car  il  aime  ses  compatriotes ,  et  gémit  à  l'idée  de  les  voir 
en  enfer. 

La  Hesse-Cassel  s'annonce  comme  un  riant  pays,  et  il  est 
difficile  à  un  Français  de  ne  pas  murmurer  en  le  voyant  ce  nom 
de  royaume  de  JVestphalie  qui  nous  rappelle  tant  de  choses. 
Le  roi  Jérôme,  auquel,  à  Waterloo,  Napoléon  disait  ces  paroles 
remarquables  :  «  Mon  frère  ,  je  vous  ai  connu  trop  tard  ,  »  a 
laissé  en  Westphalie  de  bons  souvenirs  et  un  assez  grand  nom- 
bre de  serviteurs  reconnaissants  qui  ne  parlent  pas  de  lui  sans 
un  attendrissement  qui  l'honore.  Comme  la  convention ,  comme 
les  anciennes  cortès  d'Espagne  ,  le  corps  législatif  de  la  Hesse- 
ÉIectorale  ne  se  compose  que  d'une  seule  chambre.  Le  fameux 
contrepoids  constitutionnel  manque  donc  dans  ce  pays ,  et  une 
révolution  y  serait  plus  dangereuse  que  partout  ailleurs.  Eh 
bien!  cette  révolution  est  ici  plus  imminente  que  dans  aucun 
des  autres  états  allemands. 

L'électeur  de  Hesse-Cassel ,  qui  avait  épousé  la  sœur  du  dé- 
funt roi  de  Prusse,  devint  amoureux  d'une  dame  de  sa  cour, 
Mrae  la  comtesse  de  Reichenbach,  avec  laquelle  il  se  mit  aus- 
sitôt en  ménage.  L'électrice  était  universellement  respectée. 
La  conduite  du  prince  excita  quelques  troubles.  Forcé  d'opter 
entre  son  trône  et  sa  maîtresse,  ce  fut  ct;tle  dernière  qui  fut 
préférée  ,  et  il  abdiqua  en  faveur  de  son  fils ,  qui ,  depuis  lors , 


506  REVUE  DE  PARIS. 

règne  avec  la  qualité  de  prince  élecloral  et  co-régent.  Devenu 
habitant  de  Hanau,  et  voisin  de  Willerasbade  où  se  trouve  une 
maison  de  jeu,  le  souverain  détrôné  a  choisi  la  roulette  pour 
ses  délassements.  Le  premier  venu  peut  risquer  contre  son 
altesse  ses  économies  de  la  semaine  ,  et  le  plus  mince  ouvrier 
s'y  donne  souvent  le  plaisir  de  jouter  à  ses  dépens  contre  mon- 
seigneur. 

Le  prince  co-régent  pouvait  donc  régner  en  paix ,  lorsque  le 
goût  des  mariages  morganatiques  lui  est  aussi  venu  comme  une 
tradition  héréditaire  ;  et  voilà  qu'il  a  épousé  M™»  la  comtesse 
de  Schaumbourg  ,  dont  les  enfants  ,  issus  du  côlé  gauche,  sont 
complètement  inhabiles  à  régner.  Après  le  prince  actuel,  la 
dynastie  sera  finie.  Pour  savoir  à  qui  reviendra  dans  ce  cas  la 
couronne  ,  on  a  cherché  avec  un  scrupule  tout  germanique  ,  et 
l'on  a  découvert  un  collatéral,  vieux  et  entêté,  lequel  avoue 
naïvement  que,  ne  se  croyant  pas  engagé  par  une  constitution 
qu'il  n'a  pas  jurée  ,  il  se  propose  ,  à  son  avènement ,  de  lacérer 
et  de  jeter  au  feu  la  charte  actuelle  du  pays.  La  chambre  résis- 
tera, on  ne  peut  en  douter;  le  prince  déclarera  à  la  chambre 
qu'il  ne  la  connaît  pas,  puisqu'elle  n'existe  qu'en  vertu  d'un 
pacte  illégal  ;  et ,  comme  la  diète  germanique  n'a  rien  su  faire 
dans  le  Hanovre ,  elle  ne  saura  rien  faire  dans  l'électorat  de 
Hesse-Cassel ,  et  vous  verrez  une  belle  et  bonne  révolution, 
que  tout  le  monde  peut  prévoir  et  annoncer,  et  qui  n'en  aura 
pas  moins  lieu,  grâce  à  l'apathie  de  la  diplomatie  allemande. 

Me  voici  dans  le  Hanovre,  et  la  ville  savante  ,  Gœttingue  , 
frappe  d'abord  mes  regards.  En  France,  c'était  avec  une  es- 
pèce de  respect  que  Benjamin  Constant  nous  parlait  de  Gœttin- 
gue ,  berceau  de  ses  fortes  et  solides  études.  A  La  Haye ,  j'avais 
entendu  l'opinion  publique  attribuer  aux  travaux  du  baron 
Werstolk  (ministre  des  affaires  étrangères),  dans  l'université  de 
Gœttingue  où  il  avait  étudié,  les  lumières  vraiment  supé- 
rieures que  la  diplomatie  reconnaissait  à  cet  homme  d'État.  A 
Francfort ,  je  jouissais  avec  délices  de  la  savante  conversation 
de  mon  excellent  et  spirituel  ami  le  docteur  Clémens  ,  et  c'était 
toujours  vers  Gœttingue  que  se  reportaient  ses  souvenirs 
et  sa  reconnaissance.  Sans  connaître  cette  ville  ,  je  la  visitai 
donc  en  détail  avec  une  affection  qui  tenait  du  respect  et  de 
l'amitié. 


REVUE  DE  PARIS.  307 

De  Gœltinffue  f»  Hnnovre.  c'esf  un  désert  de  sable  que  tra- 
verse le  voyageur  J'avertis  le  piélon  économe  que  Teau  r  est 
infecte  et  marécageuse  ,  que  la  grosse  bierre  du  pays  ratisse 
la  gorge  d'une  manière  cruelle  ,  et  que  dans  toutes  les  au- 
berges l'on  n'a  autre  chose  à  vous  offrir  qu'un  verre  de  bor- 
deaux qu'il  faut  payer  huit  francs,  parce  que,  pour  vous  le 
verser ,  on  a  débouché  une  bouteille  que  vous  êtes  libre  de  con- 
sommer, si  mieux  vous  n'aimez  mourir  de  soif. 

Aux  environs  de  Hanovre,  quelques  soldats  vont  et  vien- 
nent, et  l'habit  rouge  anglais  semble  transporter  Londres  au 
milieu  d'un  pays  germanique.  Là  règne  le  roi  Auguste- 
Ernest  ,  le  grand  déchireur  de  chartes ,  auquel  on  refuse 
son  budget ,  et  qui  ne  s'en  inquiète  guère.  «  Puisque  nos  dé- 
putés, dit-il  ,  ne  veulent  rien  voter  de  nouveau  en  matière 
d'impôts,  c'est  qu'ils  trouvent  que  tout  allait  bien  Tannée  der- 
nière, i^  Et  les  impôts  sont  perçus  comme  auparavant,  et  ils 
le  seront  de  la  même  manière  aussi  longtemps  qu'un  vote 
nouveau  ne  sera  pas  venu  opérer  quelque  changement.  Cette 
manière  ingénieuse  d'interpréter  le  gouvernement  représen- 
tatif est  digne  d'être  recommandée  à  la  France.  Il  serait  curieux 
de  voir  ce  qu'en  penseraient  nos  députés. 

Celte  question  politique  du  Hanovre  a  été  défigurée  par  la 
presse  française  ,  et  elle  était  pourtant  bien  intelligible  ,  si  l'on 
en  avait  connu  tous  les  détails.  Une  constitution  existait  en 
1819  dans  cet  état  auquel  les  puissances  avaient  garanti  le  ré- 
gime constitutionnel.  Les  chambres  de  Hanovre  changèrent 
cette  loi  fondamentale  .  et  lui  substituèrent  la  constitution  de 
1833  ,  dont  le  pays  jouissait  en  paix  ,  lorsqu'arriva ,  en  1840  , 
le  roi  Ernest,  qui,  à  son  tour,  voulut  une  constitution  nou- 
velle. Les  états  s'écrient  :  Nous  redemandons  notre  acte  de 
1835  ;  le  roi  dit  :  Je  maintiens  mon  acte  de  1840  ;  et  l'Europe , 
à  laquelle  on  en  appelle  ,  répond  :  C'est  l'acte  de  1819  que  j'a- 
vais garanti.  Voilà  donc  un  pays  qui  a  trois  constitutions  :  une 
pour  le  peuple ,  une  pour  le  roi ,  une  autre  pour  la  confédéra- 
tion germanique.  Ne  vous  étonnez  donc  plus  si  cette  dernière 
s'est  déclarée  incompétente,  et  n'a  voulu  se  prononcer  ni  pour 
le  peuple  ni  pour  le  roi. 

Après  avoir  poursuivi  ma  course  dans  de  nonveaerx  sables 
arides ,  je  vis  surgir  de  la  verdure  et  se  dérouler  une  gracieuse 


308  REVUE  bE  PARIS. 

ville  comme  l'oasis  du  désert.  Célaii  Celles.  0  bonheur  !  uue 
affiche  française  m'annonce  que  la  troupe  de  Berlin  est  ici  de 
passage.  Je  gravis  ,  dans  le  château  royal  de  Cambridge,  les 
trois  étages  que  Ton  m'indique  ,  et,  prenant  place  sur  de  mo- 
destes planches  qui  forment  les  sièges  des  loges  du  palais ,  j'ai 
le  bonheur  de  voir  et  d'entendre  un  spectacle  français ,  plaisir 
dont  j'étais  privé  depuis  plus  de  cinq  années. 

Il  m'a  fallu  visiter  Lunebourg,  ses  riches  salines,  ses  laines, 
ses  toiles ,  ses  dentelles ,  tout  ce  qui  atteste  son  active  industrie, 
pour  me  convaincre  que  le  Hanovre  avait  un  autre  revenu  que 
les  sables  et  les  marais  qui  en  occupent  presque  toute  la  sur- 
face. Je  pris  note  de  ce  pays  comme  du  plus  laid  qui  se  fût 
offert  à  ma  vue  dans  mes  voyages  en  France ,  en  Italie  ,  en 
Suisse  ,  en  Hollande  ,  en  Belgique  et  en  Allemagne.  Depuis  ,  j'ai 
visité  la  Russie  et  l'Angleterre,  et  je  n'ai  rien  à  changer  au  ju- 
gement que  je  notai  alors. 

J'arrivai  à  Hambourg ,  et  je  me  crus  en  Angleterre.  Un  Ham- 
bourgeois  qui  ne  parle  pas  anglais  est  comme  étranger  dans  sa 
patrie.  Une  fois  ce  rôle  de  très-humbles  serviteurs  de  l'Angle- 
terre adopté  ,  il  n'y  a  pas  de  ressources  et  d'avantages  que  ne 
puissent  attendre  les  habitants  de  cette  ville  dont  la  Grande- 
Bretagne  a  fait  un  immense  entrepôt.  Partout  circulent  les  ri- 
chesses, partout  brille  le  bien-être,  et  partout  aussi  éclate  la 
joie  que  l'aisance  amène  avec  elle.  Les  femmes  y  sont  très- 
belles  ,  et  coiffées  d'un  bonnet  à  la  manière  des  Marseillaises  , 
qui  leur  donne  une  physionomie  piquante  ;  le  plaisir  y  court  les 
rues  ,  et  les  mœurs  y  sont  comme  on  les  voit  partoul  où  il  y  a 
beaucoup  d'or. 

Si  de  Hambourg  vous  voulez  vous  rendre  à  Lubeck  pour  vous 
embarquer  sur  la  Baltique,  vous  trouverez  à  la  rigueur  un  voi- 
turier  qui  consentira  à  se  lancer  sur  celte  roule  de  huit  lieues 
comme  on  se  risque  sur  une  mer  orageuse.  Vous  le  payerez 
bien  ,  et  vous  saurez  gré  au  brave  homme  de  ce  dévouement 
qui  va  lui  coûter  ou  une  roue  de  sa  voiture  ,  ou  au  moins  une 
jambe  de  ses  chevaux;  car,  si  la  route  était  praticable,  per- 
sonne ne  se  rendrait  dans  la  Baltique  par  mer,  et  le  passage 
duSund  serait  presque  abandonné  par  la  moitié  des  voyageurs. 
Or ,  ce  bon  roi  de  Danemark  ,  qui  lient  beaucoup  à  ce  que 
vous ,  à  ce  que  moi ,  nous  fassions  le  grand  tour  pour  visiter 


KEVLE  [>E  PARIS.  509 

sessiijels  ,  se  Irouve,  comme  souverain  du  Holstcin .  posses- 
seur (le  celle  langue  de  terre  qui  sépare  les  villes  libres  de 
Hambourg  et  de  Lubeck ,  et  sur  laquelle  est  pratiquée  la  roule 
dont  il  s'agit.  N'ayant  pas  osé  fermer  tout  à  fait  la  communica- 
tion ,  de  peur  de  la  clameur  publique  ,  ce  bon  roi  s'est  contenté 
de  veiller  à  ce  que  jamais,  pendant  son  règne,  un  seul  ouvrier 
ne  fût  employé  à  réparer  sur  ce  chemin  le  dégât  causé  par  le 
temps  et  les  orages.  Quiconque  s'y  risque  sait  qu'il  s'expose 
avec  bagage ,  bêles  et  gens ,  et  que  plus  de  dix  fois  il  sera  obligé 
de  prendre  à  travers  champs  et  plaines,  les  terres  offrant  heu- 
reusement un  passage  praticable  presque  partout ,  excepté  où 
il  y  a  un  chemin.  Quant  à  la  route,  son  aspect  seul  vous  ar- 
rête tout  d'abord  ,  et  ses  montagnes  ,  car  ce  ne  sont  plus  des 
montées,  ses  vallons  ,  car  ce  ne  sont  plus  des  ornières,  rap- 
pellent le  pittoresque  des  contrées  les  plus  incultes  de  la 
Suisse.  Encore  quelques  années ,  et  il  faudra  bien  ,  sous 
peine  de  voyager  en  ballon  ,  que  chacun  se  décide  à  aller  par 
mer  de  Hambourg  à  Lubeck ,  en  quoi  l'on  sera  au  moins  sûr  de 
faire  un  sensible  plaisir  à  Sa  Majesté  le  roi  de  Danemark. 

Lubeck  ,  où  tout  le  monde  vient  s'embarquer  ,  n'a  qu'un  dé- 
faut, c'est  de  n'élre  pas  un  port  de  mer  ;  et  quiconque  n'a  pas 
bien  pris  ses  informations  risque  de  jouer  un  singulier  person- 
nage en  cherchant  un  quai  et  des  vaisseaux.  Tout  ce  qui  con- 
siitue  rembarquement  s'y  trouve  d'ailleurs,  excepté  la  mer  et 
le  vaisseau.  Paquets,  bagages ,  passe-port  à  viser  ,  consuls  de 
toute  sorte  ,  et  surtout  consul  de  Russie ,  homme  sévère  ,  tou- 
jours attentif  à  ce  qu'on  expédie  chez  lui ,  vous  trouvez  absolu- 
ment tout  le  nécessaire.  Puis  ,  de  grand  matin,  une  voiture 
vous  prend  à  l'hôtel ,  vous  transporte  à  deux  lieues  de  Lubeck , 
au  port  de  Travemunde  ;  et  là,  non-seulement  vous  trouvez  la 
mer  et  le  bateau  à  vapeur,  mais  vos  effets ,  arrivés  la  veille,  y 
sont  rangés  avec  un  ordre  admirable ,  et  Ton  vous  ouvre  la 
cabine  qui  doit  être  votre  chambre  si  le  mal  de  mer  vous 
laisse  tranquille,  et ,  dans  le  cas  contraire ,  presque  votre  tom- 
beau. 

J'ai  toujours  admiré  l'ingénieuse  précaution  des  hommes 
chargés  de  noliser  les  bateaux  à  vapeur  sur  la  Baltique.  Indé- 
pendamment du  prix  de  votre  place,  ils  vous  font  payer  d'a- 
vance un  dncat  par  jour  pour  la  nourriture  ,  bien  convaincus 
11  27 


310  REVUE  DE  PARIS. 

qu«  la  moitié  des  passagers ,  alteints  du  mal  de  mer,  ne  pour- 
ront rien  consommer.  Je  vais  me  citer  pour  exemple  du  bé- 
néfice que  font  ces  messieurs.  La  mer  m'indisposant  au  point 
de  ne  pouvoir  prendre  aucune  nourriture  ,  je  me  suis  sou- 
tenu pendant  cinq  jours  avec  une  bouteille  de  porter  ,  dont  je 
buvais  une  gorgée  de  temps  en  temps.  Ayant  payé  un  ducat 
par  jour  pour  ce  que  j'aurais  pu  manger  dans  toute  autre 
occasion,  la  bouteille  de  bière  dont  il  s'agit  m'a  coûté,  comme 
on  voit ,  soixante  francs  ;  il  est  vrai  que  la  qualité  était  excel- 
lente. 

Vous  qui  n'avez  jamais  descendu  en  bateau  à  vapeur  que 
les  fleuves  ,  vous  qui ,  sur  mer,  n'avez  jamais  navigué  qu'à 
la  voile,  ou  vous  encore  qui  n'avez  eu  à  subir  que  les  secousses 
et  le  tapage  de  la  machine  à  vapeur,  vous  ne  pouvez  com- 
prendre, vous  ne  comprendrez  jamais  l'effet  produit  sur  l'es- 
tomac d'un  malheureux  patient  par  les  saccades  violentes  de 
la  voile  unie  à  la  vapeur.  Une  roue  tourne,  le  vent  la  soulève; 
il  presse  le  bâtiment,  la  roue  a  retrouvé  son  point  d'appui, 
et  résiste.  En  haut ,  en  bas  ,  à  droite  ,  à  gauche ,  vous  sentez 
des  contre-coups  irréguliers  qui  vous  arrachent  les  entrailles  ; 
et  si  vous  vous  plaignez ,  le  capitaine  vous  répond  en  souriant  : 
«  Oh  !  monsieur ,  nous  faisons  tant  de  chemin  !  » 

A  l'horizon  j'aperçus  soudain  ,  sur  un  ciel  brumeux  et  gris, 
se  détacher  deux  colonnes  brillantes ,  qui  semblaient  poser 
leur  base  sur  la  mer  et  s'élever  parallèlement  dans  l'espace. 
Je  ne  savais  si  le  mouvement  du  bateau  m'abusait,  ou  si  ces 
colonnes  lumineuses  marchaient  réellement.  Je  m'approchai 
du  capitaine  du  Nicolas  pour  l'interroger  ,  et  je  fus  tout  sur- 
pris de  voir  sa  figure  altérée.  «  Qu'est-ce  donc  que  cela  ,  capi- 
taine?—Parlez  bas  ;  ce  sont  deux  trombes.— Y  a-t-il  du  danger? 
—Oui ,  beaucoup.  Mais  je  vous  le  répèle,  parlez  bas;  n'effrayons 
pas  réquipage.  » 

L*opinion  de  l'équipage  m'était  assez  indifférente ,  puisque 
la  mienne  était  faite  ;  mais  j'avouerai  que  j'éprouvai  une  im- 
pression singulière  à  l'idée  de  ce  grand  danger  ignoré  par  les 
cent  vir>gt-quatre  personnes  qui  étaient  à  bord  ,  dont  les  unes 
riaient,  les  autres  chantaient ,  et  les  autres  reposaient,  croyant 
n'avoir  à  redouter  que  le  mal  de  mer.  Les  colonnes  de  l'ho- 
fizon  continuaientleur  marche.  Le  capitaine  me  fit  bientôt  signe 


REVUE  DE  PARIS.  511 

de.  l'œil  ;  j'allai  à  lui  :  a  Tout  danger  est  passé  ,  me  dit-il  ;  les 
trombes  sont  hors  de  notre  direclion.  » 

La  nuit  suivante ,  danger  d'une  autre  espèce.  Au  milieu  du 
profond  sommeil  de  l'équipage  ,  entretenu  par  la  monotonie  du 
bruit  de  la  machine  à  vapeur,  ce  bruit  s'arrête  tout  à  coup. 
J'écoule  ;  plus  rien.  Le  balancement  du  navire  a  cessé  ;  il  est 
éyident  que  nous  sommes  dans  une  immobilité  complète.  Je 
gravis  l'escalier  et  je  monte  sur  le  pont.  «  Qu'est-ce  donc,  ca- 
pitaine ?  —  Nous  sommes  engravés  ,  monsieur,  mais  le  péril 
n'est  pas  grand.  Nous  nous  tirerons  d'affaire.  11  ne  fallait  pas 
vous  effrayer  pour  cela.  «  Honteux  de  la  leçon  ,  et  me  voyant 
seul  sur  le  pont,  je  me  reprochais  en  effet  d'êlre  le  plus 
poltron  de  la  troupe,  lorsque  j'entends  quelqu'un  gravir  l'es- 
calier, en  demandant  :  «  Qu'est-ce  que  c'est?  qu'est-ce  que 
c'est?»  Je  dis  au  capitaine  :  «  Ceci  me  console  j  en  voici  un 
aussi  poltron  que  moi.»  Nous  regardâmes  j  c'était  son  excellence 
le  comte  d'Oubril,  ministre  de  Russie. 

Nous  arrivâmes  enfin  à  Saint-Pélersbourg.  Je  vous  fais  grâce 
de  la  police  el  des  douanes ,  ces  deux  accessoires  obligés  de 
toute  réception.  On  nous  indique  un  hôtel;  j'y  cours.  La  fa- 
çade en  était  ornée  d'une  colonnade  magnifique.  L'aspect  de  la 
ville  m'avait  déjà  frappé  d'admiration.  J'ajournai  mes  plaisirs 
au  lendemain  ,  et  je  me  couchai.  La  nuit,  impossible  de  dor- 
mir. Un  mal  nouveau  ,  inconnu  ,  vint  me  tourmenter  ,  et  fut 
pour  moi  un  mystère  inconcevable.  Je  me  levai  dès  le  point  du 
jour  ,  avec  une  impatience  extrême.  Je  regardai  mon  lit,  mes 
draps  ,  mes  serviettes,  et  jusqu'aux  rideaux  de  mes  fenêtres. 
Jamais  un  tel  sentiment  d'horreur  ne  s'était  emparé  de  moi. 
Ceci  est  si  dégoûtant  à  raconter  et  à  décrire  qu'on  excusera 
mon  embarras.  Un  insecte  que  l'on  ne  nomme  jamais  en  bonne 
compagnie,  et  qui ,  dans  nos  pays,  se  montre  rare  ,  même 
chez  le  mendiant,  courait  ici  par  milliers,  en  tout  sens, 
sur  des  draps  et  des  rideaux  arrangés  avec  un  certain  luxe.  Je 
me  sauvai  de  ce  repaire.  Un  de  mes  correspondants  me  con- 
duisit dans  un  appartement,  rue  Mechanski ,  dont  le  proprié- 
taire me  parut  avoir  de  grandes  habitudes  d'ordre  et  de  pro- 
preté. Les  pièces  étaient  meublées  avec  goût  et  élégance.  «  Où 
est  la  chambre?  demandai-je  à  mon  hôte.  —  Ici,  me  répondit- 
il.  —  Ici?  Et  le  lit?  »  A  cette  question,  mon  homme  me  re- 


512  REVUE  DE  PARIS. 

garda  d*un  air  étonné.  «Un  lit,  monsieur?  Mais  voilà  douze 
ans  que  je  loue  mon  appartement  à  des  étrangers,  et  je  n'ai 
jamais  fourni  un  lit  à  personne;  chacun  apporte  le  sien.  »  Je 
me  le  tins  pour  dit.  J'écrivis  à  un  ami,  le  chambellan  Bech- 
léeff,  qui,  une  heure  après ,  m'avait  fourni  le  meuble  indis- 
pensable que  les  Russes  portent  avec  eux  en  voyage  ,  et  que 
j'aurais  été  fort  en  peine  de  me  procurer;  puis  enfin  ,  tran- 
quille ,  bien  bien  portant,  et  proprement  couché,  je  devins 
pour  quelque  temps  un  paisible  habitant  de  Saint-Péters- 
bourg. 


POESIE. 


LE  VIOLON  BRISE. 

Voyez  là-bas  sur  la  montagne  verte 
Le  vieux  moulin  qui  tourne  si  gaiement  ; 
L'amour,  l'amour,  comme  un  rêve  charmant , 
Il  le  berça  dans  mon  âme  entr'ouverte. 

Au  vieux  moulin  j'avais  pris  un  vIoIjmî, 
Écho  plaintif  des  chants  de  ma  maîtresse. 
Lyre  d'amour  où  chantait  la  tendresse; 
Mais  mon  bonheur,  hélas  !  ne  fut  pas  long. 

Elle  mourut  !  que  de  larmes  amères  ! 
Elle  mourut  au  soleil  du  matin, 
En  respirant  la  rosée  et  le  thym. 
Son  âme  au  ciel  emporta  nos  chimères. 

Le  lendemain,  ses  compagnes  en  deuil 
La  conduisaient  au  petit  cimetière; 
Moi,  j'étais  seul,  sans  larme  et  sans  prière, 
Dans  le  moulin  comme  au  fond  d'un  cercueil. 

Je  détachai  ce  violon  triste  et  tendre, 
Et  le  doux  air  que  Claudine  aimait  tant, 
Je  le  jouai ,  le  cœur  tout  palpitant. 
Son  âme  sainte  a  passé  pour  l'enteudre. 

27. 


314  BEVUE  DE  PARIS. 

Je  le  jouai  ;  mais,  au  dernier  accent, 

Mon  cœur  bondit  comme  un  daim  qui  se  blesse; 

Je  me  perdis  si  loin  dans  ma  tristesse , 

Que  je  brisai  le  violon  gémissant. 

Depuis  ce  jour,  ma  sœur  la  Poésie 

A  ranimé  mon  cœur  à  demi-mort,- 

Ma  lèvre  ardente  à  bien  des  grappes  mord 

Sans  retrouver  la  première  ambroisie. 

J'ai  délaissé  le  moulin  ,  mon  berceau  , 
Le  doux  pays  où  m'allaita  ma  mère  j 
Je  suis  allé  me  perdre  en  l'onde  amère , 
Sans  retrouver  la  source  du  ruisseau. 

Perle  d'amour,  à  ce  monde  ravie  , 
Au  fond  des  mers  pour  toi  j'ai  descendu  j 
En  vain;  je  n'ai  de  mon  bonheur  perdu 
Qu'un  souvenir  :  c'est  la  fleur  de  ma  vie. 

Quand  je  retourne  au  moulin  délaissé. 
Ce  n'est  que  joie  et  peines  renaissantes, 
Ah  !  quand  j'entends  ses  ailes  frémissantes , 
Je  crois  t'enlendre,  ô  mon  violon  brisé! 


AU  MOIS  DB  MAI. 

—  Pourquoi  pleurer  au  mois  de  mai? 

—  Au  mois  de  mai  je  vis  Claudine , 
Plus  fraîche  qu'une  bel!e  ondinc  j 

Je  vis  Claudine  el  je  l'aimai. 


REVUE  DE  PARIS.  315 


Sa  blanche  main  sur  le  rivage 
Cueillait  une  rose  sauvage  j 

Je  vis  Claudine  et  je  l'aimai. 

Mais  vint  la  moit,  la  mort  fatale  ! 
Elle  a  fui  la  rive  natale. 

Et  moi ,  je  pleure  au  mois  de  mai. 


LES  VENDANGES. 

Sur  le  soir,  j'écoulais  la  rustique  harmonie  , 
Je  vis  la  vendangeuse,  en  blanc  corset  de  lin  , 
Qui ,  tout  en  me  jetant  son  doux  regard  malin, 
Coupait  la  grappe  verte  et  la  grappe  jaunie. 

De  mon  âme  aussitôt  toute  idée  est  bannie. 

«  Vendangeuse  aux  yeux  bleus  ,  ton  panier  n'est  pas  plein  , 

Et  voilà  le  soleil  qui  touche  à  son  déclin  : 

Laisse-moi  vendanger  dans  ta  vigne  bénie  ?  » 

Quel  beau  soir!  Tout  riait  et  tout  chantait  en  chœur, 
Le  bois  et  la  prairie  ,  et  la  vigne  ,  et  mon  cœur  ! 
La  nature  mourante  était  encore  en  fêtes. 

Je  vendangeai.  La  nuit,  je  m'en  allai  chantant 
Ce  vieil  et  gai  refrain  que  Voltaire  aimait  tant  : 
Adieu ,  paniers ,  adieu ,  les  vendanges  sont  faites  ! 

En  Champagne.  —  Octobre. 

Arsène  Houssaye. 


MÉLANGES. 


Rousseau  raconte,  dans  ses  Confessions  j  que  le  lendemain 
de  la  représentation  de  son  opéra,  le  Devin  de  village, 
Louis  XV  chantait  pendant  toute  la  journée  ,  de  la  voix  la  plus 
fausse  de  son  royaume ,  l'air  qui  commence  par  ces  paroles  : 

J'ai  perdu  mon  serviteur  , 
J'ai  perdu  tout  mon  bonheur. 

Hélas!  hélas!  la  presse  indépendante  ,  vertueuse  et  pa- 
triote, a  également  perdu  son  serviteur j  et  par  conséquent 
tout  son  bonheur ,  car  elle  est  peu  en  état  de  s'amuser  elle- 
même.  Le  serviteur  de  la  presse  vertueuse j  c'était  le  peuple  , 
et  le  peuple  lui  échappe  ;  le  Courrier  français  pleure ,  ce 
matin  ,  cette  perte  douloureuse  ,  de  façon  à  attendrir  un  Israé- 
lite assis  auprès  du  fleuve  de  Babylone. 

Jusqu'ici,  en  effet,  la  presse  de  l'opposition  avait,  disait-elle, 
représenté  le  peuple,  parlé  et  menacé  au  nom  du  peuple.  Qui  ne 
se  souvient  des  farces  populaires  qui  ont  été  jouées  par  les  jour- 
naux patriotes,  à  l'occasion  de  l'impôt  du  sel  et  de  l'impôt  des 
boissons,  qui  écrasaient  le  paMî;re/?ei*j3/e.?  Qui  oubliera  jamais  le 
vacarme  fait  par  le  Constitutionnel,  parle  Courrier  français  et 
par  le  National,  à  l'occasion  de  ce  îd^m^ux  poussier  de  charbon, 
qui  était  la  vie  du  peuple  parisien?  et  où  est  la  mémoire  assez 
peu  fidèle  ,  pour  ne  pas  garder  le  souvenir  de  la  quantité  des 
sueurs  du  peuple  qui  ont  coulé  dans  les  colonnes  du  Siècle  ? 
Eh  !  bien ,  voilà  qui  est  changé  désormais  ;  Je  peuple  se  moque 


REVUE  DE  PARIS.  517 

du  Constitutionnel ,  du  Courrier  français,  du  National  et 
du  Siècle;  la  presse lîidépendante  le  reconnaît  en  gémissant  ; 
et  comme  elle  dépendait  du  peuple,  qui  ne  veut  plus  d'elle, 
elle  ne  sait  plus  de  qui  elle  va  dépendre  maintenant.  Voilà  une 
demi-douzaine  de  journaux  sans  place;  passez  au  bureau,  et 
faites-vous  servir. 

Il  faut  dire  aussi  que  ce  pauvre  peuple  a  été  tenu  ,  pendant 
vingt-cinq  ans,  par  ses  fidèles  journaux,  à  un  régime  hippocra- 
liquefort  débilitant.  Quand  il  demandait  du  pain,  des  habits  et 
du  bois,  le  Courrier  français,  le  National  et  le  Constitu- 
tionnel lui  répondaient  :  «  Attendez  un  instant  ;  nous  allons 
demander  pour  vous  des  droits  politiques.  —  Mais  nous  avons 
faim  !  criait  le  peuple.  »  Le  Constitutionnel  mettait  la  tête  à 
une  fenêtre  du  Bœuf  à  la  mode  ,  et  disait.  «  Mes  bons  amis, 
j'entends  vos  plaintes,  et  vous  serez  délivrés  des  jésuites  ;  criez  : 
vive  la  charte  !  —  Mais  nous  avons  froid  !  criait  le  peuple.  » 
Le  Siècle  sortait  avec  un  bon  paletot  bien  doublé ,  des  gants 
jaunes  et  des  bottes  vernies ,  et  disait  :  «  Chers  amis,  nous 
nous  occupons  de  vous!  M,  Barrot,  M.  Dupont  (de  l'Eure), 
M.  Arago  et  M.  Laffitte  délibèrent  à  cette  heure,  et  vous  serez 
électeurs  l'an  prochain ,  vous  pouvez  y  compter!  —  Mais  nos 
vieux  parents  sont  sans  ressources  dans  un  grenier,  criait  en- 
core le  peuple,  et  nos  jeunes  filles  sont  livrées  au  vice  par  la 
misère  !  »  Le  Courrier  français  se  présentait  avec  l'air  de  sa- 
tisfaction que  donne  naturellement  le  bonheur  insigne  d'assister 
à  la  naissance  des  idées  de  M.  Thiers ,  et  daignait  prendre  la 
peine  de  dire  :  «  Peuple  français,  peuple  de  braves,  M.  Passy  a 
promis  à  M.  Dufaure,  qui  l'a  promis  à  M.  Thiers,  qui  l'a 
promis  à  M.  Berryer,  qui  l'a  promis  à  M.  Barrot,  qui  l'a  promis 
à  M.  Laffitte,  qu'il  serait  fait  incessamment  une  coalition  ou 
une  conciliation,  si  vous  l'aimez  mieux,  afin  que  ces  messieurs 
se  distribuent  les  portefeuilles ,  ce  qui  ne  peut  pas  manquer  de 
vous  réjouir  infiniment.  En  attendant,  veuillez  chanter  la 
Marseillaise  !  » 

Cela  a  duré  une  vingtaine  d'années ,  à  peu  près.  Il  a  fallu 
autant  que  cela  pour  désabuser  le  peuple  français,  ce  qui 
serait  contraire  à  ce  dicton  qui  le  représente  comme  le  plus 
spirituel  du  monde.  A  la  fin ,  cependant ,  le  peuple  a  reconnu 
que  les  journaux  patriotes  çt  indépendants  se  moquaient  de 


348  REVUE  DE  PARIS. 

lui  ;  qu'ils  le  laisseraient  éternellement  dans  sa  misère  ;  que 
tous  les  droits  politiques  du  monde  n'empêchaient  pas  les 
heures  de  repas  de  venir;  que  d'être  électeur  et  garde  néjtional, 
cela  ne  dispensait  pas  de  payer  son  loyer j  que  le  boulanger, 
le  tailleur  et  le  cordonnier  ne  font  pas  plus  de  crédit  à  ceux  qui 
ont  des  droits  politiques,  qu'à  ceux  qui  n'en  ont  pas;  qu'un 
tas  de  ces  droits  haut  comme  les  tours  de  Notre-Dame  ne 
donnait  pas  une  galette  à  mettre  sous  la  dent  ou  une  veste  à 
mettre  sur  le  dos  ;  et  qu'en  définitive,  pour  le  peuple,  qui  est 
pauvre  en  général ,  et  qui  a  besoin  de  ses  revenus  pour  tra- 
vailler, ces  droits  si  beaux  et  si  vantés,  et  tous  les  change- 
ments de  ministère,  et  toutes  les  conciliations  et  toutes  les 
coalitions,  se  résolvaient  en  une  mystification  inanjense  et  per^ 
pétuelle. 

Alors ,  le  peuple  s'est  détaché  des  journaux  patriotes ,  et 
pour  toujours;  car  le  voile  est  tombé,  a  Ingrats,  s'écrie  ce 
matin  le  Courrier  français,  nous  voulions  vous  faire  élec- 
teurs! nous  voulions  vous  faire  asseoir  au  banquet  de  la  vie 
politique  !  nous  voulions  spiritualiser  vos  penchants ,  démalé- 
rialiser  vos  goûts ,  et  vous  empêcher  d'adorer  le  veau  d'or!  >•> 
A  quoi  le  peuple  avait  répondu  à  l'avance  :  a  La  joie  d'être  élec- 
teurs nous  touche  peu  ;  ce  métier  fait  à  jeun  perd  considéra- 
blement de  ses  charmes.  Banquet  pour  banquet ,  nous  aimerions 
mieux  nous  asseoir  à  celui  oîi  il  y  a  un  bon  potage ,  qu'à  celui 
où  il  y  a  des  articles  de  journal  ;  et  quant  au  veau  d'or,  nous 
ne  le  connaissons  pas.  Nous  nous  contenterions  même  de  faire 
connaissance  avec  le  veau  de  Pontoise ,  qu'on  vend  chez  le  bou- 
cher j  mais  il  coûte  vingt-quatre  sous  la  livre,  et  nous  ne  les 
avons  pas.  Pour  ce  qui  est  d'être  spiritualisés  ,  nous  n'aurions 
qu'à  suivre  vos  conseils ,  c'est-à-dire  abandonner  le  travail  pour 
nous  occuper  de  politique  ,  et  la  chère  que  nous  ferions  à  un 
pareil  métier  nous  ôterait  bien  vite  jusqu'aux  apparences  de  la 
matière.  Merci  du  régime!  Pourquoi  ne  l'adoptez- vous  pas  pour 
vous?...  » 


TABLE  DES  MATIERES. 


Pages . 
Trois  pages  de  la  vie  de  Dancourt;  par  M.  Arsène  Hous- 

saye 5 

Londres.  —  Correspondance   lillérairej   par  0.  N.     .     .  28 

La  Sylveslrina  ;  par  J.  Chaudes-Algues 43 

Poésie;  par  M.  N.  Martin 82 

LeSperonare^  par  M.  Alexandre  Dumas 85 

De  Tolède  à  Grenade;  par  M.  Théophile  Gauthier.    .     .  184 

Le  prince  de  Ligne;  par  M.  Gaschon  de  Molènes.     .     .  208 

Les   poëmes  gallois;  par  M.  Th.   de  Lavillemarqué.     .  255 

De  la  peinture  galante  en  France-,  par  Arsène  Houssaye.  275 

Une  traversée  de  Lubeck  à  Saint-Pétersbourg  ;  par  0,     .  504 

Poésie  ;  par  Arsène  Houssaye. 515 

Mélanges 316 


FIN   DE   LA   TABLE.